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PURCHASED FOR THE 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 

FROM THE 

CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT 

FOR 

LINGUISTICS 



CONGRES INTERNATIONAL 



POUR 



L'EXTENSION ET LA CULTURE DE LA LANGUE FRANÇAISE 



r<3-) SOCIÉTÉ ANwNVME 

«:r^^^^ M. WEISSENBRUCH, IMP. DU RO 



■^^ 



49. RUE DU POINÇON 



^^^ 
C^^ 



^ V. ^ 



CONGRÈS INTERNATIONAL 



L'EXTENSION ET LA CULTURE 



DE LA 



LANGUE FEANCAISE 



TROISIEME SESSION 

GAND, 11-14 SEPTEMBRE 1913 



La langue fbançaise dans le monde : Algérie, Alsace- 
LORiiAiNE, Angleterre, Actriche, Belgique Bohême, 
Bulcahik, Egypte, Hollande, Hongrie, Italie, Macé- 
doine, Pologne, Portugal, Russie, Suéde, etc. — 
L'extension de la culture française par les groupe- 
ments et les écoles, par le livre, la revue et le 
JOURNAL — Les mots français en grec . — Le français, 
langue scientifique. — Le français dans les réunions 
internationales, etc., etc. 



PARIS 
EDOUARD CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

D, QUAI MALAQUAIS, fi 



BRUXELLES 

Soc. AN. M. WEISSENBRUCH, Éditeur 

49, HUE DU POINÇON, 49 



GENEVE 

A. JULLIEN, ÉDITELK 
32, PLACE DU BOURO-DE-FOUR, 3! 



1914 



AT 

2C2.J 

/9/3 




Comité organisateur du Congrès. 



Membres du Bureau permanent de la Fédération pour l'extension 
et la culture de la langue française : 

MM. Ansuux, Maurice, professeur à l'Université de Bruxelles; 
BoNNARD, Jban, professeur à l'Université de Lausanne; 
Bouvier, Bernard, professeur à l'Université de Genève ; 
d'Huart, Martin, professeur à l'Athénée de Luxembourg; 
Salonb, E., secrétaire général de l'Alliance française, à Paris; 
Gautier, Jules, membre du Conseil d'Etat; 
Hyde, James, président honoraire de l'Alliance française aux 

Etats-Unis ; 
Métin, Albert, député, ancien chef de cabinet de M. le Ministre 

du Travail et de la Prévoyance nationale, à Paris ; 
Nyrop, Kr., professeur à l'Université de Copenhague; 
Rivard, Adj. h., à Québec; 
SiMARD, Joseph, avocat, à Québec ; 
Wilmotte, Maurice, professeur à l'Université de Liège, membre 

de l'Académie royale de Belgique, président. 

Comité d'action parisien : 

Présidents : 
MM. Barrés, Maurice, de l'Académie française; 
DE Régnier, Henri, de l'Académie française. 

Vice-président : 
M. Lecomte, Georoes, président de la Société des Gens de Lettres. 



— 6 — 

Membres : 
M"" Rachildb ; 
MM. Adam, Padl; 

Baudin, Pierre, ministre de la marine ; 

Bordât, Gaston, liirecteur de la Reçue des Français , 

BoYLESVE, René; 

Chaumeix, André, rédacteur en chef des Débats ; 

Copeau, Jacques, directeur de la Nouvelle Revue française ; 

DK COUBERTIN, PlERRE ; 

DucROCQ, G., directeur des Marches de l'Est; 

DuMONT-WlLDEN, L ; 

Ernest-Charlbs, J.; 

GiLLON, André, de la maison Larousse ; 

Gregh, Fernand; 

Léon, Paul, délégué général de la Commission des Congrès et 

Concours à l'Exposition de Gand ; 
Liohtbnbbroer, André ; 
MocKEL, Albert; 

Neveux, Pol, inspecteur général des bibliothèques de France; 
Quentin, Maurice, président de la Commission des Congrès et 

Concours de l'Exposition de Gand ; 
RosNY, J.-H., aîné; 

Vallette, Alfred, directeur du Mercure de France ; 
Verhaeren, Emile. 

Secrétaire : 
M. OcHSÉ, J., homme de lettres. 

Comité d'organisation belge : 

MM. WiLMOTTE, Maurice, président. 

Charlibr, Gustave, chargé de cours à l'Université de Bruxelles, 

secrétaire général. 
DiGNEFFE, Emile ; Ensch-Tesch, bourgmestre d'Arlon ; Peltz«r-de 

Clermont, sénateur; Rouffart, E., présidents des sections de 

Liège, Arlon, Verviers et Bruxelles. 
Mawet, E., Van Dooren, J., Andblbrouck, G., Daxhelbt, A.. 

secrétaires desdites sections. 



Liste des Membres 



M. Adam, Léon, docteur en médecine, rue Longue du Marais, Gand. 
M"« Adam, Léon. 

MM. Alexandre, Alfred, opérateur aux chemins de fer de l'Etat, 
Barvaui-sur-Ourthe. 
Amerlynok, docteur en médecine, chaussée de Courtrai, 84, Gand. 
Andelbrouck, g, avocat, Hodimont-Verviers. 
Ansiaux, Maurice, professeur à l'Université libre, avenue des Gau- 
lois, 36, Bruxelles. 

Anspach-Puissant, Armand, avocat, conseiller communal, membre 
de l'Association pour l'extension et la culture de la langue fran- 
çaise, rue Belliard, 125, Bruxelles. 

Barbery, Bernard, rédacteur à L'Olivier, rue de France, 109, 
Nice. 

Barraud, Roland, rue de la Pitié, llbis, Paris. 

Barrés, Maurice, de l'Académie française, boulevard Maillot, 100, 
Paris. 

Bastier, Paul, professeur de littérature et de philologie françaises 
à l'Académie Royale de Posen, président de l'Alliance fran- 
çaise de Posen, boulevard Montparnasse, 13, Paris. 

Baulers, Camille, étudiant en philosophie et lettres, rue Haute, 
16, Gand. 

Bayens, Eugène, président de la Ligue pour la liberté des langues, 
rue Charles-Quint, 51, Gand. 

Bkcker, Charles, professeur au Lycée, Bchternach (Grand-duché 
de Luxembourg). 

Becrers, Léon, directeur général de l'Enseignement supérieur des 
Sciences et des Lettres, rue Froissart, 104, Bruxelles. 

Beckers, René, docteur en médecine, trésorier de l'Association 
pour la culture de la langue française, section du Brabant, rue 
Froissart, 104, Bruxelles. 



— 8 — 

MM. Bertrand, Henri, docteur en médecine, homme de lettres, place 
Gambetta, 5, Paris. 

Besnard, Emile, secrétaire général de la Mission laïque, rue de 
Miromesnil, 16, Paris (viii') 

Béthunb, baron François, professeur à l'Université, rue de Bériot, 
34, Louvain. 

M°" Beybr, Charles, rue Guillaume-Tell, 6, Gand. 
Bibliothèque Royale (service de la Bibliographie de Belgique), Bru- 
xelles. 

MM. BiDKz, Joseph, professeur à l'Université, boulevard Léopold, 62, 
Gand. 

BiRNBAUM, professeur à l'Athénée Royal, Arlon. 

Blocher, Eduard, pasteur, Huttenstrasse, 60, Zurich (Suisse). 

Blondiau, Félix, directeur honoraire d'Ecole primaire, avenue 

Albert Giraud, 50, Schaerbeek. 
BoDART, Georges, lecteur à l'Université d'Erlangen, rue Wazon, 5, 

Liège. 
BoDDAERT, Henry, avocat à la Cour, secrétaire général du comité 
exécutif de l'Exposition Universelle et Internationale, Coupure, 
44, Gand. 
M"" BoDDAERT, Marguerite, Coupure, 44, Gand. 
M"»» Boddakrt, Eugène, rue du Gouvernement, 16, Gand. 
MM. BoDSON Félix, homme de lettres, délégué de la ville de Liège, rue 
Saint-Laurent, 49, Liège. 
BoGDAN, docteur Georges, professeur à la Faculté de médecine, 
officier de la Légion d'honneur, Grand-Croix de la Couronne de 
Roumanie, Jassi, (Roumanie). 
Bordât, Gaston, 56, rue de l'Université, Paris. 
Bourrelier, Henri, éditeur, rue de Mézières, 5, Paris. 
Braeckman, a., avocat, chaussée d'Anvers, Mont-Saint- Amand. 
Bragard, Louis, professeur à l'Athénée Royal, Bruges. 
Brasseur, Robert, Coupure, 56, Gand. 
M"'«» Brasseur, Robert. 

Braun, Emile-Jean, rue du Nouveau-Bois, Gand. 
M. Braun, Fernand, homme de lettres, 2, rue de Croissy, Vésinet, 

Seine et-Oise (France). 
M"" Breusing, C, rue César Franck, 46, Liège. 
MM. Bris, Artus, ingénieur à la Vieille-Montagne, Angleur-Liége. 
Brossbl, Charles, juge de paix. Villa Mistral, Spa. 



MM. Brunin, Henri, propriétaire, Coupure, 231, Gand. 

Brunot, Ferdinand, professeur à la Sorbonne, rue Leneveux, 8, 
Paris (xiv"). 

BuissET, Emile, membre de la Chambre des représentants, Char- 
leroi. 

Bure, Pierrk, consul général de Belgique, Moscou. 

BuYSSE, AuGi'STE, industriel, château Molendam, Oostacker (Gand). 

Cali.ibr, Alexis, procureur général près la Cour d'Appel, chaussée 
de Courtrai, Gand. 
M"s C allier, Francinb, boulevard du Parc (Gand). 
MM. Carels, Alphonse, industriel, Marché-au-Lin, 12, Gand. 

Carkls, Georges, A., industriel. Dock, 40, Gand. 

Casati (le comte), Milan. 

Ckuterick, Albert, avocat, rue Longue-du-Marais, 12, Gand. 

Champion, Edou.^rd, éditeur, quai Malaquais, 5, Paris. 

Charlier, Gustave, chargé de cours à l'Université libre, boulevard 
Militaire, 44, Bruxelles. 

- Christophe, Charles, avocat, secrétaire du Cercle artistique et 
littéraire, boulevard du Parc, 37, Gand. 

CiROT, Georges, professeur à l'Université, rue Permentade, 41, 
Bordeaux. 

Clément, Henri, professeur au Lycée, rue Carnot, 217, Gap 
(Hautes-Alpes), France. 

M"" Closset, Marie, directrice de l'Institut de Culture française, rue des 
Coteaux, 20, Schaerbeek. 

MM. Cohen, Gustave, professeur à l'Université d'Amsterdam, La Sapi- 
nière, Laren, (Hollande). 
CoLLON, Auguste, secrétaire général de la Société Cockerill, Seraing. 
Colson, Oscar, directeur de MVallonia, rue Fond-Pirette, 142, 
Liège. 

Constans, L., professeur à la Faculté des Lettres, Aix-en-Provence 

(France). 

M"" CoopMAN, chaussée d'Hundelghem, Ledeberg. 
M™" Cooreman, place du Marais, Gand. 

Coppieters, boulevard Zoologique, 1, Gand. 
MM. Cornet, commis-chef à l'Administration des postes, rue de Sélys, 
40, Liège. 
Coulet, Jules, directeur de l'Office national des Universités, délégué 
du Gouvernement français, 100, rue Denfert-Rochereau, Paris. 



— 10 — 

MM. CouNSON, Albert, professeur à l'Université, boulevard des Hos- 
pices, 152, Oand. 
Cruyt, place de la Calandre, 4, Gand. 
Daubrbssb, Paul, ingénieur, professeur à l'Université catholique, 

rue de Paris, 90, Louvain. 
Dauge, Eugène, professeur à l'Université, rue Guinard, 20, Gand. 
M"" D'AuLANDE, Béatrix, rentière, femme de lettres, boulevard de la 

Cambre, 56, Bruxelles. 
MM. Daxhblet, a., professeur à l'Athénée royal d'Ixelles, rue des Eche- 
vins, 105, Ixelles. 
De Babts, Hermann, avocat près la Cour d'appel; ancien bâtonnier; 
membre de la Députation permanente, rue des Boutiques, 9, Gand 
Diî Bast, Camille, sénateur. Coupure, 42, Gand. 
M™ De Bast. 

MM De Bie, Conseiller à la Cour d'appel, boulevard d'Ackerghem, Gand. 
DE Blociszkwski, professeur à l'Académie consulaire, Hohenstaufen- 

gasse, 12, Vienne (Autriche). 
De BoRCHGRAVB, baron Emile, membre de l'Académie royale de 

Belgique, rue de Berlin, 25, Bruxelles. 
De Bremaecker, Alexis, entrepreneur; juge au tribunal de com- 
merce de Bruxelles; conseiller communal à Bruxelles, vice-prési- 
dent de la Chambre de commerce; rue de Laeken, 162, Bruxelles. 
De Brinn' Gaubast, Louis Pilate, profe.«seur de littérature fran- 
çaise à l'Ecole générale allemande, 44, rue du Bélier, Anvers. 
De Buggenoms, Louis, avocat près la Cour d'appel, rue Courtois, 40, 

Liège. 

Dechamps, Jules, professeur à l'Athénée de jeunes filles et à la 

Section normale moyenne de Gand, avenue des Arts, 12, Gand. 

De Clercq, Georges, agent de change, place d'Armes, 20, Gand. 

De Cock, Henri, avocat, place Saint-Bavon, 12, Gand. 

M"'' De Grbppe, professeur à l'Ecole normale provinciale du Hainaut, 

Mons. 
M. De Hemptinne, Eugène, sénateur suppléant, rue du Hainaut, Gand. 
Mme De Hemptinne, .Jean, Château Ter Lye, Saint-Denis-Westrem. 
M"" De Hoon, Augusta, institutrice aux écoles communales, rue du 

Rabot, 10, Gand. 
MM. De Jouvenel, Henry, rédacteur en chef du Matin, rue Cortam- 
bert, 57, Paris. 
Db Keghbl, Léonce, industriel, rue aux Draps, 17, Gand. 



— 11 — 

MM. De Kerchove d'Exakrdb, conseiller à la Cour d'appel de Gand, 
château de Wetteren. 
De la Hault, Adhémar, directeur fondateur de la revue aéronau- 
tique La Conquête de Vair, rue Royale, à Bruxelles. 
Delaite, Julien, président de la Ligue wallonne de Liège, conseiller 

communal et provincial, rue Hois-Château, 50, Liège. 
De la Kéthullb de Rijhove, Ferdinand, Château d'Oosterzeele 
(Flandre orientale). 
M°" De la Kéthullr de Rijhove. 
MM. De Landtsheer, Gaston, industriel, quai du Ramage, 2, Gand. 

De Landtsheer, Léon-Georges, directeur de la société anonyme 

La Linière Gantoise, quai du Ramage, 2, Gand 
De Landtsheer, Norbert, industriel, chaussée de Courtrai, 446, 
Gand. 

M™" De Lanier, Alfred, chaussée de Courtrai, 20, Gand. 

M. De la Royère, Wh.mam, ingénieur, professeur à l'école du génie 

civil de l'Univeriité de Gand, rue de la Concorde, 65, Gand. 
M™« De la Royère. 
M. Delohevalerie, Charles, homme de lettres, rue de Campine, 127, 

Liège. 
M™* Delmotte-Verbeeck, rentière, avenue de la Cour, 16, Gand. 
M. Delori, Coupure, 7, Gand. 
M"* Delori. 
MM. Demblon, Jules, imprimeur, Ans-Liège. 

De Muynck, Georges, chaussée de Courtrai, 70, Gand. 
M"» De Muynck. 

MM. DE Pélichy (le baron i, juge au tribunal de 1" instance de Gand, 
Vieux-Chemin, Gentbmgge. 
De Rakdt, Aloïs, Receveur des successions pensionné, rue Gui- 

nard, 28, Gand. 
DE Régnier, Henri, de l'Académie française, rue Boissiére, 24, 
Paris. 

de Reynold, Gonzague, professeur à l'Université de Genève, Vinzel- 
sur-RoUe, Vaud (Suisse). 
M"« Deruddbr, règentp, rue du Laitage, 3, Gand. 
M. Dervaux, avocat, ancien bâtonnier, rue Guillaume-Tell, Gand. 
M"' Desaghkr, Clémence, rentière, rue Basse, 25, Gand. 
M. Db Séjournet de Rameignies, Léon, propriétaire, à Melle-lez-Gand. 
M"" De Séjournet de Rameignies. 



— 12 — 

M"" De Séjournet db Rameignies, Jacqueline. 

M. De Séjournet de Rameignies, Christian. 

M"' De Smet de Nabybr, Cécile, château de Langerbrugge-lez-Gand. 

MM. De Smet de Naeyeb, Christian, rue des Servantes, 12, Gand. 

De Smet de Naeyer, Henry, industriel, rue de Flandre, 17, Gand. 
M""' De Smet de Naeyer. 

MM. De Smet de Naeyer, Maurice, président de l'Association pour la vul- 
garisation de la langue française, rue de la Vallée, 47, Gand. 
De Smet-Duhayon, Joseph, président du Cercle artistique, chaussée 
de Courtrai, 22, Gand. 
M'"« De Smet-Duhayon. 

MM. Des Ombiaux, Maurice, homme de lettres, rue du Lac, Bruxelles. 
Destrée, Jules, député, Marcinelle. 
Dewachter, Jules, publiciste, avenue About, 82, Malo-les-Bains, 

près Dunkerque (France). 
d'Huart, Martin, professeur à l'Athénée, rue Jean l'Aveugle, 41, 

Luxembourg. 
DiBRMAN, Pierre, industriel, Bel-Air, Oostacker lez-Gand. 

M""» DiERMAN. 

DiERMAN, J. J., Tronchiennes lez-Gand. 
MM. DiGNEFFE, Emile, rue Paul Devaux, Liège. 

Discailles, Ernest, professeur honoraire de l'Université de Gand, 
membre de l'Académie royale de Belgique, avenue Louise, 492, 
Bruxelles. 

DiSTAVE, Auguste, professeur, rue E. Beernaert, 41, Ostende. 

DouTREPONT, Auguste, professeur à l'Université de Liège, José-, 
Battice (Liège). 

Dreux, Alexandre-François, maître de forges, administrateur- 
directeur de la Société des Aciéries de Longwy, Mont-Saint-Martin, 
Meurthe-et-Moselle (France). 

Drory, Harold, propriétaire, Ter Heide-Meirelbeke. 

d'Udeghem d'Acoz, 47, rue de la Vallée, Gand. 

M"" d'Udeghem d'Acoz. 

MM. DupouRMANTEL, LÉON, secrétaire général honoraire de « l'Alliance 
française «, rue de Madrid, 6, Paris. 

DuMONT, Fernand, Thier de Cornillon, 1, Bressoux lez-Liége. 
DuMONT, Paùl-Emile, lecteur à l'Université de Kiel, villa ■• Les Clé- 
matites », La Panne. 



— 13 — 

MM. DuMONT-WiLDKN, Louis, homme de lettres, rue Emile Banning, 13, 
Ixelles. 
DupiRE, M., professeur au Lycée, rue du Rôleur, 50, Valenciennes 

(France). 
Dupont, Victor, à Renaix. 

Engel, Raoul, avocat, rue de la Madeleine, 31, Bruxelles. 
Ensch-Tesch, bourgmestre, Arlon. 

Ernould, M., rue de Westphalie, 11, Saint-Gilles-Bruxelles. 
Felleb, Jules, professeur de rhétorique à l'Athénée royal, rue 

Bidaut, 3, Verviers. 
Feller, Louis, chargé de cours à l'Université et à la Polytechnique 
tchèques, 35, rue Podskalkska, Prague (Bohème). 
M"" Feyerick. J., rue du Soleil, 1. Gand. 

M. Feyerick., Ferdinand, vice-président d'honneur du Cercle commer- 
cial et industriel de Gand, consul de Russie à Gand, vice-prési- 
dent du Comité belge des Expositions à l'étranger, membre du 
Comité exécutif de l'Exposition de Gand, rue Neuve-Saint-Pierre, 
55, Gand. 
jjiics Feyerick., Marie-Rose. 

Feyerick., Fernande. 
M'"" Feyerick, Léon, château d'Evergem (Flandre orientale). 
M""* Feyerick, Germaine. 
Feyerick, Marcelle. 
MM. FiERENS, Maurice, avocat à la Cour d'appel, rue Joseph Plateau, 1 8, 
Gand. 
Fontkyne, Edouard, homme de lettres, rédacteur à l'Indépendance 

belge, rue Henri Van Zuylen, 42, Ilccle. 
Foulon, Franz, homme de lettres, avenue Brugmann, 188, Bruxelles. 
Francotte, Charles, industriel, conseiller communal, officier de 
l'Ordre de Léopold et de l'Ordre de Franz-Joset d'Autriche-Hon- 
grie, rue Mont-Saint-Martin, 73, Liège. 
Furstenhoff, Jean-Auguste, docteur en sciences naturelles, secré- 
taire de l'Entente scientifique internationale pour l'adoption d'une 
langue auxiliaire, rue de Pologne, 30, Bruxelles. 
Gahide, F., 49, rue du Chambge, Tournai. 

Gaidoz, Henri, directeur d'études à l'école pratique des Hautes 
études, professeur honoraire à l'Ecole des Sciences politiques, 
nie Servandoni, 22, Paris ( VI=). 
Gallet, RuFiN, professeur de rhétorique à l'Athénée royal de Char- 
leroi, rue du Progrès, 35, Charleroi. 



— 14 — 

MM. Gauthier-Villars, Albert, éditeur, quai des Grands-Augustins, 55, 
Paris. 
Gautikk, Jui.KS, membre du Conseil d'Etat, président de l'Alliance 
française, délégué du ministre de l'Instruction publique, rue 
Oudinot, 6, Paris. 
M"* Gbrvais, Paul, avenue Montaigne, .3, Paris. 
MM. GiLBART, Olympe, docteur en philosophie et lettres, secrétaire de 
rédaction de la Meuse, rue Fond-Pirette, 77, Liège. 
Gillon, André, éditeur, librairie Larousse, rue Montparnasse, 13-17, 

Paris. 
Goblet d'Alviklla, Félix, villa Beauregard, Court- Saint - 

Etienne. 
Gohy, Jules-Hbnri-Théodork, professeur à l'Athénée communal de 
Saint-Gilles. 

GoMBAULT, directeur honoraire de l'enregistrement, Chartres, Eure- 
et-Loir (France). 

Grégoire, Henri, professeur à l'Université libre de Bruxelles, ave- 
nue Montjoie, Uccle. 

Gromaire, Georges, agrégé de l'Université, professeur au Lycée 
Buffon, délégué de la Société d'Echange international des enfants 
et des jeunes gens pour l'étude des langues étrangères, rue de 
Vaugirard, 189, Paris. 

GuiLLEBERT, J., professeur et publiciste, rue Vénéline, 20, Sofia 
(Bulgarie). 

Hamaide, Fritz, avocat, secrétaire de rédaction de l'Indépendance 
belge, avenue Louis-Bertrand, 34, Bruxelles. 

Hanrez, Prosper, sénateur, chaussée de Charleroi, 190, 
Bruxelles. 

Hansbn, Joseph, professeur au Lycée, Diekirch (Grand-Duché de 

Luxembourg). 
Harry, Gérard, homme de lettres, correspondant du Figaro, de 

V Illustration, etc., rue de Bellevue, 52, Bruxelles. 
Helmer, Paul-Albert, avocat à la Cour, rue Bruat, 6, Colmar 

(Alsace). 
Henen, Paul, rédacteur à la Flandre libérale, avenue des Arts, 12, 

Gand. 
Hennebicq, Léon, avocat à la Cour d'appel, rue de Lausanne, 1, 

Bruxelles. 
Hennequin, Emile, lieutenant au \" régiment de ligne, Gand. 

Hennbquin, L., lieutenant-colonel retraité, rue de Bréderode, 17, 
Gand. 



- 15 - 

MM. Hknquinez, Henry, professeur à l'Institut des Hautes études, rédac- 
teur en chef de la Revue d'Expansion belge, rue des Carmes, 13, 
Liège. 

Hbnkuean, docteur, professeur à l'Université de Liège, rue Fabri, 11, 
Liège. 
M"« Hkris, Alinb, directrice honoraire des cours d'éducation, rue Les- 
broussart, 119, Bruxelles. 

MM. Hbrmant, Ernbst, inspecteur général retraité du service de santé 

de l'armée, rue Anoul, 25, Ixeltes-Bruxelles. 
Hkumann, Albert-Gabriel, homme de lettres, rue de Montretout, 5, 

Saint-Cloud (Seine-et-Oise, France). 
Heynderycx (baron), rue Montoyer, 42, Bruxelles. 
Heysb, Rodolphe, avocat à la Cour d'appel, boulevard du Parc, 27, 

Gand. 
HocQUET, archiviste de la ville de Tournai. 
IIoGU, Louis, agrégé de l'Université, professeur à la Faculté libre 

des lettres, rue Paul Bert, 9. Angers (France). 
HouBEN, proviseur du Lycée, avenue Saint-Lambert, 1 , Maestricht 

(Hollande). 
M'"^ Hoz-Fratellini, Coupure, 42, Gand. 
MM. Hubert, Charles, notaire, Arlon. 

Hubert, Herman, professeur à l'Université, rue de Sélys, 7, 

Liège. 
HuGUET, Edmond, professeur à la Sorbonne, membre du conseil 

d'administration de V Alliance française, boulevard Saint- 
Michel, 127, Paris. 
M"' lIuvGKNS, régente à l'école moyenne, Saint-Gilles. 
MM. Ilitch, Bitolska, Ulica, Skoplje (Serbie). 

Jacquin, Joseph, négociant, chaussée de Courtrai, 172, Gand. 
Jennisskn, Emile, avocat, secrétaire des Amitiés françaises, rue de 

l'Ouest, Liège. 
Kirsch, Guillaume, professeur honoraire d'école normale, membre 

du comité de l'Association pour la vulgarisation de la langue 

française, boulevard de Bruxelles, 21, Gand. 
Kuffkrath, Maurice, directeur du théâtre royal de la Monnaie, 

membre de l'Académie royale de Belgique, rue du Congrès, 2, 

Bruxelles. 
Laenkn, Jean, rue de l'Intendant, 217, Bruxelles. 
Lamarre, Onésime, notaire, président du comité niortais de 

V Alliance française, rue Thiers, 8, Niort (Deux-Sèvres), France. 



— 16 — 

M. Lambiixiotte, Alphonse, professeur à l'Ecole des Mines et à 
l'Institut commercial de Mons ; secrétaire des Amitiés françaises, 
Le Festinois, Ghlin-lez-Mons. 
M""" Lambilliotte. 

Lambotte, Emma, femme de lettres, rue Louise, 28, Anvers. 

MM. Lameere, J., premier président honoraire à la Cour de cassation, 
rue de Naples, 45, Bruxelles. 

Lannes, Ferdinand, lecteur à l'Université, Levchinski Pereoulok, 
10, Moscou (Russie). 

Lardinois, François, rue Torfs, 9, Anvers. 

Larousse (Librairie) (Moreau, Auge, Gillon et C'"), éditeurs-imprimeurs, 

rue Montparnasse, 13-17, Paris. 
MM. Laugbl, Anselme, ancien député, Saint-Léonard, par Boerch 
(Basse-Alsace). 
Laurens, Henri-Pierre, libraire-éditeur, rue de Tournon, 6, Paris. 
Lauwick, André, propriétaire, Gièvres, Loir-et-Cher (France). 

Lauwick, Marcel, professeur à l'Université, boulevard Léopold, 9, 
Gand. 

Leclère, Léon, professeur à l'Université de Bruxelles, avenue de 
Longchamp, 54, Uccle. 

Lecomte, Maxime, sénateur du Nord, Achères (Seine-et-Oise), 
France. 
M"'" Lecomte. 

MM. Lecoq, J., directeur des établissements de la Mission laïque à 
Salonique, Saint-Saturnin-Iez-Avignon, Vaucluse (France). 
Lefranc, Abel-Jlles-Maurice, professeur de langue et littérature 
françaises modernes au Collège de France, directeur d'études à 
l'Ecole pratique des Hautes études, président de la Société des 
Etudes rabelaisiennes, rue Denfert-Rochereau, 38bis, Paris. 

Leirens, Jules, industriel, boulevard du Jardin Zoologique, 35, 
Gand. 

Leirens, Léon-Charles, ingénieur, boulevard Frère-Orban, 29, 
Gand. 

M"" Leirens. 
M"« Leirens, Kitty. 

MM. Lemos, Alvaro, lieutenant de l'armée portugaise; professeur à 
l'institut des Pupilles de l'armée, Bemfica, Lisbonne (Portugal). 

Lenkr, a., instituteur.Houkerque, par Steenvoorde (Nord), France. 

Lbtquks, Georges, ancien ministre, rue de Solférino, 2, Paris. 



— 17 — 

Ligue wallonne du Tournaisis. 

MM. Lisbonne, RiîNÉ.éditeur, boulevard Saint-Germain, 108, Paris (VI"). 
L'Olivier, Hknri-Fkrdinand, ingénieur, Moortebeek, par Dilbeek. 
LoNFiLS, Hector, professeur à l'Athénée royal, rue du Vélo- 
drome, 4, Oitende. 
Mabille, Alfred, directeur général de l'Instruction publique et des 

Beaux- Arts de la ville de Bruxelles, rue du Conseil, 22, Uccle. 
Maertens, Louis, avocat, rue des Dominicains, 6, Gand. 
Mabs, Pierre, homme de lettres, rue Traversière, 18, Gand. 
Maeterlinck, Louis, conservateur au Musée de Gand, avenue 

St-Denis, 119, Gand. 
Magis, Alfred, sénateur, Strouvenbosch, par Aubel. 
Mahaim, Ernest, professeur i. l'Université de Liège, avenue du 

Hêtre, 9, Cointe Sclessin. 
Maingukt, André, libraire-éditeur, rue Garancière, 10, Paris. 
Malet, Albert, professeur agrégé d'histoire au Lycée Louis-le- 

Grand, secrétaire général de l'Alliance française, rue Claude 

Bernard, 79, Paris (VI»). 
Mallieux, Ferdinand, avocat à la Cour d'appel, rue Hemricourt, 24, 

Liège. 
Malvoz, Ernest, directeur de l'Institut bactériologique de l'Uni- 
versité de Liège, Liège. 
Mansuy, Abel, lecteur à l'Université, Allée de Jérusalem, 93-94, 

Varsovie. 
Mantoux, Paul, professeur à l'Université de Londres, South-Hill, 

Park Gardens, Londres, N.-W. 
M""' Marraud, Vieux Marché-aux-Moutons, Gand. 
MM. Martinenche.E., professeur à la Sorbonne, rue Jouffroy, 88, Paris. 
Martino, Pierre, professeur à la Faculté des lettres, boulevard Bon 

Accueil, 39, Alger. 
Masoin, E., docteur, professeur à l'Université catholique, secrétaire 

perpétuel de l'Académie Royale de médecine, & I^uvain. 
Masson, Pikrre-V., libraire-éditeur, boulevard Saint-Germain, 120, 

Paris. 
Mawet, E., avocat, secrétaire de l'Association internationale pour 

l'extension et la culture de la langue française (section liégeoise), 

boulevard d'Avroy, 77, Liège. 
M"« Mayer, Lucien, rue de Berlaimont, 30, Bruxelles. 
M. Mees-Braun, Emile, industriel, président du tribunal de commerce 

de Gand, Coupure, 3, Gand. 



— lh< — 

M. Mkllon, p., place Malesherbes, 24, Paris. 
M'"« Michaux (baronne Jane), avenue Friedland, 32, Paris. 
MM. MiciiKL, Charles, professeur à l'Université, avenue Blonden, 42, 
Liège. 
MocKKL, Albert, homme de lettres, avenue de Paris, 109, La 
Malmaison, Rueil, Seine-et-Oise (France). 
M"« MoRKAu, secrétaire de la revue \'Ego, 166, rue Brogniez, 9, 

Bruxelles. 
MM. Morand, Hubert, professeur agrégé au Lycée de Nice, envoyé du 
Journal des Débats, 2, rue Saint-Siagre, Nice. 
MouziN, Chaklks, ingénieur, Trazegnies. 
NÉLis, Jean, homme de lettres, rue Clauzel, 25, Paris 
Nève, m., rue de la Croix, 11, Gand. 
M™' Nèvb. 
mm. Nève, Léon, rue de Bruges, 90, Gand. 

Nèvb, Paul, chargé de cours à l'Université de Liège, rue du Parc, 

47, Liège. 
Nicolaï, Edmond, directeur général au Ministère des Sciences et 
des Arts, professeur à l'Ecole de Commerce annexée à l'Univer- 
sité de Gand, rue Théodore Roosevelt, 56, Bruxelles. 
Nicolay, Aimé, contrôleur des contributions, rue de l'Ecole, 51, 
Mont-Saint-Amand, Gand. 
M""» Nicolay. 

MM. NiMTTE. Charles, lieutenant général retraité, chaussée de Vleur- 
gat, 111, Bruxelles. 
NoKl, Alexis, avocat, avenue des Villas, 42, Bruxelles. 
NovATi, Francesco, professeur à l'Académie de Milan, villa Lisoo 

Scaler, Gressoney-Saint-Jean, Aoste (Italie). 
NowÉ, Henri, étudiant, rue de la Vallép, 56, Gand. 
OcHSÉ, Julien, homme de lettres, rue deVilliers, 43, Neuilly (Seine). 
Parmentier, Léon, professeur à l'Université de Liège, Hamoir-sur- 

Ourthe. 
Paschal, Léon, professeur à l'Ecole de Guerre de La Haye, Olden- 

barncveltlaan, 86, La Haye. 
Pavard, Fernand, avocat, secrétaire général de la Ligue natio- 
nale pour la défense de la langue française, avenue de la 
Montagne, 71, Forest. 
Peltzer de Clermont, Edoi'ard, sénateur, Verviers. 
PiÉBARD, Louis, rédacteur au Soir, correspondant A'Excelsior, rue 
de Tyrol, 121, Bruxelles. 



— 19 — 

MM. Pinchart-Denis, Maurice, ingénieur-constructeur, rue Saint-Sabin, 
58, Paris. 
Polis, Lambert, président de l'Association pour {extension et 
la culture de la langue française, section de Maestricht, 
Maastricht. 
M™ Polis. 
MM. PoLL. Auguste, industriel, rue Magelein, 8, Gand. 

Poli,, Georges, avocat, rue Basse, 49, Gand. 
M°» Poll. 

M. Poplimont, avocat, Anvers. 
Prague (ville de). 

MM. Probst, docteur, rue Gassies, 33, Pau, Basses- Pyrénées (France). 
Reding, Victor, directeur du Théâtre Royal du Parc, rue de Ten- 

bosch, 32, Bruxelles. 
Régnier, Léon, ingénieur, place du Rabot, I, Gand. 
Remouchamps, J.-M., avocat, boulevard d'Avroy, 280, Liège. 
M""' Remouchamps. 

MM. Renard, Maurice, auditeur militaire de la Flandre occidentale, 
Quai des Teinturiers, 15, Bruges. 
Reynaud, Louis, professeur à l'Université de Poitiers, Soyons, 

Ardèche (France). 
RivARD, Adjutor, docteur ès-lettres, Membre de la Société Royale 
du Canada, professeur à l'Université Laval, président de la 
Société du Parler français au Canada, secrétaire général du 
Comité Permanent du Congrès de la langue française au Canada, 
rue Hamel, 7, Québec (Canada) . 

Roland, Auguste, conseiller à la Cour d'Appel de Gand, château de 

Runenboi-g, Melle lez-Gand. 
RooMA.N, Frrnand, agent général de la Société des Auteurs, rue 
Royale, 96, Bruxelles. 
M"* Rose, Maria, directrice de l'Ecole normale provinciale du Hainaat, 

avenue Michel-Ange, 39, Bruxelles. 
MM. RosY, Léopold, directeur de la Revue Le Thyrse, avenue Mont- 
joie, 104, Uccle. 
RoTH, Gkorobs-Jules, professeur agrégé de l'Université, avenue 
Mac-Mahon, 18, Paris. 
M"" RbTHLiSBERGER, Gand. 

M. RouFFAKT, Docteur E., agrégé à l'Université, rue de la Sablon- 
niére, 28, Bruxelles. 



— 20 — 

M. RoTKR, Emile, avocat et député, rue de Tyrol, 131, Bruxelles. 
Miss Ryan, Mary, professeur de langues romanes, University Collège, 

Cork (Irlande). 
MM. Sadoul, Charles, directeur du Pays lorrain et de la Revue lorraine 

illustrée, conservateur au Musée lorrain, rue des Carmes, 29, 

Nancy (France). 
Salmon, Amédéb, professeur à l'Université de Reading, Western 

Elms Avenue, 54, Reading (Angleterre). 
M">° Salmon. 
MM. Salonb, Emile, vice-président de l'Alliance française, boulevard 

Saint-Germain, 186, Paris. 
Sasserath, Simon, avocat à la Cour d'appel, président de la Ligue 

nationale pour la défense de la langue française, rue du Trône, 

51, Bruxelles. 
Savart, h., rue Jacquemont, 11, Paris. 
ScHATz, Albert, professeur à l'Université de Lille, directeur de 

l'Institut français de Londres, Marble Arch House, Marble Arch 

W. Londres. 
M"" Sohœmarer, rue Neuve-Saint-Pierre, Gand. 
M. ScHOORMAN, Robert, conservateur des archives de l'Etat, Coupure, 

175, Gand. 

M"" ScHOORMAN . 
M"» ScHOORMAN. 

M"" Sbryais-Ligit, Hélène, boulevard de la Citadelle, 155, Gand. 

Société liégeoise de Littérature wallonne. 

MM. Spab, Joseph, avocat à la Cour d'appel, Coupure, 133, Gand. 

Stabs, Auguste-Jean-Octave, rue Charles-Martel, 18, Bruxelles. 
M"' Stas de Richelle, Villa l'Aiglon, Meirelbeke. 
MM. Steinkuhler, Robert, place du Comte-de-Flandre, 2, Gand. 

Stbyaert, Emile, président du tribunal, quai des Moines, 46, 
Gand. 
M""* Stbyaert. 
M"« Stbyaert. 
MM. Stuyck., Louis, Longue rue Neuve, 42, Anvers. 

Tbrtzwbil, Léon, rue de l'Eglise, 108, Gentbrugge-Gand. 

Thibnpont, Gustave, industriel, rue des Baguettes, 66, Gand. 

Thoei.en, docteur, médecin des hôpitaux, rue du Taciturne, 47, 
Bruxelles. 

Thomas, Lucibn-Paul, professeur à l'Université de Giessen, rue 
Henri-Maus, Liège. 



— 21 — 

M"" TiBERGHiEX, Jeanne, rue de Belle- Vue, 27, Ledeberg-Gand. 
TiBEROHiBN, Simonne. 

TouRNOT, Elisa, régente, villa Jeanne, chaussée de Nieuport, 413, 
Ostende. 
M. Ulrix, Eugène, professeur à l'Athénée royal de Bruges, rue Krui- 

tenberg, 19, Bruges. 
Union des Associations internationales, rue de la Régence, 3bis, Bruxelles. 
M. Van Acker, cour du Prince, 57, Gand. 
M""» Van Acker. 

M. Van Bknbden (baron), Charles, avocat, vice-président de la Ligue 
nationale pour la défense de la langue française, rue Marie-de- 
Bourgogne, 16, Bruxelles. 
M"" Van Cauwbnberghe, rue Neuve-du-Casino, Gand. 
MM. Van Ceulebroeck, industriel, boulevard du Château, Gand. 

Van Crombrugghb, Jules, industriel, rue des Foulons, 15, Gand. 
M"» Van den Berghen, rentière, rue du Miroir, 22, Gand. 
M. Van den Daele, Oscar, professeur à l'Athénée royal et à l'Ecole 
des Mines et Faculté polytechnique du Hainaut, rue des Cinq- 
Visages, 12, Mons. 
M"" Van de Putte, Carmen, chaussée d'Hundelghem, Ledeberg. 
MM. Van de Puttb, Charles, chaussée de Vleurgat, 173, Iielles. 

Van de Putte, Hector, industriel, Coupure, 70, Gand. 
M"«» Van de Putte, Irène, rue de l'Ecole, 51, Mont-Saint-Amand, Gand. 

Van de Putte, Marguerite, chaussée d'Hundelghem, Ledeberg. 
M"* Van der Auwera, Ed., rue Eckelaers, Saint- Josse-tenNoode, 

Bruxelles. 
MM. Van der Noot, Armand, rue Courte-du-Marais, 14, Gand. 

Van der Noot, Maurice, restaurateur, rue Courte-du-Marais, 14, 
• Gand. 

Van Doorbn, J., professeur à l'Athénée royal d'Arlon. 
Van Hooreberb, Edmond, propriétaire, ehaussée de Bruxelles, 31, 
Ledeberg-Gand. 

Van Nieuwenhuïse, Albert, avocat, chaussée de Malines, 191, 
Anvers. 

Van Rijsschoot, D., professeur au Conservatoire, rue de la Vallée, 
Gand. 
Mme Van Rijsschoot. 
MM. Van Santen, René, avocat, rempart des Béguines, 97, Anvers. 

Vantrappen, Benoît, négociant, rue Longue-duVerger, 6, Gand. 



22 

M"« Vantrappen, Gabribixe. 

MM. Van Wetter, ancien recteur de l'UniTcrsité, boulevard Zoologique, 
Gand. 
Verhaeghe db Naeyer, Henri, place Van Artevelde, 8, Gand. 
Verhaeren, Emile, homme de lettres, Roisin. 
Verhulst, Henri, ancien directeur des rentes, quai de l'Evêché, 4, 

Gand. 
Vermeersch, Paul, professeur à l'Université, Digue de Brabant, 71, 

Gand. 
Vermeire, Théodore, industriel, rue de l'Hôpital, 10, Saint-Nico- 
las ( Waes). 
ViRRÈs, Georges, hommes de lettres, Lummel (Limbourg). 
VooRTMAN, Jean, industriel, rue Neuve Saint-Pierre, 84, Gand. 
M"" VooRTMAN, quai du Ramage, Gand. 

MM. Vranckkn, Georges, professeur au Collège communal, avenue 
Bouvier, 12, Virton. 

Werbrouck, Albert, rue du Grand-Chien, 45, Anvers. 

Welsch, Eugène, directeur des écoles primaires, délégué de la 

ville de Liège, rue Saint-Laurent, 49, Liège. 
Wenqer, Tony, délégué général de l'Alliance française, avenue 
Pescator, 5, Luxembourg. 
M"« Wibrin-Oliviek, institutrice, boulevard d'Avroy, 31, Liège. 
MM. WiLLAERT, Gaston, rue du Prince Royal, 28, Anvers. 

Wilmotte, Maurice, professeur à l'Université de Liège, membre de 
l'Académie royale de Belgique, rue de Pavie, 40, Bruxelles. 

WuRTH, G., conseiller provincial, rue Guillaume Tell, Gand. 



Assemblées et travaux du Congrès. 



Notre troisième Congrès international a eu lieu, à Gand, les 
11-14 septembre 1913. Il s'était écoulé cinq ans depuis notre 
deuxième réunion, qui avait réuni à Arlon environ cinq cents 
personnes, dont la majorité venait des parties wallonnes de la 
Belgique, du Luxembourg, de la France, des Pays-Bas, de la 
Hongrie, etc. Cette fois, il fallait s'attendre à la prédominance 
des éléments néerlandais, en raison du choix qui avait été fait 
d'une cité considérée ffomme la capitale de la Flandre, et dont 
le passé historique évoque tant de souvenirs glorieux, juste- 
ment chers aux Belges de langue germanique. 

Il en a été ainsi, et nous avons eu le plaisir de constater que 
les vieilles sympathies dont la France a joui, dès les origines 
de la civilisation, en ce beau pays qui fut d'abord un fief de 
ses rois et où ses évangélisateurs, ses moines, ses clercs, ses 
écrivains et ses artistes accomplirent, en tout temps, leur 
œuvre féconde, étaient, quoi qu'on dise, restées vivaces et 
actives. Ce fut de Gand que parvint à notre Bureau fédéral 
l'offre de nous réunir dans des locaux, mis à notre disposition 
par le comité organisateur de l'Exposition universelle. Aussitôt 



— 24 — 

que la date du Congrès fut arrêtée, un comité local (1) fonc- 
tionna là-bas, et tout un programme de fêtes fut élaboré, en 
même temps qu'un appel était adressé à la partie la plus 
intelligente et la plus cultivée de la population, appel aussitôt 
entendu, puisque nous avons recueilli, à Gand seulement, plus 
de 120 adhésions, parmi lesquelles il en est de considérables 
et de fortement significatives. 



(1) Il était composé de : MlVf. A. Braeckman, avocat; A. Callier, procureur 
général près la Cour d'appel ; A. Counson, professeur à l'Université; Eug. Dauge, 
professeur à l'Université; H. de Baets, avocat, ancien bâtonnier, député per- 
manent ; Eug. de Hemptinne, sénateur-suppléant ; de Kerchove d'Exaerde, 
conseiller à la Cour d'appel; A. Dervaux, avocat, ancien bâtonnier; Baron de 
Pélichy, juge au tribunal de première instance; Chr. de Smet de Naeyer, indus- 
triel, i)r&id«m«; P. Henen, rédacteur en chef de la Flandre libérale; M. Lau- 
wick, professeur à l'Université ; J. E. Nève, avocat; G. Poplimont, avocat; 
Renard, auditeur militaire de la Flandre occidentale; R. Schoorman, conser- 
vateur des Archives de l'État ; R. Steinkiihler, industriel ; E. Steyaert, prési- 
dent du tribunal de première instance ; G. Stuyck, président de l'Association 
pour la vulgarisation de la langue française à Anvers ; D. Van Reysschoot, pro- 
fesseur au Conservatoire ; R. Van Sauten, avocat; P.Van Wetter, professeur â 
l'Université; P. Vermeersch, professeur à l'Université; G. Wiirth, avocat, 
conseiller provincial, membres. 

M. Georges Poil, avocat, remplit les fonctions de .«fcr^^rtîcc 



Première journée. 



Le jeudi 11 septembre, à 3 heures de l'après-midi, les con- 
gressistes se réunissaient au Palais des Fêtes de l'Exposition. 
A cette première assemblée, on remarquait la présence de : 

MM. Jules Gautier, conseiller d'Etat, et Jules Goulet, direc- 
teur de l'Office national des Universités, délégués de M. le mi- 
nistre de l'Instruction publique de France; M. Beckers, direc- 
teur général de l'Enseignement supérieur des Sciences et des 
Lettres en Belgique; MM. Brunot et Huguet, professeurs à la 
Sorbonne; M. Salone, secrétaire général de ï Alliance française; 
MM. de Baets et Peltzer de Clermont, sénateurs; M. Fr. Novati, 
professeur à l'Académie de Milan; M. le comte Casati, de Milan; 
M. Bordât, directeur de la Revue des Français ; M. Grozier, 
consul-général de France à Anvers; M. Helmer, avocat à Gol- 
niar; M. Wenger, délégué-général de l'Alliance française à 
Luxembourg; M. Hansen, professeur à Diekirch; M. Georges 
Ducrocq, directeur des Marches de l'Est; M. Sadoul, directeur 
de la Revue lorraine, de Nancy; MM. L. Dumont-Wilden; 
Georges Virrès; Henri Davignon; Albert Mockel; Félix Bodson; 
Olympe Gilbart; Gérard Harry; J. Van Dooren, hommes de 
lettres; M. S. Sasserath, président de la Ligiie nationale pour 
la défense de la langue française; M. Maurice des Ombiaux, 
président des Amitiés françaises, de Bruxelles; M. Alphonse 
Lambillotte, secrétaire général des Ainitiés françaises, de Mons; 
JL Emile Jennissen, secrétaire général des Amitiés françaises, 
de Liège, etc., etc. 



— 26 — 

M. Henry Boddaert, en l'absence de M. Maurice de Smet 
de Naeyer qu'un deuil récent empêchait d'être parmi nous, 
représentait le Comité exécutif de l'Exposition (1). 

M. Maurice Wilmotte, président, ouvre la séance. Après avoir 
lu les lettres d'excuses de nombreux amis belges et étrangers 
(parmi lesquels M. Klobukowski, ministre de France à Bru- 
xelles ; M. Maurice Barrés, de l'Académie française , 
MM. M. et Chr. de Smet de Naeyer, etc.), il prononce une allo- 
cution dans laquelle il rappelle le passé déjà long de l'Associa- 
tion internationale. Son souvenir va à ses fondateurs, parmi 
lesquels deux morts illustres : J. Novicow et G. Van Hamel. 
Lorsqu'en 1905, à Liège, accoururent de toutes les parties de 
l'Europe les amis de la culture française, un seul sentiment 
les guidait, celui d'assurer à leurs compatriotes, quelles que 
fussent leur race et leur langue, le bénéfice d'un instrument 
incomparable d'échange intellectuel et moral; tous ces étran- 
gers étaient d'ailleurs d'excellents patriotes; ils ne croyaient 
pas forfaire à l'honneur, ni trahir leurs devoirs envers une 
patrie et une nationalité en venant proclamer à Liège leur 
respect filial pour une culture et une langue, qui avaient déposé 
en leur esprit les germes intellectuels les plus fécondants. 

((La Belgique, ajoute-il, a plus de raisons que tout autre 
pays d'être reconnaissante à la culture française. Bilingue de- 
puis l'origine de la civilisation, elle a, même dans ses parties 
germaniques, toujours fait une part généreuse à la pensée et 
à l'idiome de ses voisins du Midi. 

La Flandre est le théâtre idéal et nécessaire des efforts les 
plus vaillants pour la propagation du français. Mais les Luxem- 
bourgeois, les Alsaciens, les Suisses qui sont ici ne me démen- 
tiront pas si j'affirme que toutes les marches du Nord-Est et de 
l'Est sont dans le même cas que la Belgique, et particulière- 
ment que la Belgique flamande. Ce n'est donc pas un manque 



(i) Une gratitude toute particuU^re est due à M. Maurice de Smet de Naeyer, 
dont les œuvres françaises, à Gand, sont toutes les débitrices, et qui dirige avec 
éclat, et avec une sorte d'entêtement aimable, la n'îsistance aux prétentions 
exclusivistes des adversaires de notre culture. Il n'est que juste de joindre à ce 
nom respecté celui du colonel Hennequin, secrétaire général de VAnsoriation 
flamande pour la vulgarisation de la langue française. 



— -27 — 

d'égard envers le néerlandais et sa littérature que de venir à 
Gand pour y exposer les titres du français à l'universalité. » 

M. Wilmotte résume ensuite l'effort accompli depuis 1905, 
la création de plusieurs groupements, tant dans le sein de la 
Fédération qu'il préside qu'en dehors d'elle, les Amitiés fran- 
çaises, la Ligue nationale pour la défense de la langue 
française, etc., sans parler de cette précieuse Association fla- 
mande pour la vulgarisation de la langue française, qui a été 
la première fondée chez nous et qui a rendu d'infinis services. 
M. Wilmotte salue les délégués étrangers; il annonce que la 
ville de Prague vient de faire parvenir une souscription au 
Congrès; il exprihie l'espoir que ces nouvelles assises seront 
entourées d'autant de sympathie que les Congrès de Liège et 
d'Arlon en avaient réuni. 

M. Jules Gautier, conseiller d'Etat, délégué officiel du mi- 
nistre de l'Instruction publique, prend alors la parole. Il rend 
hommage au dévouement du Président. 

« Nous venons, ajoute-t-il, défendre ici une idée. Nous venons 
défendre la langue française qui a été depuis toujours le véhi- 
cule de la civilisation; qui est une langue d'union et de con- 
corde; qui nous apporte tout son passé et qui est un instrument 
admirable pour le développement de l'esprit. 

<i Nous voulons montrer que la connaissance de la langue 
française enrichit les esprits d'une quantité innombrable 
d'idées. 

« Ce Congrès de Gand, si caractéristique — car c'est le pre- 
mier congrès que nous tenons dans une terre où la langue fran- 
çaise n'est pas la langue maternelle — nous donnera, j'en suis 
sûr, des résultats plus féconds encore que ceux de Liège et 
d'Arlon. » (Vifs applaudissements.) 

On entend encore d'excellentes paroles de M. Salone, qui, au 
nom de VAlliance française, promet au Congrès la sympathie 
de cette puissante association, et un bref discours de M. Henri 
Davignon, saluant, au nom du Groupe des Congrès et Confé- 
rences de l'Exposition, les membres étrangers du Congrès et 
souhaitant, d'une façon générale, la bienvenue aux organisa- 
teurs de celui-ci. Enfin, M. Gustave Charlier, secrétaire général, 
donne aux congressistes diverses indications d'ordre pratique. 

La séance est levée à 4 heures et demie. 



— 28 — 

Visite de la section française. 

Aussitôt après cette première réunion, on se rendit, en 
groupe, dans la section française, où M. Wilmotte présenta les 
congressistes à M. Marraud, commissaire général de la France. 
Celui-ci répondit par un speech de bienvenue. Au surplus, pen- 
dant toute la durée du Congrès, et même pendant la période 
préparatoire, nous trouvâmes en ce haut fonctionnarie un 
accueil bienveillant et généreux dont nous sommes heureux de 
lui rendre grâce ici. Il serait injuste de ne pas associer à ce 
souvenir reconnaissant le secrétaire des conférences au com- 
missariat général, M. Joseph Berge, qui s'est dépensé sans 
compter à notre service. 

La visite de la section française fut forcément rapide, sauf 
en un seul endroit. Nous avions, en effet, été avisés d'une 
réception particulière par le Cercle de la Librairie française. 
Un certain nombre des dirigeants du Cercle étaient là, et, en 
leur nom, M. Moreau, l'un des chefs de la maison Larousse, 
prononça un speech aimable, auquel M. Wilmotte répondit 
brièvement. 

Représentation théâtrale. 

Le soir, une représentation eut lieu au Théâtre Minard, 
aimablement mis à la disposition des organisateurs. La troupe 
du Théâtre de l'Œuvre y joua Le Voile de Rodenbach et Les 
Romanesques de Rostand. Programme d'une piquante variété 
qui fit ressortir avec un égal bonheur le talent admirablement 
souple des artistes de la célèbre compagnie, que M. Lugné-Poe 
dirige avec tant de sens littéraire. Un public enthousiaste et 
ravi applaudit tour à tour en M"« Greta Prozor une sœur 
Gudule d'une grâce toute mystique et un Percinet, délicieux 
de fantaisie alerte. M"« Dehle fut une aimable Sylvette. 
M"« Marges, MM. Comély, Berger, Corney formèrent un excel- 
lent ensemble. Et que dire de M. Lugné-Poe lui-même, dont 
l'initiative novatrice a, depuis vingt ans, introduit et natura- 
lisé en France tant de noms glorieux dans les fastes drama- 
tiques! Non content d'apporter à cette soirée l'appoint de son 



— 29 — 

beau talent, il- lut, en guise d'intermède, une lettre émouvante 
et spirituelle d'un poète disparu dont le nom est justement 
cher aux Gantois : Charles Van Lerberghe. 

Bref, beau spectacle, dont les congressistes emportèrent un 
vivant souvenir. Aucune fête ne pouvait mieux terminer la 
première journée de ces assises, consacrées à l'exaltation de la 
culture française. 



Deuxième journée. 



Le vendredi 12 septembre, à 9 heures, les sections s'organisent 
dans les locaux mis à la disposition du Congrès au Palais 
des Fêtes de l'Exposition. 



I. — Section de propagande. 



La séance est ouverte à 9 heures et demie. 

Composition du bureau : 
Président : M. Jules Gautier, conseiller d'Etat, délégué du 

ministre de l'Instruction publique de France; 
Vice-présidents : M. Salmon, professeur à Reading UniversHy 

(Angleterre) et M. Helmer, avocat à Colmar; 
Secrétaire : M. S. Sasserath, président de la Ligue nationale 

pour la défense de la langue française en Belgique. 

M. Becker développe son rapport sur la situation de la lan- 
gue française dans le Grand-Duché de Luxembourg. 

M. le Président remercie M. Beclcer pour l'exposé intéressant 
qu'il a bien voulu faire à l'assemblée. 

M. Wenger, de Luxembourg, signale que, dans cette ville, les 
partisans de la langue française ont créé des cours gratuits 
de conversation française. Ces cours ont été bien accueillis et 
sont suivis par de nombreux auditeurs. 



— 31 — 

M. Renard, président de la section brugeoise de la Ligue 
nationale pour la défense de la langue française, insiste sur 
l'utilité qu'il y aurait pour les Luxembourgeois de langue 
française à se mettre en rapport avec l'Association tianiande 
pour la vulgarisation de la langue française; ce groupement 
pourrait leur donner des indications très utiles pour l'organi- 
sation de cours de français. 

M. Renard exprime également le vœu que l'on crée en France 
des diplômes pour les étrangers qui veulent y suivre des cours 
supérieurs. 

M. le Pl-ésident expose d'une manière très complète com- 
ment les diplômes sont délivrés dans les écoles françaises. 

Il fait remarquer qu'il faut distinguer, d'une part, les grandes 
écoles du gouvernement, et, d'autre part, les universités. 

Les grandes écoles gouvernementales sont celles qui forment 
les futurs candidats aux fonctions d'Etat, et, comme il faut être 
Français pour remplir ces fonctions, il va de soi que ces 
diplômes ne peuvent être délivrés qu'à des Français. On est 
admis généralement dans ces écoles par voie de concours. 

En fait, cependant, les étrangers sont admis dans ces écoles 
en qualité d'élèves libres. 

Rien n'empêcherait de les y admettre en qualité d'élèves 
réguliers, mais à condition que les diplômes qui leur seraient 
délivrés ne leur donnent pas le droit de postuler les fonctions 
d'Etat en P'rance. 

D'autre part, il y a les universités, et avant tout la Sorbonne. 
Toutes ces universités sont très spécialisées et il importe que 
les Luxembourgeois, qui, souvent, vont faire leurs études dans 
les universités allemandes, sachent que les universités fran- 
çaises sont aussi spécialisées que les universités allemande'^ 
et personne ne soutiendra que les diplômes délivrés par les 
universités françaises ont moins de valeur que ceux délivrés 
par les universités allemandes. 

Il serait donc désirable que les Luxembourgeois fassent de 
In propagande pour que les jeunes gens du Grand-Duché de 
Luxembourg donnent la préférence aux universités françaises 

Les universités françaises délivrent aux étrangers des 
diplômes qui ont absolument la même valeur scientifique que 
les diplômes délivrés aux Français, mais qui présentent cette 



— 32 — 

différence que ceux qui en sont détenteurs ne peuvent pas 
exercer leur profession en France, ce qui est une mesure, en 
somme, de légitime protection en faveur des jeunes Français. 
Mais ces diplômes prouvent aux autorités du pays d'origine 
de l'étranger qui les a obtenus que celui-ci a fait des études 
sérieuses, qu'il possède certaines capacités et peuvent avoir 
pour conséquence de permettre au porteur des diplômes de 
remplir certaines fonctions dans son pays. 

Un membre de la section émet le vœu que ces observations 
de M. le Président fassent l'objet d'une notice spéciale, insérée 
dans le compte rendu du Congrès. 

M. le Président répond que ses observations seront résumées 
dans le procès-verbal de la séance. 

La parole est ensuite donnée à M. S. Sasserath, avocat à la 
Cour d'appel de Bruxelles, président de la Ligue nationale pour 
la défense de la langue française en Belgique, qui développe 
son rapport sur la question des langues dans ce pays. 

M. le Président remercie M. S. Sasserath pour son exposé et 
il insiste sur cette considération que la propagande faite en 
faveur de la langue française' ne constitue nullement un acte 
d'hostilité envers les idiomes locaux, ni envers aucune autre 
langue. 

u Nous ne convions pas, dit-il, les Flamands à abandonner 
« leur langue; nous leur demandons simplement d'y ajouter 
« quelque chose, c'est-à-dire un moyen d'entrer en rapport avec 
« un plus grand nombre de personnes, de développer et de 
« multiplier leurs idées. » 

La séance est levée à 10 h. 45 pour permettre aux membres 
de la section d'assister à la conférence de M. Brunot. 

La section s'ajourne au samedi 13 septembre, à 2 heures de 
relevée. 



33 



II. — Section littéraire. 



La séance est ouverte à 9 h. 1/2, sous la présidence provi- 
soire de M. Gérard Harry, auquel succède bientôt M. Albert 
Mockel. 

La parole est à M. Gaston Bordât, directeur de la Revue des 
Frai^çais, qui lit un rapport très intéressant sur le rôle de la 
presse périodique dans la propagation de la culture française. 
M. J. Dechamps remplit les fonctions de secrétaire. 

M. Georges Ducrocq, en approuvant les vues de M. Bordât, 
souhaite que les revues en général, et surtout les revues étran- 
gères de langue française, s'inspirent des idées qui viennent 
d'être exposées. 

M. Harry défend ensuite un projet original de propagande 
française par les langues étrangères. Ce projet vise naturelle- 
ment les pays étrangers. 

Entre autres mesures, M. Harry propose de fonder, là où 
le français se heurte à des antagonismes sérieux, des organes 
périodiques de combat rédigés dans la langue concurrente et 
de créer en même temps des comités locaux pour soutenir 
l'œuvre entreprise. 

M. le Président félicite l'orateur et estime qu'il serait à 
propos d'attirer l'attention de la section de propagande sur 
les conclusions si judicieuses du rapport de M. Harry. Il prie 
donc ce dernier de soumettre à l'assemblée un vœu qui serait 
plus tard discuté en séance publique. 

Le vœu suivant, amendé par MM. Mockel et Rosy, est admis 
à l'unanimité : 

(( La section littéraire émet le vœu que dans les pays étran- 
11 gers où la vogue et l'extension de la langue française sont 
« contrariées par une propagande hostile menée contre elle 
« dans une autre langue, il soit créé un organe quotidien ou 
i< périodique, rédigé dans l'idiome servant à battre en brèche 
Cl le français; 



— 34 — 

(1 Que le Congrès désigne pour chaque pays un comité 
« chargé de travailler à réaliser ce programme dans toute la 
(( mesure du possible. » 

M. Harry fait également adopter un vœu formulé en ces 
termes : 

« La section, considérant que la propagande de la langue 
(( française est inséparable de celle des idées, souhaite que les 
<i revues françaises demeurent fidèles au principe de ne jamais 
(( publier un article susceptible de diminuer le prestige de la 
(( France à l'étranger et de ne point fournir d'armes à ses 
« adversaires. » 

M. Georges Ducrocq, directeur de l'excejlente revue Les 
Marches de l'Est, soulève la question des aoûterons flamands, 
qui vont faire la moisson en France et auxquels on devrait 
s'occuper d'apprendre la langue française. 

Une vive discussion s'engage sur ce sujet si digne d'atten- 
tion, jusqu'à ce qu'on se rallie au vœu présenté par M. Ducrocq 
et amendé d'après les observations de MM. Harry et Gromaire : 

« La section émet le vœu que les ouvriers agricoles étrangers, 
«qui viennent en France chaque année, y trouvent des orga- 
« nismes locaux qui leur faciliteront la connaissance de la 
<i langue française et leur assureront une atmosphère de sym 
« pathie dont ils ont besoin. Il souhaite la création immédiate 
(1 d'un comité spécialement chargé de cette mission et que le 
(( comité organisateur du présent Congrès désignera. » 

M. Gillon résume un rapport très documenté dont il est 
l'auteur avec MM. Bourrelier, Mainguet et- Lisbonne, éditeurs 
parisiens, sur la librairie et l'extension de la littérature fran- 
çaise. Cette étude, qui est l'œuvre de spécialistes compétents, 
est jugée fort instructive par l'assemblée. Au nom de celle-ci, 
M. le Président adresse des éloges mérités à M. Gillon et à ses 
coHaborateurs. 

Le tableau tracé d'une manière si éloquente par M. Gillon 
suggère à M. Dumont-Wilden une proposition à laquelle, sur 



— 35 — 

l'initiative de M. le Président, il donne la forme d'un vœu 
adopté à l'unanimité par l'assemblée : 

» La section littéraire émet le vœu que les éditeurs français 
<i publient, sous forme d'une bibliographie pratique à l'usage du 
« public, nn catalogue systématique des principales œuvres 
<i de la littérature en langue française. » 

Le rapport de M. Albert Heumann, sur les écrivains fla- 
mands dans la littcrature française et la portée européenne 
de leur apport, provoque, entre les auditeurs, de piquants 
échanges de vues. 

M. Kirsch se refuse à considérer Camille Lemonnier comme 
un Flamand. Il insiste aussi sur le fait que Georges Rodenbach 
est né à Tournai et qu'il ignorait parfaitement l'idiome de 
Van Maerlant... 

M. Oillon observe que les Français ont pour devoir de rendre 
un hommage particulier aux écrivains d'origine étrangère qui 
s'e.xpriment dans notre langue, mais que leur simple qualité 
d'étrangers suffit à les faire honorer. Au reste, il serait péril- 
leux et discourtois de féliciter exclusivement les écrivains 
belges. Il y a aussi des Italiens, des Suisses, etc., qui s'ex- 
priment en français. Oublie-t-on que le Congrès a un caractère 
international? Cette discussion amène M. Nélis à présenter la 
motion suivante : 

« Les écrivains français expriment toute leur reconnaissance 
«aux écrivains étrangers, dont le talent contribue à augmenter 
<i le patrimoine des lettres françaises. » 

M. Mockel abandonne momentanément à M. Glllon la pré- 
sidence de l'assemblée et critique avec entrain l'organisation 
des jurys belges chargés de décerner les prix littéraires. Le 
choix des membres qui composent ces jurys est tendancieux; 
leurs décisions ne sont pas irréprochables, tant s'en faut. Il 
suffit de penser que des écrivains comme Hubert Krains, 
Blanche Rousseau ou Louis Delattre n'ont jamais été distin- 
gués. Au demeurant, la générosité du gouvernement est tou- 
chante : l'orateur établit par un savant calcul que le prix quin- 



- 36 — 

quennal de 5,000 francs rapporte chaque jour aux lauréats la 
somme fabuleuse de fr. 2.65! 

En guise de conclusion, M. Mockel, appuyé par M. Dumont- 
Wilden, émet le vœu suivant, qui est approuvé : 

« La section littéraire émet le vœu que les jurys chargés de 
« décerner les prix littéraires soient, autant que possible, 
« formés, pour la moitié de leurs membres au moins, des an- 
« ciens titulaires de ces prix. » 

La séance est levée. 



III. — Sections : a) pédagogique et sociale; 
h) de philologie et d'histoire. 



La séance est ouverte à 9 h. 30, sous la présidence de 
M. Ferdinand Brunot, professeur d'histoire de la langue fran- 
çaise à l'Université de Paris, assisté, pour la section de philo- 
logie et d'histoire, de M. Francesco Novati, professeur à l'Aca- 
démie de Milan. M. Louis-Pilate de Brinn' Gaubast, professeur 
de langue et de littérature françaises à l'Ecole générale alle- 
mande d'Anvers, est installé comme secrétaire. 

M. R. Gallet, professeur à l'Athénée royal de Charleroi, lit 
son rapport : De la j^art qu'il convient de faire, dans l'ensei- 
gnement des pays de langue française, à la lecture des écri- 
vains régionaux. 

M. de Brinn' Gaubast demande à présenter quelques obser- 
vations sommaires. L'auteur nous a montré, dit-il, quel parti 
l'on pourrait ou l'on a pu tirer, dans le domaine pédagogique, 
de textes relatifs à telle ou telle région. L'application de ces 
idées aux besoins de l'enseignement chez toutes les nations 
étrangères de langue française ne regarde point les Français; 
ceux-ci n'en ont pas moins le droit d'exprimer, à l'adresse de 



— 37 — 

leurs compatriotes, un vœu conforme à l'esprit même d'un 
Congrès tel que celui-ci : dans leurs Anthologies scolaires, 
pourquoi n'introduiraient-ils pas des extraits caractéristiques 
de l'œuvre des grands écrivains de langue française, même 
étrangers, un Maurice Maeterlinck, un Emile Verhaeren? Non 
seulement cet hommage modeste est bien dû à de pareils noms, 
mais il contribuerait, en outre, à démontrer une fois de plus, 
au moyen d'exemples récents, quelles ressources la langue fran- 
çaise offre aux penseurs soucieux de faire entendre au monde 
la voix authentiquement humaine de leur génie, synthèse de 
l'àme de toute une race. 

M. Brunot constate qu'ainsi envisagée comme une consé- 
quence réciproque du rapport de M. Gallet, cette question de- 
vrait, en tout cas, être résolue de manière à ne pouvoir sou- 
lever aucun malentendu : par exemple, les œuvres des écrivains 
belges sont, au point de vue de la France, non pas du tout des 
œuvres « régionales » françaises, mais des œuvres nationales 
belges; quoique M. de Brinn' Gaubast ait assez indiqué qu'il 
est du même avis, c'est le devoir du président d'insister en 
termes formels sur ce principe. 

Reste à voir s'il y aurait lieu de réserver, dans les Antho- 
logies scolaires destinées à de jeunes Français, une place aux 
auteurs étrangers de langue française : pourquoi non? Remar- 
quons toutefois que la place faite aux écrivains même exclusi- 
vement nationaux, dans un recueil de cette nature, n'est pour 
ainsi dire accordée qu'à l'ancienneté : non pas que l'Université 
se soit toujours montrée timide, mais souvent le mauvais vou- 
loir, les refus de quelque éditeur-propriétaire limitent néces- 
sairement le choix ou l'interdisent. 

. Quant aux écrivains régionaux proprement dits, sont-ils 
moins répandus en France que les autres? Il n'y paraît guère. 
Et en Belgique? Nous l'avons vu, ceci ne nous regarde point. 
La question doit intéresser notre Congrès, mais ne saurait y 
devenir l'objet d'aucun « vœu » collectif, parce que ce congrès 
est international. 

M. Constans, professeur à l'Université d'Aix-Marseille, dé- 
clare que, tout au moins individuellement, il serait fort heu- 
reux de voir admettre enfin, dans les Anthologies françaises, 



— 38 — 

la traduction de quelques textes d'auteurs provençaux mo- 
dernes : Roumanille, Aubanel, à défaut de Mistral, puisque 
celui-ci vit encore. Et pourquoi n'en pas faire autant pour la 
littérature celtique de la Bretagne? 

Idée séduisante, il est vrai, mais dangereuse, dit M. Brunot, 
par l'application tendancieuse qu'on en ferait presque à coup 
sûr, soit dans l'enseignement primaire en certaines régions 
de la France, soit, aux divers degrés, dans les pays bilingues, 
où, en face du français, se dressent, par exemple, certaines 
tendances nationalistes que leurs partisans croient, ou feignent 
de croire, incompatibles avec lui. 

Le point de vue de M. Brunot est partagé par MM. Jules Noël, 
avocat à Bruxelles, et Albert Counson, professeur à l'Univer- 
sité de Gand, qui, pour préciser leur pensée, fournissent des 
exemples tirés de diverses anthologies en usage dans un cer- 
tain nombre d'athénées et d'écoles belges. 

M™ Emma Lambotte, d'Anvers, fait observer que si l'écri- 
vain ambitionne une gloire qui puisse être à la fois régionale 
et française, il n'a qu'à écrire en français : pourquoi favoriser 
celui qui s'en abstient? 

La connaissance de chaque région et de ses écrivains spé- 
ciaux, remarque M. Jules Coulet, directeur du Musée pédago- 
gique à Paris, peut d'ailleurs être fortifiée chez les enfants, 
qui constituent l'avenir de sa population, par l'une de ces 
monographies comme il en existe déjà et qu'ont recommandées 
en France, après le Ministère de l'Instruction publique, maints 
inspecteurs d'académie. 

Le débat étant épuisé, le président donne la parole à 
M. Lener, directeur d'école à Houtkerque (France), lequel 
expose en résumé le rapport qu'on lira plus loin dans ce 
volume : De l'enseignement du français usuel aux débutants, 
en pays de langue flamande. 

La séance est levée à 10 h. 55. 



— 39 — 
Conférence de M. Brtinot. 

A 11 heures, les congressistes se réunissaient à la salle 
Azaléa, où ils étaient conviés à un véritable régal littéraire. 
On remarquait parmi les assistants la présence de MM. Coore- 
man, ministre d'Etat, Marraud et Coppieters, sénateurs. Cau- 
seur délicieux, en même temps que savant renonmié, M. Ferdi- 
nand Brunot, professeur d'histoire de la langue française à 
l'Université de Paris, expose, avec autant d'érudition précise 
que de lumineuse clarté, Comment la langue française est 
devenue la langue diplomatique de l'Europe. 

Pendant des siècles, dit en substance l'éminent professeur, 
le latin avait été la langue universelle; mais, dès le commence- 
ment du XVI' siècle, il entre en décadence. On en avait fait une 
langue trop littéraire qui ne s'adaptait plus à l'actualité et on 
le prononçait de façon tellement diverse qu'il en était devenu 
méconnaissable. 

Entretemps, le français fait son apparition dans les grands 
salons européens à l'occasion de réceptions et de visites; mais, 
à cette époque, son rôle est encore restreint. 

Les traités des Westphalie sont toujours rédigés en latin; 
c'est seulement en 1714 que le français est adopté comme langue 
diplomatique, et ce n'est guère qu'en 1750 que le triomphe du 
français est complet. 

Mais, dit M. Brunot, il faut comprendre que cette victoire 
du français n'est pas due à la puissance supérieure d'une 
langue dominatrice. 

Le français est devenu la langue des Etats parce qu'il était 
la langue des cours. Les Anglais et les Hollandais l'avaient 
élu comme seconde langue nationale, et toutes les autres puis- 
sances le choyaient. 

En 1680, on considère le français comme la langue de la 
civilisation la plus estimée, et cela est dû au génie même de la 
langue française, à sa valeur, à ses qualités profondes de 
.netteté, de précision, de clarté, qui la rendent apte à servir 
essentiellement d'expression à la pensée humaine, surtout sous 
sa forme analytique. 

Toutes les gazettes européennes sont rédigées en français, 
ainsi que tous les pamphlets imprimés en Hollande. 



— 40 — 

On peut dire qu'à partir de 1650 le latin s'est survécu à lui- 
môme. Le français a définitivement conquis l'élite de l'Europe. 

Présentée sous une forme d'une admirable éloquence, cette 
brillante conférence fut longuement acclamée. 

Visite de la ville. 

A 2 heures, les congressistes comniençaient la visite des mo- 
numents principaux de la ville de Gand. Divers historiens et 
archéologues, aussi aimables qu'érudits, avaient bien voulu 
accepter de leur servir de guides. M. le chanoine Van den Gheyn, 
président de la Société d'histoire et d'archéologie, leur montra 
les trésors artistiques de cette cathédrale de Saint-Bavon qu'il 
connaît si bien. M. "Van VVerweke, conservateur-adjoint des 
archives de l'Etat, les conduisit au Château des Comtes et dans 
les ruines de l'Abbaye de Saint-Bavon. M. Schoorman, conser- 
vateur des archives de l'Etat, leur fit visiter le Château de 
Gérard-le-Diable. Qu'il nous soit permis de leur adresser à 
tous trois, au nom des congressistes, l'hommage de notre vive 
gratitude. Elle va également à l'administration communale de 
Gand, qui avait généreusement ouvert à nos membres l'accès 
des monuments de son glorieux -passé. 

Cette visite s'achevait à peine lorsque nous fûmes de nou- 
veau réunis. Cette fois, c'était à la gracieuse pensée d'un 
groupe de dames du monde gantois que nous devions de goûter 
quelques instants délicieux. Parmi toutes les marques de sym- 
pathie accordées à nos congressistes, celle-là fut assurément la 
plus touchante et celle dont nous sommes le plus fiers. Un 
comité de dames de la haute société locale s'était, en effet, 
constitué pour recevoir les congressistes. A 4 heures, elles leur 
offrirent une fête charmante, où M. Sechiari, secondé par 
une de ses meilleures artistes, nous fit entendre quelques 
œuvres de grand intérêt. Après quoi nos aimables hôtesses ser- 
virent un thé dans l'antique salle de la Chef-Confrérie de 
Saint-Michel. Là, dans un merveilleux décor historique, des 
femmes et des jeunes filles du meilleur monde rivalisèrent de 
bonne grâce et d'empressement pour laisser à nos congressistes 
étrangers le souvenir ineffaçable d'une hospitalité qui ne res- 
semblait à nulle autre. 



— 41 — 

Concert. 

Le soir, grâce à une attention toute spéciale de M. Marraud, 
l'oi'chestre sym-phonique des concerts Sechiari composa un 
merveilleux programme d'œuvres françaises qu'il exécuta en 
l'honneur des congressistes et en présence d'un public aussi 
nombreux qu'enthousiaste réuni dans la vaste Salle des Fêtes. 
M. Raoul Pugno, le grand artiste que la mort a enlevé depuis, 
avait consenti à venir tout exprès de Paris et à jouer pour les 
amis de la France. Il fut applaudi dans les admirables Varia^ 
lions symphoniques de César Franck, et dans une suite, aussi 
originale que variée, de ses compositions personnelles. 



Troisième journée. 



Excursion à Bruges. 

Le matin du samedi 13 septembre, un groupe important de 
congressistes prirent le train pour Bruges, où ils devaient 
consacrer une demi-journée à la visite des chefs-d'œuvre qui 
sont la gloire artistique de la Ville Morte. Ces merveilles étaient 
connues de la plupart d'entre eux, mais elles sont de celles 
qu'on aime toujours à revoir. Ils auront dû au Congrès de 
refaire ce pèlerinage dans les conditions les meilleures et dans 
le minimum de temps. De vaillants amis brugeois de la langue 
française avaient, en effet, préparé cette excursion avec un 
soin et un zèle auxquels chacun s'est plu à rendre hommage. 
M. Maurice Renard, président de la section brugeoise de la 
Ligue nationale pour la défense de la langue française, avait 
bien voulu en assumer l'organisation, et il se prodigua avec un 
inlassable dévouement. Il fut secondé dans cette tâche ardue 
par les vice-président et secrétaire du même groupement, 
MM. Lequime et Pir, qui se révélèrent les plus obligeants et les 
plus avertis des ciceroni. Grâce à eux, les congressistes con- 
nurent quelques heures délicieuses de communion esthétique 
devant les toiles incomparables de Memling et de Van Eyck, et 
ils purent éprouver dans toute son attirance le charme mélan- 
colique de Bruges. Aussi est-ce à regret qu'ils quittèrent cette 
admirable ville, non sans avoir remercié vivement leurs ai- 
mables hôtes. Mais leurs travaux les rappelaient à Gand, où ils 
rentraient à 2 heures et demie. 



— 43 



SEANCE DES SECTIONS 



I. — Section de propagande. 



La séance est ouverte à 2 h. 45 m., sous la présidence de 
M. Gautier. 

Le bureau se compose, comme la veille, de MM. Salmon et 
Helmer, vice-présidents; S. Sasserath, secrétaire. 

La parole est donnée à M. Salmon, qui fait, sur la situation 
du français en Angleterre, une intéressante communication, 
dont on trouvera la substance dans le rapport où il a exposé 
l'œuvre réalisée dans ce pays par Y. Alliance française. 

Comme suite à la discussion d'hier concernant les diplômes 
à conférer aux étrangers par les collèges supérieurs de France, 
M. Renard propose de voter un vœu qui, après discussion et 
divers amendements, est voté dans les termes suivants : 

" Le Congrès émet le vœu que le gouvernement français, qui 
« a déjà ouvert ses universités aux élèves étrangers, leur 
(1 accorde le même traitement dans ses écoles spéciales et qu'en 
(I particulier il donne le plus de facilités possibles à ceux de 
Il ces élèves qui sont de langue française. 

« Pour empêcher qu'un pareil régime pût avoir comme con- 
11 séquence l'abaissement des études, il y aurait lieu d'exiger 
» des intéressés la prcKluction de certificats attestant des études 
11 préparatoires suffisantes. » 

Ce vœu a été signé également par MM. Salone, Huguet, 
Wenger, Becker et Hansen. 

M. Coulet, directeur de l'Office international des universités 
et des écoles françaises, fait une intéressante communication 
au sujet du fonctionnement de cet office. 

11 Celui-ci fournit gratuitement tous les renseignements sur 
les universités et les écoles supérieures françaises. 11 a aussi 
essayé de rendre le plus libéral possible le régime des univer- 
sités françaises ipour les étrangers. C'est ainsi que l'Ecole des 



— 44 — 

mines, l'Ecole des agronomes, etc., ont constitué des sections 
pour les étrangers, qui y sont reçus à' condition qu'ils justifient, 
par un diplôme sérieux, qu'ils ont fait des études prépara- 
toires suffisantes. Tout étranger qui justifie avoir fait des 
études secondaires est admis à l'iramatriculation pour les 
grades. Le changement est très libéral. Il .faut, il est vrai, une 
décision ministérielle spéciale" 'pour chaque cas particulier. 
Mais en fait, on ne refuse l'admission que lorsque l'ignorance 
est avérée. 

« D'ici à peu de temps, les candidats seront admis de idano, 
sans qu'il soit nécessaire d'une autorisation ministérielle spé- 
ciale, du moment qu'ils auront justifié d'un diplôme prépara- 
toire suffisant. 

« L'office s'est également préoccupé de la situation des Fran- 
çais qui vont enseigner le français à l'étranger. 

« Jadis, quand les jeunes Français partaient pour l'étranger, 
ils compromettaient leur avenir dans l'enseignement en Fi-ance. 
Ils partaient cependant, séduits par les avantages matériels 
qui leur étaient offerts à l'étranger. 

« Actuellement, le jeune Français qui part pour enseigner 
la langue française à l'étranger n'est plus un exilé; il reste à 
l'étranger professeur de français, c'est-à-dire qu'il conserve 
ses droits à la retraite et à l'avancement. On peut même affir- 
mer que cet avancement est mieux assuré que s'il demeurait 
en France. 

« Ce qui précède concerne tous les jeunes gens qui faisaient 
partie de l'enseignement au moment où ils sont partis à l'étran- 
ger, dûment autorisés. Mais il y a des jeunes gens qui partent 
avant d'être entrés dans l'enseignement français. 

"On essaie en ce moment d'obtenir que, lorsqu'un jeune 
homme français partira pour l'étranger avec l'approbation du 
gouvernement français, il soit considéré comme faisant partie 
du personnel du gouvernement français, même si, au moment 
de son départ, il n'était pas encore entré dans l'enseignement. 

« Ainsi on trouvera plus facilement le personnel nécessaire 
pour enseigner le français à l'étranger. 

« Les demandes qui sont adressées à l'Office international 
français pour obtenir des professeurs sont d'ailleurs de plus 
en plus nombreuses. Citons comme exemple caractéristique 
qu'en octobre 1911 un professeur français fut demandé à l'office 



— 45 — 

pour aller enseigner en Islande, et qu"en 191:?, une chaire de 
littérature française fut fondée à Christiania. Cette année, les 
cours de français étaient suivis à cette université par un 
nombre d'étudiants tellement considérable que la salle dans 
laquelle les cours devaient se donner n'était pas assez vaste 
pour contenir tous les auditeurs. 

(I II faut signaler aussi que des chaires de littérature fran- 
çaise vont être créées en Hongrie et en Roumanie, en suite des 
demandes qui ont été adressées à l'Office. 

« L'Office pratique l'échange de professeurs, notamment avec 
les universités d'Amérique et spécialement avec l'Université 
de Chicago, où un Américain très riche a créé une chaire de 
français. 

« Il y a également en ce moment des négociations entamées 
avec les Universités de Buenos-Ayres et de Santiago du Chili. 

ce Ces sympathies sont témoignées non seulement à la langue 
française, mais aussi à la science et à la méthode françaises. 

« La preuve en est que l'on ne demande pas seulement à 
l'Office des professeurs pour enseigner la langue française à 
l'étranger, mais aussi des professeurs d'histoire, de sciences et 
de mathématiques. C'est ainsi que l'Université de Calcutta a 
demandé un professeur français de mathématiques et l'Uni- 
versité de Santiago du Chili un professeur de chimie appli- 
quée. I) 

M. le Président i-emercie vivement M. Coulet de son intéres- 
sante communication. 

La parole est ensuite donnée à M. Ilitch, qui expose la situa- 
tion du français' en Serbie. 

Il débute par un historique rapide de la diffusion du fran- 
çais en Orient, conséquence des capitulations de 1540, con- 
firmées et étendues par celles de 1740. Cette diffusion a été, 
pour la plus grande part, l'œuvre des missions religieuses qui 
ont exercé leur influence en Syrie, et aussi, mais dans une 
moindre mesure, en Asie-Mineure. Il insiste sur le fait que la 
pénétration de la langue et de la culture françaises s'est effec- 
tuée surtout par les ports de mer. Ceci explique la situation 
particulière de la Serbie, où la culture française n'a pu se 



— 46 — 

répandre avant la seconde moitié du xix^ siècle. A partir de 
cette date, de rapides progrès ont été réalisés. 

Aussitôt que des écoles et des gymnases ont été créés en 
Serbie, la langue française a été introduite dans le programme 
des cours. 

Au début, vu la difficulté qu'on éprouvait à se procurer des 
professeurs de langue française, les leçons de français ne 
furent données que dans les gymnases de Belgrade. Mais au 
fur et à mesure que le nombre des professeurs de langue fran- 
çaise augmentait, des leçons furent faites dans tous les gym- 
nases et dans toutes les écoles de commerce du pays, aussi 
bien dans les établissements privés que dans ceux de l'Etat. 
Actuellement, on enseigne le français, la littérature et l'histoire 
dans toutes les écoles moyennes, supérieures et techniques du 
Royaume. De plus, ces cours étant obligatoires, les notes obte- 
nues au.\ examens sont indiquées sur les certificats et diplômes 
des élèves. L'enseignement de la langue française dans les 
gymnases et écoles commerciales commence dès les premières 
classes et se poursuit pendant toute la durée des études, c'est- 
à-dire pendant sept à huit ans pour les gymnases et trois ans 
pour les écoles commerciales. 

En dehors de l'enseignement moyen et technique, où la 
langue et la littérature françaises sont matières obligatoires, 
il existe encore des cours, également obligatoires, à l'Univer- 
sité de Belgrade. 

A la Faculté de philosophie et lettres, outre un professeur 
serbe pour la littérature française, M. Bogdan Popevitch, dis 
tingué connaisseur de la littérature française bien connu des 
savants français, il y a un chargé de cours, M. Gaston Gravier, 
qui enseigne la langue française aux élèves de cette Faculté. 

Ainsi donc on se préoccupe en Serbie de développer de plus 
en plus, et dans toutes les écoles, l'enseignement du français, 
afin que les élèves, une fois leurs études terminées, puissent 
en tirer parti dans la vie courante, ou bien encore afin qu'ils 
puissent consulter les ouvrages français scientifiques et litté- 
raires pour développer leur culture intellectuelle. 

En somme, si on compare le français avec les autres langues 
étrangères répandues en Serbie, on constate que jusqu'en 1906 
il se heurte à l'allemand, qui l'emporte même sur lui en raison 
des relations économiques que la Serbie entretenait jusqu'à 



- 47 — 

cette date avec l'Autriche-Hongrie, qui monopolisait à elle 
seule 90 p. c. de son commerce. 

La Serbie, privée de sortie sur la mer libre, se trouvait, en 
effet, forcée d'aller écouler ses produits en Autriche et de s'y 
procurer ceux qu'elle ne possédait pas. 

Aussi la plupart des jeunes gens serbes se rendaient-ils en 
Autriche et en Allemagne pour y apprendre l'allemand et 
suivre les cours des écoles de commerce. Rentrés chez eux, 
ils favorisaient la langue et la culture allemandes. Ce n'était 
nullement par sympathie, car le Serbe est beaucoup plus attiré 
vers la langue et la culture françaises. 

Dans les classes élevées, par exemple, on préfère de beau- 
coup parler français qu'allemand, bien entendu s'il est néces- 
saire d'employer une langue étrangère. 

Le français est tenu pour une langue plus souple et plus 
chantante que l'allemand, et c'est pourquoi la haute société 
considère le français comme la langue des gens instruits. 

Depuis 1906, c'est-à-dire depuis la guerre douanière avec 
l'Autriche, le commerce serbe s'est tourné vers d'autres pays 
étrangers, et notamment vers l'Egypte, l'Italie, la France et 
la Belgique. Depuis lors, la langue française a vu accroître 
son importance, et l'allemand, n'étant plus aussi nécessaire, 
a été abandonné volontiers. 

Les jeunes gens vont étudier dans les écoles françaises de 
Salonique, à Paris, en Belgique, principalement à Anvers. 
Le recul de l'influence autrichienne s'est effectué au profit de 
l'influence française. 

A la suite de la guerre balkanique, la Serbie s'est annexé des 
provinces de la Turquie d'Europe, habitées par une population 
où la culture française s'était implantée déjà. 

Ces provinces faisant le commerce avec Salonique, où la 
langue française est prédominante, sont obligées d'enseigner le 
français aux jeunes commerçants. De plus, comme la nouvelle 
Serbie tout entière sera contrainte de diriger son commerce 
vers cette même ville et vers la Grèce, il est certain que la 
langue française est appelée à de nouveaux progrès. 

M. Ilitch ne croit pas toutefois que sa diffusion puisse attein- 
dre le degré qu'elle connaît en Turquie ou en Grèce, ou le fran- 
çais est parlé jusque dans la petite bourgeoisie. En effet, il n'y 



— 48 - 

a pas, en Serbie, de missions catholiques : leur propagande 
n'y serait pas tolérée par la population, très attachée à sa cul- 
ture nationale et à sa religion. Il conclut : 

«L'existence de, la langue française est assurée en Serbie, 
elle s'y développera de jour en jour, car nous sommes avides 
de lumières et de civilisation, et nous préférons étudier et nous 
éclairer à la lumière française qu'à la lumière allemande, qui 
représente pour nous l'Autriche, nation ennemie de notre 
Serbie. » 

M, Goulet fait remarquer que la Société de librairie de Bel- 
grade a formé une bibliothèque française remarquable, et il 
cite cet exemple caractéristique du goût des Serbes pour la 
langue française : 

« Il y a deux ans, VOffice international des Universités fran- 
çaises a été prié d'envoyer un instituteur dans une petite ville 
de Serbie pour y enseigner le français. On lui offrait 150 francs 
par mois. C'étaient dix officiers serbes qui s'étaient cotisés 
pour avoir un professeur de français et s'étaient engagés à 
payer chacun 15 francs par mois. 

« Un instituteur français a eu le courage de partir, et ses 
élèves se sont multipliés depuis deux ans dans de telles pro- 
portions qu'il gagne dans cette petite ville, rien que par ses 
cours de français, des appointements de 5,000 à 6,000 francs. 

« Il a été signalé que le gouvernement serbe se préoccupe 
d'améliorer l'enseignement du français dans les écoles de 
Serbie. » 

La parole est donnée à M. Sadoul, conservateur du Musée de 
Nancy, qui, après exposé, propose le vœu suivant : 

« Le Congrès émet le vœu que les gouvernements français et 
li luxembourgeois appliquent dans leurs relations postales le 
i< tarif réduit prévu en France dans la circulation intérieure 
« pour les imprimés et les journaux. » 

Ce vœu est également signé par MM. Wenger, Hansen et 
Becker. 

Il est admis à l'unanimité. 



— 49 — 

M. Morand, professeur agrégé au Lycée de Nice, développe 
son rapport sur la situation du français en Hongrie. 

La parole est donnée ensuite à M™ E. Lambotte, qui attire 
l'attention du Congrès sur la situation faite aux enfants des 
nombreux bouilleurs wallons qui travaillent dans les mines 
du Limbourg. 

Ces enfants sont obligés de suivre des cours donnés exclusi- 
vement en flamand, le Limbourg se trouvant dans la partie 
flamande du pays. 

Elle propose d'émettre un vœu engageant l'initiative privée 
à créer des écoles dans lesquelles les enfants des bouilleurs 
wallons pourraient recevoir l'instruction en français. 

Ce vœu est admis à l'unanimité. 

La parole est donnée à M. Gromaire, professeur, qui déve- 
loppe son rapport sur l'échange international des jeunes gens 
et des enfants. 

Il propose et fait adopter le vœu suivant : 

« Le Congrès, 

« Considérant que l'organisation des échanges d'enfants et 
« de jeunes gens, telle qu'elle a été comprise et réalisée par la 
« Société d'échange international, constitue un puissant moyen 
« d'action pour la diffusion de la langue française; 

« Reconnaissant les services déjà rendus par cette œuvre à 
« la cause de la langue et de la civilisation françaises, 

(( Emet le vœu que les groupements d'idée française s'inté- 
(. ressent de plus en plus à l'œuvre organisée et poursuivie par 
« cette société et encouragent la pratique de l'échange inter- 
« national. » 

Les congressistes devant se rendre à l'Hôtel de Ville pour 
être reçus par l'admininistration communale, la séance est 
levée à 5 heures. 



— 50 — 



II. — Section littéraire. 



La séance est ouv-erte à 3 heures de l'après-midi. On entend 
une causerie abondante et lucide de M. Mockel, qui est écoutée 
avec recueillement. Avec sagesse, il définit l'attitude que les 
écrivains des Marches doivent observer à l'égard de la culture 
et de la tradition françaises. L'argumentation originale et 
ferme de l'orateur convainc les auditeurs, qui accueillent avec 
enthousiasme le vœu suivant : 

i< Le Congrès émet le vœu que les écrivains des Marches 
« servent de tous leurs efforts la pureté de la langue française, 
« tout en gardant, selon l'exemple qui leur est donné par la tra- 
« dition française elle-même, la plus grande liberté pour la 
» création de leurs œuvres. » 

M™ Lamtootte fait également adopter le vœu qu'on va lire, 
bien que, suivant la remarque de M. le Président, il s'adresse 
plutôt à la section de propagande «t à la Ligue nationale pour 
la défense de la langue française : 

(( Le Congrès émet le vœu que l'initiative privée, représentée 
(< par les associations pour la vulgarisation de la langue fran- 
« çaise, crée des écoles primaires gratuites permettant aux 
« enfants de la partie flamande du pays, dont la langue mater- 
ti nelle est le français, et notanunent à ceux de la colonie 
•« wallonne du bassin houiller de la Campine, de recevoir 
(i l'instruction dans cette langue. » 

La section ayant .épuisé son ordre du jour, la séance est levée. 



III. — Sections : a) pédagogique et sociale ; 
b) de philologie et d'histoire. 



La séance est ouverte à 2 h. 50 m., sons la présidence de 
M. Brunot, assisté de M. Louis-Pilate de Brinn' Gaubast comme 
secrétaire. 



— 51 — 

Une communication : Les Wallons en Campine, est déposée 
par M"'" Lambotte entre les mains du président, qui la reçoit 
et prie M. H. Grégoire, professeur à l'Université de Bruxelles, 
de résumer son rapport : Les mots français en grec. (Voir ci- 
après). 

La parole est donnée ensuite à M. Fiirstenhoff, dont on 
pourra lire ci-après le considérable travail sur Le statut Hn- 
guistiqve des associations internationales. 

Suit un échange d'observations d'où paraît découler une 
double conclusion, formulée par M. Brunot. 

Tout d'abord, il serait convenable et même habile de ne pas 
prétendre imposer le français seul aux associations en cause, 
mais plutôt de le proposer en même temps que l'anglais et 
l'allemand, par exemple, à l'exclusion de toutes les langues 
artificielles. 

Second point : M. Fiirstenhoff compte beaucoup, pour faci- 
liter l'adrnission de la langue française comme langue unique 
par les mêmes associations, sur l'organisation d'une Biblio- 
graphie en quelque sorte universelle, composée non seulement 
de titres, mais de résumés rédigés en français. M. Brunot vou- 
drait partager cet espoir; mais il a mainte raison de croire 
pour ainsi dire insurmontables les difficultés d'une pareille 
entreprise. 

Cependant le rapport de M. Fiirstenhoff doit être étudié de 
fort près. Qui sait? Le but reste lointain, le succès plus ou 
moins douteux, mais certaines initiatives éventuelles peuvent 
nous réserver des surprises. 

La séance est levée à 4 h. 45 m. 



Réception à l'Hôtel de ville. 

Le même jour, à 4 heures, nos congressistes furent reçus à 
l'Hôtel de 'Ville de Gand. Environ 300 d'entre eux s'étaient 
trouvés réunis pour cette importante manifestation. M. 'Wil- 
motte crut devoir les présenter, en un bref discours, à M. l'éche- 
vin de Weert, ff. de bourgmestre en remplacement de 



— 52 — 

M. Braun. Il évoqua le beau et fier passé des vieilles cités 
flamandes, qui survit dans les institutions démocratiques des 
villes belges actuelles. Celles-ci sont de véritables Etats au 
petit pied, et, par le développement de leurs services munici- 
paux, elles démontrent les bienfaits d'une décentralisation 
intelligente. Mais dans aucun autre domaine elles n'ont mul- 
tiplié les initiatives au même degré que dans celui de l'instruc- 
tion publique. M. "Wilmotte se plut à le rappeler devant un 
auditoire où les étrangers étaient nombreux. Il fit observer 
ensuite que cette instruction populaire serait incomplète et ne 
rendrait qu'une faible partie des services qu'on en attend, 
si le français, langue de grande communication à Gand comme 
à Bruxelles et à Liège, n'en faisait partie intégrante. En con- 
clusion, il dit : 

« Monsieur le bourgmestre, vous avez eu jadis un fils illustre 
qui, devenu un grand monarque, disait : « Je mettrais Paris 
« dans mon Gand. » Certes, l'idée ne viendra pas au premier 
citoyen de la République de retourner cette formule, si aisé 
que cela lui serait. La France n'entend absorber personne. 
Elle entend respecter l'individualité de chacun. C'est, j'en suis 
sûr, ce que pensent les Français qui m'entourent, et je suis 
heureux, en cette circonstance, d'être leur interprète dans le 
palais municipal gantois. » 

M. de Weert prononça alors le discours suivant, qui fut cha- 
leureusement accueilli et même interrompu, en dépit des con- 
venances protocolaires, par des applaudissements unanimes :, 

« Messieurs, 

« C'est avec le plus grand plaisir qu'en remplacement de 
M. le bourgmestre, que de graves préoccupations retiennent, 
je reçois, au nom de l'administration communale, dans cet 
Hôtel de Ville, le troisième Congrès international pour l'exten- 
sion et la culture de la langue française. 

(I Nous estimons, avec vous, que l'extension et la culture de 
cette langue doivent être encouragées dans la Belgique entière, 
et c'est pourquoi nous n'avons pas hésité à vous faire accueil. 

Il A Gand, nous aimons la France comme nous aimons la 
Hollande ou l'Angleterre ou l'Allemagne; mais nous sommes 
avant tout des Flamands et des Belges. 



— 53 — 

(( Notre petite patrie, la Flandre, nous est chère; notre 
grande patrie, la Belgique, bien plus encore, et nous ne les 
séparons pas dans notre affection. 

(( Nous sommes et nous demeurerons de bons patriotes, atta- 
chés à leur sol natal, à leur passé, à leurs sou\ienirs, à leurs 
traditions, à leur langue. Notre patriotisme est vif et réfléchi; 
il n'est ni inquiet, ni soupçonneux. Nous pensons que les Fla- 
mands ont le plus grand intérêt à connaître, à côté du néer- 
landais, le français, et nous nous efforçons d'atteindre ce but 
par l'enseignement bilingue dans nos écoles. 

c( Nous ne voyons pas pourquoi les deux cultures, la culture 
néerlandaise et la culture française, ne pourraient pas se déve- 
lopper parallèlement, et il nous semble que dans toutes nos 
écoles moyennes et supérieures la langue véhiculaire pourrait 
être tantôt flamande, tantôt française, suivant les besoins de 
l'enseignement et, autant que possible, suivant les désirs 
exprimés par les parents. 

« Dans nos écoles primaires, à raison de nécessités d'ordre 
pédagogique, l'enseignement doit évidemment être flamand,, 
mais il est très utile d'y enseigner également le français. 

« Nous pensons que les hommes de bonne volonté pourraient, 
dans cette voie, loyalement et clairement indiquée, trouver la 
solution de la question des langues. 

» Nous avons assisté avec joie à l'émulation qui s'est établie 
à l'Exposition entre les conférenciers de langue française, d'une 
part, et les conférenciers d'expression néerlandaise, d'autre 
part, et nous avons sincèrement applaudi aux succès obtenus 
par les uns et les autres. 

» Cette expérience prouve suffisamment que les deux cultures 
peuvent coexister et que le public cultivé gantois connaît les 
deux ■ langues et en apprécie les beautés. C'est aussi une de 
ses traditions. 

« Nous nous plaisons à croira que ces idées, qui sont d'ail- 
leurs, dans leurs grandes lignes, celles qui ont été exposées 
ici même par l'éloquent sous-secrétaire d'Etat français aux 
Beaux-Arts, M. Léon Bérard, ont inspiré les travaux de votre 
Congrès. Quelle joie pour nous si nous pouvions y voir l'au- 
rore d'une nouvelle Pacification de Gand! 

a II me reste à vous présenter mon hommage personnel et à 



— 54 — 

vous dire que celui qui vous parle est un admirateur fervent 
de la langue française. 

Il II trouve dans la lecture et l'étude de ses auteurs, surtout 
des classiques, une des grandes joies de sa vie et il les salue 
comme les continuateurs de la grâce grecque et de la clarté 
latine. 

« Je vous convie, Messieurs, à lever votre verre à l'avenir de 
la langue française, à sa pérennité! » 



Le Banquet. 

Les travaux en sections furent suivis, après la réception offi- 
cielle à l'Hôtel de Ville, d'un banquet qui réunissait une cen- 
taine de congressistes au restaurant Van der Noot, à la Vieille- 
Flandre. 

M. Maurice Wilmotte présidait ces agapes, auxquelles assis- 
taient entre autres M. et M"" Pierre Marraud; MM. Jules Gau- 
tier, représentant le gouvernement français; Charles Legrand, 
président de la section française; le sénateur Coppieters; 
Laurent, maire de Nancy; Brunot, professeur à la Sorbonne; 
Salone, secrétaire général de l'Alliance française, etc. 

Les dames y étaient nombreuses. 

M. Maurice Wilmotte prit le premier la parole pour porter 
des toasts successifs au roi des Belges; à M. Poincaré, prési- 
dent de la République; à MM. Marraud et Legrand; à 
M. Salone, représentant de VAlliance française de Paris, et à 
l'éminent conférencier M. Brunot, de la Sorbonne; au maire de 
Nancy; à M. le sénateur Coppieters; à M. Hermann De Baets, 
représentant de l'Association flamande pour la vulgarisation 
de la langue française, etc. 

M. Jules Gautier prononça alors un toast charmant. 

<( La France, dit-il notamment, ne songe à exploiter aucune 
langue, aucune culture d'aucun pays, si petit, si humble 
soit-il. Elle respecte partout le sentiment national et, si elle 
cherche à défendre par les armes les plus pacifiques les posi- 
tions que sa langue et sa culture occupent dans le monde, c'est 
avec un désintéressement absolu. » 



— 55 — 

M. H. De Baets, dél^ué de l'Association flamande, but 
ensuite aux délégués étrangers, à l'Œuvre de l'extension de la 
langue française. 

D'autres toasts, tous très applaudis également, furent encore 
portés par MM. Pierre Marraud, Charles Legrand, Salone, 
et enfin .par M. le .professeur Brunot, qui vanta les beautés de 
la langue française et but au rayonnement déjà si glorieux des 
lettres belges et à leurs représentants. 



Quatrième journée. 



Assemblée générale de clôture. 

Le dimanche 14' septembre, la séance est ouverte à 
10 heures et demie du matin dans la salle des Conférences de la 
section française, aimablement mise à la disposition du Con- 
grès par le commissaire-général, M. Marraud. 

M. Maurice Wilmotte préside, ayant à ses côtés MM. Jules 
Gautier, délégué de M. le Ministre de l'Instruction publique de 
France, et Gustave Cliarlier, secrétaire général du Congrès. 

Le Secrétaire général donne lecture des vœux adoptés en 
sections. 

On adopte à l'unanimité le vœu suivant, présenté par 
MM. Renard, Salone, Edm. Huguet, Wenger, Becker et 
Hansen : 

» Le Congrès émet le vœu que le gouvernement français, qui 
< a déjà ouvert ses universités aux élèves étrangers, leur 
« accorde le même traitement dans ses écoles spéciales, et, en 
« particulier, donne le plus de facilités possibles à ceux de ces 
« élèves qui sont de langue française. Pour éviter que pareil 
» régime pût avoir comme conséquence l'abaissement des 
« études, il y aurait lieu d'exiger des intéressés la production 
«de certificats attestant des études préparatoires suffisantes. » 

Le vœu présenté par MM. Ch. Sadoul, Wenger, Hansen et 

Becker et relatif aux relations postales entre la France et le 
Grand-Duché de Luxembourg donne lieu à une courte discus- 
sion. M. Salmon voudrait réclamer pour l'Angleterre le même 
traitement de faveur, et M. Delaite rappelle une proposition 



— 57 — 

antérieure de .M. le comte du Bois. Sur l'intervention de 
M. le Président et de M. Sadoul, le vœu est adopté sous la 
forme suivante : 

» Le Congrès émet le vœu que les gouvernements français 
11 et luxembourgeois appliquent, dans leurs relations postales, 
(j le tarif réduit prévu en France, dans la circulation intérieure, 
(I pour les imprimés et journaux. » 

Lecture est ensuite donnée de ce vœu, présenté par 
M. Gromaire : 

» Le Congrès, 

(( Considérant que l'organisation des échanges d'enfants et 
« de jeunes gens, telle qu'elle a été comprise et réalisée par 
la Société d'cchaiHje international, constitue un puissant 
moyen a'action pour la diffusion de la langue française, 

« Reconnaissant les services déjà rendus par cette œuvre à 
Il la cause de la langue et de la civilisation françaises, 

» Emet le vœu que les groupements d'idée française s'inté- 
II ressent de plus en plus à l'œuvre organisée et poursuivie par 
Il cette société et encouragent la pratique de l'échange inter- 
II national. » 

Il est adopté sans opposition. 

Il en va de même du vœu suivant, présenté par M. Albert 
Mockel : 

Il Le Congi'ès émet le vœu que les écrivains des Marches 
Il sei'vent de tous leurs efforts la pureté de la langue française. 
Il tout en gardant, selon l'exemple qui leur est donné par la 
Il tradition française elle-même, la plus grande liberté pour 
Il la création de leurs œuvres. » 

Un vœu de MM. Albert Mockel et Dumont-Wilden, adopté 
par la section littéraire, demande que les jurys chargés de 
décerner les prix littéraires soient formés, pour la moitié au 
moins, des anciens titulaires de ces prix. Il suscite un assez 
long échange de vues. 

M, le Président craint que ce vœu, inspiré par des circon- 
stances locales, n'ait pas une portée assez générale pour être 



— 58 — 

sanctionné par le Congrès. Il signale qu'en ce qui concerne la 
Belgique, l'Académie royale est sur le point d'apporter de 
sérieuses réformes à la composition de ses jurys. 

M. Albert Mockel défend éloquemment le vœu proposé. 11 
estime que les écrivains doivent être jugés par leurs pairs, et, 
revenant sur des incidents récents, il dénonce le « scandale » 
d'un jury belge qui, nommé par le gouvernement, s'est empressé 
de couronner un membre de ce gouvernement. 

M. Jules Gautier conteste à son tour la portée générale du 
vœu et fait remarquer qu'il ne peut en tout cas s'appliquer à 
la France, où tous les prix, sauf un, sont décernés par l'Institut. 

M. le Président signale qu'en Belgique certains titulaires de 
prix ont refusé de faire partie du jury. 

M. Rosy insiste sur la question de principe : il est désirable 
que les anciens lauréats soient appelés à siéger dans le jury. 

Ce n'est point l'avis de M. Maurice Renard, qui s'élève vive- 
ment contre la tendance à abandonner la littérature au juge- 
ment exclusif des gens de lettres. Les lettres, patrimoine natio- 
nal, ne doivent point devenir celui d'une caste. 

On passe au vote. Le vœu est rejeté à une forte majorité. 

On adopte sans opposition le vœu suivant, présenté par 
M. Dumont-Wilden : 

« Le Congrès émet le vœu que les éditeurs français publient, 
« sous forme de bibliographie pratique, à l'usage du public, 
« un catalogue systématique des principales œuvres de la litté- 
« rature française. » 

Lecture est ensuite donnée du vœu de M. Ducrocq, amendé 
en section par MM. Gérard Harry et Gromaire : 

« ILe Congrès émet le vœu que les ouvriers agricoles étrangers, 
« qui viennent en France chaque année, y trouvent des orga- 
« nismes locaux, qui leur faciliteront la connaissance de la 
« langue française et leur assureront une atmosphère de sym- 



— 59 — 

« pathie dont ils ont besoin. Il souhaite la création immédiate 
« d'un comité spécialement chargé de cette mission et que le 
« comité organisateur du présent Congrès désignera. » 

M. Salone signale divers exemples d'organismes analogues 
à celui dont on souhaite la création et il rend notamment 
compte de ce que l'Alliance française de Nancy fait à l'inten- 
tion des ouvriers étrangers. Le vœu est adopté. 

Un vœu émanant de M. Gérard Harry est alors soumis à 
l'assemblée. II invite les revues de langue française à «ne 
« jamais publier un article susceptible de diminuer le prestige 
« de la France à l'étranger et à ne point fournir d'armes à nos • 
« adversaires ». 

M. Gautier le combat : il voit là une atteinte à la liberté 
littéraire. 

Wr. Rosy déclare qu'il s'abstiendra : ce vœu lui paraît con- 
sacrer la tactique de l'autruche. 

Cet avis est partagé par M. Mockel. 

M. Nélis croit devoir préciser la portée du vœu : il s'agit 
d'attirer l'attention des revues de langue française sur le dan-^ 
ger qu'il y a à se dénigrer soi-même. 

M. Morand trouve le vœu inopérant. 

M. Fiirstenhoff propose de remplacer dans le texte » le pres- 
tige de la France » par « le prestige de la culture française », 
et M. Harry se rallie à cet amendement. 

M. Joseph de Smet critique à la fois le fond et la forme du 
vœu. Nous sommes d'accord pour souhaiter que le prestige de 
la culture française reste intact à l'étranger. Mais pareille 
déclaration est forcement platonique. Tout ce que nous faisons 
ici contribue pleinement à réaliser le souhait de M. Harry. 

M. Delaite estime, lui aussi, que ce vœu engage trop le Con- 
grès, et il s'abstiendra au vote. 



— 60 - 
M. Mockel réclame l'ajournement. 

M. Harry insiste, mais MM. Sasserath et Salmon demandant 
à leur tour l'ajournement, il finit par se rallier à leur a. 

Le vœu est donc ajourné. 

Lecture est ensuite donnée d'un autre vœu de M. Gérard 
Harry préconisant la fondation de journaux chargés de dé- 
fendre le français dans la langue maternelle des populations 
parmi lesquelles on l'attaque, et, particulièrement, de jour- 
naux flamands antiflamingants. 

M. le Président se demande si pareil vœu n'a pas une portée 
trop locale pour être adopté par un Congrès international. 

Une discussion s'engage sur ce point. MM. Sasserath et 

Mockel estiment que cet argument ne doit point retenir l'as- 
semblée : les vœux généraux ne résultent-ils pas de constations 
régionales? 

MM. Nélis et j. de Smet sont d'un avis différent. 

M. Renard insiste sur l'utilité d'organes de propagande tels 
que ceux dont M. Harry demande la création. 

M. Rosy, d'accord avec M. Mockel, présente un texte nouveau, 
qui ne prête pas aux mêmes critiques. 

M. Sasserath le défend, en insistant à nouveau sur l'impor- 
tance pratique du vœu. 

M. le Président voudrait en étendre la portée en prévoyant le 
cas où ces publications pourraient être bilingues. 

M. Harry se rallie à cet amendement. 

On met aux voix le texte de MM. Rosy et Mockel, amendé par 
M. le Président : 

« Le Congrès émet le vœu, lorsque les nécessités s'en mani- 
« testent, de voir éditer des publications, soit bilingues, soit 



— 61 — 

<( rédigées dans la langue des populations ignorant le français 
« qu'il convient de gagner à la langue française. » 

Ce texte est adopté. 

On passe au vœu présenté par M™° Lambotte : 

ic Le Congrès émet le vœu que l'initiative privée, représentée 
<i par les associations pour la vulgarisation de la langue fran- 
« çaise, crée des écoles primaires gratuites permettant aux 
« enfants de la partie flamande du pays, dont la langue mater- 
« nelle est le français, et notamment à ceux de la colonie 
« wallonne du bassin houiller de la Camjpine, de recevoir l'in- 
<i struction dans cette langue. » 

M"'" Lambotte expose les circonstances qui justifient l'urgence 
de l'initiative qu'elle réclame. 

Un court échange de vues se produit, auquel prennent par 
MM. Delaite et Stuyck. Ce dernier voudrait donner au vœu une 
portée plus pratique. Il propose de s'adresser aux capitalistes 
du bassin houiller. 

M. le Président promet de tenter une démarche dans ce sens. 
Le vœu est adopté. 

L'assemblée prend acte de la motion suivante de M. Nélis, 
après que l'auteur en a expliqué la portée : 

« Les écrivains français expriment toute leur reconnaissance 
« aux écrivains étrangers, dont le talent contribue à augmenter 
(( le patrimoine des lettres françaises. » 

Lecture est donnée de la résolution suivante, proposée par 
M. Fiirstenhsff : 

« Considérant : 

« 1° Que les nécessités de l'internationalisme exigent impé- 
" rieusement la limitation du nonnbre des langues admises dans 
« les réunions internationales; 

« 2° Que la majorité des associations internationales ont déjà 
<( admis le français, l'anglais et l'allemand comme seules lan- 



— 62 — 

i< gués internationales et que nombre d'entre elles n'admettent 
« même déjà que le français ou donnent à cette langue une 
« prééminence justifiée de diverses façons et spécialement par 
« son emploi dans la diplomatie et les postes, ainsi que par 
"l'installation du siège de la majorité des associations inter- 
« nationales en pays de langue française; 

« 3° Qu'une règle ainsi conçue dans l'intérêt général ne sau- 
<( rait froisser les amours-propres nationaux; 

« 4° Que l'enquête faite directement auprès des associations 
« internationales ou par étude de leurs statuts confirme ces 
« faits; 

« Le Congrès décide de communiquer aux associations inter- 
« nationales les résultats de l'enquête et de leur proposer 
« l'adoption du statut linguistique discuté en section. » 

M. le Président fait ressortir toute l'importance de cette 
résolution, qui élargit singulièrement la portée du Congrès. 
Il demandô à l'assemblée de l'adopter. (Adhésion générale.) 

Une seconde résolution, proposée par M. Furstenhoff, con- 
cerne l'œuvre des « résumés français » et préconise la nomi- 
nation d'une délégation chargée de provoquer la formation 
d'un comité d'étude et de réalisation. 

M. le Président en explique la portée. 

M. Sasseratii propose d'ajouter que cette délégation sera 
nommée « par les soins du bureau du Congrès ». 

M, Furstenhoff se rallie à cet amendement. 

Après quelques éclaircissements réclamés par M. Salmon, la 

résolution est adoptée sous la forme suivante : 

t Considérant que ÏŒuvre des résumés français, telle qu'elle 
(( a été proposée au Congrès de 1908 et étudiée au présent Con- 
« grès, amènerait les savants et industriels étrangers à s'en 
« servir de préférence, comme source d'information, et favo- 
« riserait considérablement la connaissance de la langue fran- 
« çaise dans le monde entier, 



— 63 — 

i< Le Congrès décide la nomination, par les soins de son 
« bureau, d'une délégation chargée de provoquer la formation, 
« à Paris, d'un comité d'étude et de réalisation de l'Œuvre des 
11 résumés français. » 

M. le Président, avant de lever la séance, remercie une der- 
nière fois les congressistes étrangers, et particulièrement les 
délégués officiels, les délégations des associations étran- 
gères, etc. Il exprime une dernière fois les sentiments de tous 
à l'égard du Commissariat général de la France, qui n'a cessé 
pendant ces quatre jours, de seconder chaleureusement notre 
effort. 

La séance est levée à midi et demi. 

Ainsi s'est terminé le troisième Congrès international pour 
l'extension et la culture de la langue française. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A ) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Hollande, 



Gustave COHEN, 
professeur à l'Université d'Amsterdiim 



L'année 1912-1913 aura élé décisive dans l'histoire des rela- 
tions intellectuelles de la HoUandeet de la France : en novembre, 
cours du physicien de Leyde, Lorentz, au Collège de Francej en 
janvier, cours du romaniste' de Groninguc, Salverda de Grave, à 
la Sorbonne; en octobre, installation d'un privat-docent pour le 
vieux français à l'Université d'Utrecht et inauguration d'une 
chaire de langue et de littérature françaises à l'Université 
d'Amsterdam. Dans cette môme Université et le même hiver 
prenaient la parole, à l'invitation de la Faculté de droit, le juris- 
consulte Benault et, à l'invitation de la Faculté des Lettres, 
Salomon Reinach, membre de l'Institut. Un cercle se formait à 
La Haye pour organiser une série de leçons d'histoire de l'art, 
professées par André Michel et, pour s'arrêter un instant à des 
faits peut-être moins importants mais non pas complètement 

la I 



2 — la 1 SECTION DE PROPAGANDE 

négligeables, un groupe d'amateurs hollandais organisait spon- 
tanément, au mois de mars dernier, une remarquable exposition 
de céramique française; l'orchestre de Mengelberg s'est fait 
entendre au théâtre de l'Elysée; les Concerts Colonne occupent 
l'été le Kursaal de Scheveningue ; tout l'hiver, chaque mois, 
presque dans chaque ville, comme les années précédentes, un 
conférencier de Paris a visité les comités d'Alliance française et 
y a trouvé un auditoire souvent nombreux, toujours attentif, 
mais ceci n'est pas une nouveauté; ce qui en constitue une, c'est 
la création du Cercle français de l'Université d'Amsterdam, la 
formation d'un nouveau comité d'Alliance française dans une 
petite ville de 6,000 habitants, à quelques kilomètres de la" fron- 
tière allemande, à Wintersvvijk, et la prochaine résurrection des 
comités d'Arnhem et de Zutphen. 

Ce sont là des événements d'inégale importance dont quelques- 
uns, considérés isolément, pourraient paraître sans signification, 
mais qui, groupés ainsi et envisagés en leur ensemble, forcent 
l'attention et attestent un singulier réveil de notre influence, 
dans le domaine intellectuel, aux Pays-Bas. 

Ainsi 1913, centenaire de la revanche, centenaire du triomphe 
de la nationalité iiollandaise sur l'oppression politique de la 
France, aura contribué à rapprocher deux peuples, auxquels des 
siècles de lutte souvent sanglantes n'ont pu désapprendre de 
s'estimer et de s'aimer. 

Dans ce rapport nous examinerons : I. l'enseignement du 
français aux trois degrés; II. la diffusion du français par les 
associations privées; III. les autres organes de l'intluence 
française. 



I. — L'ENSlilGNEMENT DU FRANÇAIS AUX TROIS DEGRÉS. 

A) Enseignement primaire. 

Le trait caractéristique à mettre en relief tout d'abord est l'en- 
seignement du français dans un grand nombre d'écoles pri- 
maires. 



l.E FRANÇAIS DANS LE MONDE la 1 — 3 

En 1910-1911 (•), sur un nombi'e total de 5,363 écoles pri- 
maires (dont 3,303 publiques et 2,000 libres), comprenant 
ensemble 916,594 élèves, le français était enseigné, le lo janvier, 
dans l,17o (dont S94 publiques, 581 libres), soit un peu plus du 
cinquième; l'allemand dans 724, soit un peu plus du septième 
seulement, et l'anglais dans 520, soit un dixième environ. 

Cette situation privilégiée du français tient à ce qu'il est exigé 
à l'examen d'entrée dans l'enseignement secondaire, auquel une 
partie des écoles primaires a pour mission de préparer ('^). On 
demande aux jeunes candidats, à l'écrit, la traduction d'un petit 
récit facile du français en hollandais et la traduction en français 
d'une douzaine de phrases hollandaises pouvant donner lieu à 
l'application des principales règles de grammaire. Pour arriver 
à ce résultat, trois ans d'étude sont nécessaires, au taux de 
cinq heures par semaine. 

On a fait beaucoup de bruit autour d'une décision du conseil 
municipal de Rotterdam, en 1898, prise dans l'intérêt du 
commerce de cette ville et remplaçant dans quelques écoles pri- 
maires communales, la classe de français par uneclasse d'anglais 
ou d'allemand, mais cette résolution, dictée par des besoins 
locaux, n'a pas la portée qu'on a voulu lui donner. Il serait 
facile de lui opposer, écrivait Van Hamel en 1900 (^), la création 
de nouveaux cours gratuits par la ville d'Amsterdam en faveur 
des classes populaires et où le français est enseigné à 500 élèves 

(') Chiffres empruntés à un travail manuscrit de M. Riemens qui pré- 
pare, à l'Université d'Amsterdam, une thèse sur l'histoire de l'enseigne- 
ment du fiançais aux Pays-Pas. M. Riemens a puisé ses chiffres dans une 
publication officielle intitulée: Verslag van den staatder Hooge-, Middel- 
bare en Lagere Scholen in het Koningrijh der Nederlanden over 1910- 
1911, 's Gravenhage, 1912, 2 deel., 4» (gedrukt der Algemeene Lands- 
drukkerij). 

(2) De bonnes notes obtenues dans l'établissement d'où l'on sort peuvent 
faire dispenser de l'examen suivant l'appréciation du proviseur du 
lycée. 

(3) Bulletin de V Alliance française, n» 71, 15 octobre 1898, p. 190, et 
Van IIamel. » La langue française dans les Pays-Bas », p. 28 à 32 de 
La langue française dans le Monde. Paris, Alliance française^ 1900 
in-8°. Cf. p. 29. 



4, — Ia-1 SECTION DE PROPAGANDE 

environ. En 1908, il y avait 36 de ces cours pour le français; en 
1911, 4o; pour l'anglais, il y en avait, en 1908, 71 et en 1911, 
89, tandis que le nombre des cours d'allemand tombait 
de 21, pour 1908, à 19 pour 1911 ('). Même dans la métropole 
commerciale de Rotterdam, le français est enseigné dans des 
classes complémentaires de jour. 

Il ne faut pas se dissimuler cependant que le français à l'école 
primaire ne soit l'objet d'une violenlehostilité, dont l'inspecteur 
Stcyn Parvc {^) avait, en 1877, déjà, à repousser les attaques. 
Les enquêtes se multiplient. Celle qu'a entreprise l'Union des 
professeurs de l'enseignement secondaire, en 1912, auprès 
des directeurs et des professeurs de français des lycées modernes 
quinquennaux et triennaux (3), pour savoir s'il convenait de sup- 
primer le français à l'examen d'admission, a donné le résultat 
suivant : sur 130 réponses, 37 ont été affirmatives (dont 22 avec 
plus ou moins de restrictions, 19 émanant de professeurs de 
français) et 93 négatives (dont 43 émanant de professeurs de 
français), soit une majorité de 37 en faveur du maintien du fran- 
çais à l'examen d'entrée et, par voie de conséquence, à l'école 
primaire. Cette majorité est d'autant plus intéressante qu'elle 
n'est pas composée seulement de professeurs de français (■•). 

Quoique plusieurs inspecteurs de district se soient, en 1908, 
déclarés pour la suppression, la commission instituée par le 
gouvernement pour la réorganisation 8e l'enseignement (Ineen- 
schakdingscommissie) conclut, dans son rapport, au maintien 
du français au programme des écoles primaires. Il y a donc à 
peu près chose jugée et notre cause a triomphé. 

Cela ne doit pas nous aveugler sur le danger que nous avons 
couru et qui nous menace encore pour deux raisons : notre 



(ij Article de M. Bolrestkin, Weehb/ad voor Gymnasiaal en Middel- 
baar Onderwijs, VIII, n° 26, p. 678, cité par M. Riemens, op. cit. 

(') De yrens tusschen het Lager- en het Middelbaar Ondaxcijs, 1877, 
in-8", pp. 7 et suiv., cité par M. Riemens. 

(') Pour l'explication de ces termes, voir plus loin. 

{•«) A consulter Bolkestein ; WeekbJad voor Gymnasiaal en Middel- 
i/aar Onderwijs, 8" jaargang, n» 26, p. 666-713, utilisé par M. Riemens. 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-1 — ,"> 

infériorité économique relative (bien qu'il y ait amélioration sur 
ce point) à laquelle nous pouvons difficilement, dans l'enseigne- 
ment populaire, forcément plus utilitaire, opposer notre supé- 
riorité de culture et, ensuite, la disproportion des résultats et de 
l'effort déployé. Trois ans d'étude à cinq heures par semaine 
n'aboutissent pas à produire des élèves ayant une connaissance 
suffisante du français parlé et écrit. 

Ceci tient à l'excès de la grammaire qui rebute les enfants, aux- 
quels notre langue n'apparaît plus que comme un arsenal de 
règles redoutables, et aussi à l'ignorance de cette méthode directe 
qui peut faire de la classe de français une classe française et de 
l'étude, un jeu. Le vice radical est dans l'insuffisante formation 
des instituteurs, qui sont autorisés à enseigner le français 
lorsqu'ils ont subi l'épreuve spéciale établie pour eux {^) et à 
laquelle préparent les cours annexés aux écoles normales. Il 
faudrait organiser en leur faveur, un système de bourses de 
voyage et augmenter la difficulté de l'examen. Je sais bien qu'il 
est des instituteurs pleins de mérite et sachant très bien notre 
langue, mais s'ils continuent leurs études et passent leur licence 
ou leur agrégation de français, ils quitteront bientôt le primaire 
pour le secondaire. 

A Groningue.M.Van Hamel (^) entend, dans une école gratuite,, 
expliquer l'exemple suivant : « Berthe a fait vœu de pauvreté», 
et les enfants ne comprennent pas qu'il faille un vœu pouf 
aboutir à cet état qui leur est habituel. 

Voici une autre anecdote non moins authentique : l'institu- 
teur dicte «j'ai pris ma parapluie ». Une élève qui a une gouver- 
nante française proteste timidement : « Monsieur, c'est un para- 
pluie». — «Non, lui est-il répondu, puisqu'on dit la pluie, il faut 



(') Se sont présentés à cet examen en 1910 : 764 candidats pour )e 
français, dont 455 ont réussi; pour l'allemand, 359 candidats, dont 149 
ont réussi ; pour l'anglais, 390 candidats, dont 239 ont réussi. 

L'épreuve imposée consiste en une traduction du hollandais en français 
et une dictée; l'oral, qui porte surtout sur la grammaire et l'explication do 
textes faciles, se passe entièrement en français. 

(^) Bulletin de l'Alliance f7'ançaise, }a.n\ieT-mdLTS 1893, p. 19. 



6 — Ia-1 SECTION DE PROPAGANDE 

dire une parapluie. Vous êtes une insolente! » Et le directeur de 
l'école de faire savoir aux parents qu'il est désagréable d'avoir 
des enfants sachant trop bien le français parce que cela trouble 
la classe. 

A ces excès du « livresque » et du pédantesque grammatical, 
la méthode directe, appliquée avec mesure, peut seule remédier, 
mais son avantage ou son inconvénient est que le professeur doit 
connaître la langue qu'il enseigne. L'introduction du grammo- 
phone préconisée par l'éminent linguiste Brunot pourrait être 
pour lui un adjuvant précieux en même temps qu'un contrôle. 

Ces réserves faites, l'enseignement du français à l'école pri- 
maire se justifie parfaitement. La situation du français,' on ne 
l'a pas assez remarqué, n'est pas aussi privilégiée qu'elle en a 
l'air. 11 faut songer que, de l'aveu de tous, professeurs et 
élèves, notre langue est; pour le Hollandais, en regard de l'anglais 
et de l'allemand, la plus ditlicile à apprendre. 

Pour l'allemand, au contraire, l'élève n'a guère d'hésitations 
que dans la prononciation et dans la déclinaison; le vocabulaire 
lui est presque entièrement connu d'avance (*); pour l'anglais, 
il n'est arrêté que par la phonétique, l'orthographe et un peu 
par les mots d'origine romane. 

Si donc on consacre plus de temps au français, ce n'est que 
justice, si on veut lui accorder le traitement d'égalité auquel lui 
donne droit sa situation de langue de haute culture. Cette 
observation vaut surtout pour l'enseignement secondaire, où 
une place prépondérante lui est aussi, en apparence, conférée. 

B) Enseignement secondaire. 

Cette rubrique enveloppe : a) les lycées classiques ou Gymna- 
sjfl (2), six ans d'études; 30 officiels, 14 libres; population totale 
en 1911: 5,336; ft) les lycées modernes ou lloogere Burger- 

(*) Un simple système de transposition de consonnes, qui s'opère presque 
inconsciemment, suffit pour l'obtenir. 

(^) Les gymnases sont accessibles aux jeunes filles qui tendt-nt même 
en ces dernières années à l'emporter en nombre sur les jeunes gens. 



I,E FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-1 — 7 

school met 5-jarigen cur'stis; cinq ans d'étude; ol oftkiels, 
10 libres; population totale en 19H : 7,922 ; c) les écoles quin- 
quennales de jeunes filles; 11 officielles, 5 libres; population 
totale 1,734 élèves; d) les écoles triennales Iloogere Biirger- 
school met 3-jarigen cursus; 23 officielles, 1 libre; population 
totale : 2,922 élèves. Total général des élèves en 1911 : 17,914 
sur près de 6 millions d'habitants. 

Dans tous ces établissements les trois langues sont obliga- 
toires, mais une connaissance élémentaire du français étant 
exigée à l'examen d'entrée, le français est étudié dès la pre- 
mière année, tandis que l'anglais ne l'est jamais que dans la 
deuxième et même, pour les gymnases, dans la troisième; l'alle- 
mand n'y est commencé qu'en deuxième année. 

Il est regrettable que dans les lycées modernes et surtout 
dans les lycées classiques, le nombre d'heures consacrées aux 
langues modernes diminue dans les deux dernières années au 
point de tomber dans Içs lycées classiques de quatre heui'es par 
semaine (1" année) à une en o'^ et 6^ années; dans les lycées 
modernes, de quatre (1""" et 2" années) à deux (4" et o' années). Le 
néerlandais n'est d'ailleurs pas mieux traité. Cette situation est 
déplorable, parce que c'est des dernières classes, que les élèves 
emportent l'empreinte qui les marquera pour la vie. Ce dédain 
des lycées classiques à l'égard des langues étrangères est consa- 
cré par l'examen de sortie, équivalent de l'Àbiturientenexamen 
plutôt que du baccalauréat français. On se borne à faire traduire 
un texte en prose, de la langue étrangère en hollandais ('). Pas 
d'oral. Il n'est donc pas extraordinaire que les étudiants de 
néerlandais, de langues anciennes, de médecine ou de droit 
aient souvent de la peine à s'exprimer en français. Heureuse- 
ment qu'une ambiance favorable à notre langue dans les familles 
aisées d'où ils sont le plus souvent issus, compense un peu 
cette insuffisance. 

L'examen de sortie des lycées modernes est beaucoup plus 

(') L'épreuve est, en fait, plus difficile pour le français que pour l'alle- 
mand, que le jeune candidat hollandais peut comprendre presque sans 
l'avoir appris. 



8 — Ia-1 SECTION DE PROPAGANDE 

sévère. Il comporte une comjiosition en français sans diction- 
naire, une interrogation sur l'histoire de la littérature et les 
(cuvres étudiées spécialement par le candidat ainsi que la lecture 
d'une page à expliquer au point de vue grammatical. L'examen se 
passe entièrement en français ; on exige . une diction assez 
correcte et une certaine facilité d'élocution. Conditions ana- 
logues pour les deux autres langues. 

Aussi est-ce parmi les élèves des lycées modernes et des 
écoles quinquennales de jeunes filles que se recrutent la plupart 
des étudiants de langues modernes. 

On remarquera dans tout l'enseignement la part faite à 
l'interprétation du théâtre classique et, ceci dérive surtout de 
l'initiative des professeurs, la part faite k l'histoire de la littéra- 
ture française. 

Dans les classes supérieures, partout, les cours se font en 
français. 

Nous sommes forcés, pour gagner du temps, de laisser de côté 
les écoles de commerce et les écoles militaires, où le français 
s'enseigne également. 

C) Enseignement supérieur 

Depuis l'an dernier, octobre 1912, le français est représenté 
dans les quatre universités hollandaises, mais il a longtemps 
soutTert de l'ostracisme dont toutes les langues modernes étaient 
frappées dans cet enseignement supérieur, tout imbu encore des 
préjugés de la Renaissance. Ce n'est qu'en 1884 que fut fondée, 
à Groningue, la première chaire de français, que le regretté 
Van Hamel inaugura par un admirable discours. En 1907, il 
trouva un digne successeur en Salverda de Grave, à qui l'Univer- 
sité de Leyde avait confié une chaire de lecteur d'ancien 
français en 1895. 

D'ailleurs, si le vieux français trouve grâce aux yeux des 
philologues et est enseigné maintenant par un professeur, 
M. Salverda de Grave, à Groningue, un lecteur (maifi-e de confé- 
rences), M. Sneyders de Vogel, à Leyde, et un privat-docent, 
M. de Boer, à Utrecht, depuis 1912, la philologie française 



r.E FRANÇAIS DANS LE MONDi; lal — 9 

moderne et l'histoire de la littérature française moderne, qui, 
s'étant donné une méthode ont droit au haut enseignement, ne 
sont professées qu'à Groningue par un lecteur, M'" Loke, et, à 
Amsterdam (Université municipale), par un professeur, nommé 
l'an dernier seulement. 

En revanche, tous ces maîtres, bien que n'ignorant rien des 
résultats acquis par la science allemande, ont tous fait de longues 
études en l^rance, où plusieurs d'entre eux ont conquis le grade 
de docteur, et se servent exclusivement du français dans leurs 
exposés ('). C'est assurément une originalité du système hollan- 
dais et qui est tout à la louange de ses maîtres. 

Le programme de Groningue comprend sept heures de cours 
de M. Salverda de Grave, portant sur le vieux français, la syn- 
taxe historique, la littérature du moyen âge, la grammaire, le 
provençal ou l'italien (le nombre d'auditeurs est d'une trentaine) 
et cinq heures faites par M"= Loke, lecteur, sur l'histoire géné- 
rale de la littérature, sur une question particulière de littérature 
moderne, l'interprétation des classiques et l'explication de 
textes du xix* siècle (une quarantaine d'auditeurs). 

A Leyde, M. Sneyders de Vogel fait sept heures de cours se 
rapportant à la phonétique, à la morpliologie, à la syntaxe histo- 
rique du français, à la littérature du moyen âge avec lecture 
d'anciens textes, au provençal et à l'italien. 

A Ulrecht, M. de Boer enseigne l'ancien français, langue et 
littérature. 

Quant à Amsterdam, voici le programme dont la Faculté et la 
Municipalité m'ont abandonné complètement l'élaboration. 

1. Histoire de la littérature française moderne, deux heures par semaine. 

En 1912-1913 : la poésie dans la première moidé du xix' siècle. 
En 1913-1914 : la poésie dans la seconde moitié du xix* siècle, 
de Lecontffde Lisie à Emile Verhaeren. 

2. Histdire de la littérature française médiévale, une heure. En 1912-1913 : 

le drame liturgique. En 1913-1914, le drame religieux français des 
origines au xvi'' siècle avec lecture du Jeu d'Adam. 

(*) Los professeurs d'allemand et d'anglais n'usent aussi que de la 
langue qu'ils enseignent. 



10 — la± SECTION DE PROPAGANDE 

3. Conférence d'histoire littéraire, deux heures. Recherches originales 

faites en commun, sous la direction du professeur, sur les relations 
littéraires de la France et de la Hollande au xvii° siècle ('). Cri- 
tique hebdomadaire des publications récentes relatives à la littéra- 
ture française. 

4. Histoire de la langue 1912-1913. Phonétique générale et expéri- 

mentale 1913-1914 : Phonétique historique, deux heures par 
semaine avec lecture d'anciens textes. 

5. Explication de textes classiques, une heure. 1912-1913 : Britannicus. 

1913-1914 : Les Pensées. 

6. Exercices pratiques de français : Phonétique, diction, stjle, explica- 

tion de textes modernes. 

Ce programme est évidemment trop vaste pour être rempli 
utilement par un seul ; l'unique ressource qui reste au pro- 
fesseur qui ne veut pas se borner à faire de la vulgarisation est 
de s'attaquer chaque année à un nouveau sujet particulier. 
L'innovation principale qu'apporte, au point de vue hollandais, 
cette organisation est l'institution de la conférence d'histoire 
littéraire sur le modèle de la conférence d'Abel Lefranc à l'Ecole 
des hautes études. 11 s'y rassemble de seize à vingt auditeurs, la 
plupart très avancés et dont plusieurs sonl professeurs de lycée, 
comme MM. Gai las et Riemens, et se sont signalés déjà par des 
travaux. Quelques communications d'auditeurs seront publiées, 
en même temps qu'une Bibliographie des livres français parus en 
Hollande au xvu" siècle, œuvre collective de la conférence. A 
tous les cours, sauf le premier, les étudiants ont l'occasion de 
faire des travaux personnels dont ils donnent lecture et qui sont 
critiqués ensuite. Le nombre des étudiants inscrits n'a guère 
dépassé vingt en 1912-1913, mais le cours de littérature 
moderne, destiné au grand public, en a rassemblé une quaran- 
taine, dont plusieurs maîtres de français et étudiants d'autres 
facultés. 

En Hollande, où le cours public n'existe pas, mais où j'espère 
pouvoir l'introduire bientôt, au moins à l'Université d'Amster- 
dam, le public lettré se tient ou plutôt est tenu à l'écart de 

(') Sujet auquel je compte consacrer ma thèse de Sorbonne. 



LE FnANÇAIS DANS I.E MONDE lo-l — l I 

l'Université. Cela est éminemment regrettable, car l'Université 
est le cerveau de la cité et il importe que la partie de la nation 
qui pense, reste en contact permanent avec elle. 

Les étudiants de français sont en général bien préparés. Si 
leur prononciation laisse souvent à désirer, ils ont une facilité 
d'élocution assez grande et comprennent admirablement notre 
langue. On n'a jamais la sensation de parler devant un auditoire 
étranger. Un peu froids au premier abord, les étudiants ne tar- 
dent pas à manifester à leur maître un respectueux attachement, 
condition favorable au travail en commun. Intelligents et tra- 
vailleurs, ils manquent un peu d'homogénéité, ce qui tient à 
leur diversité d'origine et de culture générale. Ayant des idéeis, 
ils ne savent pas les grouper, puis ils manquent de jugement 
esthétique. C'est sur ces trois points: développement de la culture 
générale et philosophique, art de la disposition et goût, que 
notre ettort doit porter surtout et c'est là que se marquera le 
bénéfice que l'étudiant hollandais peut retirer de la culture 
française. 

Le défaut général de cet enseignement universitaire au point 
de vue des langues modernes et en particulier du français est 
d'abord qu'il est incomplet, le personne! étant trop peu nom- 
breux, qu'ensuite il manque de sanction : aucun contrôle à 
l'entrée, aucune consécration à la sortie. Les examens de langues 
modernes sont institués par l'État. Ils ont lieu, en général, 
à La Haye et, théoriquement, sont indépendants des univer- 
sités. 

En fait Van Hamel ayant pris, en 1889, la présidence du 
jury et Salverda de Grave lui ayant succédé dans cette 
charge ('), l'action des universités y est devenue prépondérante. 
Alors que, de 1884 à 1889, aucun professeur d'université ne faisait 
partie de ce jury, ils y figurent aujourd'hui tous les cinq. 

Le résultat est que presque tous les candidats, du moins pour 
l'examen B, ont passé par une des quatre universités, mais ils 
n'y sont point astreints et plusieurs se préparent encore, surtout 

(') Charge pourtant bien instable, car il suffirait du caprice d'un 
ministre pour que le président changeât. 



12 — la 1 SECTION DE PROPAGANDE 

pour l'examen A, qui est plus élémentaire, dans les cours privés 
organisés par des membres du jury (>). 

Il y a deux espèces d'examen : le premier, l'examen A, dont le 
diplôme donne le droit d'être nommé dans une école triennale; 
le second, l'examen B, dont le diplôme donne accès à toutes les 
chaires de. français des lycées classiques et modernes. Les jeunes 
filles peuvent prétendre à l'un et à l'autre et peuvent être nom- 
mées dans des lycées classiques au même titre que les hommes. 
Une autre originalité de ces examens est qu'ils sont accessibles 
aux étrangers; il s'y présente donc assez souvent des Français, 
des Suisses et des Belges ('), que le gouvernement choisit même 
parfois comme professeurs dans les établissements officiels, 
mais dont il entend contrôler les connaissances en exigeant 
d'eux des diplômes hollandais. 

Le programme de l'examen A comporte, à l'écrit, une traduc- 
tion du hollandais en français, dont les étrangers sont dispensés, 
et une composition française; à l'oral, la lecture et l'analyse 
d'une des trente fables de La Fontaine ou d'une des cinquante 
pages de la Chrestomalhie de Sensine (prosateurs), que le candi- 
dat a préparées. On y rattache des questions sur la phonétique, 
la syntaxe et la pédagogie. La lecture à vue d'un texte en prose 
par le candidat amène des questions de vocabulaire, formation 
des mots et synonymie. Cet examen, qui se passe entièrement en 
français, reste cependant assez élémentaire. Il s'est présenté, en 
1910, 137 candidats (contre 89 pour l'allemand et 123 pour l'an- 
glais); 70 ont réussi (contre 39 pour l'allemand et 47 pour 
l'anglais). 

Le nombre de candidats pour le français a subi une progres- 
sion de près de trois quarts passant de 48, en 1887 (dont 
26 hommes et 22 femmes), à 188, en 1912 (dont 70 hommes et 

(') Un professeur n'inteiToge jamais à l'examen ses propres élèves, 
ce que regrettent naturellement les professeurs d'université qui connaissent 
leurs disciples pour les avoir vus à l'œuvre et suivis longtemps. 

{*] Il y a eu jadis jusqu'à 20 ou 25 Suisses dans l'enseignement hollan- 
dais, aujourd'hui on n'en compte plus guère que 8. Je connais 7 Français 
et 2 ou 3 Belges. Dans le jury de l'examen B, les Hollandais ne se sont 
accordé cependant qu'une voix de majorité. 



LE FRANÇAIS DANS l.E MOÎiDE Ia-1 — 13 

H8 femmes). Malgré la difficulté croissante de l'examen, les 
admissions se sont accrues dans une proportion encore plus 
grande, passant de 17, en 1887 (8 hommes et 9 femmes), à 100 (*), 
en 1912 (i28 hommes et 72 femmes). 

L'examen B constitue une épreuve extrêmement difficile et 
dont l'action personnelle des deux professeurs qui se sont succé- 
dés à la présidence du jury, MM. Van Hamel et Salverda de Grave, 
ont accru le caractère scientifique et universitaire. « Par opposi- 
tion à l'examen A, dit le programme, l'examen B porte sur l'his- 
toire de la langue et de la littérature françaises ; il a un caractère 
scientifique (^). On ne saurait trop recommander à ceux qui vou- 
dront s'y préparer de donner à leurs études une base aussi large 
que possible ». 

L'écrit comprend une traduction du hollandais en français 
(remplacée pour les étrangers par une paraphrase d'une poésie) 
et une composition française sur uu sujet littéraire; tels que la 
sensibilité au xvin'^ siècle, les thèmes lyriques dans les quatre 
grands romantiques, etc. 

L'oral porte sur la grammaire historique (phonétique, mor- 
phologie, syntaxe, prosodie) et sur l'iiistoire de la littérature des 
origines à nos jours, mise en rapport avec l'histoire politique ; 
le candidat remet une liste de lectures qui doit comprendre pour 
le moyen âge : une chanson de geste, un roman breton, une 
pièce de théâtre, la première partie du Roman de la Rose; pour le 
xvi" siècle : la DelJ'ense, un choix de Ronsard, de Montaigne et une 
tragédie; pour le wn" siècle : Corneille, Racine, Molière, Boileau, 
une œuvre de Pascal, trois chapitres de La Bruyère, La prin- 
cesse (le Clèves, et la Lettre à l'Académie; pour le .win" siècle : 
deux tragédies et un roman de Voltaire, les Lettres persanes, 
la Nouvelle Héloïse, deux pièces de Marivaux et deux de Beau- 
marchais; pour le XIX* siècle : les chefs-d'œuvre de Chateau- 
briand, Corinne, Allemayne, un choix de chacun des grands 
poètes, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Leconte de Lisle, 
Sully Prudhomme, deux romans de Sand, deux de Balzac, un 

(') Dans ce nombre il y avait 19 étrangers. 

{') L'examen A a plutôt un caractère pédagogique et pratique. 



14 — Ia-1 SECTION DE PROPAG\NDE 

de Flaubert, Zola, Daudet, Loti et Bourgct, deux drames de 
Hugo, deux pièces de Musset et deux d'Augier. Ce n'est là 
qu'une liste-type, dans laquelle on peut à volonté remplacer une 
œuvre par une autre d'importance égale. A cette interrogation 
s'ajoute aussi l'explication d'une scène du théâtre classique. 

Contrairement à ce qui s'est passé pour A, le nombre des can- 
didats n'a presque pas varié depuis 1887. H était alors de 2o 
(22 hommes, 3 femmes) et est, en 1912, de 2G (19 hommes, 
7 femmes), mais, ici aussi, le nombre des admissions a augmenté: 
8, en 1887, 14, en 1912. Si l'on tient compte de la difTiculté 
croissante de l'examen, on se rendra compte que la stagnation du 
nombre de candidats ne correspond pas à un recul ; on n'a pas 
gagné en nombre, on a gagné en qualité. 

Peut-être y a-t-il quelque excès dans les connaissances philo- 
logiques que l'on réclame des élèves; peut-être pourrait-on 
désirer chez beaucoup de candidats une prononciation meilleure, 
plus de sens esthétique et plus de méthode dans l'exposé, mais 
sous une direction aussi souple et aussi progressive que celle de 
l'éminent professeur de Groningue, Salvcrda de Grave, cet 
examen s'est attesté indéfiniment perfectible. Tel qu'il est, il 
constitue une épreuve remarquable et qui garantira de mieux en 
mieux, en attendant l'organisation universitaire promise depuis 
longtemps aux langues modernes, une formation de plus en plus 
solide des professeurs de français de l'enseignement secondaire. 



II. — La DiKrusiON du français paii i.f.s associations pp.ivkes 

C'est un fait remarquable, probablement unique et qui doit 
nous préserver de conclusions trop pessimistes, que presque 
toutes les villes de Hollande possèdent un groupe d'Alliance 
française ou une institution analogue dans le but d'orga- 
niser chaque hiver plusieurs conférences. Ce qui achève de 
caractériser ce fait c'est cette parole d'un membre de l'Alliance 
de Nimègue : « Nous sommes à deux pas de la frontière, notre 
Alliance française a 200 membres; une Société de conférences 
allemandes n'en rassemblerait pas 2o et pourtant, tous, nous 



I.E FRANÇAIS DANS l.E MONDE lal — 15 

savons l'allemand ». Sur un autre point de la même frontière, un 
comité d'Alliance française s'est constitué l'an dernier, nous 
l'avons vu, dans une toute petite ville. 

L'histoire de l'Alliance française aux Pays-Bas pourrait se 
symboliser par une courbe ascendante jusque vers 1899, descen- 
dante à partir de ce moment, mais de nouveau ascendante 
depuis 1908 à peu près. 

L'Alliance française était à peine fondée, à Paris, le 21 juil- 
Icl 1883, que M. Hofman, directeur d'école primaire à La Haye, 
y adhérait en 1884 (>). Il est nommé délégué pour La Haye, 
tandis que M. Baale le devient pour Amsterdam (1886), M. Van 
Ilamel pour Groningue (1886) et le pasteur Bresson pour Rotter- 
dam (1886) (2). En 1887, les Pays-Bas comptent 9 adhérents 
contre o en Belgique. Enfin, en 1800, le 3 janvier, un comité 
d'action se fonde à La Haye sur l'initiative de M. Hofman. H 
compte 132 adhérents en octobre 1891, il en a 3S6 à la fin 
de 1893,480 en 1896; vient alors une période de régression, 
qu'on retrouvera dans l'histoire de tous les comités et que Van 
Hamei, dans son rapport de 1900 (^), explique ainsi : 

« J'ai le regret d'ajouter que, dans quatre ou cinq de ces 
comités, le zèle s'est relâché considérablement depuis un an ou 
deux et qu'il y a en a même qui semblent vouloir se résigner à 
disparaître. J'aime à croire qu'il ne s'agit là que d'une éclipse 
passagère qui s'explique en grande partie par le contre-coup que 
VAjfaire a eu en Hollande, où l'immense majorité de la popula- 
tion avait franchement adhéré à la cause de la revision. Le peuple 
hollandais ne demande d'ailleurs qu'à retrouver son ancienne 
confiance dans l'avenir de la France idéaliste et généreuse, etc. » 
Singulière aberration, car il n'y a que cette « France idéaliste et 
généi'euse », qui piit s'émouvoir d'une injustice au point d'en 

(') Bulletin de l'Alliance française, 2 décembre 1884. Qu'il me soit 
permis de remercier ici MM. Salone, secrétaire général, et Diiflot, chef du 
secrétarial de l'Alliance française d'avoir mis si obligeamment à ma dispo- 
sition la collection complète des Bulletins, devenue rare, et qui renferme 
une foule de renseignements précieux. Sauf indication contraire, toutes les 
dates et tous les chiffres qu'on trouvera ici sont puisés & cette source. 

(') Bulletin de l'Alliance française. 79. 15 avril 1900. 



16 — Ia-1 SECTION DE PROPAGANDE 

être déchirée et qui pût remuer à ce point, par la voix de ses 
orateurs et de ses écrivains, la conscience universelle. Toujours 
est-il que, tombé à 300, le nombre des adhérents remonte à 
334, en 1908, et va bientôt dépasser oOO. 

A Rotterdam, où M. le pasteur Brcsson avait déjà fait des con- 
férences sur la littérature française en 1886, un second comité se 
constitue en 1893. Il débute avec 343 adhérents. Après avoir 
failli disparaître, ce comité rentre en pleine activité, depuis 
1910, sous la présidence de M. le pasteur Jalaguier. 

A Groningue, le terrain était préparé par M. Van Hamel qui 
fonda, en 1894, un comité d'Alliance franvaise. C'est le troisième 
en date, puis vinrent, dans la même année, Leeuwarden, 
Arnhem, Utrecht. En 1893, se fondent ceux d'Amsterdam, de 
Haarlem, de Leyde,de Delft; en 1896, ceux de Bréda, Amersfoort 
et Nimègue, ils sont donc alors treize, ils seront quatorze 
après la création de Assen, en 1899. 

Puis commence le déclin : le rapport du secrétaire général de 
l'Alliance (•) déplore la dissolution de quelques groupes, mais 
Amsterdam, Rotterdam, La Haye, Bréda, Groningue, Arnhem, 
Assen restent. Van Hamel, dans son rapport de la même époque 
(1900), en compte encore une douzaine. En tous cas, ceux de 
Leeuwarden, Assen, Arnhem, Zutphen (fondé en 1903), Delft, 
Amersfoort ont définitivement disparu. 

Celui de Nimègue a été reconstitué sous la présidence de 
M. Vieweg et le secrétariat de M. Hovenkamp, celui d'Utrecht 
par M. Genouy, celui de Bréda par M. Sauveur, celui de Haar- 
lem a été remplacé par une association dont nous repar- 
lerons. 

Par contre, un comité d'Alliance française a été fondé à Dor- 
drecht par M. Sauveur, en 1903, un second à Deventer par 
M. Mouton en 190o, un troisième à Almelo par M. Salomonson 
en 1909, un quatrième à Hengelo par M. Timniermans en 1912, 
un cinquième à Winterswijk par M. Dijkshoorn en 1913. Nous 
espérons reconstituer cet hiver ceux d'Arnhem et de Zutphen. 
Sans tenir compte de ceux-ci, qui sont seulement en formation, 

(*) Bulletin de l'Alliance française. 79. 15 avril 1900. 



I-E FUANÇAIS DANS l,E MONDE Ia-1 — 17 

nous avons donc, en 1913, treize comités d'Alliance française en 
pleine activité, savoir : 

1. Almelo; président, M. H. Salomonson, industriel; secrétaire, 
M. W. Barends (S4 membres). 

2. Amsterdam; président, le D"^ Treub, professeur à l'Université; 
secrétaire, M. Dirks, directeur d'école en retraite (170 mem- 
bres). 

3. Bréda; président, M. AUard, pasteur de l'Eglise wallonne 
secrétaire, M"* D. Bolomey, professeur (100 membres). 

4. Deventer; président, M. Mouton, professeur; secrétaire,' 
M"« Engelbrecht, professeur (12o membres). 

5. Dordrecht; président, M. Picard, pasteur de l'Eglise wallonne ; 
secrétaire, M. Horbach, professeur (ISS membres). 

6. Groningue ; président, M. Salverda de Grave, professeur à 
l'Université; secrétaire, N**' (') (113 membres). 

7. Hengelo; président, M. Timmermans, professeur; secrétaire, 
M. A. Ottignon, ingénieur (60 membres). 

8. La Haye; président, M. l'amiral Roëll; secrétaire, M"' Wer- 
lemann (2), professeur (oOO membres). 

y. Leydc; président, M. Sneyders de Vogel, lecteur à l'Univer- 
sité; secrétaire, M. Werkmann, professeur (118 membres). 

10. Nimèguef; président, M. Vieweg, directeur de journal; 
secrétaire, M. Hovenkamp, professeur (près de 200 membres). 

11. Kotterdam; président, M. Jalaguier, pasteur de l'Eglise 
wallonne; secrétaire, M. Miellet(^), négociant(loO membres). 

12. Utrechl; président, M. Genouy, pasteur de l'Eglise wallonne; 
secrétaire, M. Visser, professeur (140 membres). 

13. Winterswijk, président, M. Dijkshoorn, professeur; secré- 
taire, M. J.-B. Keizer (40 membres). 

1! est légitime, si l'on ne veut pas s'arrêter à la simple éti- 
quette, d'ajouter à celte liste deux comités extrêmement impor- 

(') Jusqu'à présent M. Bethe, récemment décédé. 

(~) Ce fut pendant vingt et un ans un dévoué ami des lettres françaises. 
M. Hofman, fondateur du premier comité hollandais. 

(') Ce fut longtemps M. Stille, professeur à Utrecht, tout dévoué, lui 
aussi, à notre cause. 



18 — Ia-1 SECTION Dli PROPAGANDE 

tants, fondés sous les auspices de l'Association pour l'extension 
et la culture de la langue française, présidée par M. M. Wilmotte, 
l'un àMacslricht en 1909, sur l'intelligente initiative de M. Houben, 
proviseur du lycée, l'autre à Haarlem, en 1910, sur l'initiative de 
M. Sauveur, qui fut jadis secrétaire de l'Alliance française à 
Nimèguc, président de celle de Bréda,et dont l'activité pour notre 
cause est infatigable. Enfin, mes élèves ont fondé à Amsterdam 
un Cercle français de l'Université qui a organisé et continuera 
à organiser, plutôt que des conférences, des leçons synthétiques 
suivies de discussion sur les principaux problèmes de l'histoire 
de la littérature française. 

14. Maestricht ; président, M. Houben, proviseur du Lycée; 

secrétaire, M. A. Schietfer (300 membres), 
la. Haarlem; président, M. Sauveur, professeur; secrétaire 

M"'' Berdenis van Berlekom, professeur (300 membres). 
16. Amsterdam; Cercle français de l'Université; président, 

M. Tielrooy, étudiant; secrétaire, M. Van Maeren, étudiant 

(7o membres). 

Ces cercles ont un secrétariat commun qui centralise les ren- 
seignements relatifs aux conférences (^). 

Ainsi nous dépassons de deux unités et bientôt nous dépasse- 
rons sans doute de trois ou quatre unités le nombi'e de cercles 
de conférences françaises de la période la plus prospère des 
dernières années du xix' siècle. Mais le nombre est peu de 
chose si l'activité ne règne pas; or toutes ces créations récentes 
ou ces réorganisations attestent le regain de vitalité du mouve- 
ment français aux Pays-Bas. L'intérêt que provoquent les confé- 
rences ne s'arrête pas aux membres qui le plus souvent emmènent 
leur famille. Je signale particulièrement le développement des 
cercles de La Haye, Haarlem, Maestricht et Nimègue où le public 
dépasse parfois 2o0 et 300 personnes. 

(1) Le siège de ce secrétariat passe chaque année d'une ville à une 
autre. Pour 19131914, c'est Leyde qui assume ce service. Il est regret- 
table que quelques-uns des comités se tiennent à l'écart de cette utile orga- 
nisation qui propose les conférenciers, mais s'uiterdit de jamais les 
imposer aux différents cercles. 



I.E FBANÇAIS DANS LE MONDE lal — 19' 

Des bibliothèques circulantes ont été organisées, par exemple, à 
Nimègue, à llcngeio et au Cercle franç^ii s d'Amsterdam ou vont 
l'être à Bréda et à Deventcr. 

Tout comité d'alliance ou d'association françaises est un 
foyer d'influence. 

Il y a quelque chose de touchant dans le fait de ces profes- 
seurs, de ces pasteurs, de ces industriels qui prennent sur leurs 
maigres loisirs le temps d'organiser ces fêtes de la pensée 
française et veillent à ne pas laisser l'idée française s'endormir 
autour d'eux, fût-ce dans la plus petite cité. Parmi les trente- 
deux présidents et secrétaires que je viens de nommer plus de 
la moitié sont des professeurs de français qui estiment n'avoir pas 
fait assez pour nous quand il se sont acquittés de leur lourde 
tâche quotidienne. Peu d'entre ces trente-deux membres sont de 
nationalité française : quatre pasteurs et un négociant; les 
Français résidant aux Pays-Bas sont très peu nombreux, ce sont 
donc uniquement les sympathies hollandaises qui, spontané- 
ment, font surgir ces initiatives. Ici se marque la différence entre 
les Alliances françaises et le» Schul- ou Flottenverein ; les 
premières sont composées d'étrangers venus à nous par affection, 
les autres sont composés d'émigrés allemands restés fidèles à la 
mère- patrie. 

Sans doute, les comités d'Alliance française, surtouts'ils étaient 
mieux soutenus par le siège central de Paris (') qui ne leur envoie 
jamais que queUiues livres, pourraient faire davantage : multiplier 
les bibliothèques, créer des cercles de conversation, comme il 
y en eut jadis à Dordrecht et à La Haye, mais, telle qu'elle est, 
leur œuvre est belle. Chaque mois, d'octobre à mai, retentit à 
leur tribune une parole française. La Hollande a entendu Verlaine 
et contribua à alléger la misère de ses dernières années; il lui en 
exprima sa reconnaissance dans Quinze jours en Hollande; elle 
entendit Henry Becque, Prévost, Aicard, Henry Bordeaux, Roden- 

(') Depuis qu'un Office des Universités a été créé et que l'activité inlas- 
sable de son directeur M. Conlet, lui a donné une vitalité remarquable, 
on peut esijTérer, en un jour prochain, voir aussi le gouvernement s'iuté- 
resser à ces nobles œuvres françaises. 



20 — Ia-1 SECTION DE PROPAGANDE 

bach, Lemonnier, Verhaeren; elle accueillit, en ces derniers vingt 
ans, des professeurs : Bornecque, Brunot, Jeanroy, Potez, Wil- 
motte. Elle recevra cet hiver Paul Fiat, Foucher, Steeg, Charcot. 
Je voudrais qu'elle fût désormais aussi accueillante à la science 
pure qu'aux lettres. Tout cela viendra à son heure. L'Alliance est 
un merveilleux instrument dont nous saurons nous servir pour 
le plus grand profit des deux pays amis. 



111. — Autres organes de l'influence française. 

Parmi les autres organes de l'inlluence française en Hollande, 
sur lesquels, faute de place, il nous faudra passer rapidement, 
figure en premier ordre l'Église wallonne qui s'appellerait plus 
justement l'Église française (i). A l'inverse de leurs frères d'outre- 
Rhiix, les réformés français réfugiés en Hollande ont gardé 
intacte, depuis le xvi" et le xvn° siècles, la langue de leurs pères. 
Elle seule est employée dans l'administration de l'Église, au 
prêche, au catéchisme. H reste seize communautés wallonnes 
dispersées dans le pays, quelques-unes comme celles d'Amster- 
dam, de La Haye et de Rotterdam encore très importantes. Elles 
ont en tout vingt-cinq pasteurs, Français pour la plupart. Pour 
aider les catéchumènes dans leur instruction religieuse, les 
pasteurs ont créé presque partout (^) des écoles diaconiques où 
des centaines d'élèves apprennent le français. Nous avons vu que 
la plupart des pasteurs s'intéressent aux groupements d'alliance 
française, en ont formé ou y jouent un rôle (^). L'Église wallonne 
est un facteur important de notre action morale en Hollande. 
H faut mentionner aussi quelques établissements congréga- 



(') Je me permets de renvoyer à mon article de la Revue Bleue, 7 octc- 
bre 1911. "Une Église française en Hollande» et à l'article de G. Bonet- 
Maury, Bulletin de l'Alliance française, n" 92, 15 avril 1903, p. 93-94, 
pour les écoles diaconiques. 

(') .Je signale en particulier celles du pasteur Giran à Amsterdam, 
Genouy à Utrecht, Jalagnier à Rotterdam, Allard à Bréda. 

(') Par exemple, encore M. Chouillet à La Haye et Bretey à Gro- 
ningue. 



LE FRANÇAIS DANS l.E MONDE I«-l —21 

nistes français établis dans le sud du pays, par exemple, à l'Écluse 
à Maestricht et à Nimègue. 

Les bibliothèques surtout celles de La Haye, dirigée par un 
savant éminent, M. Byvanck, sont abondamment pourvues de 
livres français. Partout des Leesmuseum ou Clubs de lecture 
répandent nos journaux, nos revues et nos publications, dont les 
grands quotidiens rendent compte régulièrement. A La Haye se 
publie en français un journal bien connu : La Gazette de 
Hollande, fondée, en 19H, par M. Van Bcresteyn, qui continue 
à la diriger. 

Les tournées théâtrales sont assez nombreuses dans les grandes 
villes, mais le fait le plus saillant est l'existence d'un Opéra 
français à La Haye, subventionné par la Cour. 

J'y ai assiste à une scène extraordinaire, uue manifestation en 
faveur d'un compositeur français dont l'opéra venait de triom- 
pher. Je ne croyais pas que le peuple hollandais fût capable d'un 
enthousiasme aussi délirant. On jetait des (leurs; du haut des 
galeries, un spectateur lut une pièce de vers dithyrambiques. 

Il semble (on l'a vu lors de la réception de M. Fallières, 
en 19H), que ce soit le privilège de la France de faire sortir le 
Hollandais de son calme, d'ailleurs plus apparent que réel. 
Combien je sais de Hollandais dont le cœur bat plus fort et dont 
le regard s'anime à parler d'elle. Une jeune tille de seize ans me 
disait l'autre jour : « Votre littérature a quelque chose de raHiné, 
de délicat, d'élevé dont nous ne pouvons pas nous passer!» 
Et un professeur de littérature néerlandaise, peu suspect de 
tendresse pour la France, m'écrivait : « Continuez à exercer 
votre action; elle a toujours été profitable depuis le moyen âge 
au développement de notre culture nationale! » 

La conclusion de ce rapport ne peut pas êlre pessimiste. 
Notre langue ne règne plus seule comme au temps jadis, elle a 
des concurrentes redoutables, mais elle reste en Hollande la plus 
favorisée et surtout la plus aimée. 

Je crois avoir montré que, pour ces quelques dernières années, 
nous pouvons observer un véritable réveil de notre influence. Ce 
réveil n'est pas particulier à la Hollande; il est général, il corres- 
pond au réveil des énergies françaises et aussi à ce regain d'uni- 



22 — lai SECTION DE PROPAGANDE 

versalité non plus tyrannique mais pacifique, conciliante, 
sociable, dont les congrès de la langue française, organisés par 
M. VVilmolle, en 1903, 1909, 1913, marquent les étapes victo- 
rieuses. 

Je terminerai par celle citation de P. Hazard, dans son élo- 
quent discours sur la langue française (') : « Ainsi parce que 
l'idée même de l'hégémonie intellectuelle a disparu, a disparu 
l'hégémonie de notre langue... Elle ne prétend plus asservir les 
autres en despote ; mais elle peut prendre place à côté des 
autres en amie. » 

(*) Académie française, prix d'éloquence, 1912. Paris, Hachette 1913, 
n-18, p. 20. C'est un indice remarquable qu'à cent trente ans de distancp, 
<m mette au concours un nouveau discours sur l'universalité de notre 
langue, mai?... ce n'est plus Berlin qui en a pris l'initiative. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

.1; LK FR.VNr.AXS DANS LE MONDH. 



La langue française dans le Grand-Duché de Luxembourg, 



Chari.es JiECKER, 
professeur au Oymuase d'Echlernach. 



Au moment d'enlro.prendrc ce petit travail que la Fédération 
internationale pour la culture française a bien voulu mcdeman 
der à l'occasion de son 1II« Congrès, je me rends bien compte 
qu'il me faudra, tout d'abord, ri-péter quelques-uns des dévelop- 
pements qui ont formé la base et les grandes lignes des mémoires 
sur le même sujet, présentés à des congrès antérieurs et iden- 
tiques par les représentants du grand-duché de Luxembourg. Je 
songe, notamment, aux travaux de M""^ Poirier, de MM. Tony 
Wenger et Joseph Hansen, présentés successivement aux Congrès 
de Liège, d'Arlon et de Mons, ce dernier tenu sous les auspices 
des « Amitiés françaises ». C'est là le côté ingrat de la matière; 
aussi ne s'attendra-t-on pas à ce que je vienne remercier ici ceux 
qui m'ont précédé par des exposés qui, tout en me facilitant sin- 
gulièrement ma tâche, ne laissent pas cependant de m'embar- 
rasser quelque peu. Mais, tout en les suivant, j'espère bien pour- 
tant découvrir quelques points nouveaux, soit qu'on les ait 
réellement négligés jusqu'ici, soit que la situation de la langue 



24 — Ia-2 SECTION DE PROPAGANDE 

française ait vraiment subi quelques modifications pendant ces 
dernières années. 

Il est évident que, depuis le Congrès d'Arlon en 1908, les 
grands aspects de la question n'ont pas changé. Le grand- 
duché de Luxembourg est resté pays bilingue dans le sens que 
l'on sait, c'est-à-dire que le français y a maintenu sa position de 
seconde langue nationale, tout en continuant à rester inférieure 
l'allemand, qui y jouit de la bonne fortune d'être la langue du 
pays auquel nous sommes unis par les liens assez étroits du 
Zollverein. C'est là une situation économique, matérielle et pri- 
vilégiée qui assure, a priori, un avantage très sérieux à l'Alle- 
magne en ce qui concerne les questions linguistiques de notre 
pays. Quiconque veut bien se l'appeler l'activité fébrile de l'Alle- 
magne industrielle et commerciale, activité dont de plus grands 
pays que le nôtre ont ressenti les puissants effets, comprendra 
facilement qu'un petit pays comme le nôtre, dépourvu de toutes 
ces puissantes industries qui alimentent le commerce de nos 
jours, est nécessairement envahi par les produits allemands qui 
entrent chez nous comme dans n'importe quelle terre d'empire, 
librement et sans subir la moindre entrave. Ce commerce très 
actif que nous entretenons avec l'Allemagne en lui achetant nos 
principaux articles de commerce, exerce fatalement une influence 
favorable sur la langue. allemande dans notre pays. 

Presque tous nos commerçants se trouvent ainsi obligés, par 
la force des choses, à se servir, dans leurs relations commerciales, 
presque exclusivement de la langue allemande. Tantôt, ils 
reçoivent chez eux le fameux commis-voyageur allemand qui 
prône sa marchandise tout en ravalant celle de l'étranger; tantôt, 
ils vont faire eux-mêmes leurs achats en Allemagne, et, dans les 
deux cas, ils entretiennent des relations suivies et assidues avec 
les centres industriels allemands. C'est ainsi que l'idée ne s'ancre 
que trop facilement dans leur tête, que l'allemand est la langue 
essentielle dans le Luxemboiu'g, celle qu'il est de toute nécessité 
de savoir à la perfection. 

Qui ne voit aussitôt que c'est là un état de choses très préju- 
diciable à la langue française? Il paraît que l'histoire est ainsi 
faite que tout ce qui alimente et favorise l'allemand, entrave en 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-2 — 25 

même temps tout ce qui porte la marque française. L'antagonisme 
des deux races s'est porté sur leurs langues, et nous en constatons 
chaque jour des preuves éclatantes. Le commerce français, et 
par là j'entends aussi le commerce belge, est loin de nous inon- 
der de ses produits au même degré que le commerce allemand, 
ce qui s'explique d'ailleurs assez naturellement par l'union doua- 
nière allemande. Ainsi donc, en subissant le contre-coup de nos 
relations commerciales avec la France, la langue française se 
heurte indirectement à ces mêmes barrières de la douane que les 
produits français. Cet état, on le sait, dure depuis -1842, et, à 
moins d'un miracle, il ne faut pas espérer le voir s'améliorer. 

Un autre facteur très puissant de la germanisation de notre 
pays sont les quelques administrations allemandes, ainsi que les 
centres métallurgiques de notre riche bassin minier. Les admi- 
nistrations qui se servent exclusivement de la langue allemande, 
sont les douanes et la Société des chemins de fer Guillaume- 
Luxembourg. Etant exploitées directement par l'Allemagne, les 
chefs en sont naturellement de nationalité allemande, et il n'est 
que trop visible qu'on y veille jalousement sur l'emploi exclusif 
de la langue allemande. C'est un coup de force que l'Allemagne 
se permet contre nous; elle oublie qu'elle ne se trouve pas en 
territoire allemand, mais dans un pays neutre qui tient h son 
bilinguisme et dans lequel beaucoup de personnes ne com- 
prennent pas l'allemand. C'est à peine si, à la nouvelle gare de 
Luxembourg, une traduction française des principales enseignes 
a pu être extorquée à l'administration. Le journal L'Indépendance 
luxembourgeoise s'en est indigné à plusieurs reprises, sans qu'on 
ait naturellement fait droit à ses réclamations pourtant si justi- 
fiées. 

Mentionnons encore nos admistrations militaires, la gendar- 
merie et le corps de nos volontaires, qui ont été allemands de 
tout temps, en tant que se servant exclusivement de l'allemand, 
sans doute parce que l'Allemagne, depuis sa victoire de 1870, a 
incarné en Europe le principe même du militarisme et de la 
force. On instruft nos soldats à la prussienne, et le fameux 
Parademarsch est tenu en grand honneur dans la vieille caserne 
à Luxembourg. 



26 — Ia-2 8ECT10K DE PKOPAGANDE 

Dans le bassin minier d'Esch, les Allemands travaillent fébri- 
lenoent. Ayant mis la main sur les grandes usines métallurgiques, 
ils favorisent surtout la langue de leur pays et cherchent à 
opprimer la langue française, autant du moins que cela est possi- 
ble dans un centre industriel qui occupe en niasse des ouvriers 
italiens, belges et français. Puisque la France s'est désintéress<^c 
de nos minerais, il est évident que nous sommes impuissants à 
opposer de ce côté-là la moindre digue à l'envahissement germa- 
nique. 

Il y a ensuite notre idiome national qui est d'origine germa- 
nique et que l'on invoque toujours quand on veut nous prouver 
que nous sommes bien, comme tant d'autres, des Germains 
pur sang. Et en effet, bien que cet idiome soit le pbis souvent 
tout à fait inintelligible aux Allemands, on ne niera pas cepen- 
dant qu'il ne soit à base germanique avec, il est vrai, une forte 
dose de mots français, ce qui lui donne une saveur toule parti- 
culière. On prévoit aussitôt l'immense avantage qui en résulte 
pour la langue allemande, car il suffit ordinairement d'un temps 
relativement court pour diriger l'enfant, de cet idiome national, 
vers l'usage de la vraie langue allemande. De plus, cet idiome 
étant seulement une langue pariée, il s'ensuit que la grande 
majorité de ceux qui n'ont pas reçu de culture un peu élevée 
se trouvent forcément obligés d'user de l'allemand, toutes 
les fois qu'ils se servent de la plume comme moyen d'expres- 
sion et de communication. 

Après cela, il y a le catholicisme que l'on peut considérer 
chez nous comme un des grands foyers du germanisme. La 
France, sous ce point-là, supporte les conséquences de sa poli- 
tique radicale, en tant que le clergé de tout pays étranger croit 
qu'il est un peu de son devoir de travailler contre une nation 
qui, du titre glorieux de « (iile aînée de l'église », est descendue 
au rang des pires ennemis du catholicisme. Cela est particuliè- 
rement le cas pour le grand-duché de Luxembourg. Il suffit de 
nommer ici les deux organes spéciaux du clergé et de l'évêché, 
le Luxenihirger Wort et le Luxemburger Volk, deux feuilles qui 
ne laissent passer aucune occasion quand il s'agit de honnir et 
de vilipender la France, tellement qu'on peut dire qu'elles ont 



i.lï rilANÇAlS IIAXS l,K MOM)E Ia-2 — 27 

fait de leur haine pour ce pays le W/mo///' et la plate-forme de 
leur politique. Le clergé, chez nous, se fait décidément follicu- 
laire. Heureusement on n'arrive pas à ébranler les sympathies 
de notre peuple pour notz'c grande voisine de l'ouest; chaque 
fois qu'un de ces articles perfides et venimeux est lancé par la 
presse cléricale, c'est un frisson de colère et d'indignation géné- 
rale qui parcourt tous les vrais Luxembourgeois. On est mal 
venu de représenter la France comme le rebut des nations, au 
moment où les prouesses éclatantes de ses avialeurs excitent 
jusqu'à l'enthousiasme de ses plus grands adversaires. Rien 
d'étonnant donc que, dans tous ses rites et dans toutes ses céré- 
monies, la religion catholique du Luxembourg ne connaisse, en 
dehors du latin, que l'emploi exclusif de la langue allemande. 
Le fait est significatif et méritait peut-être d'être signalé aux 
catholiques français et belges. 

Plusieurs autres facteurs de moindre importance agissent éga- 
lement dans le sens de la germanisation du pays. Tel est, par 
exemple, le nombre assez considérable d'Allemands qui se 
fixent, bon an mal an, sur noti-e sol, produit d'un excès de 
population que l'Allemagne se voit forcée d'écouler vers les pays 
étrangers. Tel est encore ce prestige même que possède l'empire 
allemand d'aujourd'hui et qui lui vient des champs de bataille 
de 1870, prestige qui est la cause do mainte atlmiration instinc- 
tive et irraisonnée. Telle est surtout l'étendue relativement 
grande des frontières par lesquelles nous touchons à l'Alle- 
magne; cette frontière, en eliét, s'étend sur une longueur 
presque double de celle par laquelle nous touchons à la Belgique 
et a la France. Il en est de même de la proximité de villes alle- 
mandes assez importantes, comme Trêves et Metz, qui, pouvant 
être atteintes en un temps relativement court, constituent par 
cela même un centre d'attractions assez apprécié par les Luxem- 
bourgeois. En Belgique, nous avons seulement Arlon, en France, 
Longwy; c'est peu de chose; mais Bruxelles est déjà loin, et 
Nancy assez difficile à atteindre. Il y a ensuite la presse indigène 
qui, dans le dernier quart de siècle, a cru devoir se démocratiser 
en se servant presque exclusivement de la langue allemande; ce 
n'est que sous la rubrique des annonces qu'on rencontre un 



28 — Ia-2 SECTION DE PROPAGANDE 

timide usage de la langue française. C'est encore pour des motifs 
de démonstration, je crois, que les nombreuses associations 
pour l'instruction populaire se servent de l'allemand. Outre que 
cette langue y est la langue usuelle et véhiculaire, il faut dire 
aussi que, dans leurs bibliothèques, les livres allemands l'em- 
portent de beaucoup sur les livres français. Il est vrai que 
l'Allemagne accorde à ces bibliothèques populaires des faveurs 
d'achat toutes spéciales. 

Je ne dirai rien ici de notre maison régnante dans laquelle 
quelques-uns ont toujours voulu voir une entrave à la langue et 
à la culture françaises. Notre jeune et gracieuse souveraine n'est 
certainement pas animée de sentiments anti-français. Elle parle 
un français impeccable, et ç"a été pour nous une agréable sur- 
prise, quand, dans nos établissements d'enseignement moyen, 
nous avons eu dernièrement l'occasion d'apprécier la pureté de 
son langage et le charme de sa diction. 

11 est temps peut-être d'en terminer avec ce tableau si désolant 
pour un pays qui se dit bilingue. J'ai hâte d'arriver à la contre- 
partie de ma tâcHe, et ici j'espère montrer par quels liens nous 
tenons à la France, à sa langue et à sa culture. 

Si l'Allemagne nous a imposé son emprise économique, il 
n'est pas exagéré de dire que notre nourriture intellectuelle et 
morale nous vient principalement de la France. Tout comme 
l'Allemagne s'est entourée d'un prestige industriel et militaire, 
la France, elle, a créé autour d'elle une atmosphère d'admira- 
tion et de gloire émanant d'une civilisation supérieure à laquelle 
n'ont pas échappé les autres nations. Elle est regardée à juste 
titre comme la dépositaire des antiques civilisations disparues, 
celles des Grecs et des Romains, ce qui, joint à son grandiose 
passé historique, a fait d'elle comme le pivot de la haute culture 
de l'Europe entière. Rien donc d'étonnant à ce que, petit peuple 
frontière, nous nous soyons attachés à ses tlancs pour en tirer, 
comme une sangsue, la substance de notre vie intellectuelle et 
morale. Nous avons, de tout temps, puisé largement dans les 
trésors de sa civilisation avancée, dans ses mœurs affinées et 
douces, dans ses principes de liberté et de bien-être, dans son 
admirable littérature, dans la galerie de ses grands hommes, 



l.E FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-2 — 29 

dans ses richesses matérielles et spirituelles. Nous nous sommes 
fait une âme à la française, en sorleque, en beaucoup de points, 
nous ressemblons au peuple français comme un frère. L'image de 
nos momrs privées et publiques trahit bien plutôt une influence 
française qu'une inlhience allemande. C'est à cause de ces affinités 
profondes et sincères que nous accueillons avec tant d'enthou- 
siasme les productions intellectuelles françaises : la littérature 
française, et surtout la littérature moderne, compte un très 
grand nombre de lecteurs et d'admirateurs parmi nous : elle est 
beaucoup plus connue que la littérature allemande. Pour.ne pré- 
ciser qu'un point, relevons ici que, de toutes les représentations 
théâtrales au théâtre de Luxembourg, les trois quarts au moins 
sont des représentations de pièces françaises. Pourquoi? Parce 
que le public le demande ainsi; tandis que les pièces françaises 
font courir tout Luxembourg, les pièces allemandes sont jouées 
trop souvent devant des banquettes vides. 

C'est que nos sympathies sont très vives pour la nation fran- 
çaise. Nous avons cela dans le sang, et ces sympathies sont 
instinctives plutôt que raisonnées. Nous les trouvons aussi bien 
chez l'ouvrier et dans le bas peuple que chez l'employé et dans 
les classes plus élevées. La France nous apparaît comme un beau 
pays, riche, généreux et hospitalier, à mœurs polies et douces, 
dans lequel on aimerait à vivre. L'Allemagne, au contraire, nous 
inspire une certaine méfiance, mal fondée sans doute et dans 
laquelle n'entre aucune hostilité, mais qui n'en existe pas 
moins. Nous avons peur, peut-être, qu'une trop forte emprise de 
l'esprit germanique ne puisse constituer un danger pour l'indé- 
pendance de notre sol, et voilà pourquoi, si nous tendons l'une 
de nos mains à l'Allemagne, nous aimons à tendre l'autre à la 
France. Tout régime du sabre nous est odieux, et il y a une qua- 
lité que nous regardons comme essentielle à la vie: c'est la liberté. 

On m'en voudrait peut-être si je ne rapportais ici les belles 
paroles que le ministre d'Etat, M. Eyschen, président du gou- 
vernement, a prononcées dernièrement à Luxembourg, devant 
des Français de Nancy: «Messieurs, dit-il, si vous vous sentez 
chez vous ici, n'en soyez pas étonnés. Le Luxembourg, intellec- 
tuellement, est français, il n'y a pas le moindre doute... Il y a 



30 — I«-2 SECTION Dl£ PROPAGASDE 

des Luxembourgeois tout à fait Français, tandis qu'il n'y en a 
pas un seul qui n'ait pas quelque chose de français. C'est le passé 
de la France qui est la cause de cette situation. Ce sont vos 
ancêtres, Messieurs, c'est votre glorieuse histoire qui a gagné le 
monde. » 

On peut dire de même que nous sympathisons profondément 
avec la Belgique. Nous voyons dans ce peuple un peuple voisin 
et ami dont les destinées sont un peu pareilles aux nôtres et 
auquel on nous a arrachés de force. C'est d'ailleurs une nation 
qui lient de notre race, et tout le Luxembourg belge, par 
exemple, est en grande partie une image assez fidèle de notre 
grand-duché ! Existe-il deux villes qui se ressemblent plus 
que Luxembourg et Arlon? 

Je voudrais également appuyer ici sur la proximité relative de 
deux villes comme Paris et Bruxelles, parce qu'elles contribuent 
puissamment à répandre chez nous le goiit de la langue fran- 
çaise. Ces deux villes forment un centre d'attractions unique 
pour les Luxembourgeois ; elles exercent sur nos compatriotes 
une espèce de fascination, surtout sur la jeunesse, et rares sont 
ceux parmi nous qui n'ont pas passé quelque temps dans l'une 
des deux villes. 

Mais l'élément le plus important pour la diffusion de la langufr 
française dans notre pays est sans contredit la situation privi- 
légiée créée au français en tant que langue ofiicielle. Il est, 
presque exclusivement, la langue des administrations, des tri- 
bunaux et du parlement. Le conseil municipal de Luxembourg, 
dans ses séances, se sert également de cette langue. De plus, 
chaque fois qu'un orateur quelconque doit parler en public, il 
est de bon ton de s'exprimer en français, à moins que l'orateur 
ne s'adresse plus spécialement aux classes inférieures et peu 
cultivées. C'est ainsi que tous les discours d'enterr<;ment sont 
prononcés en français et il n'y a pas jusqu'aux journaux de 
langue allemande qui ne se fassent un honneur de les publier 
également en français. 

Parmi les administrations se servant principalement du fran- 
çais, il faut mentionner aussi la Société des chemins de fer 
Prince-Heni'i. Quand elle n'emploie pas exclusivement le fran- 



I.E FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-2 — 31 

çais, comme dans toutes les branches du service intérieur, elle 
se sert au moins des deux langues, comme pour tous les écri- 
teaux dans les gares, tranchant louablement par là sur la ma- 
nière un peu bourrue des Chemins de fer Guillaume-Luxem- 
bourg. 

Tant que le franç^iis jouira de cette faveur des autorités 
publiques, il n'y a pas de recul sérieux à craindre. Nos compa- 
triotes peuvent ainsi se convaincre qu'il n'est pas seulement 
utile, mais qu'il est tout à fait nécessaire de bien connaître cette 
langue. 

C'est ici qu'il faut placer l'action de l'Alliance française. Elle 
a été fondée, voici huit ans, par les soins principalement de 
M. Tony Wenger, délégué général, un des Luxembourgeois qui 
rendent le plus de services à la cause française. Elle compte 
aujourd'hui quatre sections : Luxembourg, Diekirch, Esch et 
Echternach, parmi lesquelles les deux premières sont particu- 
lièrement florissantes. Les quatre sections réunies comptent à 
peu près 500 adhérents. On peut dire que, pendant les huit 
années de son existence, l'Alliance fx-ançaise a bien servi la cause 
française : elle a organisé des conférences et des soirées drama- 
tiques; elle a créé des bibliothèques et, en accordant à nos 
instituteurs des faveurs toutes spéciales d'abonnement à ^es 
revues ou à des journaux français, elle a mis le doigt sur un des 
points qui réclament le plus notre sollicitude. Je ne veux pas 
dire qu'elle fasse tout ce qu'on est en droit d'attendre d'elle. Ce 
que je lui reproche notamment, c'est qu'elle n'atteint (ju'une 
élite, élite intellectuelle ou sociale, alors qu'il faudrait précisé- 
ment descendre un peu plus bas, dans ces classes moins culti- 
vées où l'instruction dans la langue et la culture française est si 
grandement nécessaire. C'est une question que je soulève et à 
laquelle j'espère bien qu'on trouvera une réponse. 

J'estime, en eftet, que ces classes-là accepteraient avec grati- 
tude un enseignement qui serait pour elles de la plus grande 
valeur pratique. Pour les travailleurs, le français est, sinon tout 
à fait indispensable, du moins de la dernière importance. Tout 
artisan, que ce soit un menuisier, un tailleur, un serrurier, un 
teinturier, un mécanicien ou un bijoutier, tient à aller terminer 



32 — Ia-2 SECTION DE PROPAGANDE 

son apprentissage à Paris. Tous savent bien que c'est à Paris seu- 
lement qu'ils pourront acquérir cette perfection et ce fini de leur 
art sans lesquels il n'y a pas de véritable maître. Avoir travaillé 
à Paris constitue pour nos artisans la plus efficace des réclames. 
J'en dirai autant des modistes et des couturières. Je ne parlerais 
pas ici de la grande quantité de domestiques des deux sexes que 
nous dirigeons tous les ans sur Paris et sur Bruxelles — cela 
pourrait jeter la déconsidéi'ation sur notre pays — si je ne savais 
qu'on s'improvise le plus souvent domestique dans la très 
louable intention de se donner une teinte au moins de culture 
franvaise. De là vient donc qu'il y a, comme on l'a si souvent 
répété, 20,000 Luxembourgeois à Paris, alors qu'à Bruxelles il 
y en a peut-être 10,000. Il est évident qu'un grand nombre de 
ces émigrés ne reviennent plus dans leur pays natal. Combien 
trouvent à se placer durablement! 

On se marie à l'étranger. Des relations nouvelles de parenté et 
de connaissance naissent à chaque instant et c'est ainsi que nous 
arrivons à la surprenante situation qu'il y a peu de familles 
luxembourgeoises qui n'aient un ou plusieurs parents en France 
ou en Belgique, en France surtout. Ceci est d'une importance 
capitale pour la question de la langue française; car nous 
sommes vraiment en droit de dire que nous sommes liés A la 
nation française par les liens du sang. Et que les Français se 
rassurent sur ce contingent nouveau de citoyens qui leur vient 
ainsi du Luxembourg! Ils portent tous dans leur cœur un ardent 
amour pour leur patrie nouvelle. 

En Allemagne, au contraire, où la main-d'œuvre ne fait pas 
défaut au même degré, nous n'avons rien à chercher. Nous pré- 
férons d'ailleurs nous diriger vers la France. L'Allemagne a 
même, aux yeux de beaucoup de nos compatriotes, le tort de 
nous faire souffrir beaucoup par la cherté des vivres et des 
denrées, et on aime à se dire chez nous que nous payons indi- 
rectement notre écot pour les formidables armements de la 
grande nation militaire. Les fonctionnaires convoitent bien les 
gros traitements de leurs collègues allemands, mais il n'est que 
trop évident que la parité ne leur sera jamais accordée. 

Quant aux universités, il serait difficile de dire lequel des deux 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-2 — 33 

pays, de la France ou de l'Allemagne, attire le plus grand nombre 
d'étudiants luxembourgeois. Mais je crois pouvoir avancer que 
la France, la Belgique et la Suisse française absorbent un nombre 
d'étudiants sensiblement plus élevé que les universités alle- 
mandes. On va en France pour faire son droit, parce qu'on plaide 
en français devant nos tribunaux et parce que nous vivons sous 
le régime du Code français. On va de préférence en Allemagne, 
ou encore en Belgique, pour se préparer à la carrière d'ingénieur, 
les examens d'entrée des grandes écoles françaises en écartant 
la plupart du nos étudiants. Nos médecins-dentistes viennent 
ordinairement de Paris. Les autres carrières, médecine, médecine 
vétérinaire, sciences, lettres, beaux-arts, se répartissent sur les 
quatre pays que nous venons de nommer. 

Dans ces dernières années nous avons assisté à plusieurs événe- 
ments propres à faire bien augurer de l'avenir de la langue fran- 
çaise dans le grand-duché de Luxembourg. Il y a eu, évidemment, 
dans la diffusion de cette langue un moment d'arrêt, moment qui 
s'étend à peu près jusque vers 1910 et qui a bien duré une tren- 
taine d'années. C'était la conséquence inévitable de la démocra- 
tisation^de nos mœurs et de nos institutions politiques. Il fallait 
faire à l'allemand une plus large part dans la vie publique, lors- 
que, par l'abaissement du cens électoral, on appelait à la vie 
politique des éléments qui, jusque-là, en avaient été exclus. Il 
faut croire que ce moment de recul est passé. 

Voici, d'abord, la création assez récente du Conservatoirs de 
musique ^à Luxembourg qui, sous la direction éclairée de 
M. Vreuls, rend des services inappréciables à la langue et à la 
culture françaises. Je manque de compétence pour relever ici les 
talents et les mérites de M. Vreuls, dont la gloire a d'ailleurs 
dépassé nos frontières. Associons à son nom celui de tous les 
professeurs qui, en faisant tous leurs cours en français et en 
propageant chez nous le goût de la musique française, de ses 
grands maîtres surtout, opposent un contre-poids très énergiqije 
aux excès du germanisme. 

Il y a ensuite le journal L'Indépendance luxembourgeoise qui 
a été complètement réorganisé avec l'année 1913 et qui est un 
des moyens les plus efficaces dont nous disposions pour pro- 



34 — Ia-2 SECTION DE PROPAGANDE 

pager dans lès classes, inférieures le goût de la langue française. 
11 faut regretter seulement qu'il ne dispose pas encore des 
moyens qui lui permettraient de devenir un de nos journaux 
les plus lus et les plus demandés. Je sais que la presse 
française et belge enti'e largement dans notre pays ; mais elle 
n'atteint guère lei classes, moins cultivées. Il faiidrait donc sou- 
tenir L'indépemliince et en augmenter les ressources, pour 
qu'elle puisse s'assurer une riche collaboration, ce qui lui amè- 
nerait une foule de lecteurs nouveaux. Je soulève la question 
sans y répondre Fiiisons aussi une place honorable ici à un 
journal de fondation plus récente, les Temps nouveaux, qui 
ouvre assez largement ses colonnes aux articles de langue fran- 
çaise. 

Le tourisme, qui constitue une des ressources de notrepays, 
exerce également une influence très salutaire sur la propagation 
de la langue française. La majorité des touristes qui nous 
honorent chaque année de leur visite sont des touristes de 
langue française, et il faut souhaiter, dans l'intérêt de cette 
langue, que les Belges et les Fi'ançais continuent à venir passer 
leurs vacances parmi noua. Toui le monde connaît les villes de 
l^uxembourg, de Diekirch, de Vianden et surtout d'Echternach, 
les centres du tourisme luxembourgeois. Tout le monde, enfin, 
connaît notre célèbre station thermale de Mondorf-les-Bains, qui 
attire chaque saison un si grand nombre de baigneurs, princi- 
palement des baigneurs franç;»is et belges, au point qu'on s'y 
croirait dans une ville d'eau française. 

Dans ces dernières années, les fêtes sportives ont pris une 
valeur, une importance toute particulière, et, résultat inat- 
tendu, avec les exercices physiques et hygiéniques, elles ont créé 
entre notre pays, d'une part, et la France et la Belgique, d'autre 
part, des relations nouvelles et suivies dont la langue française 
€St la première à profiter. Je ne rappelle ici que le Tour de Bel- 
gique, qui a traversé dernièrement le pays dans toute sa lon- 
gueur; l'épreuve Nancy-Luxembourg qui a été célébrée par de 
brillantes fêtes franco-luxembourgeoises. Combien d'autres 
sociétés de sport et de gymnastiques françaises et belges nous 
honorent chaque année de leur visite, ce qui a évidemment pour 



I.E FRANÇAIS DANS LE MONDE la 2 — 35 

suite que nos sociétés se rendent à leur tour chez nos voisins de 
l'ouest. Puis ce sont les sociétés de chant cl de musique qui se 
font acclamer à Luxembourg, et de tout cela résulte une très 
heureuse recrudescence dans les rapports de ses pays voisins. 

Il faut dire un mot encore, en finissant, d'un événement 
important et qui date seulement de l'année dernière, mais 
qui exercera sans doute une influence très heureuse sur la lan- 
gue française de chez nous. .le veux parler de la récente loi sco- 
laire qui a provoqué parfois des discussions orageuses, mais qui 
n'en est pas moins très salutaire et qui a été approuvée par la 
grande majorité du pays. Elle a ajouté une septième année à la 
durée des études primaires, et il y a tout lieu d'espérer que nous 
verrons à l'avenir nos enfants quitter l'école primaire avec le 
minimum de connaissances françaises qu'un pays bilingue et 
frontière est en droit de réclamer d'eux. Ainsi donc je ne crois 
pas qu'il faille désespérer de la langue française dans le grand- 
<luché de Luxembourg. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Autriche, 



J. DE BLOCISZEWSKI, 

professeur à l'Académie consulaire de Vienne. 



Le français est encore, aujourd'hui, la langue étrangère que 
l'on étudie le plus en Autriche. Jusqu'ici, il conserve, dans 
l'ensemble, sa position prédominante. Cela résulte des chiffres 
suivants tirés des divers ordres d'enseignement. 

A) Enseignement supérieur. 

En laissant de côté l'étude théorique et historique des langues 
modernes, pour ne s'occuper que de l'enseignement pratique, 
les cours de langue française, faits à l'Université de Vienne, 
comptent environ 300 étudiants inscrits. C'est de beaucoup 
le chiffre le plus élevé atteint par les cours pratiques de langues 
modernes. Les cours d'anglais ne réunissent guère qu'une 
soixantaine d'élèves et ce sont les plus nombreux après ceux de 
français. 



38 — Ia-3 SECTION DE PROPAGANDE 

B) Enseignement secondaire. 

Cet enseignement est donné clans des Gymnases (enseigne- 
ment classique, grec et latin) des Bealgymnasien (latin et une 
langue moderne), des Realschulen, écoles réaies (pas de latin, 
deux langues modernes). 

a) Gymnases. — Ces établissements donnent une forme 
d'enseignement dont il y a tendance à s'écarter. Il existe encore, 
en Basse-Autriche, 22 gymnases. On les maintient, mais on ne 
crée plus que des Realgymnasien. 

Dans le gymnase ordinaire, les langues modernes ne sont pas 
obligatoires. On les y apprend facultativement. C'est surtout la 
langue française qui y est demandée par les élèves. 

Parmi ces gymnases, le Theresiamim, fondé par l'impératrice 
Marie-Thérèse, occupe une place exceptionnelle. Une langue 
moderne est obligatoire pour les élèves internes et cette langue 
est le français. 

b) Realgymnascs. — C'est le type moderne. Il y a déjà 
20 établissements de ce genre en Basse- Autriche. 

A côté du latin, on y apprend obligatoirement une langue 
moderne. 

Dans les reaigymnases créés avant 1908, cette langue moderne 
est le français. 

Dans les reaigymnases créés depuis 1908, cette langue 
moderne est, ou le français, ou l'anglais. On s'inspire pour le 
choix des besoins locaux, des désirs des municipalités, etc. 

On voit donc ici apparaître la concurrence de l'anglais. Mais 
le français maintient encore sa supériorité. Sur les 13 reaigym- 
nases, créés depuis 1908, 4 ont choisi l'anglais, 9 le français. 

c) Ecoles réaies. — Tous les élèves y apprennent l'anglais et 
le français, mais l'anglais n'est enseigné que pendant trois ans, 
tandis que le français est enseigné pendant sept ans. 

Dans les 26 écoles réaies de Basse-Autriche, le nombre des 
élèves apprenant le français était, pendant la dernière année 
scolaire, de 9,912. 



1,E FllANÇAIS DAKS LE MONDE la- 3 — 39 

C) Enseignement primaire supérieur. 

L'enseignement primaire supérieur est donné dans les Bûr^er- 
schulen. Ces écoles sont la prolongation de l'école primaire, qui 
comporte cinq années d'études. 

Dans les Bûrgerschulen, ou écoles primaires supérieures, 
l'enseignement du français est facultatif. Toutes les écoles 
primaires supérieures de Vienne l'enseignent. Hors de Vienne, 
presque toutes. L'enseignement du français y est fait pendant 
trois ans, à raison de trois Iieures par semaine. 

L'anglais n'est pas enseigné. 

D) Enseignement libre. 

Le français est enseigné dans un très grand nombre d'écoles 
libres. 

Dans une d'entre elles, que l'on peut prendre pour type, 
VEcole Weiser, le nombre des élèves apprenant le français est 
égal à ceux apprenant l'anglais. On remarque cependant que les 
élèves apprenant le français se découragent plus que ceux qui 
apprennent l'anglais. La cause en est dans la facilité que présente 
la langue anglaise à qui connaît déjà l'allemand. Le résultat 
de ce découragement, c'est qu'aux examens de fin d'études, les 
élèves demandant à être examinés en anglais sont plus nombreux 
que ceux qui demandent à subir les épreuves de français. 



De ce qui vient d'être dit, on peut conclure que le français 
occupe une situation prépondérante dans l'enseignement des 
langues modernes en Basse-Autriche. Mais il faut tenir compte, 
pour l'avenir, d'une concurrence possible de l'anglais. 



Les chiffres et indications que nous avons donnés se rap- 
portent exclusivement à la Basse-Autriche. Mais ils seraient 



40 — Ia-3 SECTION DE PROPAGANDE 

sensiblement les mêmes pour les principaux autres pays autri- 
chiens (Bohême, Moravie, Galicie, Haute-Autriche, Carinthie, 
Carniole, Salzbourg, etc.). Il faudrait certainement relever 
l'importance de l'enseignement du français, dans les pays de 
langues slaves où les sympathies pour la France viennent 
s'ajouter à l'intérêt pratique de la connaissance du français. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE 

^1) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Bohême, 



Louis FELLER, 
chargé de cours à l'Université tchèque de Prague. 



L'étranger qui vient à Prague ne sachant ni le tchèque ni 
l'allemand n'est pas perdu pour cela, s'il sait le français. Cette 
langue est quasiment la troisième langue du pays : partout des 
enseignes, des inscriptions françaises s'offrent à ses yeux; un 
magasin sur trois, ou presque, porte l'inscription : On parle 
français; dans les rues, des sons français, souvent, frappent ses 
oreilles. Certes, il n'est que peu de villes à l'étranger, où le fran- 
çais soit aussi cultivé, aussi répandu. 

Où le Praguois acquiert-il sa connaissance du français? A 
l'école, tout simplement. Nous commencerons donc d'abord par 
voir quel est cet enseignement (•). 

(1) Ces données ne s'appliquent qu'à l'enseignement tchèque. Les AUfi- 
msnds de Prague, quoique ne formant à peine que 10 p. c. de la population, 
ont, eux aussi, beaucoup d'écoles d'enseignement primaire et secondaire, 
une université et un polytechnicum. 



■ 42 — Ia-4 SECTION de propagande 

Enseignement public. 
a) Enseignement primaire. 

L'enseignement primaire est donné à l'rague dans les écoIes^ 
dites communales et dans celles dites de la ville, celles-ci étant de 
deux classes plus élevées. 

Les maîtres enseignant ont passé leurs examens à l'école nor- 
male. Dans l'année scolaire 191 1-1912, le français a été enseigné 
dans 9 écoles de garçons, en 21 classes, à 44S élèves; dans 
14 écoles de filles, en 71 classes, à 1,334 élèves. 9 maîtres ensei- 
gnaient dans les écoles de garçons, et 19 maîtresses dans les 
écoles de filles. Il a été donné dans chaque classe deux leçons 
par semaine. Dans ces écoles, l'enseignement du français est 
facultatif. 

L'Ecole supérieure de jennes filles dépendant aussi de la ville, 
nous en parlerons ici. Le français y est obligatoire de la cinquième 
classe à la première. On y a donné 4 leçons par semaine à 
320 élèves. L'enseignement est donné dans les basses classes par 
des institutrices de la ville, dans les deux premières par des pro- 
fesseurs d'enseignement secondaire. 

La ville entretient encore une Ecole industrielle pour jeunes 
filles, dans laquelle le français a été également enseigné dans 
S classes à 158 élèves, à raison de 3 leçons par semaine. 

Les établissements de la ville ont donc enseigné le français à 
2,203 élèves des deux sexes. 

b) Enseignement secondaire. 

L'enseignement secondaire est, à peu d'exceptions près, chose 
de l'Etat. 11 est donné à Prague, faubourgs compris, dans 5 écoles 
dites gymnases (enseignement classique), 8 écoles dites réaies 
(enseignement des langues vivantes), 5 écoles dites gymnases 
réals (enseignement du latin et du français), 6 gymnases et lycées 
de filles, 3 écoles normales, 8 écoles et 1 académie de commerce. 

L'enseignement du français est obligatoire dans tous ces éla- 



I.E FRANÇAIS DANS I.E MONDE Ifl-4 — 43 

blissements, à l'exception ries gymnases, où il est facultatif. Le 
programme officiel demande, dans les écoles rcales par exemple, 
pour les classes inférieures, une prononciation s'approehant 
autant que possible de la nationale, la traduction de textes 
faciles traitant de la vie moderne pratique, des connaissances 
élémentaires sur la structure de la langue découlant d'un ensei- 
gnement synthctico-analytique, les principales règles de la gram- 
maire, l'emploi de la langue (par écrit et de vive voix) pour tout 
ce qui a été traité dans les lei.ons, sans jamais perdre de vue le 
côté pratique. Pour les classes supérieures, le programme 
demande la lecture de quelques ouvrages importants de littéra- 
ture, aptes à faire connaître la culture et la vie spirituelle de la 
France; la connaissance de la lexicologie et de la syntaxe; un 
emploi rationnel de la langue (par écrit et de vive voix). 

En sixième, il est donné 6 leçons par semaine; en cin- 
quième, S; i, en quatrième; en troisième, en deuxième et en 
première, 3. Les élèves qui sortent de ces établissements ont 
donc eu six ans d'enseignement de français, à raison de.4 leçons 
par semaine en moyenne. Généralement, ils comprennent tout 
ce qu'ils lisent; par contre, l'emploi oral de la langue leur pré- 
sente des difficultés, non tant intellectuelles que pliysiques 
(l'oreille saisit mal les sons, la langue est inhabile à les rendre). 
Mais il y a de bons fondements de posés, et quelques mois d'exer- 
cice suffiront pour qu'ils puissent tout comprendre et tout dire. 

c) Enseignement supérieur. 

i" Université. — L'enseignement du français a été donné à 
l'Université dans le semestre d'été 1913 par un professeur de 
littérature, S leçons par semaine (cours fait en tchèque); par un 
privat-docent de grammaire historique, 3 leçons par semaine 
(cours fait en tchèque); par un privat-docent de littérature, 
3 leçons par semaine (cours fait en tchèque); par un chargé de 
cours de langue et de littérature modernes, 3 leçons par semaine 
(cours faits en français). Outre cela, il y a eu dans le séminaire 
roman 4 leçons par semaine en langue tchèque (2 privatrdocent) 
et 8 leçons par semaine en langue française (2 lecteurs); enfin, 



44 — Ia-4 SECTION DE PROPAGANDE 

un troisième lecteur a eu 3 leçons par semaine en langue fran- 
çaise. 

Il y a donc eu, cet été, quatorze heures de leçons par semaine 
en langue française, et treize heures en langue tchèque. L'occa- 
sion ne manque donc pas aux étudiants d'acquérir de bonnes et 
solides connaissances en français. Je dois dire que ceux qui se 
soumettent à l'examen du professorat sont non seulement très 
ferrés sur le vieux français, mais qu'ils comprennent encore fort 
bien le français moderne et s'expriment d'une façon suffisam- 
ment correcte. 

2° École Polytechnique. — Ici, il n'y a pas de cours, mais seu- 
lement des exercices. Un lecteur donne 3 leçons par semaine 
(lecture et compte rendu oral d'un texte moderne). Ces exercices 
ont pour but d'offrir aux étudiants l'occasion de travailler dans 
l'emploi oral de la langue et de s'y perfectionner. 

Enseignement libre. 

Il y a à Prague quantité d'écoles libres, d'abord des écoles 
d'enseignement primaire et secondaire, dont le programme 
répond à celui des écoles publiques. Nous n'avons donc pas à 
nous y arrêter. Puis il y a, à côté, des écoles de langues, telles 
que VÉcole Berlitz, VÉcole Idéale, l'École Internationale et 
d'autres, qui enseignent, de par leurs prospectus, toutes les 
langues possibles et imaginables, mais se bornent en fait à ensei- 
gner principalement le français et l'anglais. 

En outre, je ne connais aucune ville où il y ait plus de pro- 
fesseurs libres enseignant le français. Il y en a des deux sexes, 
de tout acabit, de tout poil et de toute plume : Français et 
Tchèques, lettrés et illettrés. Et, chose remarquable, tous 
trouvent des leçons à donner ; c'est dire combien le français, est 
pratiqué. 

Par surcroît, il n'y a guère de familles d'un certain rang 
qui n'aient une bonne ou une gouvernante française pour leurs 
enfants; aussi y a-t-il à Prague quantité de Françaises, de Suis- 
sesses et de Belges. 



LE FRANÇAIS DANS I.E MONDE Ia-4 — 45 



Cercles. 



La ville de Prague possède cinq cercles s'occupant delà cul- 
ture du français. Ce sont, par ordre chronologique de fonda- 
tion : 1° L'Alliance française; 2» le Ceixle français de r Uni- 
versité; 3° la Société des Amis de la France; 4° le Cercle jrançais 
de la Polytechnique; 5° le Cercle français de Prague. 

\J Alliance française, qui a succédé à la Réunion et à la Société 
françaises a quelque vingt-cinq ans d'existence; elle possède une 
riche bibliothèque; elle se réunit une dizaine de fois en hiver. 
Elle dépend de VAlliance française de Paris qui l'aide morale- 
ment et effectivement. Elle organise surtout des conférences. 
Autrefois, elle donnait des prix aux élèves des écoles publiques 
qui s'étaient distingués dans l'étude du français, mais elle y a 
renoncé depuis longtemps. 

Le Cercle français de l'Université, de dix ans plus jeune, 
réunit les étudiants qui s'occupent tout particulièrement du 
français. Il s'assemble une fois toutes les semaines dans le 
semestre d'hiver. De plus, il organise chaque année une série de 
six conférences ; en été, il organise des excursions. Il dispose 
d'une modeste bibliothèque. 

La Société des Amis de la France a treize ans d'existence. Elle 
réunit une fois par semaine ses membres en soirées de conver- 
sation pendant la saison d'hiver. 

Le Cercle français de la Polytechnique, fondé en 1903, poursuit 
le môm'e but que le Cercle français de l'Université. 11 organise, 
lui aussi, pendant l'hiver, des soirées de conversation hebdoma- 
daires et un cycle de six conférences. II possède une petite 
bibliothèque. 

Le Cercle français de Prague enfin, fondé en janvier 1906, 
est le plus actif de tous. 11 s'assemble régulièrement toute l'année, 
le lundi soir, en réunions amicales et familières : d'octobre à fin 
avril avec programme (conférences, causeries, récitations, mono- 
logues, saynètes, chant ou musique). Une fois par an, il donne 
une grande soirée théâtrale. En été, il réunit en soirées de con- 
versation ceux de ses membres qui sont en ville. Il possède un 



46 — la-4 SECTION DE PROPAGANDE 

commencement de bibliothèque. Il est en relations amicales avec 
les Annales politiques et littéraii-es de Paris, qui veulent bien le 
compter au nombre de leurs cercles. 

CONFÉRESCES. 

Les Praguois ont eu l'heur d'avoir dans leurs murs, ces 
dernières années, plusieurs conférenciers de marque. Ainsi 
Cat. Mendès, Anat. Leroy-Beaulieu, Jean Richepin, Kené 
Henry, Cam. Mauclair, Frantz Funck-Brentano, André Lichten- 
berger, René Pinon, Marguerite Chenu (j'en oublie certaine- 
ment, et pas des moindi'es) se sont fait entendre ici. 

De plus, les Cercles français de l'Université et de la Polytech- 
nique organisent, comme je l'ai déjà dit, tous les hivers, des 
cycles de conférences dans lesquels prennent la parole les pro- 
fesseurs de l'Université et les propagateurs les plus connus de 
la langue, de la littérature et de l'esprit français, dont il existe 
ici une illustre pléiade. 

L'ilÔTEL-DE-VILLE. 

Enfin, et last not least, un fadeur très important de la culture 
du français à Prague, est l'entente municipale entre les deux 
capitales, Paris et Prague. 

Ces relations amicales (') datent de 1901, année où le Conâeil 
municipal de Paris, sous la conduite de son président, rendit 
la visite que lui avait faite l'année précédente le Conseil munici- 
pal de Prague. Depuis lors, ces visites réciproques se sont 
renouvelées et toujours la population de Prague a chaleureuse- 
ment accueilli ses hôtes. Ces diverses visites, ainsi que celles des 
journalistes et des gymnastes français aux fêtes sokoles (en 
1902, 1907 et 1912) n'ont pas peu contribué à populariser de 
plus en plus le français chez nous. Les savants, les écrivains, les 

(') Cfi'. la très intéressante brochuie de M. Em. de Cenkov, homme de 
lettres fort connu et méritant, grtind propagateur de l'idée française, s 
l'Entente municipale entre Paris et Prague. Prague 1909, in-8», 77 pages. 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-4 — 47 

artistes français de passage à l*r;igue (à ceux nommés plus haut 
ajoutons Louis Léger, Juliette Adam, Georges Lecomte, Aug. 
Rodin) ont tous reçu le meilleur accueil de la Municipalité et 
ont été les enfants gâtés de la population. 

Depuis lors, l'on trouve à Prague une quantité de journaux et 
d'hebdomadaires français ; autrefois, l'on n'y connaissait guère 
que le Figaro. 

Les études de Louis Léger, d'Ernest Denis, de Jeanne Réga- 
niey, d'Ernest Gay sur la Bohême; les articles des Dausset, 
Nadan, Galli.Chéradame, Bourdon, Puceaux, Massard, Larivière 
et autres sur Prague ont excité à l'étude du français : les Pra- 
guois voulaient savoir ce que leurs amis français pensaient et 
disaient d'eux. 

On ne saurait donc trop apprécier pour la propagation du 
français à Prague, l'entente cordiale entre les Conseils munici- 
paux de Prague et de Paris. 

Le Consulat. 

Les divers consuls et vice-consuls de France qui se sont suc- 
cédé à Prague depuis dix ans, ont, eux aussi, beaucoup fait pour 
l'extension du français. Maints d'entre eux n'ont pas dédaigné 
de mettre la main à la pâte, c'est-à-dire de faire des conférences, 
des causeries, des projections lumineuses, de dire des mono- 
logues, voire déjouer la comédie; tous ont visité sou ventes fois 
les différents cercles, les ont assistés de leurs conseils et aidés de 
leur aimable bienveillance. 

Ainsi le consul actuel, M. Henri Ferté, ainsi que M"'" et 
et M"" Ferté, ont bien mérité par la chaleureuse sympathie qu'ils 
appQrtentà l'œuvre de la culture et de la propagande du fran- 
çais en Bohême. 

L'influence du Consulat en l'espèce est très grande, et il peut 
beaucoup. 

CONCUSION. 

Comme on peut le voir par ce qui précède, le français est très 
«ultivé à Prague, ainsi, d'ailleurs, que dans toutes les villes de 



■48 — Ia-4 SECTION DE PROPAGANDE 

province, tant les petites que les grandes; mieux encore, il est 
aimé. Il joue aussi ici un rôle tout particulier au pays : celui 
d'intermédiaire entre les deux langues rivales qui se partagent 
la Bohème : le tchèque et l'allemand. Les commerçants qui 
hésitent à mettre vchod ou Eingang sur leur porte, y mettent 
délibérément entrée, sûrs qu'ils sont de n'offenser, ainsi faisant, 
ni Tchèques ni Allemands. 

Tous les instituts, les grandes maisons de commerce, voire 
les petits fabricants ont des catalogues, des prospectus français. 
11 y a même ici uae librairie française ('). 

Quelque grand que soit l'emploi du français en Bohême, il 
peut encore grandir, car il a l'avenir devant lui. C'est donc un 
devoir pour ceux qui s'occupent de la culture du français et de 
son extension à l'étranger, d'encourager et d'aider de tout leur 
pouvoir un mouvement comme celui-ci. 

Il leur faut pour cela aider les cercles, et, en particulier, le 
Cercle français de Prague, le plus actif de tous. Ses membres 
qui se réunissent toutes les semaines, été comme hiver, pour 
s'occuper de la langue et de l'esprit français, sont absolument 
dignes d'intérêt. 

La meilleure manière d'aider ici est d'abord, selon moi, d'en- 
richir les bibliothèques existantes; et puis, si possible, d'en- 
voyer de temps à autre des conférenciers qui se feraient 
entendre dans le Cercle français de Prague. Ils y trouveraient un 
public des plus sympathiques et des plus reconnaissants : tout 
Prague s'y donnerait rendez-vous. 

C'est là, pour la Fédération, une belle tâche : je souhaite de 
tout mon cœur qu'elle n'y faillisse point. 

(') Celle de Fr. Topic, rue Ferdinand, qui contribue de son côte à 
l'expans^n française en exposant dans ses vitrines toutes les nouveautés 
littéraires et journalistiques. 



1. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Portugal, 



Alvaro VIANA ue LEMOS, 
professeur à Lisbonne. 



Le Portugal est un des pays latins où la langue française est 
la plus répandue parmi les différentes classes qui donnent à une 
nation son importance intellectuelle, industrielle et commer- 
ciale. 

Il est utile de donner ici un très bref aperçu des faits histo- 
riques qui, en Portugal, ont déterminé cette expansion. 

C'est un Français, Henri de Bourgogne, qui a jeté les fonde- 
ments de la nationalité portugaise, au xi« siècle. Ses successeurs, 
Alphonse I" et Sancho l", ne possédant pas assez de soldats pour 
poursuivre les guerres qu'ils avaient entreprises contre les 
Maures, ni assez de monde pour peupler les territoires récem- 
ment conquis, cherchèrent à attirer dans leur pays les croisés 
francs qui, en route pour la Palestine, touchaient au port de 
Lisbonne. Plusieurs de ces croisés se fixèrent dans le pays, fon- 
dant des villes qui, encore aujourd'hui, conservent leur nom 
primitif, telle Villa Franca. 

La cour gardant toujours le souvenir des habitudes fran- 



50 — Ia-5 SECTION DE PROPAGANDE 

çaises, fit venir auprès d'elle des troubadours et des fous, alors 
inconnus en Espagne. 

Alphonse m, qui, avant son avènement au trône, avait vécu 
longtemps en France (comté de Boulogne), en rentrant en Por- 
tugal se fit accompagner de plusieurs ménestrels pour égayer sa 
cour, ainsi que de professeurs et de savants chargés de l'instruc- 
tion de ses enfants. Un de ces savants est digne de remarque, 
c'est Eymeric d'Ebrard, chargé Je l'éducation du prince Diniz, 
qui acquit un haut degré de culture et, devenu roi dans la suite, 
créa la première Université à Coimbre. 

Plus tard, le roi Jean I"' ayant épousé une princesse d'Angle- 
teiTe, où alors le français était la langue officielle, on vit cette 
langue prendre à la cour un tel développement que les princes 
portaient des devises françaises, comme celles-ci : le bien me 
plaît, talent de bien (aire. 

Vers la fin du xvii' siècle, les événements politiques avaient 
déterminé en Portugal une sorte de répulsion pour tout ce qui 
était espagnol, ce qui contribua beaucoup au développement de 
la langue et des mœurs françaises. On en arriva à n'attacher de 
valeur qu'à ce qui venait de France. 

Grisé par l'or qui lui arrivait du Brésil, le roi Jean V, obéis- 
sant à ses instincts de magnificence et de prodigalité, voulut 
imiter Louis XIV, non seulement en élevant des monuments 
remarquables, mais en introduisant à la cour une vie fastueuse. 
Il fut ainsi obligé de faire venir en Portugal nombre d'ouvriers 
et d'artistes français. Et l'on peut dire qu'à ce moment, depuis 
le costume jusqu'à la cuisine, tout était français dans le pays. 
. Ce bref exposé historique suffît à donner une idée de l'in- 
lluence de la vie française sur la manière de vivre des classes pri- 
vilégiées du Portugal. Et l'on comprend qu'à travers les siècles, 
toutes ces relations, qui parfois allaient jusqu'à la camara- 
derie, avaient introduit dans la nation des mots et des mœurs 
vraiment françaises. Ce fait est aisément constaté par l'influence 
que la culture française a eue sur les académies littéraires fon- 
dées alors et sur la littérature et la philosophie portugaises. 

La Révolution française, qui a ouvert en Europe l'ère des 
revendications sociales, eut, en Portugal, une répercussion 



I.E FRARÇAIS DANS LE MONDE la-S — Sf 

extraordinaire et los ouvrages des philosophes français y furent 
de plus en plus recherchés. Mïilgré la réaction qui commença 
alors à se manifester de la part des classes privilégiées, hostiles 
1 Rntroduction des idées philosophiques parties de France, 
malgré l'animosité provoquée par les trois invasions des armées 
de Napoléon I", la connaissance pratique de la langue et l'in- 
fluence de la culture française n'ont fait que progresser en 
Portugal. 

A l'avènement du régime constitutionnel, en 18,33, les ser- 
vices de l'instruction ont été réorganisés et l'enseignement du 
français a été rendu obligatoire dans les établissements d'ensei- 
gnement secondaire et supérieur. Plus tard, l'enseignement du 
français a été Introduit dans les écoles normales primaires, les 
écoles industrielles et les écoles de commerce. La nouvelle loi 
scolaire, récemment mise en exécution, rend obligatoire l'ensei- 
gnement du français dans les écoles primaires du degré 
supérieur. 

A côté de cet enseignement officiel, nombreux sont les établis- 
sements privés oîi l'enseignement de la langue française est 
l'objet des plus grands soins. Il y a des collèges où, pendant cer- 
tains cours, les élèves ne peuvent s'exprimer qu'en français. 

L'Ecole française de Lisbonne, consacrée à renseignement 
gratuit du français et patronnée par le gouvernement français, 
prend un développement plus grand de jour en jour. 

11 est à peine besoin de dire combien les ouvrages français de 
philosophie, de science ou de littérature se trouvent répandus 
dans les classes intellectuelles portugaises. Il est même fréquent 
de trouver, dans de petits centres, des lettrés pour qui les 
auteurs français, des plus anciens jusqu'aux conlomporains, ne 
gardent plus de secrets. Et il n'y a pas de petit village où le fran- 
çais ne puisse tout au moins être traduit, soit par l'instituteur, 
soit par le curé ou le médecin. 

En résumé, la langue française est, de toutes les langues 
étrangères, la plus répandue, et de beaucoup, en Portugal. Au 
point de vue intellectuel, il n'y a pas, pour ainsi dire, de dis- 
tance entre le Portugal et la France. Le grand nombre de 
touristes portugais qui se rendent en France, chaque année. 



52 — Ia-5 SECTION DE PROPAGANDE 

l'importance qu'ont prises en Portugal la littérature et la presse 
françaises suffiraient à démontrer l'influence marquante qu'exerce 
la culture française sur la vie portugaise, ce qui s'explique non 
seulement par l'affinité des races, mais aussi par les tendances 
des deux peuples. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Suède, 



M"» \.k Baronne J. MICHAUX. 



De tous les pays où pénétra l'influence fran(,"aise au xvni' siècle, 
la Suède est celui qui l'accueillit et s'en para avec le plus d'en- 
thousiasme. 

Avec le roi Gustave 111, la Suède tout enlière fut française. 
N'était beau et bon que ce qui venait de Paris, et notre belle 
langue fut parlée dans toutes les familles, enseignée dans toutes 
les écoles. 

C'est que ce peuple, tenu par sa situation géographique à l'écart 
des grands courants étrangers qui traversèrent l'Europe, sentait 
le besoin de s'aftiner un peu au contact d'une civilisation qui lui 
apparaissait supérieure à la sienne. 

Cependant, vers 1850, l'enthousiasme se ralentit; faut-il en 
accuser les crinolines, les globes de pendules et les meubles de 
reps vert qui dévastèrent la France à cette époque, ou bien plutôt 
le réveil d'un sentiment national suédois qui essaya d'entraîner 
les esprits vers un autre idéal ? 

Leféminisme naissant prêchait, avec l'horreurde la coquetterie. 



54 — Irt-6 SECTION DE PROPAGANDE 

la nécessité du travail manuel, et dénonçait la frivolité dépri- 
mante de cette influence française qui détruisait la vigueur du 
■caractère Scandinave. 

Et depuis notre influence déclina de plus en plus, sans que 
nous nous en soyons aperçus, et sans que nous ayons rien tenté 
pour la reconquérir. 

Aujooi-d'hui.deux causes bien différentes éloignent les Suédois 
de l'étude de la langue française, qui leur serait si nécessaire 
pour apporter un peu de clarté dans la leur ; 

1° L'esprit même de notre littérature .courante; 
2° Le peu d'importance du français au point de vue commer- 
cial. 



Les Suédois ont traversé l'histoire en buvant et en bataillant, 
sans jamais beaucoup réfléchir. Ils ont gardé au fond de leur âme 
naïve un besoin d'idéal d'autant plus violent qu'il ne sait au juste 
à quoi se prendre. Enfants d'une nature extravagante et embru- 
mée, la clarté les trouble, et, dans ce qui est trop clair, ils ne voient 
plus rien. Ils ont des botanistes épris de la vie mystérieuse des 
plantes, des astronomes qui jouent avec les mondes invisibles; 
mais l'âme humaine qui est à leur portée ne les intéresse guère, 
ils n'ont ni psychologues fouilleurs de pensées, ni analystes méti- 
culeux de ces pensées, et ils gardent leur propre intimité jalou- 
sement voilée pour eux-mêmes. 

S'ils apprécient encore la beauté de notre langue, notre litté- 
rature moderne les choque et les ennuie; sa netteté de pointes 
sèches, son manque d'idéalisme blessent leurs plus chères ten- 
dances. Us ne sont ni assez curieux pour s'intéresser à notre 
pensée, ni assez dilettantes ])Our eu goûter la forme raflinée, 
mais ils en sentent tout de suite ce qu'ils en appellent « la 
pourriture ». 

La jeunesse, très peu cultivée au fond, juge qu'elle n'a rien à 
apprendre d'un peuple qui fournit la lignée des « Courpières », 
incapable d'en saisir, sous l'élégante ironie, la portée philoso- 
phique. Elle se tourne vers l'Allemagne, méthodique et senti- 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE la-6 — f>0 

mentale, dont la lourdeur lui semble plus nourrissante que notre 
grâce fatiguée. 

C'est en vain que les intellectuels de la vieille école, les pro- 
fesseurs des universités, qui sentent le tort que l'abandon du 
français fait aux intelligences Scandinaves, déplorent cet aban- 
don : pour un temps, noire vogue est passée. 



La deuxième cause qui a fait, il y a quelques années, supprimer 
l'étude obligatoire de la langue française dans les écoles (sans 
que la France ait fait quoi que ce soit pour combattre cette loi) 
est d'un ordre purement pratique. 

Au point de vue commercial et militaire, le français vient en 
Suède au quatrième rang, après l'anglais, l'allemand et le russe; 
il n'est qu'une langue de luxe. Or les Suédois, en plein déve- 
loppement industriel et militaire, travaillent par devoir et non 
par goût et s'écartent tout naturellement d'une langue qui ne leur 
est pas essentiellement nécessaire. 

Quoi qu'il en soit, le public suédois aime encore assez entendre 
la langue française pour faire un chaleureux accueil aux confé- 
renciers qu'ils vont entendre un peu comme ils iraient au 
concert. 

Si on ne comprend plus la France moderne en Suède comme 
on a compris la France du xvni^ siècle, on en aime encore la belle 
et douce langue ; on l'aime avec le regret de ne pouvoir l'aimer 
davantage. 

La partie n'est donc pas tout à fait compromise, et c'est à nous 
seuls qu'il appartient de la regagner. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Russie, 



Ferdinand LANNES, 
lecteur à l'Université de Moscou. 



Quelle est la situation actuelle de la langue française en Russie? 
Pour répondre avec une rigoureuse précision, il faudrait élre 
muni d'une statistique complète : il est facile d'en apercevoir la 
difficulté. Il me sera donc permis d'alléguer l'invitation trop tar- 
dive (à peine un mois avant la date extrême pour la réception 
des rapports) pour accomplir une pareille tâche. Mais j'espère 
toutefois présenter au Congrès un document suffisamment 
précis. Seulement, mon enquête ne sera que partielle et aura pour 
objet la langue française en tant que langue scientifique et instru- 
ment de travail pour l'enseignement supérieur. Je commencerai 
cependant par dire quelques mots de la langue française dans 
son usage courant et plus proprement pratique, ainsi que de son 
étude dans l'enseignement secondaire. 

Les deux langues modernes obligatoires dans les écoles russes 
de garçons sont l'allemand et le français; elles sont facultatives 
dans les gymnases (lycées) déjeune filles (mais obligatoires dans 



S8 — Ifl-7 SF.CTION DE PROPAGANDE 

les instituts ou établissements de l'impératrice Marie) ; la statis- 
tique seule nous apprendrait de quel côté est la supériorité 
numérique là où les langues sont facultatives. Je crois qu'il existe, 
en outre, à Moscou, un petit nombre de fondations scolaires, où 
l'allemand seul est enseigné en conséquence des rapports com- 
merciaux entre cette ville et l'Allemagne. Cela établit, pour le 
dire en passant, qu'à Moscou, et généralement en Russie, l'alle- 
mand est presque toujours la langue des affaires. 

Il y aurait à déterminer aussi laquelle de ces deux langues, et 
dans quelles proportions, a la supériorité numérique dans l'en- 
semble de la population russe, mais une semblable enquête est 
pour ainsi dire impossible. 

D'une façon générale, on peut dire que les Russes savent 
probablement moins le français qu'autrefois dans les hautes 
classes, du moins avec la même perfection de langage et la même, 
possession elFective du vocubulaire, et il semble que les bonnes 
et les inslitutrices allemandes soient plus demandées qu'autrefois 
dans les familles: ce serait trop s'écarter do la question que 
d'essayer d'en expliquer les causes. 

On pourrait enfin trouver un élément d'information dans 
l'œuvre de l'Alliance française qui a constitué des comités 
d'action dans plusieurs villes russes, mais on ne connaît les 
résultats que pour les grandes villes : d'ailleurs, celte action 
est encore trop récente pour qu'il soit permis de s'en former une 
représentation exacte ('). 

Somme toute, la situation de la langue française paraît satis- 
faisante selon les divisions que nous avons établies jusqu'ici; en 
tout cas, elle doit être jugée avec la perspective du recul histo- 
rique. 

Avec le développement de la conscience russe, la langue fran- 
çaise devait peu à peu perdre, en Russie, sa situation privilégiée 
d'idiome contrebalançant même l'idiome national dans les 
milieux aristocratiques et intellectuels de la nation dès le 

(») A Moscou, pour 1912-1013 : 533 Russes, 3Û Polonais. 46 Allemands, 
lOLithuaniens, 5 Arméniens, IMahométan (sur un chiffie de 900 membres 
envii'oo). 



I.l; FRANÇAIS DANS I.E MONDE 1(1-7 — 59 

xviii'" siècle. Depuis l'impératrice Catherine, que d'illustrations 
glorieuses pourraient être données sur la prééminence de la 
langue française ! Ell« jouissait de la consécration des souverains 
de la Russie, de ses hommes d'État, des grands seigneurs, des 
penseurs et poètes, de ceux mêmes qui l'adoplaient en se révoltant 
contre scn joug et en déclarant la guerre à l'inlluence française 
sous toutes ses formes. Le poète « national » de la Russie, 
Pouchkine, écrivait sa correspondance dans la langue claire et 
précise des idées; l'accusateur de la Russie de son temps, 
Tchaadaev, composait en français son célèbre pamphlet ; le slavo- 
phile Khomiakov, ennemi de l'esprit sceptique et politique des 
Français, y était réduit par la Qensure pour la publication de ses 
œuvres théologiques; dans les années « vingt « et « trente », un 
adepte du Schellingianisme et de la philosophie allemande, le 
prince Odoevski, maniait notre langue avec une réelle itiaîCi'ise ; 
on peut même regretter qu'il l'ait approfondie parfois jusqu'à 
s'en assimiler les calembours et les crudités ('). Dans Vlntro- 
(luction à son ouvrage, écrit en français, sur la Russie et l'Ëglise 
universelle, le plus grand des philosophes russes contemporains, 
Vladimir Soloviev, qui qualifia un jour Renan de « blagueur », 
reconnaissait à la France « le privilège d'une action universelle 
dans le domaine politique et social ». 

Sans doute, il sera toujours légitime de constater avec regret 
celte perte de la suprématie de notre langue, mais il serait puéril 
de méconnaître la loi de nécessité historique. Il faut donc 
faire abstraction de l'état passé pour examiner l'état présent, — 
et j'étudierai maintenant, — avec les réserves de méthode que j'ai 
indiquées plus haut, — la situation de la langue française dans 
l'enseignement supérieur : les faits me seront fournis par l'uni- 
versité et la faculté historico-philologique des Cours d'enseigne- 
ment supérieur féminin de Moscou. 

Le premier document que je verse aux débats est incomplet; 
il faudra attendre qu'il soit publié pour en juger toute la gra- 
vité. Au premier Congrès des langues modernes, tenu à Moscou 
(fin décembre 1912), M. Leist, professeur à la faculté des 

(1) Voir l'ouvrage de M. S. Sakouline (Moscou, 1913). 



60 — 1(1-7 SECTION DE PROPAGANDE 

sciences et adjoint du recteur, a fait une communication sur les 
langues modernes dans les universités russes, d'où il résulte 
que la langue française est dans un état très sensible d'infériorité 
par rapport à la langue allemande. 

Si l'on se reporte maintenant à une note de la Revue interna- 
tionale de l'enseignement (13 novembre 1912), on y lira la dispo- 
sition récente de la iaculté historico-philologique de l'Université 
de Moscou. La langue allemande devient obligatoire à l'examen 
pour tous les étudiants dès la première année ; en second lieu, 
au choix, est exigée une des trois langues : anglais, français, 
italien. Le jour où les facultés similaires de l'empire russe juge- 
ront nécessaire de prendre une semblable mesure, rien n'em- 
pêche de prévoir qu'elle sera étendue aux gymnases et autres 
écoles donnant droit d'entrée à l'université. 

Cette infériorité n'est pas moins manifeste pour les autres 
facultés. Dans le Compte rendu de l'Université de Moscou pour 
l'année 1912, je relève soixante-huit titres de publications du 
corps enseignant (des articles de revues pour la plupart), insé- 
rées dans des revues allemandes, contre six dans des revues 
françaises, et soixante-dix-neuf ouvrages en allemand consultés 
à la bibliothèque pour les étudiants en sciences naturelles, contre 
dix-neuf en français ! 

Quels sont maintenant les OMwa^es de référence en langues étran- 
gères dans la revue des cours et conférences pour l'année 1912- 
1913, de la faculté historico-philologique où l'allemand et le 
français sont les langues imposées pour l'admission à certains 
séminaires? 

Aucun ouvrage de référence en français n'est indiqué pour les 
cours suivants : langues slaves et linguistique (à l'exception de 
Meillet); littératures et langues grecques et latines (à l'exception 
de A. et M. Croiset et de Chabert) ainsi que pour le sanscrit; sur 
Kant, un seul ouvrage (Delbos), ainsi que sur les trois premiers 
siècles de l'histoire du christianisme (Duchesne : traduction 
russe d'après la traduction allemande), et pour l'histoire de la 
philosophie ancienne (Tannery) ; aucun ouvrage français pour 
l'histoire de la littérature latine, pour l'histoire de la philosophie 
moderne, pour l'esthétique, etc. En second lieu, l'allemand 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-7 — 61 

seul est exigé pour le séminaire d'histoire romaine, ainsi que 
pour la linguistique et la psychologie ; l'allemand et le français 
pour l'art. 

Prenons maintenant la faculté historico-philologique des 
Cours d'enseignement supérieur féminin et lisons la revue de 
quelques-uns des cours : 

1° Sciences philosophiques : quatre cours, quinze ouvrages en 
allemand, aucun en français ; 

2° Langues et liltéralures occidentales (je ne tiens pas compte 
d'un cours sur la langue et la littérature allemandes) : deux 
cours. Sur neuf ouvrages, un seul publié en France (Bourciez); 
huit en allemand et la littérature de Brandès; 

3° Art : un cours sur l'histoire de l'art français (professé par 
une ancienne élève des universités françaises) : les ouvrages sont 
en français. Dans deux autres cours, la langue allemande est 
exigée pour l'un; -pour l'autre, six sources sont en allemand, une 
en français. 

4° Histoire de la Grèce : aucune source en français. 

Dans le programme de Ylnstitul Pédagogique pour les sta- 
giaires de l'enseignement secondaire, on relève : 

1° Méthodes de langues anciennes : 12 sources en allemand, 
5 en français. Je ne vois pas figurer, par exemple, la Méthode 
de langue latine de Gaflfiot. 

2" Histoire et méthodes des sciences mathématiques: aucune 
source en français, 3 sources en allemand. 

3' Doctrines pédagogiques : Compayré n'est pas cité. Parmi les 
auteurs ne figurent ni Rabelais, ni Montaigne ; Rousseau est le 
seul pédagogue de langue française cité. {Izvestia Pedag. Inst. 
imeni Chelapoutine, livre I, Moscou.) 

Veut-on, en outre, un petit indice de la décroissance de l'in- 
fluence de la langue française? Par privilège d'ancien prestige, 
les titres des publications périodiques universitaires sont 
indiqués en russe cl en français, mais dans une publication née 
d'hier (Université de Saratov) le titre en allemand est imprimé 



62 — la- 7 SECTION de propagande 

à côté du titre en russe : Annalen der kaiserlichen IS'icolaus-Uni- 
versitàt. 

Et je terminerai par cette appréciation d'une autorité considé- 
rable, le prince S. Troubetskoï, philosophe, ancien recteur de 
l'Université de Moscou : « La littérature française, écrivait-il 
dans un article sur Renan (voir Revue internationale de rensei- 
gnement, 13 mars 1910), a cessé de nos jours d'imposer sa loi 
aux autres littératures et suit ses propres voies, qui ne nous 
sont pas toujom-s compréhensibles ou sympathiques.» {Œuvres, 
t. I. 1907, Moscou, p. 289.) 

Ib semble permis de conclure de ces faits que la méthode, 
l'érudition sont des monopoles allemands et qu'ici les livres 
français perdent le terrain qu'ils commencent à gagner dans 
d'autres pays du monde. Je reproduirai ce jugement à cet appui : 
« Il y a dans des ouvrages qui viennent de France, ont dit à 
M. Lanson ses collègues américains, avec autant de science que 
dans n'importe quels autres, plus d'art et plus de pensée. On 
peut venir dans nos universités pour apprendre à employer les 
matériaux préparés pour l'érudition, et à bâtir un livre. » {Trois 
mois d'enseignement aux États-Unis, 191 i2.) 

Pour mieux faire ressortir cette infériorité, et- dans un esprit 
absolu d'objectivité, il faut dire tout de suite que la Russie a 
des érudits et historiens distingués, qui n'ignorent pas les 
choses de France. Bornons-nous à citer quelques noms. L'Uni- 
versité de JIoscou compte un Tainiste : le professeur émérite 
VI. Guerrier, un des maîtres de la science historique (études 
sur la Révolution française, sur Mably, Taine, Auguste Comte): 
un Rousseauiste (M. Rozanov) ; un Molièriste (Alexis Veselovski); 
citons encore: Ivanov (aujourd'hui à Niéjin); Bôle politique 
du théâtre français dans ses rapports avec la philosophie du 
XVI II" siècle et Saint-Simon et. le Saint-Simonisme ; F. de La 
Barthe: Chateaubriand et le mal du siècle; Recherches dans le 
domaine de la poétique et du style romantiques ; S. Kotliarevski : 
un livre sur Lamennais. Quelques professeurs des cours d'ensei- 
gnements supérieurs [éminins étudient la littérature et l'histoire 
de France : V'asioutinski, Radzig, et particulièrement Georges 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-7 — 63 

Veselovski, qui essaie de réhabiliter l'art classique ('), etc. 

Je voudrais essayer maintenant de déterminer, en quelques 
mots, les causes de l'état actuel, ce qui fera peut-être voir s'il 
y a quelque chance de progrès ou si cette infériorité continuera. 

Une première cause est l'organisation des universités et, d'une 
façon générale, de l'instruction, sur le type allemand. Je l'ai 
remarqué ailleurs, les premiers professeurs des universités 
russes ont été des Allemands; l'Allemagne est restée le modèle. 
Dans les écrits, les discussions publiques, l'orateur ou l'écrivain 
se tournera vers l'Allemagne et dira : « Voilà ce qu'on fait chez 
nos voisins de l'Ouest. « Comme les pères allaient à Gœltingue ou 
à Heidelberg, les fils vont continuer leur éducation scientifique 
en Allemagne, où les attire la renommée des savants, où ils 
sont, d'ailleurs, plus près de leur patrie, socialement et écono- 
miquement. Mais l'attraction n'est peut-être plus aussi irrésis- 
tible qu'autrefois et, hier encore, un ministre de l'instruction 
publique de France, M. Steeg, pouvait parler du « bloc compact 
et imposant des Russes » dans les universités françaises. Ecou- 
tons ce que dit le professeur américain Barrett-Wendell des étu- 
diants français et de leurs maîtres. 

Lîs premiers « sont d'intelligence alerte, sérieux à un degré qui 
vous fait rougir intérieurement d'être aussi frivoles comparati- 
vement, d'une énergie intellectuelle au-dessus de tout reproche.» 
Il appelle les seconds « des savants remarquables et accomplis », 
juge leur activité intellectuelle « infatigable et concentrée ». Il 
ajoute : « Le préjugé étranger a coutume de considérer les 
Français comme légers, frivoles et pour le moins superficiels. 
Ûuand vous vivez au milieu de leurs hommes de science, mêlé au 
travail de leurs existences, vous commencez à vous demander où 
a bien pu se former, à leur propos, une légende aussi grotesque. 
Car nul ne saurait imaginer un travail plus assidu que le leur et 
plus joyeux dans son ardeur.» {Revue Bleue, iS et 25 février 1911.) 
Leschitfres suivants convaincront du relèvement des universités 
françaises : au nombre de 1,77U en 1900, les étudiants étrangers 

(') Voir les analyses de quelques-uns de ces livres dans la Revue 
internationale de l'enseignement. 



64 — Ia-7 SECTION de propagande 

inscrits dans les facultés françaises dépassaient, au 31 juil- 
let 1910, celui de 3,800 (ibid.)- U y a donc des raisons d'espérer, 
et je n'en vois pas de meilleures que celles qui me sont sug- 
gérées par les Mémoires de l'Université impériale de Kazan : « Les 
interrogations à la Sorbonne montrent que les étudiants ont des 
connaissances théoriques supérieures à celles des étudiants alle- 
mands. » (Avril 1899, p. 8. Diebz.) Voici, tiré de la même publi- 
cation, un jugement du docteur Krassin sur la chirurgie française : 
« D'une façon générale, la technique française dans les opéra- 
tions est de beaucoup supérieure, selon moi, à la technique alle- 
mande, et dans l'aseptie les Français ne le cèdent pas aux Alle- 
mands. » (1911, n" 4.) (*) 

Les Russes font valoir une seconde cause : la production éru- 
dite ou scientifique de l'Allemagne, non seulement en travaux 
originaux, mais en traductions, est supérieure à la production 
française. Avis aux savants des pays do langue française; avis 
aux libraires et aux éditeurs ! 

Il faut ajouter que je crois que les professeurs russes donne- 
raient actuellement une attestation favorable sur le mouvement 
intensif de la pensée française dans ces derniers temps, et il m'est 
agréable d'indiquer d'une manière topique les thèses récentes de 
MM. Lirondelle et Patouillet, qui ont écrit sur Alexis Tolstoï et 
sur Ostrovski des livres qui manquaient en Russie, de l'accord 
même de la critique russe. 

Ne pourrait-on pas enfin indiquer une troisième cause, plus 
difficile à déterminer, mais non moins réelle à notre avis;. la 
méthode allemande convenant davantage à l'esprit russe, l'indif- 
férence pour les qualités de composition et de plan, pour la 
forme littéraire, un certain préjugé facilement accepté, que les 
côtés brillants dans les œuvres françaises ont parfois pour ran- 
çon le manque de profondeur et l'érudition minitieuse ? Il est 
caractéristique, en tout cas, qu'à Moscou, Richepin a été écouté 
par 800 à 900 auditeurs, tandis que tel éminent professeur d'uni- 

(') Il serait extrêmement utile de publier le tableau condensé de l'orga- 
nisation actuelle scientifique de toutes les universités de France, avec leur 
adaptation aux besoins économiques régionaux, etc. 



I.E FRANÇAIS DANS LE MONDE Irt-7 — 65 

versité, de la Sorbonne ou d'ailleurs, pariera devant un public 
infiniment plus restreint. Toutes les observations convergent 
donc vers un résultat qui s'atlirme : la littérature prime, l'érudi- 
tion — pourtant élégante et précise — n'excite pas le même 
intérêt. 

En résumé, la langue française subit en Russie une crise par- 
tielle : nous entendons par là la crise de la langue de la science 
et de l'érudition. Nous ne nous piquons nullement d'en marquer 
les limites ou d'en indiquer la durée. 

Mais, quoique l'importance des universités soit primordiale 
dans un pays, la science patronnée par leurs maîtres ne suflit pas 
à donner la direction intellectuelle totale. A côté de l'érudition 
scientifique s'imposent les découvertes du génie, les créations de 
l'art, de la vie, de la politique. Si la France est jugée inférieure 
dans le domaine de l'érudition (ne serait-il pas à propos de rap- 
peler qu'elle a aussi été la première dans ce domaine ?), il ne faut 
pas oublier d'autre part que c'est un Russe qui a indiqué la 
supériorité de la langue française en tant que langue auxiliaire de 
civilisation ('), pendant que tel autre des représentants les plus 
êminents de la race russe a manifesté dans cette langue le génie 
dont cette race est capable {'^). 

('j Le sociologue Novikov. 

(•■') Mktchnirov, de l'Institut Pasteur. 



I — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRVNÇAIS DANS LE MONDE. 



La Langue française en Pologne russe, 



AliEL MANSUY, 
lecteur à l'Université, présùdent de l'Alliance française de Varsovie. 



Les progrès de la langue tVanraise en Pologne sont attestés par 
des faits de divers ordres. Les principaux de ces faits sont : 

1" La présence en France et en pays de langue française d'un 
nombre sans cesse croissant de Polonais ou d'habitants de 
la Pologne appartenant à d'autres nationalités ou à d'autres 
races ; 

2° Le besoin croissant à Varsovie d'une langue qui ne soit ni 
le polonais, ni le russe, ni l'allemand ; la ville prenant un carac- 
tère de plus en plus International ; 

3" La situation faite au français dans les établissements 
d'instruction, soit par suite de modifications introduites dans les 
programmes, soit par suite de circonstances d'ordre purement 
moral; 
. 4° Le réveil de l'activité française en Pologne russe ; 

5° Le chiflre de livres français veadus. 



68 — In-8 SECTION de propagande 

1. Le français a toujours été en Pologne une langue familière 
à l'aristocratie ; or, on a constaté, durant ces dernières années, 
l'acquisition par un certain nombre de grandes familles de nou- 
velles propriétés en France, d'où l'on multiplie les invitations à 
des parents ou amis restés en Pologne. De tels faits prouvent que 
l'importance du français dans les réunions mondaines n'a pas 
diminué, et ne promet pas actuellement de faiblir. Les Polonais 
sont de plus en plus nombreux à Nice ou dans les environs ; l'été, 
ils abondent, depuis quelque temps, en Normandie, à Arcachon 
etàl'îled'Oléron. 

Après 1815, 1830, 1863, on a vu affluer en France des exilés 
politiques appartenant plutôt à ce que nous appellerions le pro- 
létariat intellectuel, figures admirables souvent, pitoyables par- 
fois, n'ayant généralement guère le sens des réalités de la vie, des 
romantiques en action. Paris était leur quartier général ; leur 
intellectualisme se résumait en deux mots : poésie et politique. 
Les intellectuels polonais qu'on trouve maintenant en France 
joignent au culte de ces traditions d'autres préoccupations; les 
grands, instituts commerciaux, techniques, scientifiques de 
France, de Belgique, de Suisse exercent sur eux une puissante 
attraction. Il y a quinze ans, on ne comptait pas un étudiant polo- 
nais à Nancy : ils y sont assez nombreux maintenant pour y avoir 
une bibliothèque et un club. Je puis d'autant moins ignorer leur 
présence à Verviers, Liège, Anvers que plusieurs sont allés dans 
ces trois villes sur mes propres indications. Ils abondent à 
Genève depuis longtemps et leur nombre à Lausanne s'est élevé 
de beaucoup ; maintenant Fribourg et Neuchâtel ont su en 
attirer un chiffre respectable, avec l'appui des prêtres catholiques. 
Leur dispersion môme en différentes villes, leur répartition en 
différentes branches scientifiques, les font mieux entrer dans l'es- 
prit de notre culture; le glorieux souvenir laissé par Stanislas 
Leczinski à Nancy exerce sur eux une action plus bienfaisante 
et moins décevante que les déclamations romantiques dont on 
berçait leurs pères jadis. C'est en Pologne même que le contre- 
coup, lent et paisible, de toute cette action franco-belgo-suisse se 
fait sentir. Il est rare qu'un voyage de jeune homme en France 
n'amène pas au français toute une série de personnes amies. 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-8 — 69 

L'interruption totale des cours de l'Université de Varsovie, de 
1903 à 1908, le boycottage de cette université par les Polonais 
depuis 1908, boycottage atténué maintenant, mais qui n'a pas 
pas encore pris fin, a fait de cet exode de la jeunesse polonaise 
une sorte de devoir, et tout au moins a créé des habitudes. Il en 
résulte que cette jeunesse, qui se renouvelle d'année en année, 
finit par être très nombreuse, plus nombreuse et plus utile à 
notre langue, à notre culture, que celle de jadis. 

A l'élément polonais proprement dit, s'ajoute l'élément 
Israélite : la guerre russo-japonaise, les troubles révolution^ 
naircs qui l'ont accompagnée, le maintien indéfini de certaines 
restrictions apportées aux droits d'accession des Israélites aux 
carrières libérales, ont créé aussi un mouvement d'émigration 
en France dans la jeunesse juive masculine ou féminine. De 
nombreux mariages de Polonaises ou de juives polonaises avec 
des intellectuels français ont donné à leurs bénéficiaires dans le 
monde varsovien le prestige d'une sorte d'anoblissement. On 
veut suivre de si beaux exemples, faire une carrière semblable. 
Les journaux notent la place occupée au Salon par les artistes 
polonais, les artistes eux-mêmes citent Landowski, etc., et disent 
aux jeunes 'la nécessité qu'il y a pour eux de se faire consacrer 
à Paris. D'autres citent les noms de Dybowski, de Strowski, de 
KIobukowski. Les Israélites partant de cette idée que le libraire 
parisien Natanson est Varsovien, que le directeur de la Revue, 
.lean Finot (Finkelhaus), est Varsovien, se passionnent pour 
Natanson auteur dramatique, pour Bernstein, pour Bergson 
même, dont on fait un descendant d'Israélites varsoviens. Je ne 
dirai rien de M"" Curic-Skladovvska : le prestige de son nom sur 
les jeunes imaginations polonaises résiste à l'etfondrement de sa 
gloire. 

Je ne citerai que pour mémoire l'envoi régulier en France, 
depuis quelques années, d'ouvriers agricoles : ou ces ouvriers 
restent en France et se francisent, ou ils rentrent dans leur pays 
et oublient le peu de mots qu'ils ont appris. Pourtant, si le mou- 
vement s'accentuait, il mériterait à l'avenir quelque attention. 
Disons que c'est peu probable, et concluons, au sujet de l'immi- 
gration polonaise en France, qu'elle a et ne peut manquer d'avoir 



70 — In-8 SECTION DE PROPAGAKDE 



un contre-coup fort henreux sur la diffusion du français en 
Pologne. 



Ugl 



2. Mais le français n'est pas seulement une langue considérée 
comme permettant à ceux qui la possèdent d'aller en France et 
peut-être d'y faire une carrière. C'est une langue dont l'emploi 
sur place va se développant. L'accaparement incontestable de 
certaines professions, de certains emplois publics par les femmes 
est un premier fait qui permet de constater les progrès du fran- 
çais. Fort peu nombreux jadis, et même il y a pou de temps, 
étaient les employés des postes et télégraphes, et même les 
employés des grandes maisons de commerce qui parlaient fran- 
çais; l'invasion de Ja femme dans les bureaux de tout genre a 
sensiblement modifié la situation, et cela d'une fa<,on pour ainsi 
dire automatique, sans que pei-sonne ait réclamé en faveur du 
français. 

Un second fait, c'est le caractère déplus en plus international 
pris par Varsovie (qui donne le ton à toute la Pologne). Pour 
nombre d'étrangers qui croient souvent leur séjour en Pologne 
purement provisoire et qui, pourtant, y sont depuis de longues 
années, le français est la langue qui « les sauve ». L'accrodsse- 
ment assez rapide du nombre des Busses en Pologne, loin de 
Buire au français, le sert, pour cette raison que les contacts se 
multiplient entre Russes et Polonais. Or, chacun de ces deux 
éléments ayant peu de plaisir à parler la langue de l'autre, le 
besoin d'une langue neutre et sympathique à l'un comme à 
l'autre fait employer aux Russes, comme aux Polonais, la langue 
française le plus fréquemment que faire se peut. 11 est à remar- 
quer que le gouvernement russe, désireux de russifier le pays, 
mais en même temps de donner à cette russification sa forme la 
moins choquante, la plus accommodante, introduit volontiers 
la jeune fille ou la femme russes dans les nouneaux emplois 
qu'il attribue à l'élément russe. Par là, d'une façon indirecte, il 
multiplie lui aussi le nombre des personnes en contact avec le 
public et susceptibles de parler le français, l'employé-homme se 
contentant plus fréquemment de ne parier que sa langue. 

Depuis quelques années, il a été beaucoup question du 



LE FRANÇAIS DANS I,E MONDE Ifi-8 — 7f 

boycottage des Allemands ou des juifs en Pologne : la chose a eu, 
et a encore peut-être maintenant, moins d'importance qu'on n'a 
bien voulu le dire. En ce genre dîaffaires, il y a toujours une 
part de bluff' qu'il ne faut pas négliger : pourtant il est sûr que 
ces mouvements d'opinion ont amené l'élément commerçant 
polonais à entamer des relations avec des maisons françaises, 
grâce auxquelles il s'est efforcé d'échapper au quasi-monopole 
de l'Allemagne en Pologne, et que, d'autre part, l'élément juif, 
surveillant cet effort, a pris tout de suite le même chemin pour 
enlever à l'élément catholique jusqu'à l'ombre d'un avantage. 
Tout ceci a contribué à augmenter l'emploi du français dans le 
monde des affaires. 

Enfin, dirai-je que le journalisme polonais me semble avoir 
des représentants plus incontestablement imprégnés de culture 
française qu'il y a dix ans? L'usage qui est fait, dans les journaux 
polonais, des coupures de journaux français est journalier et tel- 
lement abondant qu'il n'essaie même pas de se dissimuler. De 
plus, il est certain que Le Figaro, Le Gil-Blas, la Revue des 
Français, La Vie, La Revue ont des collaborateurs polonais dont 
le plus grand nombre et les plus influents ne me paraissent pas 
être ceux qui résident à Paris. Ces collaborateurs n'en sont que 
plus empressés à répandre autour d'eux les publications ou les 
journaux dans lesquels leur prose trouve une place parfois assez 
belle. Il est sûr, à l'heure actuelle, qu'aucun journaliste ne peut 
espérer faire une carrière en ne sachant que le polonais : il lui 
faut au moins savoir la langue du libéralisme européen. Le fait 
môme qu'il existe à la Douma une députation polonaise fait un 
devoir à ceux qui aspirent à en être, de parler la langue dans 
laquelle (dans les réunions privées) on causera avec les Russes, 
et dans laquelle aussi on exposera, pour le public européen, dans 
des brochures ou des journaux, la situation telle qu'on veut la 
faire voir. Si belle, si pleine de dignité que soit la langue polo- 
naise, c'est une impasse au même titre que toutes les langues 
sans caractère international et visiblement sans avenir interna- 
tional. A ce point de vue aussi, le français est un instrument actif 
de développement de la vie sociale polonaise, un complément 
dont les Polonais ne peuvent se passer sans se «uicider, l'aile- 



72 — Ia-8 SECTION DE PROPAGANDE 

mand ne pouvant évidemment jouer pour eux le même rôle, 
l'anglais leur étant en général inconnu, et les journaux anglais 
acceptant d'ailleurs des articles en français de personnalités 
appartenant aux nationalités à public restreint. 

Il en est de même au point de vue littéraire : le critérium, pour 
juger d'un écrivain, reste le succès ou l'insuccès de la traduc- 
tion d'une de ses œuvres en français. Si Sienkiewicz a écrit en 
polonais, ce sont les traductions françaises de Kozalùewicz qui 
l'ont fait connaître au monde. C'est aux traductions de M. Casin 
que Reymonf doit d'être quelqu'un dont on parle un peu. Ceux 
qui n'ont pas eu les honneurs de la traduction française les 
désirent; ceux qui ont cessé d'y aspirer sont regardés comme 
finis. Tout ceci en dit long aux gens de lettres Sur l'utilité du 
français, et s'il y a des rebelles, ils sont de plus en plus discrets, 
de moins en moins convaincus, de moins en moins nombreux. 
Ils savent bien, du reste, que, pour eux non plus, l'allemand ne 
peut jouer le rôle du français. Ils savent bien que l'allemand ne 
fait pas volontiers la fortune des littérateurs à public restreint, 
à moins que ce ne soit pour s'en servir à gagner et à absorber ce 
public. Four juger du prestige dont jouissent notre langue et 
notre culture en Pologne, point n'est besoin de mentionner les 
Polonais qui, çà et là, écrivent joliment le français en prose et 
en vers : il me suffira de citer un livre en polonais, mais qui 
mériterait, autant que tel livre d'un Américain sur la France, 
d'être traduit en français. Dans Bahylone, M. St. Gonsiosowski 
démontre que Paris est tout autre chose que la Babylone 
cherchée par de nombreux dévoyés à l'étranger. C'est là un 
ouvrage qui honore à la fois son auteur et la France, et dont le 
succès nous a charmés autant que servis. 

3. Dans le monde des écoles, la période qui s'étend de 1906 
à 1913 a été signalée par des événements qui n'ont pas été sans 
exercer une influence assez sérieuse sur l'enseignement de la 
langue française. Le gouvernement russe ayant, à la suite du 
Manifeste impérial de 1903, accordé aux Polonais un certain 
nombre de libertés, il a cru, pour mettre l'enseignement en har- 
monie avec le nouvel état de choses, devoir autoriser les Polonais 



r,E FRANÇAIS DANS I.E MONDE Ia-8 — 73 

à ouvrir des écoles privées où l'enseignement serait donné en 
langue polonaise et par des Polonais (exception faite pour l'his- 
toire et la géographie). Aussitôt, il se fonda partout un nombre 
considérable d'écoles polonaises. Ces écoles parurent d'abord 
concurrencer dangereusement les gymnases et autres écoles de 
l'État où l'on enseignait en russe; mais, comme les diplômes 
qu'on y recevait n'avaient aucune valeur légale, les écoles russes 
« avec droits » ne s'en remplirent pas moins. Le résultat fut 
donc la multiplication du nombre des écoles et des élèves : il y 
avait encombrement dans les établissements d'enseignement 
avant J90o; à l'heure actuelle, si grand a été l'entraînement que 
le même encombrement subsiste, bien que le nombre des écoles 
(tant russes que polonaises) ait, dans l'ensemble, plus que triplé. 
Dans toutes ces écoles sont enseignés le français et l'allemand : 
le nombre des jeunes gens des deux sexes étudiant ces deux 
langues s'est donc considérablement élevé. Mais si l'on songe que 
c'est surtout la classe des petits marchands, des gens de métier, 
des employés de commerce qui a ainsi grossi les rangs des élèves 
de l'enseignement secondaire, et si l'on songe que personne jus- 
qu'alors dans cette catégorie de jeunes gens ne soupçonnait ce 
que pouvait être la langue française; si l'on veut bien constater 
que cet élément de la population comprend une forte proportion 
de juifs parlant l'allemand à la maison, il apparaîtra clairement 
que c'est le français qui a le plus profité de ce prodigieux essor des 
écoles dans notre région. 

Une modification survenue dans les programmes accuse ce 
bénéfice plus fortement encore. Tandis que jusqu'alors une 
langue étrangère était obligatoire (le français ou l'allemandi, deux 
langues sont maintenant exigées. Les jeunes gens que le voisinage 
de l'Allemagne invitait précédemment à étudier l'allemand à 
raison des relations économiques multiples qui lient la Pologne 
russe aux pays de langue allemande, no sont donc plus privés de 
la possibilité d'apprendre le français : il n'y a plus nécessité de 
choisir entre deux besoins, l'un plus immédiat que l'autre, entre 
des intérêts et des sympathies, La langue française a donc égale- 
ment plus profité que l'allemand de cette moditication apportée aux 
programmes de l'enseignement secondaire. 



74 — Irt-8 SECTION DE PROPAGANDE 

Leboycottagedel'Universitc (russe) de Varsovie parla jeunesse 
polonaise a eu, comme nous l'avons vu, pour principal ettet d'aug- 
menter, les connaissances en français d'un grand nombre de 
jeunes gens qui oui fait leurs études en France môme. Il a eu un 
autre effet inattendu sur la jeunesse universitaire russe de Varso- 
vie : les Russes ne constituaient jusqu'alors qu'une infime mino- 
rité dans celte université, la grève des étudiants polonais expo- 
sait donc les professeurs à faire leurs cours devant des auditoires 
extrêmement réduits. L'octroi par le ministre de l'Instruction 
publique au^ élèvesdes séminaires russes du droit d'entrée (après 
examen) à lUniversité de Varsovie, attira dans cette Université 
une foule de jeunes gens dont un certain nom^bre savait l'alle- 
mand, mais dont aucun ne savait le français, cette langue n'étant 
pas inscrite parmi les matières faisant partie du programme des 
séminaires. Ceci se passait en septembre 1908 : ces jeunes gens 
qui, sans cette circonstance, n'eussent jamais appris le français, 
durent donc en commencer l'étude, et, leurs connaissances ne 
pouvant donner les satisfactions qu'on pouvait attendre des étu- 
diants ayant une autre origine, l'on en vint tout naturellement, 
pour remédier à ce mal, à introduire la langue française dans le 
programine même des séminaires. 

En tout ceci, nous n'envisageons que les progrès des jeunes 
gens qui apprennent le français pour lire les livres français, pour 
parler notre langue ou pour l'écrire. Il y a lieu de pasrler de ceux 
qui se préparent à l'enseigner. 

Une commission d'examen siégeant quatre fois l'an décemedes 
diplômes de «professeur d'enseignement privé » ou même de 
«professeur de gymnase ou de progymnase». Or, bien que les 
luthériens soient nombreux dans la région, qu'ils parlent alle- 
mand et que les cérémonies du cufte se fassent, en général, en 
allemand, bien qu'une nombreuse colonie de sujets allemands 
(35,000 à Varsovie) rendent la connaissance de l'allemand assez 
facile à acquérir, le nombre des candidats aux diplômes précités 
pour i'enseignemerït du français est au moins égal, quelquefois 
supérieur au nombre des candidats qui veulent enseigner l'alle- 
mand, et les exigences élevées par les examinateurs de français 
ne sont assurément pas moindres. J'ai été témoin de ce fait sur 



lE FRANÇAIS DANS I.K MONDE Irt-8 — 76 

leffuel les examiiiaieurs eux-mêmes avaient attiré mon attention. 

De plus, il existe à Varsovie deux institutions préparant à 
l'enseignement des professeurs de langue : 1° les classes pédago- 
giques prés le premier gymnase de demoiselles qui reçoivent 
uniquement des jeunes filles russes appelées à enseigner dans des 
gymnases; 2° les cours pédagogiques prés le quatrième gymnase de 
garçons, ouverts aux deux sexes et aux jeunes gens de toutes les 
confessions. Les classes pédagogiques existent depuis plus de 
vingt ans; on peut donc juger de l'atlrait qu'exercent les deux 
langues qu'on y enseigne. Or, une infraction a été faite ici, unique- 
ment en faveur de rallemand, à la règle qui réserve l'entrée de ces 
cours aux seules jeunes filles russes orthodoxes : les luthériennes 
sont admises, concuri-emment avecles orthodoxes, à entrer dans la 
classe allemande. Pourtant, malgré tout, /e nombre des candidates 
au concours d'entrée reste inférieur pour l'allemand, vl la connais- 
sance même que possèdent de l'allemand les candidates admises 
est, de l'avis des examinateurs allemands eux-mêmes, inférieure à 
la connaissance que possèdent du français les candidates entrant 
à la section française. Il y a plus: bien que les luthériennes ne 
puissent espérer entrer dans la section française que si les ortho- 
doxes ayant satisfait à l'examen d'entrée sont trop peu nom- 
breuses, bien que cette supposition soit, en général, considérée 
comme d'une réalisation tout à fait improbable, presque à chaque 
concours, l'on voit des luthériennes se présenter à l'examen de 
français. 13 étudiantes au minimum, 20 au maximum sont 
admises dans chacune des sections: cette année, 29 candidates 
ont concouru pour l'allemand, 42 pour le français. 

Le cours pédagogique près le quatrième gymnase de garçons 
commence sa deuxième année d'existence : le nombre des 
élèves qu'on y admet n'est pas limité. Il a été dans la proportion 
de 3 pour l'allemand à 8 pour le français. Mais comme il serait 
téméraire de tirer des conclusions d'une expérience si courte, 
abstenons-nous de toute conclusion, en constatant du moins 
que ce début ne nous est pas défavorable. 

La situation de la langue française dans les établissements 
d'enseignement, telle qu'elle résulte des programmes, des cir- 
constances locales et de l'état d'esprit de la jeunesse studieuse. 



76 — In-8 SECTION de propagande 

peut donc être regardée par nous comme bonne, sans qu'il y 
ait lieu de craindre qu'on nous accuse de présomption. 

4. Au reste, les Français de la région, assez peu nombreux, 
mais représentant des intérêts considérables, déploient une acti- 
vité qui va croissant, se réglant et coordonnant de plus en plus 
ses efforts. Leur nombre est inférieur à 2,000 et ils sont dis- 
persés à Czenstochowa, Dombrowa, Sosnowice, Nowo Radoni, 
Lodz, Varsovie et autres lieux; mais si l'on groupe en un 
faisceau les mines, usines métallurgiques, électriques, tissages, 
filatures, etc., qu'ils exploitent à l'aide de capitaux français, on 
constate qu'ils dirigent une armée de 30,000 ouvriers. Toutes 
ces entreprises sont en pleine prospérité : il y a lieu de noter 
que les Français du département du Nord jouent ici un rôle de 
premier ordre. Fait typique, la Société d'éclairage électrique de 
la ville de Varsovie, d'abord franco-allemande et dirigée par un 
Allemand, a pris ungrandessor du jouroù le directeur allemand 
a fait place à un ingénieur français du Nord. Les industries 
belges de la région (céramique, etc.) n'étant nullement en 
concurrence avec les sociétés françaises, mais les unes com- 
plétant plutôt les autres, il régne une incontestable cordialité 
entre Français et Belges en Pologne. Une chambre de commerce 
française est actuellement en formation : son siège est Varsovie et 
elle comprendra un certain nombre de personnalités polonaises. 

Au point de vue du développement de la langue française, la 
prospérité des colonies françaises de la Pologne russe est un 
fait fort important. Les établissements français sont très recher- 
chés et les employés ou techniciens polonais possédant le fran- 
çais s'efforcent à l'envi d'y entrer en service. D'autre part, la 
puissante société métallurgique la /iw/a Banfeou'a (Dombrowa), 
la société Motte et C/" (Czenstochowa), la société AUart, Rousseau 
et C''= (Lodz) ont créé pour les enfants de leurs employés, tant 
français que polonais, des écoles françaises. Des cercles français, 
mais ouverts à tous les employés sans distinction, existent à 
Czenstochowa, à Dombrowa, à Nowo Radom, à Varsovie. Des 
salles de spectacle où l'on joue en français existent, depuis dix 
ans, à Czenstochowa et à Dombrowa. L'un des derniers directeurs 



LE FRANÇAIS DANS I.E MONDE In-8 — 77 

de la maison Allart, à Lodz, a créé et formé une troupe d'ama- 
teurs lyançais et polonais qui, jouant B/a?jc/ie//e, de Brleux, devant 
un public surtout allemand, a tiré d'une seule représentation au 
profit des sinistrés italiens du tremblement de terre de Messine, 
8,000 francs nets, et, d'une représentation postérieure au profit 
des inondés parisiens, 40,000 francs. 

Enfin, en 1910 (novembre), a été créée à Varsovie une section 
de l'Alliance française « dont le rayon s'étend sur les dix gou- 
vernements du royaume de Pologne » ; dès 1911, l'action de 
l'Alliance française de Varsovie s'est étendue à Lodz; dès 1912, 
à Dombrowa. Des conférences (deux par mois en moyenne) ont 
été organisées, à Varsovie d'abord, puis à Lodz et à Dombrowa: 
les membres de l'Alliance française (150 d'abord, 500 ensuite) 
renforcés par un public nombreux et choisi, ont voulu entendre 
des personnalités comme MM. D'Arsonval, de l'Académie des 
sciences; Delbet, de l'Académie de médecine; Jean Uichepin, de 
l'Académie française; Ch. Diehl, de l'Académie des inscriptions; 
Lacour-Gayet, de l'Académie des sciences morales, Paul Renard 
(commandant), du Parc aérostatique de Chalais-Meudon; Henri 
Lichtenbergcr, professeur de Sorbonne; André Lichtenberger, 
le romancier bien connu, etc., etc. Ils ont entendu avec un 
bienveillant et inlassable intérêt les conférences données sur 
les écrivains français ou des provinces françaises par des Finan- 
çais de Varsovie ou de Lodz. Ils ont eu l'exlréme satisfaction 
d'entendre parler, en un français fort bon, plusieurs Russes ou 
Polonais, dont M"" loteyko, du Laboratoire de pédologie de 
Bruxelles. 

L'Alliance a créé à son tour une troupe do théâtre d'amateurs, 
qui, depuis deux ans, n'a pas donné moins de dix pièces et 
plusieurs soirées-concerts. Il est impossible de passer sous 
silence le fait que la presse fait l'accueil le plus chaud aux 
représentations de l'Alliance française, qui sont extrêmement 
courues et d'une belle tenue : il est certain, par exemple, 
qu'une pièce en vers, comme le Flibustier, de Richepin, est diffi- 
cile à lancer devant le public d'une grande ville comme 
Varsovie, et pourtant cette pièce a fort bien réussi. 

Depuis 1911, l'Alliance française possède une bibliothèque et 



78 — la 8 SECTIOS DE PROPAGAKDE- 

une salle de lecture, de plus en plus fréquentées à mesure 
qu'elles s'enrichissent ; plus d'un millier de volumes ont été 
achetés, beaucoup de dons nous sont venus. S'il nous était pos- 
sible de développer rapidement notre bibliothèque (le prêt des 
livres est gratuit) et aussi de multiplier indéfiniment le nombre 
de nos journaux et de nos revues, on s'apercevrait vite que ce 
n'est pas le public qui nous manque, mais que c'est nous qui 
n'arrivons pas à le satisfaire.. Malheureusement nos ressources 
sont limitées. 

Depuis 1911 également, l'Alliance française a son organe 
ofliciel, Le Bulletin français de Varsovie, qui paraît chaque fois 
qu'il y a lieu d'annoncer une conférence, une représentation, 
une soirée de la société, mais qjii contient aussi des nouvelles 
ou des articles de nature à intéresser notre public. Ce bulletin 
est adressé gratuitement à tous les membres et à toutes les per- 
sonnes susceptibles de s'intéresser à notre action., Il a été 
adressé à tous les médecins de Varsovie pour la conférenco 
d'Arsonval sur «l'électricité et ses applications à la médecine»; 
à tous les abonnés de l'Opéra pour la conférence-concert de 
M. Landormy, sur la musique française d'aujourd'hui; à tous 
les artistes de la Société des Beaux-Arts, pour la conférence de 
M. Kéau, directeur de l'Institut français de Saint-Pétersbourg, 
sur Rodin, etc. C'est donc un organe de propagande qui touche, 
tour à tour, toutes sortes de personnes appartenant, à l'élite de 
la société. Les annonces suffisent à faire vivre cet organe, de 
format d'ailleurs très modeste et dont le nombre de pages varie 
selon les besoins (de 4 à 32). 

A la fin de 1912, une école maternelle a été créée qui est fré- 
quentée, dès maintenant, non seulement par des enfants français 
ou belges, mais aussi par des polonais et des russes. 

Il n'est donc pas exagéré de parler, comme nous le faisions en 
débutant, d'un réveil de l'activité fi-ançaise en Pologne, et de 
dire que la langue française: en profite d'une façon immédiate. 

S. Si, du reste, cette langue ne faisait pas de progrès dans ce 
pays, il y a des choses qui resteraient inexplicables. La maison 
qui, a Varsovie, est à peu près exclusivement chargée de la vente 



I.E FRANÇAIS DANR LE MONDE In-8 ~ 79 

des journaux français de toutes sortes (journaux de modes, jour- 
naux politiques, périodiques hebdomadaires, bi mensuels, etc.) 
accuse, depuis dix ans,, une augmentation de 40 p. c. de son 
chiffre d'affiiires, et cela bien que le prix des journaux eux-mêmes 
cl les frais de transport aient diminué. La maison de librairie 
qui, à Varsovie, vend le plus de livres français a triplé en,cinq,aa3 
son chiffre d'atfaires pour cetle spécialité : ce chiffre annuel 
dépasse maintenant 200,000 francs. Les librairies concurrentes 
ne semblent d'ailleurs nullement faire les frais de ce succès: 
elles- sont aussi presque toutes en progrès sur ce point. Et, sans 
doute, certains romanciers de bon aloi (André Lichtenberger, 
Henri Bordeaux, Romain Rolland) sont pour quelque chose 
dans cet essor de la librairie française, mais le plus curieux, 
c'est que les libraires prétendent que le livre scientifique et 1« 
livre d'art progressent beaucoup plus que le roman. La place 
qu'ils font dans leurs vitrines à ces diverses catégories de livres 
donne à croire qu'il en est bien ainsi. Il est à supposer qu'on 
met à l'étalage les marchandises qui doivent attirer le public : 
or, les livres scientifiques français y dominent. Donc, on peut 
admettre que le public cultivé, sérieux, est celui qui, de plus en 
plus, recherche le livre français. On peut croire, du reste, que ce 
résultat est en même temps le principe causal d'un dévelop- 
pement ultérieur de notre langue. Comme tous les progrès déjà 
réalisés, celui-ci en contient d'autres à l'état de germes. 

Les raisons des tranquilles progrès de la langue française ici 
tiennent d'ailleurs à ce fait que ces progrès, avantageux et 
agréables à tous, ne peuvent en aucun cas être dangereux, ni 
pour les Polonais qui constituent la majorité de la population, 
ni pour les juifs qui détiennent le commerce, ni pour les Russes 
qui possèdent le pouvoir. A la vérité, on en peut dire tout autant 
presque partout dans le monde, et même en Belgique. Travailler 
à l'expansion de la langue d'un peuple envahissant et menaçant 
serait s'exposer à être facilement absorbé par lui, s'il tentait 
une agression qui réussît. D'autre part, on peut toujours craindre 
que le malaise créé par l'attitude menaçante d'un peuple 
n'amène d'autres peuples à se grouper pour leur propre défense 
et à faire reculer la menace, affaiblissant ainsi le prestige d'une 



80 — 1(1-8 SECTION DE PROPAGANDE 

langue qui devrait trop à l'emploi de la force. Les progrès de la 
langue française au xviii' siècle sont d'autant plus frappants qu'à 
cette époque nous ne prétendons à aucune espèce d'hégémonie 
politique sur l'Europe. La langue française d'aujourd'hui, qui 
n'est redoutable à personne, mais utile à beaucoup, échappe aux 
inquiétants aléas précités Ses progrès viennent de la sécurité 
parfaite avec laquelle, en tous pays, on peut la choisir comme 
langue internationale. 

Les profit que les Flamands français de Pologne russe ont su 
tirer des avantages offerts par la langue française, le profit qu'en 
savent partout tirer les Belges, rend incompréhensible en 
Pologne, l'hostilité des Flamingants à une langue qui doit 
multiplier, pour un peuple aussi entreprenant que les Belges, 
les débouchés de toutes sortes, alors que le flamand apparaît 
comme un obstacle au développement des relations aussi bien 
commerciales qu'intellectuelles. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Bulgarie, 



J. GUILLEBERT, 

professeur et publiciste à Sophia, 



Avant d'examiner la situation particulière de la langue fran- 
çaise en Bulgarie, il n'est pas inutile de constater d'abord qu'en 
général, depuis une quinzaine d'années surtout, l'étude et 
l'emploi d'une langue auxiliaire, d'une portée plus vaste que 
celle des langues locales, se sont très largement développés dans 
la péninsule balkani([ue. Le français et l'allemand ont presque 
exclusivement profité de cette disposition. On trouve quelques 
personnes parlant l'anglais, mais c'est une minorité infime. On 
est ainsi amené à reconnaître que l'allemand, dans cette partie 
de l'Orient, est plus répandu qu'il ne l'était autrefois. 

Le français a-t-il souffert de cette concurrence? En ce qui 
concerne la Bulgarie, on peut répondre non en toute assurance. 
Dans le monde commercial, étant donnés le nombre de maisons 
allemandes représentées ou installées dans le pays et l'impor- 
tation considérable de produits manufacturés autrichiens et 
allemands, il est inévitable que l'allemand soit plus employé 
que le français; toutefois, cette prédominance est plus sensible 



82 — 1(1-9 SECTION DE PROPAGANDE 

dans le commerce en gros que dans le commerce en détail ; dans^ 
les magasins de luxe on parle plutôt le français et les représen- 
tants de maisons allemandes ou autrichiennes établis en Bul- 
garie parlent presque tous également le français. D'ailleurs, les 
commerçants Israélites sont très nombreux et ce sont générale- 
ment de bons propagateurs de la langue française : tous les Israé- 
lites sujets bulgares sont d'origine espagnole. 

Dans la haute société, où pénètre le corps diplomatique, on 
emploie exclusivement le français. Parmi les fonctionnaires 
supérieurs, les professeurs, les avocats et les médecins, le fran- 
çais et l'allemand sont à peu près à partie égaje, car les jeunes 
Bulgares vont aussi bien parfaire leurs études en France qu'en 
Allemagne. Généralement ils préfèrent la France, mais un cer- 
tain nombre choisissent l'Allemagne, parce que les conditions 
matérielles de la vie s'y harmonisent mieux avec la modicité de 
leurs ressources. Cependant, ceux qui étudient en Allemagne, y 
apprennent aussi le français; ils le parlent toutefois avec moins 
de facilité que l'allemand qu'ils emploient naturellement de 
préférence, en raison de cette facilité même. 

En dehors de ces milieux spéciaux où l'usage d'une langue 
étrangère est, pour ainsi dire, de rigueur, il y a la grande masse 
des simples fonctionnaires et employés, des commerçants ordi- 
naires, des boutiquiers, du peuple enfin, qui n'usent ordinai- 
rement que de leur langue maternelle. Mais, dans cette agglo- 
mération, il existe une quantité importante de gens qui parlent 
facilement le français et un nombre encore plus considérable de 
personnes qui seraient peut-être embarrassées pour soutenir 
une conversation un peu longue en français,, mais qui com- 
prennent cette langue, qui l'entendent et la lisent avec plaisir. 
Ainsi, le comité de l'Alliance française de Sophia compte 
300 membres, dont les neuf dixièmes sont Bulgares; il y a 
d'autres comités à Philippopoli, Varna, Tirnovo, Kustendil, 
Harmanli. A Tirnovo, ancienne capitale de la Bulgarie du moyen 
âge, où les traditions et les mœurs bulgares sont le plus forte- 
ment enracinées, où les étrangers ne pénètrent pour ainsi dire 
pas, j'ai été fort surpris de voir, un jour, plus de 300 personnes 
réunies dans la salle du théâtre pour entendre une conférence- ' 



I.E FRANÇAIS DANS LE MONDE 'Ia-9 — SS' 

en franvais que le comité de l'Alliance française de cette ville 
m'avait demandée. 

A Sophia, l'Alliance française donne des conférences men- 
suelles très suivies. Tous les conférenciers français qui viennent 
en Bulgarie ont toujours un auditoire nombreux, quel que soit 
le public auquel ils s'adressent. 

Le français est, en effet, très largement enseigné en Bulgarie. 
Lorsque les enfants ont passé quatre ans à l'école primaire, ils 
entrent au progymnase, puis de là au gymnase. Le programme 
du progymnase comprend une langue vivante obligatoire, fran- 
çais ou allemand; l'enseignement de cette langue vivante, après 
les trois ans du progymnase, se continue pendant les cinq années 
du gymnase. Sur le nombre total des élèves, plus des quatre 
cinquièmes choisissent le français. L'année dernière, le ministère 
de l'Instruction publique de Bulgarie a organisé, pendant les 
vacances, un cours gratuit de littérature et de diction françaises 
et allemandes au profit des professeurs de progymnases. Sur les 
110 professeurs des deux sexes qui se sont fait inscrire à 
ces cours, il y en a eu 109 pour le français et I pour l'allemand. 
Le cours d'allemand a dû être annulé. Le ministre m'avait 
chargé de ce cours et j'ai constaté avec plaisir que la plus grande 
partie de mes auditeurs parlaient très bien notre langue. 

A l'Université de Sophia, il y a un cours de langue et de litté- 
rature françaises. 

En dehors de l'enseignement officiel du français, il existe en 
Bulgarie un nombre important d'écoles privées, dirigées par des 
communautés catholiques, dans lesquelles l'enseignement est 
donné en langue française. 

Pour les garçons, l'établissement le plus important de ce 
genre est le collège français de Philippopoli, dirigé par des 
Pères Assomptionnistes français, où l'on donne l'enseignement 
secondaire complet. Ce collège possède, depuis quinze ans, le 
privilège de délivrer des diplômes donnant accès aux Univer- 
sités; ces diplômes sont assimilés aux diplômes de baccalauréat 
en France. On y a ouvert parallèlement un second cycle 
d'études, une section d'études commerciales reconnue par l'État 
bulgare. Les programmes sont exactement ceux des lycées en 



84 — 1(1-9' SECTION DE PROPAGANDE 

France. Ce collège comptait, cette année, 320 élèves, dont 110 
internes, et 30 professeurs. Pour donner une idée de la faveur 
dont jouit cet établissement auprès des fimiilles du pays, nous 
noterons en passant, qu'au début de l'année scolaire, pour 60 
places libres, il y a eu 350 demandes d'admission. 

Des professeurs de ce collège font, au Club militaire de Phi- 
lippopoli, un cours gratuit de français, suivi par 50 officiers 
environ. 

Les Pères Assomptionnistes ont fondé, en dehors de ce collège, 
deux succursales : une à Varna, avec 6 classes, 170 élèves, dont 
40 internes, et 9 professeurs, et une autre à Karagatch (Andri- 
noplc), avec 6 classes, 160 élèves, dont 43 internes, et 10 profes- 
seurs. Ils ont encore à Karagatch un séminaire uniate (ortho- 
doxes grecs soumis au pouvoir spirituel du Pape), avec 40 élèves 
et 4 professeurs. 

A Yamboli, un prêtre de la même communauté, assisté de deux 
autres professeurs, fait un cours de français pour adultes, suivi 
par 40 auditeurs environ. 

A Sophia, nous avons une école catholique de garçons, dirigée 
par les Frères des Écoles chrétiennes, français et allemands. 
Dans les quatre classes inférieures, l'enseignement est donné en 
allemand, avec préparation aux éléments de la grammaire fran- 
çaise; à partir de la cinquième classe jusqu'à la neuvième, classe 
commerciale supérieure, l'enseignement est donné en français. 
Cette école reçoit annuellement un peu plus de 400 élèves, dont 
une centaine de pensionnaires; elle compte 17 professeurs, dont 
12 religieux et 3 laïques. 

Parmi les maisons que nous venons de citer, celles de Phi- 
lippopoli, de Sophia et d'Andrinople sont déjà anciennes; celle 
de Varna est de fondation plus récente: elle a de douze à quinze 
années d'existence et s'est surtout développée depuis les cinq 
dernières années. 

Pour les filles, nous comptons d'abord les écoles suivantes, 
placées sous l'administration des Pères Assomptionnistes : à 
Varna, un magnifique établissement, le pensionnat Saint-André, 
dirigé par des sœurs françaises, les Oblates de l'Assomption, avec 
300 élèves environ, dont 60 pensionnaires, et 26 sœurs; à An- 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE In -9 — 83 

drinople, l'exlernat Sainte-Hélène, dirigé par les sœurs du même 
ordre, avec loO élèves et 8 sœurs; à Karagatch (Andrinople), les 
mêmes religieuses ont ouvert récemment un pensionnat qui 
compte 140 élèves et 18 sœurs; à Yamboli, une école, avec 
90 élèves et 8 sœurs, ouverte depuis une douzaine d'années. 

Une autre communauté religieuse, les Sœurs de Saint-Joseph 
de l'Apparition, a fondé en Bulgarie trois élablissements 
importants ; le plus ancien est celui de Sophia, qui date de 
1880. Cette maison compte, en chiffre rond, 400 élèves, dont 
90 pensionnaires, et 20 sœurs. L'instruction est donnée en 
français ; l'allemand y est enseigné à titre facultatif. D'ailleurs 
toutes les sœurs sont françaises. De la section enfantine aii 
cours supérieur on compte 10 classes. Ensuite vient la maison 
de Bourgas, fondée en 1892, qui compte 120 élèves et 8 sœurs, 
puis celle de Philippopoli, fondée en 1900, qui compte aujour- 
d'hui 210 élèves avec 14 sœurs. 

A Roustchouk, les Dames de Sion ont un établissement très 
réputé dans le pays ; il compte une centaine d'élèves, la plus 
grande partie internes, et 3o sœurs, dont IG professeurs et 
19 sœurs employées à la direction et à l'entretien de la maison. 
U y a 4 classes primaires, classes secondaires et une 7' classe 
pour les élèves qui se préparent aux examens du brevet simple. 

L'enseignement étant donné en français dans toutes ces 
maisons, le gouvernement de la République française a institué 
à Sophia deux jurys d'examens, qui fonctionnent chaque année, 
pour la délivrance des certificats d'études primaires élémentai- 
res et des brevets simples. Cette année, malgré les circonstances 
très défavorables et la suppression presque complète des moyens 
de transport pour tout ce qui n'est pas militaire, 40 candidats 
des deux sexes se sont présentés pour le certificat d'études pri- 
maires et une dizaine pour le brevet. 

Dans cet ensemble d'efforts en faveur de l'expansion de la 
langue française, l'Alliance française joue le rôle qui lui est 
assigné par ses statuts. Partout où on a pu réunir le nombre 
nécessaire d'adhérents, des comités ont été formés, et ces comités 
ont pour première tâche d'organiser des centres de réunion, 
avec salles de lecture pourvues de bibliothèques et de journaux 



86 — Irt-9 SECTION DE PROPAGANDE 

et revues, et des cours de français pour Jeunes gens et adultes. 
Le comité de Sophia a, en outre, il y a quatre ans, fondé des 
cours de vacances pour les instituteurs et institutrices bulgares 
qui se préparent à enseigner le français. Ces cours sont suivis 
chaque année par une trentaine d'élèves ; ce nombre ne saurait 
augmenter de beaucoup, parce que, la seconde année, les audi- 
teurs des cours de Sophia, encouragés par les résultats obtenus, 
se rendent en France, surtout à Nancy et à Grenoble ; ils se 
sentent assez familiarisés avec la langue française pour suivre 
avec fruit les leçons des professeurs français ne sachant pas le 
bulgare. 

En somme, le français est la langue auxiliaire préférée en 
Bulgarie. On apprend l'allemand par nécessité, lorsqu'on en a 
besoin pour la carrière commerciale ou lorsque les circon- 
stances ontentraîné les étudiants verslesuniversilés allemandes, 
mais on apprend le français par goût. A l'appui de cette appré- 
ciation, nous pouvons citer un fait. Il existe à Sophia une école 
allemande laïtpie, très fréquentée, puisqu'il y a dans la ville une 
dizaine de mille d'étrangers de langue allemande ; mais on y 
voit très peu d'élèves bulgares, tandis que les élèves de cette 
nationalité constituent la très grande majorité des écoles privées 
où l'enseignement est donné en français. Nous ajouterons que, 
à l'école allemande même, l'enseignement du français figure 
dans le programme des études. La préférence marquée que les 
Bulgares témoignent en faveur du français ne pourra que 
croître après l'annexion d'une partie de la Thrace et de la Macé- 
doine, où le français est, depuis longtemps, la langue auxiliaire 
imposée par la diversité des races qui peuplent ces contrées. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

.1) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Macédoine, 



J. LECOQ, 
directeur du Lycée français à Salçnique. 



Je m'excuse tout d'abord auprès du Congrès de ne point lui 
adresser, comme je l'aurais désiré, un rapport appuyé sur des 
documents cl des statistiques. Mais j'ai reçu l'invitation du 
Comité à la fin de juin, à un moment où, en raison des événe- 
ments de toute sorte, il m'était matériellement impossible de 
réunir les documents essentiels. C'est de France, et uniquement 
sur mes souvenirs, que je rédige le présent rapport. Au fond 
mon regret s'atténue quand je songe au peu d'exactitude de 
toutes les statistiques faites en Orient, qui ne méritent qu'un 
crédit très limité et, d'autre part, on présence de la transforma- 
tion que subit en ce moment la Macédoine, transformation qui 
va s'accentuer encore demain, les statistiques d'hier, même en 
les prenant pour sérieuses, ce qu'elles ne sont pas, n'offriraient 
plus guère qu'un intérêt historique. Ce qui était vrai alors, ce 
qui est vrai même aujourd'hui peut très bien ne l'être plus 
demain. Ceci posé, il n'en est que plus intéressant de se rendre 
compte, même approximativement, de la situation occupée 



88 — Ifl-10 SECTION DE PROPAGAKDK 

acluellement par la langue française dans ces réglons troublées 
depuis des siècles, que la guerre dévaste depuis plus de neuf 
mois,' et qui sont l'objet de si âpres convoitises internationales, 
ne serait-ce que pour essayer de pronostiquer ce que cette situa- 
tion a chance de devenir quand, avec la paix, une nouvelle orga- 
nisation politique régira ces divers territoires, que jadis 
réunissait une domination unique, si faible fût-elle, et qui vont 
maintenant être partagés entre les vainqueurs. 

La situation de la langue française était, sous la domination 
turque, on peut le dire, privilégiée en Macédoine, au moins dans 
les centres, dans les grandes villes et tout particulièrement à 
Salonique. La langue française pénétrait évidemment dans l'in- 
térieur — où ne pénètre-t-elle pas en Orient? — ; mais d'une 
façon restreinte. Quelques maîtres envoyés par l'Alliance Israé- 
lite universelle y propageaient, concurremment avec quelques 
missionnaires, notre langue; mais la langue française demeurait, 
dans les villages et les petites villes de l'intérieur, l'apanage des 
gens ayant quelque instruction, appartenant aux classes relati- 
vement aisées, voyageant, sortant de chez eux, et pouvant utili- 
ser leur connaissance de notre langue. Le paysan, l'ouvrier 
l'ignoraient et ils continueront à, l'ignorer très probablement ; 
au contraire, dans les villes importantes, le français, on peut 
le dire, domine presque : que ce soit à Monastir, à Serrés, à 
Cavalla ou à Di'ama, le français est répandu à un degré dont 
on ne peut avoir l'idée quand on n'a pas voyagé en Macédoine. 

Je voudrais, à ce propos, citer un simple fait qui me paraît 
significatif : l'autorité grecque fit, en mai dernier, procéder dans 
la ville de Salonique à un recensement de la population : chaque 
recensé devait, entre autres renseignements, indiquer à quelle 
langue il appartenait, et par là on voulait dire la langue dans 
laquelle il avait été élevé, celle qui se parlait couramment dans 
sa famille. Plusieurs internes du lycée français, orginaires de 
Monastir, ottomans de nationalité, Israélites de religion, n'ayant 
d'ailleurs jamais quitté la Macédoine, insistèrent pour être 
recensés comme étant de langue française, cette langue étant, 
disaient-ils, la première qu'ils eussent parlée et celle dont on se 
servait journellement chez eux. 



LE FltANÇAIS OA.NS I.E MONDE I«-10 — 89 

Il ne faut pas, d'ailleurs, oublier qu'au point de vue des 
langues la Macédoine est une véritable Tour de Babel : il n'y a 
nulle part, en Macédoine, de langue du pays; il y en a une multi- 
tude — grec, turc, albanais, judéo-espagnol, bulgare, serbe, 
kousso-valaque; — selon les localités telle de ces langues a une 
tendance à prédominer, mais au fond, sauf dans de très rares 
exceptions et dans un rayon très restreint, aucune ne règne en 
souveraine. 

Il n'est pas dès lors étonnant, et il devient compréhensible 
que d'une manière instinctive on ait cherché une langue qui pût 
être entendue de tous, une langue complémentaire. 

Le patriotisme très jaloux de chacune des races qui peuplent 
la Macédoine n'aurait permis à aucun des idiomes locaux de 
prendre le pas sur les autres. Le français, si largement répandu 
dans tout le Levant, se trouvait en quelque sorte tout désigné 
pour jouer ce rôle de langue complémentaire; et il le joua de 
telle façon que, de langue complémentaire, il devint pour beau- 
coup langue principale. 

C'est à Salonique que ceci apparaît avec la plus grande netteté. 
J'ai, au début de ce rapport, mis le Congrès en garde contre les 
données des statistiques faites en Orient. Rien n'est plus signi- 
ficatif à cet égard que l'incertitude qui règne au sujel du chiffre 
de la population d'une grande ville comme Salonique, incerti- 
tude qui s'accroît quand on veut essayer de décomposer celte 
population en ses éléments ethniques. Les statistiques donnent 
à Salonique, les unes 120.000, les autres luO.OOO, d'aulres 
180.000 habitants. La vérité est qu'on ne sait rien de précis. 
Les statistiques officielles faites du temps de la dénomination 
ottomane sont de pure fantaisie. Il faut espérer que le recen- 
sement auquel les autorités helléniques ont procédé donnera 
des résultats plus sérieux, encore qu'à mon sens il ait été fait 
un peu hâtivement. 

Comment se décompose à peu près celte population? La majo- 
rité en est Israélite : c'est là un point hors de tout conteste. Il 
semble qu'il y ait à Salonique do 70.000 à 80.000 Israélites. 
L'élément ethnique le plus nombreux et le plus important est 
ensuite l'élément grec qui doit compter de 20.000 à 30.000 res- 



00 — Irt-lO SECTION DE PROPAGANDE 

sorlissants; la communauté bulgare semble comprendre de 
10.000 à 12.000 imités ; les Serbes sont beaucoup moins 
nombreux ; les Albanais ne constituent pas une communauté à 
proprement parler : il sont assez nombreux mais isolés, divisés 
d'ailleurs suivant la religion dont ils relèvent : musulmane, 
orthodoxe ou catholique. 

Il est entendu, d'autre part, que cette division de la population 
de Salonique ne tient aucun compte de la nationalité civile ou 
sujétion, qui, en Macédoine, était jusqu'à présent d'importance 
secondaire. Ce qui était et est encore essentiel, ce qui différencie 
fondamentalement les individus, ce qui constitue le signe qui 
permet de les classer dans une des catégories ethniques, c'est la 
langue et c'est la religion. 

Il convient maintenant d'ajouter aux catégories déjà énoncées 
les musulmans, au nombre de 20.000 à 2o.000 ; mais les évé- 
nements actuels ont déjà amené parmi eux une émigration assez 
considérable. Du reste, la plus grande partie de ces musulmans 
ne sont pas des Turcs, ni même dos musulmans purs, mais 
appartiennent aux trois sectes très spéciales des dolmés ou 
deunmés, juifs convertis à l'islamisme il y a quelque deux siècles, 
et que les musulmans ont toujours, d'ailleurs, tenus en défiance 
malgré leurs réelles qualités et leur valeur sociale. 

Quelque approximative que soit cette statistique rudimentaire, 
elle suffit à faire comprendre que jamais les Turcs, en dépit de 
leurs efforts, n'ont pu, en Macédoine, imposer l'usage pratique 
de leur langue, surtout à Salonique. Le turc y était une des 
langues les moins couramment parlées, et la situation de tel vali 
quej'ai connu et qui ne parlait que le turc, était vraiment digne 
de compassion. Il était véritablement isolé et ne communiquait 
avec le pays qu'il administrait que par l'incommode entremise 
des drogmans. Son administration s'en ressentait, et on peut dire 
que, pendant un séjour de quatre ans, il n'a jamais rien compris 
à ce qui se passait autour de lui. 

La langue populaire des Israélites est le judéo-espagnol. La 
communauté juive de Salonique est issue d'une émigration de 
juifs espagnols, chassés d'Espagne par la Sainte Inquisition, 
qui se sont établis à Salonique et y ont prospéré. Ils ont gardé 



l.E FllANÇAlS DAXS LE MONDE Irt 10 — 91 

leur langue d'origine, qui s'est d'ailleurs fortement contaminée 
de mots empruntés aux divers idiomes du pays ; elle conserve 
cependant en grande partie su physionomie première. Mais 
cette langue, comparable à ce qu'est le Yiddish pour les juifs 
originaires de pays de langue allemande, toute répandue qu'elle 
soit dans le peuple, reste un idiome particulier, une sorte de 
patois, que, dans la bourgeoisie, on rougit un peu d'employer. 
Elle offre, d'autre part, celte complication qu'elle s'écrit en 
caractères hébraïques, si bien que certains la comprennent et la 
parlent qui seraient très empêchés de la lire. Cependant il 
paraît en judéo-espagnol un journal quotidien et même un 
journal hebdomadaire satirique. Mais l'importance de ces 
organes est peu de chose, si on les compare au journal quo- 
tidien en français V Indépendant, qui exprime les opinions de la 
communauté juive et est très répandu à Salonique et en Macé- 
doine. 

Au fond, l'usage constant du judéo-espagnol est restreint à la 
classe ouvrière; mais, même dans cette classe, il est rare qu'on se 
contente de cette langue et qu'on n'y ajoute pas la connaissance 
plus ou moins étendue du français. Cette diffusion du français 
dans les classes pauvres de la communauté Israélite est due aux 
efforts incessantsdel'.Xlliance Israélite universelle, dontles écoles 
ont rendu et rendent à notre langue en Orient, et en particulier 
à Salonique, des services éminents qu'il est de toute justice de 
signaler hautement. 

Grâce à ces écoles, à Salonique, 5,000 enfants appartenant à 
toutes les classes, non seulement apprennent le français, mais 
apprennent en français, avec les livres, les méthodes employés 
dans les classes primaires de France. Jadis, on parlait assez 
couramment l'ilalien i\ Salonique : on constate que dans la classe 
(luvrière, chez les portefaix, les pêcheurs, les cochers, les 
manœuvres, on en rencontre un certain nombre qui parlent un 
peu l'italien, mais ce sont tous des hommes ayant dépassé la 
quarantaine. Les jeunes ignorent l'italien et presque tous parlent 
le français, et c'est là l'œuvre de l'Alliance Israélite universelle. 

Après le judéo-espagnol, il semble bien que la langue la plus 
répandue à Salonique, après le français, soit le grec. La commu- 



92 — Ia-10 SECTION DE PROPAGAKDE 

nauté est nombreuse: le littoral de la mer Egée est exclusive- 
ment habité par des populations de langue et de religion 
grecques avec lesquelles des relations constantes existent grâce 
au mouvement du cabotage, qui est intense. 

Au moment où nous nous trouvons et qui va marquer pour la 
Macédonie et pour Salonique la date la plus importante de leur 
histoire, il est intéressant de fc rendre compte de l'importance 
réelle de la langue grecque, qui, parlée par un nombre respectable 
d'habitants comme langue maternelle, se répand en raison de 
son utilité générale dans le Levant et aussi grâce aux artisans et 
aux commerçants grecs, tandis qu'elle pénètre, par les domes- 
tiques, dans les familles bourgeoises. Il est hors de doute que, 
devenant langue oflicielle, le grec va recevoir un nouveau déve- 
loppement. Il me paraît intéressant de relever, au moment où 
nous sommes, la situation précise qu'il occupe dans le pays. 

L'usage des autres idiomes locaux est restreint aux commu- 
nautés qui les parlent: c'est ce qui arrivera de plus en plus pour 
le turc; c'est ce qui arrive déjà pour les langues slaves : serbe, 
bulgare, qui ne sont pas employées en dehors des communautés 
slaves, sauf par ceux qui sont en relations constantes avec ces 
communautés; il en est de même de l'albanais. 

En résumé, la situation se ramène à ceci: des idiomes locaux, 
particuliers à chaque individu selon sa race et sa religion; de ces 
idiomes locaux, l'un est très largement répandu en raison de 
l'importance numérique de la communauté israéliic, mais il est 
sans rayonnement en dehors des milieux Israélites où même il 
subit une certaine défaveur. Au contraire, le grec, qui avait déjà, 
avant les événements actuels, une certaine importance, puisqu'à 
Salonique même plusieurs quotidiens en langue grecque parais- 
saient depuis longtemps, est appelé à voir son importance 
s'accroître d'une façon considérable dans un avenir très pro- 
chain, et, par conséquent, peut-être à entrer, dans une certaine 
mesure, en concurrence avec le français. 

Quant aux langues européennes, aucune ne peut, même de loin, 
lutter avec le français. La plus répandue serait l'italien qui, 
comme je l'ai déjà indiqué, a perdu beaucoup de terrain depuis 
trente ans. Cependant, l'Italie ne marchande pas l'argent pour 



I.E FRANÇAIS DANS r,E MONDE Irt-10 — 93 

soutenir ses écoles et doter ses hôpitaux et ses œuvres : elle 
dépense presque sans compter, tandis que la France marchande 
son concours financier aux œuvres qui propagent notre influence 
et liarde alors qu'il faudrait avoir la main largement ouverte. 

L'anglais n'est pour ainsi dire pas parlé à Salonique : la 
colonie anglaise y est, d'ailleurs, extrêmement réduite; quant à 
l'allemand, malgré les relations commerciales qui unissent 
Salonique à l'Autriche, il est dans une situation secondaire, en 
dépit de deux écoles allemandes dont l'une au moins a une cer- 
taine importance et malgré les efforts opiniâtres du llilfsverein 
l'iir Jungen Judœeii qui contrecarre obstinément la propagande de 
l'Alliance israélite universelle. 

Salonique est peut-être — et cela en grande partie par la faute 
(lu commerce français — sous la domination économique de TAu- 
iriche; mais cette domination ne va pas jusqu'à imposer la 
langue. On sait de l'allemand à Salonique, parce que tout Salo- 
nicien est peu ou prou polyglotte (tout le monde à Salonique 
parle convenablement trois ou quatre langues), mais on n'y parle 
pas allemand d'une façon courante. 

J'en ai assez dit, nie semble-t-il, pour que l'on puisse déduire 
des données précédentes la situation vraiment unique qu'occupe 
actuellement le français à Salonique. Les Saloniciens aiment à 
répéter qu'il est la vraie langue du pays et jusqu'à un certain 
point, peut-être, sont-ils fondés à le dire. Ce qui est certain, c'est 
que la langue française est devenue peu à peu plus qu'une 
langue auxiliaire : pour beaucoup de Saloniciens elle est deve- 
nue la langue principale, celle dans laquelle se formulent tout 
naturellement leurs pensées, tranchons le mot ; leur vraie 
langue maternelle. II ne faut pas oublier qu'aux 5,000 enfants de 
toutes classes qui suivent les cours de l'Alliance israélite univer- 
selle, il convient d'ajouter les 660 élèves des établissements de la 
-Mission laïque et les élèves des écoles confessionnelles françaises, 
dont je ne sais pas le nombre précis mais qui constituent un 
noyau fort respectable. Pour tous ces enfants, la langue d'ensei- 
gnement est le français. En plus, 8,000 enfants environ, dans les 
diverses écoles, apprennent du français : pour un nombre impor- 
tant de ces enfants, une partie de l'enseignement est donné en 



94 — In 10 SFXTION DE PROPAGANDE 

français : ainsi à l'école Téréki<i, école musulmane, le directeur 
est Français et les cours techniques sont tous professés en 
français. Il en est de môme à l'école de commerce bulgare, à 
l'école de commerce roumaine. A l'école allemande,on est obligé 
de donner à l'étude du français à peu prés le même nombre 
d'heures qu'à l'étude de l'allemand. 

La vérité est que, pour un Salonicien, la connaissance du 
français est une nécessité, et que cette nécessité, jusqu'à présent, 
n'a cessé de s'accentuer, surtout pour quiconque veut, soit se 
consacrer aux professions libérales, soit — ce qui est le cas do 
presque tous les Saloniciens — entrer dans la banque ou faire 
du commerce. 

Pour tout cela, la première condition est de savoir le français, 
de le parler couramment, de l'écrire correctement.. 

Telle est, ou plus exactement telle était, au moment où a dis- 
paru la domination ottomane, la situation toute spéciale et 
vraiment privilégiée de la langue française dans les centres de la 
Macédoine et, en particulier, à Salonique. Qae va devenir cette 
situation après la révolution profonde qui vient de bouleverser 
de fond en comble l'état politique de la Macédoine et va instau- 
rer dans ce pays, si profondément troublé jusqu'à présent, un 
ordre de choses nouveau? C'est là une question qui vient 
tout naturellement à l'esprit et je n'ai pas dessein de l'éluder. 
Je demanderai seulement la permission d'être extrêmement pru- 
dent à ce sujet, d'abord parce qu'il est toujours dangereux de 
prédire l'avenir, et ensuite parce qu'en cette matière très délicate 
je ne voudrais froisser aucune susceptibilité. 

D'une façon générale, les deux nations alliées dont les armes, 
déjà victorieuses des Turcs, viennent encore de triompher dans 
la seconde lutte où elles se sont trouvées engagées et qui 
semblent devoir se partager la plus grande partie de la Macé- 
doine, ont pour la France et pour tout ce qui est français, une 
commune sympathie. Elles ne chercheront donc pas, suivant 
toute probabilité, à nuire au français et les œuvres qui tendent à 
le répandre et à le propager ne semblent pas avoir grand chose 
à redouter de l'esprit national dont ces peuples sont tout natu- 
rellement animés. En ce qui concerne les Serbes, je sais person- 



LE FRANÇAIS DAxNS LE MONDE Ia-10 — 9S 

nellement combien ils désirent faire pénétrer la connaissance 
du français en Serbie même, et quels sacrifices ils sont prêts à 
consentir pour y arriver. Grâce à l'initiative très active et très 
éclairée du minisire de France à Belgrade, M. Descos, un 
lecteur irançais est attaché à l'Université de Belgrade et plu- 
sieurs maîtres français doivent être appelés à enseigner dans les 
lycées nationaux serbes. 

On est donc fondé à penser que les Serbes, si accueillants au 
français, ne lui feront la guerre ni à Uskub, ni à Monastir, où 
ils le trouveront installé, et que, dans leurs efforts très légitimes 
pour étendre le rayonnement de la langue serbe dans les terri- 
toires conquis par leurs armes, ils chercheront peut-être à lutter 
contre les idiomes locaux : le bulgare, l'albanais, le koulso- 
valaque, sans essayer de porter atteinte au français. 

Quant aux Grecs, leurs relations avec la France sont étroites 
depuis longtemps. Notre langue est largement répandue en 
Grèce, au moins dans la bonne société; il n'y a à craindre, je 
crois, de la part du gouvernement hellénique aucune hostilité, 
aucune opposition systématique. La sagacité dont il a donné des 
preuves si nombreuses dans ces derniers temps est, à cet égard, la 
plus sûre garantie. Il faut s'attendre cependant à le voir faire 
tous ses efforts pour que la langue grecque agrandisse sa sphère 
d'influence dans cette nouvelle Grèce que, par deux fois, les 
armes helléniques viennent de conquérir; cela est légitime et 
naturel. 

Les progrès de l'hellénisme se feront-ils aux dépens du fran- 
çais? Il y a de bons esprits qui le prétendent. Ils font ressortir 
que l'esprit national, très ardent chez les Grecs, leur fera difiicile- 
ment admettre qu'une langue somme toute étrangère garde en 
terre grecque la situation que le fi-ançais y a acquise. Il y a tant 
de Grecs pour qui le français est une seconde langue maternelle 
que ce danger ne me paraît pas bien redoutable, et l'argument 
ne me touche guère. Les mêmes esprits un peu enclins au pessi- 
misme ajoutent que, si le turc, langue officielle en pays ottoman, 
a fait si peu de progrès, cela tenait à ce que c'était une langue 
pauvre, difficile, peu pratique à cause de'son écriture surannée, 
sans rayonnement, sans utilité véritable. Le grec, infiniment plus 



96 — In-10 SECTION DE PROPAGANDE 

souple, plus riche, plus facile à apprendre, très répandu dans 
tout le Levant, parlé d'Odessa à Alexandrie et même à Marseille, 
fera des progrès infiniment plus rapides. Ceci me paraît incon- 
testable. Il reste à savoir aux dépens de qui le grec s'étendra. 
Certains pensent, non sans raison je crois, que ce sera surtout 
aux dépens des idiomes locaux, les seuls dont le nationalisme 
grec peut souhaiter la disparition ou la diminution, aux dépens 
du bulgare, de l'albanais et peut-être même du judéo-espagnol. 
Les Grecs, tout le monde s'accorde à le reconnaître, ont un sens 
politique très afîiné : ils sont gens trop avisés pour ne pas com- 
prendre qu'ils ont entre les mains, dans les œuvres existantes 
qui n'ont à leur égard aucune hostilité, d'admirables instru- 
ments de propagation de leur langue ; il ne dépend que d'eux de 
s'en servir. Ces œuvres sont assez souples d'organisation pour 
pouvoir s'adapter sans peine aux conditions politiques nouvelles 
du pays. Elles sont mieux placées que quiconque pour faire 
pénétrer parallèlement, dans les milieux où leur influence 
s'exerce, la connaissance du grec et du français. 

La situation relative du français par rapport au grec se modi- 
fiera vraisemblablement, peut-être même assez rapidement. Il 
partagera avec le grec la première place, j'admets même qu'il 
passera au second rang. Mais la situation absolue restera sensi- 
blement la même; il n'y aura pas moins de gens qui parleront 
le français; il y en aura peut-être davantage, parce que l'in- 
struction se répandra plus largement et qu'une administration 
régulière succédera à l'incertitude, au trouble et à l'anarchie qui 
caractérisaient la domination ottomane. 

Pour peu que la France, de son côté, veuille, avec quelque 
énergie, soutenir les efforts de ceux qui travaillent à étendre en 
Orient son influence et son doux parler si aimé, si recherché, 
pour peu qu'elle dote avec quelque largesse les œuvres, toutes 
les œuvres qui se vouent à cette besogne à la fois hautement 
patriotique et largement humaine, il y a toute raison d'espérer 
que l'influence du français ne subira aucune éclipse sur le litto- 
ral occidental de la mer Egée. 

II paraît logique que le développement légitime, naturel et 



LE FRANÇAIS DANS r.E MONDE Id-lO — 97 

désirable de l'hellénisme n'ait d'autre résultat que d'unir plus 
étroitement, dans un effort commun pour le plus grand bien de 
la civilisation en Orient,,les deux races qui, dans le monde, ont le 
plus efficacement contribué à l'émancipation intellectuelle et 
sociale de l'Humanité. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Algérie, 



Pierre MARTINO, 

professeur à la Faculté des lettres de l'Université d'Alger. 



Il est assez difficile d'établir, de façon précise, le bilan de la 
langue française en Algérie. 

Si près que soit l'Algérie de la France, si intimes que soient 
les liens de toute nature qui la rattachent à la métropole, elle 
n'en est pas moins une colonie, un « pays neuf» aussi, et cela 
crée des conditions assez spéciales. 

L'élément français est numériquement assez faible en pré- 
sence de l'élément indigène et des divers éléments étrangers. 
Jusqu'à quel point y a-t-il eu pénétration du premier dans les 
seconds ? Qu'appellcra-t-on « langue française « ? Il est peu de 
villages indigènes où le voyageur ne puisse se faire comprendre 
en français, quand il demandera sa route, le vivre, le coucher, 
ou qu'il se mettra en quête des divertissements de la localité ! 
Mais les deux ou trois dizuines de mots et la quinzaine de 
phrases jargonnées qui composent le vocabulaire de ses interlo- 
cuteurs doivent-ils être considérés comme un phénomène 
d' « extension de la langue française )> ? Tirera-t-on argument 



100 — Ia-11 SECTION DE PROPAGANDE 

de ce que les contremaîtres français usent du petit nombre de 
mots arabes, berbères ou espagnols nécessaires à diriger leurs 
équipes d'ouvriers, pour enregistrer un recul de notre intluence? 
De même, si les médecins de nos infirmeries indigènes ne 
donnent pas toujours, et pour cause, leurs consultations en 
français ! 

Et puis, l'acquisition d'une « langue », à proprement parler, 
entraîne celle d'un petit bagage intellectuel. Il semble que les 
mots « extension et culture de la langue française » n'aient leur 
plein sens que dans des pays de vieille civilisation, ou, pour les 
pays neufs, que dans des milieux extrêmement restreints. C'est 
encore le cas en Algérie. 

Les statistiques vraiment instructives manquent d'ailleurs. On 
n'est guère renseigné que sur la population scolaire. 11 faudrait 
des enquêtes assez longues, de nombreuses réponses à quelques 
questionnaires précis, pour qu'on puisse se montrer aftirmatif. 
Actuellement, l'idée même d'une carte d'extension de la langue 
française en Algérie serait une absurdité, à moins qu'on ne se 
satisfasse de la méthode des atlas scolaires, qui teintent unifor- 
mément en violet, comme pays de langue française, uniformé- 
ment tout notre territoire colonial ! 

Enfin, certaines des questions que l'on est amené à envisager, 
— et les plus importantes — sont loin d'être résolues. Ainsi, 
renseignement des indigènes, c'est-à-dire l'instrument de pro- 
pagande le plus efficace peut-être en faveur de notre langue et 
de notre civilisation. C'est à peine si l'on vient d'entrer dans la 
voie des réalisations ; on discute encore sur les principes, les 
programmes, les moyens d'action ; cette question, toute scolaire 
au premier abord, est liée à des conceptions générales de poli- 
tique coloniale et extérieure ; la polémique s'en est emparée, et 
très âprement. 11 serait vain de prétendre poser aujourd'hui des 
conclusions, même provisoires. 

C'est pourquoi on se bornera, dans ces notes rapides, aux 
chifï'res qu'il est difficile de contester et aux appréciations sur 
lesquelles tout le monde est à peu près d'accord. 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-11 — 101 

L'école, à ses divers degrés, étant, dans un pays neuf, oîi il n'y 
a pas de tradition ancienne de culture, le principal instrument 
d'extension de la langue nationale, c'est d'elle surtout qu'il sera 
question. 



L'enseignement européen comprend, en Algérie, les trois 
degrés : l'enseignement supérieur, le secondaire et le primaire. 

De l'Université d'Alger, il y a peu de chose à dire. Elle est de 
création toute récente (1909), bien que des écoles d'enseigne- 
ment supérieur aient été créées dès 1879. Cette jeune université 
est encore à la période de début : elle s'oriente, elle complète 
ses enseignements, et les assemblées locales lui consentent 
volontiers les crédits nécessaires. Il semble qu'elle doive gran- 
dir très vite; ni les objets d'étude, ni les étudiants ne lui man 
quèrent; elle sera bientôt un centre considérable de culture et 
de science françaises. 

La Faculté des lettres, dont le rôle est particulièrement inté- 
ressant au point de vue de l'extension de la langue française, a 
besoin de quelques enseignements nouveaux. Depuis quatre ans, 
le recrutement de ses étudiants s'est amélioré de façon sensible. 
Ses cours publics sont très suivis. Elle a commencé une cam- 
pagne d'extension universitaire dans les trois départements algé- 
riens. Il est souhaitable qu'on lui permette, comme elle l'a 
demandé, de se créer une clientèle parmi les étrangers qu'attire 
l'hiver algérien. 

L'enseignement secondaire public — et il ne rencontre guère 
de concurrence — est fortement organisé en Algérie. Il y avait, 
en 1912, dans les lycées et collèges, 4,735 garçons et 1,544 jeunes 
filles. Les résultats de l'enseignement sont sensiblement les 
mêmes que dans la métropole. Des progrès importants ont été 
réalisés, dans les dernières années, particulièrement en ce qui 
concerne la langue française. Il serait toutefois souhaitable 
qu'un nombre un peu plus grand d'heures fût accordé au fran 
çais, notamment dans la section sans latin. Un certain nombre 
d'élèves arrivent au lycée assez mal préparés; et les programmes 
trop lourds de sciences et de langues vivantes les empêchent de 



102 — I((-ll SECTIOiN DE PROPAGA.NDE 

travailler le français, comme il serait nécessaire. En général les 
élèves ne lisent pas assez d'eux-mêmes : il faut les faire lire au 
lycée. A Tunis, où l'organisation universitaire est plus souple, 
on a pu, et avec de très remarquables résultats, augmenter le 
nombre des heures de français, et consacrer les nouvelles heures 
principalement à des lectures dirigées. 

Il y avait, en 1912, six écoles primaires supérieures de gar- 
çons, avec 709 élèves, et quatre écoles de filles, avec 546 élèves. 
D'autres écoles vont être incessamment créées. Le succès de ces 
établissements est considérable, L'Université d'Alger a organisé, 
depuis quelques années, des cours spéciaux pour la préparation 
du personnel enseignant de ces écoles ; elle contribue ainsi à 
permettre un excellent recrutement des maîtres. 

En 1912, la population scolaire des écoles primaires euro- 
péennes a été, pour les garçons, de 72,696, dont 36,120 Fran- 
çais et 8,966 Israélites ; et de 69,160 filles, dont 37,150 Fran- 
çaises et 8,684 Israélites. Il faudrait ajouter à ces chiffres celui 
des élèves français dans les écoles indigènes, et la population 
scolaire des territoires du sud (4,0S2 élèves) en grande majorité 
indigène, il est vrai. 

Les écoles algériennes regorgent d'élèves ; il n'y a pas assez 
d'écoles. Rien qu'à Alger, 2,100 Européens ne peuvent, faute de 
place, fréquenter l'école. Il y a là une question un peu inquié- 
tante. On calculait, en 1911, qu'il faudrait créer immédiatement 
au minimum 433 classes d'Européens, et trouver d'ici à vingt 
ans 1,300 instituteurs et institutrices, tant pour les classes 
anciennes que pour les nouvelles. Or, la crise du recrutement 
du personnel primaire est plus forte peut-être en Algérie qu'en 
France ; on a bien de la peine à recruter le personnel actuel. 

En 1910, le nombre des conscrits illettrés du contingent 
algérien était de 603 sur 6,541, soit 10 p. c. environ. On travaille 
à développer les cours d'adultes et les œuvres post-scolaires. 
Elles sont partout accueillies avec grande faveur. La population 
européenne d'Algérie est très désireuse d'instruction. 



I.E FAANÇAIS DANS I.K MONDE Ia-11 — 103 

Les indigènes profitent peu de l'enseignenienl supérieur. Il y 
i bien, à la Faculté de médecine, des candidats aux fonctions 
d'auxiliaire médical indigène : et, à la Faculté des lettres, des 
candidats aux brevets et diplômes de kabyle et de berbère. Mais 
ces enseignements ne contribuent que bien indirectement à l'ex- 
tension de la langue française. Les élèves de la Médersa d'Alger 
suivent à la Faculté de droit un cours spécialement organisé 
pour eux. Quelques rares indigènes sont devenus avocats, méde- 
cins, professeur d'arabe ou de bei'bère. 

La statistique des étudiants à l'Université d'Alger comptait, 
en 1913, sous la rubrique a Continent africain » : Droit, 7 étu- 
diants; Médecine, S; Sciences, i; Lettres, 17. Mais, pour des 
raisons trop longues à expliquer, cette statistique ne donne 
qu'une idée imparfaite des étudiants indigènes qui fréquentent 
l'Université. 

Les Médersas d'Alger, Tlomcen et Constantine ont un ensei- 
gnement du français régulièrement organisé; elles ont une action 
efficace, mais sur un milieu restreint, celui des fonctionnaires 
indigènes. 

L'enseignement secondaire reçoit un certain nombre d'élèves 
indigènes. En 1912, il y avait, dans nos lycées et collèges, 
22umusulmans et 30 musulmanes. Il est rare que ces élèves pro- 
filent beaucoup de leurs études. Il y a eu de très belles excep- 
tions, notamment parmi les Kabyles. Du moins, ces jeunes gens 
et ces jeunes filles acquièrent ils, au contact de leurs camarades 
européens, une pratique assez familière de la langue française. 
Jusqu'à ces derniers temps, l'envoi d'un'certain nombre d'indi- 
gènes dans nos établissements secondaires a été surtout une 
mesure de politique indigène. Il y a là, d'ailleurs, une ques- 
tion pédagogique très controversée. 

L'enseignement primaire indigène est en voie de réorganisa- 
tion et soulève de grosses questions, très épineuses, qu'il n'est 
pas de notre domaine d'aborder; aussi devons-nous nous borner 
à des chiffres extrêmement sommaires qui donneront idée de 
ce qu'on a commencé à faire et de ce qui reste à entreprendre. 

La population scolaire indigène possible est aujourd'hui, rien 
que pour les garçons de 330,000 environ. Or, en 1912, il y 



104 — Ia-11 SECTION DE PROPAGANDE 

avait dans nos écoles (écoles d'Européens et écoles d'indigènes) 
39,417 garçons et 3,497 filles, soit 42,614 élèves. Il faut ajouter 
les 4,0S2 élèves des territoires du sud, en majorité indigènes. 

Il y en avait 3,172 en 1882, 12,263 en 1892, 27,448 en 19U3. 
Les progrès sont sensibles, mais on voit l'énorme disproportion 
qui existe entre le résultat et le but. 

L'enseignement primaire indigène a été particulièrement 
développé en Kabylie. C'est d'ailleurs peut-être un bon système, 
encore qu'il ne soit pas reconnu comme tel par tout le monde. 
Les zones où les indigènes sont en relations constantes, déjà 
anciennes, avec les Européens, permettent des réalisations plus 
immédiates. 

Actuellement, sur l'invitation de la métropole, on procède en 
grand. Le programme est de créer par an 22 écoles indigènes 
proprement dites confiées à des maîtres français ou indigènes, 
et SO écoles préparatoires confiées à de simples moniteurs indi- 
gènes. On a dû réduire les ambitions pédagogiques et se borner 
à souhaiter que nos élèves puissent suivre une conversation 
simple, rédiger une lettre, faire un compte, et avoir idée de ce 
qu'est la France. Cela serait déjà très beau. Mais de grosses 
difficultés empêchent la réalisation normale de ce programme. 
On trouve bien de l'argent pour construire des écoles, mais on 
ne trouve pas des maîtres pour y enseigner ; et les « moniteurs 
indigènes » n'offrent pas toujours, même au point de vue de la 
connaissance du français, les garanties qu'on est en droit 
d'attendre d'eux. 

La métropole sera obligée de reconnaître d'ici peu que l'effort 
qu'elle a demandé à l'Algérie de faire en quelques années était 
impossible. Il faut lui substituer une action plus modeste, plus 
rationnelle, plus méthodique. Les résultats seront aussitôt plus 
sérieux. 

Ils sont déjà fort honorables, si l'on considère les grosses 
difficultés de l'entreprise. 



La culture et l'extension de la langue française se heurtent 
en Algérie à un certain nombre d'obstac es. 



I.E FRANÇAIS DANS I-E MONDE lo-ll — lOf) 

D'abord, la présence des éléments étrangers : Espagnols, 
Italiens, Maltais, etc. C'est là non seulement un obstacle 
linguistique, mais un très gros problème politique. En 1912, 
il y avait, dans les écoles primaires de garçons d'Algérie, 
22,331 étrangers contre 30,120 Français, et, dans les écoles de 
filles, 21,7oo contre 37,150. Dans le département d'Oran, le 
nombre des Espagnols est considérable; il paraît que certains 
Conseils municipaux délibèrent en espagnol; « on répugne à la 
création d'une école normale d'instituteurs à Oran, parce qu'on 
y trouverait assez, vite une notable proportion d'Espagnols de 
fraîche naturalisation ». 

Il y a aussi ce qu'on pourrait appeler, au point de vue de la 
langue française, des demi-étrangers, savoir : une notable partie 
de la population Israélite, fort peu cultivée, elles néo-Français 
dont la naturalisation remonte à une ou deux générations. 

Les enfants appartenant à ces deux grou|ies, même s'ils 
fréquentent l'école, apprennenfdifficilement le français, car ils 
ne le parlent guère qu'aux heures de classe. Chez eux, on parle 
à peu près exclusivement l'espagnol, l'italien, un patois Israélite^ 
ou mieux un français terriblement intluencé par ces langues et 
par le sabir franco-indigène. 

Cela est sensible même cher quelques-uns des jeunes gens 
qui fréquentent ce lycée. On a dû même se préoccuper dans les 
milieux universitaires du danger que courait, de ce fait, le 
français. 11 est arrivé fréquemment, dans les dernières années, 
que des jeunes gens, écrivant incorrectement le français, étaient 
reçus au baccalauréat (latin-langues ou sciences-langues), grâce 
à l'excellente note que leur valait la connaissance d'une langue 
qui était pour eux comme maternelle, l'espagnol, l'italien, ou 
bien grâce à l'arabe qui est admis dans l'Académie d'Alger 
comme langue unique, en place des langues requises d'une 
manière générale. Il y a eu une réaction heureuse; et ces faits 
sont devenus rares. Néanmoins, les membres des jurys de bacca- 
lauréat ont unanimement demandé : 1» que la note de français, 
à l'écrit, fût éliminatoire au-dessous de ^ sur 20; 2" que le 
coefficient de l'épreuve de français fût augmenté, notamment 
dans la série sciences-langues. En outre, on a hésité jusqu'à 



106 — I«-ll SECTION DE PROPAGANDl; 

présent à organiser très régulièrement l'enseignement de l'espa- 
gnol et de l'italien dans les lycées et collèges, du moins on ne l'y 
enseigne pas comme langue principale, mais comme « seconde 
langue ». 

Du fait de la coexistence des parlers étrangers et indigènes, la 
langue française a subi en Algérie un certain nombre de très 
curieuses déformations. Dans les milieux populaires des grandes 
villes, notamment à Alger, il s'est constitué une manière de 
langue fort savoureuse, où le vocabulaire s'est enrichi de mots 
plus ou moins espagnols, italiens et autres, et dont la syntaxe 
est fort entachée de tourimres familières aux langues méridio- 
nales. C'est le « cagayous »; un écrivain algérien, Musette, 
en a donné d'amusants spécimens. Même dans les milieux 
cultivés, il y a un certain nombre de déformations de la langue 
quasi passées dans l'usage. Les professeurs de lycée ont à 
corriger fréquemment des expressions que n'entendent certes 
point ou n'ont pas à lire leurs collègues de France. 

Il faut avouer, d'ailleurs, qu'un certain nombre de ces défor- 
mations sont logiques et s'expliquent par le fait que le français 
a été, en Algérie, une langue plus « vivante », plus uniquement 
« parlée » qu'en France, peu « écrite », très peu lue. Dans ce 
pays neuf, la langue actuelle est replacée dans quelques-unes 
des conditions où elle se trouvait en France, il y a quelques 
siècles. 11 tend à se constituer un français légèrement différent 
de la langue d aujourd'hui, comme l'est celui des Canadiens, ou 
celui que l'on parle à Constantinople, dans Péra. 

Il y a là une étude extrêmement intéressante que j'espère 
mener à bien, d'ici quelques années, avec le concours des 
étudiants et des anciens étudiants de la Faculté des lettres. 

Un autre obstacle existe à la culture de la langue française en 
Algérie, qui diminue de jour en jour, ce sont les conditions du 
milieu, qui se retrouvent d'ailleurs pareilles dans tous les pays 
neufs. Les premières générations de Français et de néo-Français, 
établies dans une colonie, se trouvent aux prises avec trop de 
dithcultés, elles ont à soutenir une lutte trop incessante, 
pour qu'il leur reste toujours le temps de songer à leur culture 
intellectuelle; ce n'est pas, la plupart du temps, en se servant du 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE I«-ll — 107 

français que les colons et les commerçants ont conquis la 
fortune, ou simplement l'aisance; ils n'ont guère de curiosités 
de lecture, ni beaucoup de velléités artistiques; ils ont tendance 
à mépriser toutes les activités qui ne tendent pas uniquement à 
gagner de l'argent. La culture, même quand elle n'est pas 
poussée très loin, demande des traditions familiales et une 
stabilité de situation qui ne se réalise, dans les colonies, qu'au 
bout de quelques générations; elle demande des loisirs, que 
seules peuvent donner une vie moins hasardeuse et l'aisance. 

Mais, depuis un certain nombre d'années déjà, les jeunes 
générations algériennes commencent à bénéficier du dur effort 
des précédentes ; nombre de parents, parmi les néo-Français, qui 
parlent mal notre langue, tiennent à ce que leurs enfants aient 
l'éducation qu'ils n'ont pu eux-mêmes se donner; et ils s'im- 
posent de grands sacrifices. On voit des familles où le grand-père 
ne parle pas français, où le fils jargonne notre langue, et où le 
petit-fils la parle aussi bien que ses camarades de vieille souche 
française. 

La prospérité merveilleuse de l'Algérie, depuis un certain 
nombre d'années, a accentué ce mouvement d'assimilation. Il 
suflîrait de constater le repeuplement soudain de collèges qui 
semblaient près de mourir, ou l'afflux d'élèves dans les écoles 
primaires supérieures de l'intérieur. 



Cet enrichissement de l'Algérie aide évidemment à généraliser 
des aspirations vers une large culture artistique et littéraire, qui 
étaient assez clairsemées autrefois. La langue française, étant le 
principal instrument de cette culture, est appelée à bénéficier de 
cette transformation. On lit beaucoup plus; on se tient au cou- 
rant dos productions de la littérature contemporaine en France. 
Les registres de commandes des librairies sont curieux à feuil- 
leter, si on les compare à ce qu'ils étaient il y a quelque trente 
ou quarante ans. Des revues locales se publient, et avec assez de 
succès: il y a, comme en France, d'éphémères revues de jeunes 
écrivains et de poètes locaux. Un certain nombre de sociétés 



108 — Ia-11 SECTION DE PROPAGANDE 

savantes ou littéraires entretiennent une activité intellectuelle, le 
plus souvent de bon aloi. La Société des Amis de l'Université 
d'Alger a entrepris depuis quelques années, jusque dans les 
petits centres, une campagne intéressante. 

Y a-t-il une « littérature algérienne »? Elle est surtout consti- 
tuée par les impressions de voyage et les romans, assez médio- 
crement exotiques, des Français de la métropole. Un certain 
nombre d' « Algériens », Louis Bertrand, Isabelle Eberhardt, 
R. Randau, etc., ont composé sur l'Algérie de belles œuvres. 
Mais les jeunes gens qui se sentent des dispositions à écrire, soit 
poètes, soit dramaturges, soit romanciers, sont vite tentés par 
Paris, et s'ils ne renient pas tout à fait l'Algérie, ils n'en subissent 
guère l'influence. La centralisation parisienne de la culture agit 
en Algérie comme partout en France. 

Il est symptomatique que, en l'année 4913, une municipalité 
algérienne, tout près des marches marocaines, dans une région 
qui paraissait surtout le royaume des conquistadores, des grands 
spéculateurs et des brasseurs hâtifs d'affaires, ait voulu faire 
revivre l'institution des jeux floraux ! La grâce un peu vieillotte, 
et bien délicate, de l'églantine d'or résistera-t-elle à celte rude 
transplantation? C'est, en tout cas, unefaçon jolie d'atlirmer que 
l'Algérie a de plus en plus le désir de participer à la culture 
française, et de s'incorporer étroitement, par l'intelligence, par 
la poésie et par Fart, aussi bien que par l'activité économique et 
le dévouement patriotique, au domaine de la plus grande 
France. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDB. 



La langue française en Egypte, 



FERNAND braun, 

avotat à la Cour, directeur de la Bourse égyptienne, à Alexandrie. 



11 semblerait qu'après trente ans d'occupation britannique en 
Egypte, le français eût dû depuis longtemps céder, sur les bords 
du Nil, le pas à la langue rivale. Or, il n'en a rien été. L'étude de 
l'anglais s'est étendue uniquement dans les écoles ofticielles, 
c'est-à-dire celles qui dépendent directement du ministère de 
l'Instruction publique. Dans ces écoles, on peut dire que le fran- 
çais n'est plus étudié du tout; les dernières sections où cette 
langue était en honneur, et qui subsistent aussi bien dans les 
écoles secondaires que supérieures, ont toute chance d'être sup- 
primées avant peu. 

Jusqu'à il y a une vingtaine d'années, notre langue était, pour 
ainsi dire, la seule que les Egyptiens étudiassent en dehors de 
l'arabe, leur langue maternelle. L'antagonisme entre les deux 
langues européennes citées n'est entré dans une période aiguë 
qu'au moment où les relations politiques des deux pays riverains 
de la Manche se sont tendues. L'Egypte a toujours été, on le sait, 
le champ clos de la rivalité anglo-française, depuis 1882 jusqu'à 



110— la 12 SECTION DE PROPAGANDE 

l'entente cordiale. Mais, depuis cette première date jusqu'en 1896, 
l'administration britannique, préoccupée uniquement de ramener 
en Egypte l'ordre dans les finances et d'améliorer les conditions 
de l'agriculture, ne s'est pas souciée activement du point de vue 
intellectuel. Le Ministère de l'Instruction publique subissait pro- 
fondément l'infiuence des idées françaises, tant à la suite de la 
présence de ministres égyptiens ayant reçu une éducation fran- 
çaise que de celle d'un personnel enseignant en majorité français 
ou de langue française. L'école normale de Tewfikich, où se for- 
maient les professeurs, était dirigée par un de nos compatriotes, 
et le français était à la base de l'enseignement. 

Lorsque le représentant britannique eut accompli la plus 
grande partie de la tâche matérielle qu'il s'était assignée, il songea 
à donner droit de cité à l'anglais dans les écoles gouvernemen- 
tales. Petit à petit, des professeurs anglais remplacèrent leurs 
collègues français, qui furent mis à la retraite, et, à l'beure 
actuelle, l'enseignement officiel égyptien est entièrement l'apa- 
nage de maîtres et inspecteurs d'oulre-Manche. 

Il faut noter maintenant que notre langue a toujours été main- 
tenue comme langue officielle aux examens, c'est-à-dire que les 
candidats aux diplômes délivrés par l'État peuvent « composer » 
soit en français, soit en anglais; je ne dis rien de l'arabe qui est 
la langue du pays. Ainsi, il existe encore présentement, à chaque 
session du baccalauréat ou des certificats primaires, deux jurys 
d'examen, mais il serait oiseux d'insister sur le fait que les élèves 
se présentant dans les sections anglaises, sont cinq à six fois 
aussi nombreux que les autres. 

Le contingent des élèves de la section française est fourni par 
les écoles libres qui ont toujours joué, dans l'Orient en général, 
et en Egypte en particulier, un rôle considérable, et ont aidé effi- 
cacement à la diffusion de notre langue et de nos idées. Jusqu'à 
la génération précédente, et en grande partie aujourd'hui aussi, 
les familles dirigeantes, l'élite de la population, ont confié et 
confient l'instruction de leurs enfants aux écoles libres. 

La majorité de ces écoles est congréganiste, mais, en dépit de 
leur caractère confessionnel, la population leur a toujours été 
sympathique et le nombre de leurs élèves n'a cessé de s'accroître. 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-12 — IH 

Les lycées et collèges laïques ont d'ailleurs aussi joui de la même 
faveur, et l'on peut énoncer comme un fait d'expérience constante 
que toute institution de langue française sérieusement menée a 
pu se maintenir et progresser. Les lycées français du Caire, 
d'Alexandrie et de Port-Saïd, fondés récemment sous l'égide de 
la mission laïque, voient le nombre de leurs élèves s'accroître 
sans cesse et la vogue en leur faveur ne diminue nullement, tandis 
que, fait digne de remarque, le grand collège anglais Victoria, 
d'Alexandrie, patronné par les hautes personnalités anglaises, 
n'a, pour ainsi dire, pas eu de succès. 

Les écoles libres françaises étaient, d'après les statistiques ofli- 
cielles du gouvernement égyptien, à fin 1908, sur le territoire 
égyptien, au nombre de 137, et comptaient 17,805 élèves 
(10,485 garçons et 7,320 filles). En 191 2, le nombre de ces écoles 
a passé à 152 et le nombre d'élèves à 21,019 (12,703 garçons et 
8,716 filles). La progression est rapide, on le voit. 

Le nombre des élèves fréquentant, en 1908, les écoles de langue 
anglaise (anglaises et américaines) était de 14,527 et, en 1912, 
de 17,302. 

Mais la langue française est étudiée sur une grande échelle dans 
les institutions qui ne sont pas de nationalité française, et, dans 
les nombres cités plus haut, nous n'avons compris que celles-là. 
Mais, pour n'en donner qu'un exemple, dans les écoles des com- 
munautés Israélites du Caire et d'Alexandrie, près de 4,000 élèves 
étudient le français comme langue base de l'enseignement. 

La population scolaire d'Egypte étant évaluée à 150,000 élèves, 
on peut dire que les trois cinquièmes étudient notre langue et 
nous croyons que leur nombre ne fera que s'accroître pour les 
motifs suivants : 

Ue par sa situation géographique, l'Egypte ne peut être qu'un 
pays cosmopolite. Il en a été ainsi de toute antiquité et les évé- 
nements modernes n'ont pas démenti cette tendance. Or, en 
dehors de la langue arabe qui n'est parlée que dans les milieux 
indigènes, il faut à cette population hétéroclite une langue auxi- 
liaire, qui permette à toutes les fractions de s'entendre entre 
elles. Grâce à l'influence que la France a eue en Egypte, depuis 
l'expédition de Bonaparte, c'est notre idiome qui a été parlé de 



112 — Ia-12 SECTION DE PROPAGANDE 

préférence sur les bords du Nil, el c'est vers la France que tous 
les vice-rois d'Egypte se sont retournés pour lui demander des 
éducateurs. C'est donc la France qui a pu avoir la plus grande 
influence sur les esprits au pays de Pharaon, et qui l'a eue, sans 
conteste, jusqu'au moment où les événements ont donné à 
l'Angleterre la prépondérance politique dans la vallée du Nil. 

On ne saurait nier, toutefois, qu'un danger considérable y 
guette la ditîusion et la situation de notre langue. A l'heure 
actuelle, il existe encore en Egypte des institutions interna- 
tionales, comme la Municipalité d'Alexandrie, la Caisse de la 
Dette publique, le Conseil sanitaire maritime et quarantenaire 
et surtout les tribunaux mixtes, où toutes les discussions, plai- 
doiries, etc., se font en français Ces institutions sont des citadelles 
importantes qui servent à défendre notre langue, mais, l'une 
après l'autre, elles sont appelées à disparaître à mesure que 
l'Angleterre le demandera à une Europe gagnée, pour ainsi dire, 
à l'avance à ces concessions. 

D'autre part, et c'est là, à notre avis, le danger le plus inquié- 
tant, le nombre d'illettrés diminue chaque année en Egypte, 
grâce aux sacrifices que s'impose le gouvernement pour assurer 
l'instruction au peuple égyptien. A l'heure actuelle, la dispro- 
portion entre la population des écoles libres et celle des écoles 
ofticielles n'est pas assez considérable pour assurer à celles-ci 
une supériorité écrasante du nombre sur celles-là. Mais, du jour 
où s'opérera la diffusion intensive de la langue anglaise par la 
création d'écoles dans tous les centres habités de l'Egypte, 
quand on pourra décréter, dans ce pays, l'instruction gratuite et 
obligatoire, et quand, par ce fait, des millions d'Égyptiens 
apprendront l'anglais à l'école, notre idiome courra grand 
risque d'être submergé, et toutes ses qualités ne suffiront pas à 
le sauver, sinon d'une disparition totale, tout au moins d'une 
éclipse redoutable. 

Le remède consisterait naturellement à créer des écoles fran- 
çaises partout où cela est possible, ou tout au moins de procurer 
aux écoles libres indigènes, dont le nombre s'étend, des profes- 
seurs de français. Beaucoup d'entre elles n'auraient pas le 
moyen de se payer d'elles-mêmes le luxe d'un pareil collabora- 



I.E l'KANI.lAlS DANS I.K MONDE In-12 —113 

tour, mais, en y contribuant par des subventions obtenues j,'ràce 
à l'entremise de l'Alliance française ou d'autres sociétés poursui- 
vant le même but (nous ne disons rien du gouvernement fran- 
çais qui pourrait sûrement être en l'occurrence d'un grand 
secours), il serait, croyons-nous, possible de conserver, en 
Egypte, à notre langue, le rang prépondérant qu'elle y a toujours 
occupé et qui fait ressembler ce pays, à l'heure actuelle, bien 
plus à une colonie française qu'il une colonie britannique. 

Pour terminer cette note trop brève à notre gré, il nous 
sutlira de mentionner qu'on compte à Alexandrie et au Caire 
neuf journaux quotidiens de langue française, et un à Port-Saïd, 
tandis qu'il n'existe, en tout, que trois journaux anglais, et encore 
sont-ils obligés de publier une édition française. F^e Journal 
officiel du gouvernement égyptien paraît en français et en 
anglais. 

Uuant à la librairie, l'importation des ouvrages littéraires et 
scientifiques français est de beaucoup la plus considérable, et 
l'on peut dire que les deux tiers de ce commerce si intéressant 
soiit entre nos mains. 

En résumé, l'Egypte ofïrc encore à la culture française un 
vaste champ d'action. Grâce à leurs affinités naturelles, les Égyp- 
tiens auront toujours une plus grande sympathie pour nos idées 
et nos mœurs, et, par le traité de 1904, celui de l'entente cor- 
diale, l'Angleterre s'est engagée à respecter les institutions 
scolaires placées sous notre égide. 

Ayant renoncé à la lutte politique sur les bords du Nil, il 
est toujours loisible h la France, et sans s'écarter des accords, 
de continuer le bon combat intellectuel et de contribuer pour 
sa part à faire acquérir à l'Egypte, avide de progrès, les bienfaits 
de la civilisation européenne par le véhicule de la langue et des 
idées françaises. 



1. — SECTION DE PHOPA(iANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La Langue française en Alsace-Lorraine, 



Anselme LAUGEL. 



La question (h' l'eiiinisiiin et (h' la culture de la langue Irançaise 
«'M Alsace-Lorraine est une de celles qui nous préoccupent le 
plus; et son règlement donne lieu à d'infinies difficultés. 

!.,oin d'attacher à cette question une portée exclusivement poli- 
lique, nous ne l'envisageons qu'au point de vue économique ou 
littéraire. Nous prétendons, que dans un pays frontière, la con- 
naissance des langues parlées dans les régions limitrophes est 
absolument indispensable, et qu'on Alsace-Lori-aine le français 
et l'allemand, quoique d'un inégal usage, rendent des services 
égaux. Nous prétendons, d'autre part, qu'il serait coupable de 
priver les Alsaciens-Lorrains du plaisir qu'ils prennent à une 
langue spirituelle, claire et plus capable que l'allemande de 
rendre les finesses et les délicatesses de l'esprit. 

S'inspiranl de ces idées, noire ancien parlement, le Landes- 
au.sschuss , a bien souvent émis le vœu que l'on rétablisse l'ensei- 
gnement du français dans les écoles primaires. Pourquoi, 
disait-on, ne pas suivre l'exemple du gouvernement français qui 



146 — Ia-13 SIXTIOX DE l'ItOPAGANDE 

n'hésitait piis à pcniieltrc l'enseignement de l'nlleniand? Bien 
que constituant la langue ofliciclic, le français n'était pas, 
avant 1870, regardé par rautorlté comme la seule langue néces- 
saire : on faisait une large part à l'allemand. Un opuscule récent 
de M. le professeur Hans Kaiser, directeur des archives dépar- 
tementales de la Basse-Alsace, tend bien à démontrer que l'ad- 
ministration françaises cherchait, par tous les moyens possibles, à 
réprimer l'usage de la langue allemande en Alsace; mais la thèse 
soutenue par M. Kaiser a été combattue avec succès dans le der- 
nier numéro des Cahiers Alsaciens, où il est dit que «les fonction- 
naires de l'instruction publique, à l'époque française, ne consi- 
déraient pas l'enseignement comme un moyen d'imposer une 
nationalité à une population qui n'en voulait pas. La France 
avait attendu près de deux siècles avant de s'appliquer à intro- 
duire sa langue en Alsace, et elle y avait gagné les cd'urs sans 
recourir à cet expédient. Le corps enseignant et l'administralion 
ne ressentaient aucune animosité historique ou politique contre 
l'usage de la langue allemande. Leurs représentants n'eurent 
d'autre objectif que d'api)rendre la langue nationale à des enfants 
qui avaient besoin de la savoir et dont les parents étaient heu- 
reux et fiers d'être français ; et, dit encore à ce sujet M. Fritz 
Eccard ('), si quelques rares administrateurs et universitaires 
par trop zélés et peu au courant des choses d'Alsace, préconi- 
sèrent, il est vrai, la suppression progressive de l'enseigncipent 
allemand, l'inlluence d'hommes mieux informés et la force 
même des choses ont empêché ces efforts d'aboutir et ont fait 
prévaloir la méthode des deux langues, méthode qui donnait tant 
d'excellents résultats. » 

C'est le rétablissement de ce régime si libéral introduit autre- 
fois chez nous par l'administration française que nous deman- 
dons, et nous ne voyons pas pourquoi l'Allemagne ne montre- 
rait pas, pour les habitudes et le développement des Alsaciens- 
Lorrains, cette sollicitude que témoignait autrefois la France. 
Ou plutôt je me trompe : nous ne voyons que trop clairement les 
desseins que poursuit l'Allemagne, dont les hésitations à suivre 

(*) La langue française en Alsace, par M. Fritz Eccaid. 



r.E FHAXÇAIS DANS I.E MONDE 1(1-13 — 117 

l'exemple donné anlrefois par la France sont dues à des considé- 
rations d'ordre tout politique : elle craint l'intluence que, par la 
langue, l'esprit français pourrait prendre sur l'esprit alsacien; et, 
(;onime le dit encore M. Fritz Eccard, il lui paraît inadmissible 
(jue la jeune génération, et notamment les élèves des écoles supé- 
rieures et les -référendaires, parlent le français entre eux, et 
l'emploi de la langue welche est pour elle un signe incontestable 
d'hostilité à l'Allemagne. 

Mais ces craintes, cette méfiance de l'Allemagne à l'égard du 
français sont vraiment bien puériles. 

Il est vrai que l'Alsace Lorraine a été, en 1871, incorporée à 
l'Allemagne dont elle fait partie intégrante; mais croit-on 
qu'elle acceptera plus volontiers le régime nouveau auquel elle a 
été soumise parce qu'on la mettra dans l'incapacité de lire ou 
d'écrire le français? Ce n'est pas en français que se prononcent, au 
parlement, les plus violents réquisitoires, et ce n'est pas non plus 
en français que s'écrivent, dans les journaux et dans les revues, 
l(^s diatribes les plus acerbes contre l'administration allemande. 
Le cœur est plus fort que la langue, et il saura, en Alsace-Lorraine, 
se servir même de l'allemand pour donner à ses sentiments une 
expression à laquelle personne ne pourra se méprendre. Ce n'est 
donc que par un inutile accès de mesquine mauvaise humeur 
que l'administration, mal renseignée, prit contre l'enseignement 
du français des mesures prohibitives. 

(Jrâce toutefois à la ténacité de nos députés, la situation, dans 
ces derniers temps, s'est améliorée : « Il y a quinze ans, dit le 
Nouvelliste du i septembre dernier, le français était presque 
complètement proscrit. Dans les écoles normales d'instituteurs, 
les élèves se faisaient tous dispenser du cours de français avec la 
complicité, pour ne pas dire davantage, de leurs maîtres, dont 
la plupart étaient, eux-mêmes, incapables de soutenir la moindre 
conversation française, bans les lycées, l'enseignement du fran- 
çais fait à la manière de l'enseignement des langues mortes, 
était, presque, partout, conlié à des maîtres immigrés qui, eux 
aussi, ne possédaient que de la façon la plus imparfaite la langue 
qu'ils étaient chargés d'enseigiKM*. Les leçons particulières ne 
pouvaient être données que par des professeurs oHiciels, et le 



H8 — Inl3 SECTION DE PROl'AGANDE 

nombre des élèves qu'il leur était permis de réunir restait stric- 
tement limité. Mais, grâce aux protestations répétées du parle- 
ment, l'enseignement du français est aujourd'hui organisé d'une 
façon plus rationnelle et plus conforme à nos intérêts. Dans les 
écoles normales, le français fait obligatoirement partie du pro- 
gramme; dans les collèges, l'enseignement du français est géné- 
ralement confié à des professeurs indigènes qui possèdent cette 
langue à fond; les communes peuvent, en dehors des heures de 
classe, organiser des cours de français sans limitation du nombre 
des élèves. Chaque personne donnant les garanties morales 
suffisantes est autorisée à donner des leçons particulières, et si 
tous nos vœux ne sont pas encore, il est vrai, réalisés, parce que 
le français ne figure pas encore au programme de l'école pri- 
maire, il n'en est pas moins vrai que des progrès considérables 
ont été réalisés, et cela uniquement parce que le parlement n'a 
cessé de lutter.» 

Il serait donc permis d'espérer une amélioration complète et 
une réalisation absolue de nos vœux, si, malheureusement, un 
facleui' funeste n'intervenait pas constamment pour paralyser, 
non pas nos efforts, à nous, mais la bonne volonté que l'admi- 
nistration serait, peut-être, disposée à nous témoigner. 

A côté de l'impérialisme officiel du gouvernement, on dis- 
tingue, en effet, en Allemagne, un autre impérialisme, qui est 
plus puissant que le premier, et dont l'importance augmente 
chaque jour : je veux parler du pangermanisme. 

Les prétentions pangermanistes (uit été, bien souvent, déffnies 
par (les auteurs autorisés, et je n'ai pas besoin de rappeler que 
l'annexion à l'Allemagne d'une grande partie de la France et de 
ses colonies, de la Belgique et de la Hollande fait partie des 
revendications du pangermanisme qui modifie à sa guise la carte 
de l'Europe, déplace les frontières et bouscule les nationalités 
et les races, sans i-éfléchir qu'il n'est pas seul au monde, sans 
songer que la destinée des peuples dépend d'autres consente- 
ments que du sien. 

liCs pangermanistes ne forment pas, à proprement parler, nn 
parti : ils sont les partisans d'une doctrine violente et exaltée 
que l'outrecuidance prussienne a imposée à un grand nombre 



I.E FRANÇAIS DANS l,F. MONDE Ia-13 — 119 

(l'Alleniands de toutes les opinions et de tous les pays. Le pan- 
germanisme est un état d'àme dangereux, une sorte de folie des 
grandeurs qui semble devenir contagieuse et qui pourra, avec le 
temps, menacer le repos de l'Europe. 

Les idées du pangermanisme tinissent, presque toujours, par 
être adoptées par le gouv<'rnement, et c'est là ce qui le rend par- 
ticulièrement redoutable. Mon ami, M. Helmer, qui est en même 
temps notre collègue, a fait publier une étude très intéressante 
sur cette question et montré avec une grande netteté comment, 
peu à peu, les idées les plus hasardées émises par le pangerma- 
nisme sont acceptées par l'opinion publique, et, finalement, par 
le gouvernement impérial qui règle sur elles sa conduite. 

^lais je ne veux pas oublier qu'il ne peut s'agir, aujourd'hui, 
([ue de la libre extension du français, et que je ne dois vous 
entretenir que de l'Âlsace-Lorraine : je me contenterai donc de 
retracer, en deux mots, les théories que professe, à ce sujet, le 
pangermanisme. 

Ces théories sont exposées dans un ouvrage qui a été publié à 
Leipzig, en 1912, par M. Daniel Frymann, sous le titre : Weim 
icli der Kaiser wàrel — Si fêtais l'empereur ! — Cet ouvrage a été 
vpiuiu jusqu'ici à près de 20,000 exemplaires, c'est dire qu'il a 
obtenu un certain succès ! 

Après s'être plaint de la faute qui a été commise en 1872 en ne 
mettant pas à l'option des Alsaciens- Lorrains des conditions 
assez nettes. M, Frymann dit que, pour réparer cette erreur, il 
faut, de tonte nécessité, procéder à une nouvelle épreuve et 
demander à tout Alsacien-Lorrain qui aura atteint sa majorité, 
de prendre l'engagement formel de ne jamais se servir de la 
langue française ni chez soi, ni hors de chez soi, de ne jamais 
faire venir de France ni journaux, ni livres français, et enfin de 
ne pas faire élever ses enfants dans des établissements où l'on 
parle français, ces établissements fussent-ils situés en Belgique 
ou en Suisse. Tous ceux qui ne prendraient pas cet engagement, 
ou qui, l'ayant pris, viendraient à y manquer, seraient considérés 
comme s'étant prononcés contre l'Allemagne et contraints de 
quitter le pays. 

Dans les régions de langue allemande, il serait défendu de 



120 — Io-13 SECTION DE PROPAGANDE 

faire paraître des journaux rédigés en français; dans les régions 
de langue française, on permettrait, sous un contrôle sévère, la 
publication de journaux français, mais à condition que le texte 
français soit toujours accompagné du texte allemand corres- 
pondant. 

Vous voyez la belle situation que nous ferait M. Daniel 
Freymann, s'il était l'empereur. Heureusement pour nous qu'il 
n'est pas même statthalter. Mais nous savons qu'il y a, à Stras- 
bourg, des gens qui partagent ses opinions. 

D'autre part, les Alldeutsche Blàlter (îeuiWes pangermanistes) 
rendaient compte, il y a quelques jours à peine, d'un ouvrage 
de M. K. F. Wolft'sur le traitement que les peuples conquérants 
ont à faire subir aux peuples conquis. A côté d'aperçus parti- 
culièrement ingénieux qui tendent à montrer que le vainqueur 
est autorisé à priver les vaincus de toute espèce de droits poli- 
tiques, l'auteur émet l'avis final que : « il faut absolument briser 
avec le préjugé qui veut que les vaincus aient un droit quel- 
conque au maintien de leur nationalité et de leur langue, car les 
vainqueurs agissent d'après les règles de la biologie et de la 
logique en s'appliquant à faire disparaître la langue et à anéantir 
la nationalité des peuples qu'ils auront vaincus. » (*) 

Ces beaux principes, ouvertement proclamés par les Panger- 
manistes, ne sont pas, il est facile de le prévoir, considérés en 
Allemagne comme des rêves insensés, ou des écarts d'esprits 
outranciers aimant à donner à leur patriotisme une forme abso- 
lue et paradoxale ; ces principes sont acceptés par un nombre 
immense de gens; et, à chaque instant, nous les voyons recevoir 
chez nous un commencement d'exécution. 

N'avons-nous pas appris, dernièrement, à notre grande sur- 
prise, que le gouvernement d'Alsace-Lorraine avait eu la préten- 
tion de faire voter par le Rcichstag des lois d'exception qui lui 
permettraient de supprimer, s'il le jugeait opportun, les jour- 
naux rédigés en langue française qui paraissent en Alsace- 
Lorraine ? 

Ne lisons-nous pas, à chaque instant, dans les feuilles 

(') Nouvelliste d'Alsace- Lorraine, du 5 septembre 1913. 



I.K FRANÇAIS DANS l,E MOXDE Ia-13 — 121 

publiques, les folles incartades auxquelles se livrent quelques 
énergumènes quand ils entendent des Alsaciens parler lefrançais 
dans un magasin ou dans un lieu public ? 

Ne savons-nous pas qu'un honorable bijoutier de Strasbourg 
a été condamné à une amende pour avoir fixé à la porte de son 
magasin une pancarte annonçant, en français, qu'il avait trans- 
féré son établissement de la rue des Arcades dans la rue du 
Dôme? 

•iN'est-il pas de notoriété publique qu'à Metz, à l'entrée d'un 
parc dont elle s'était indûment réservé la jouissance, l'adminis- 
tration militaire a fait afficher une défense aux promeneurs de 
parler le français ? 

Je pourrais citer, à l'infini, des mesures vexatoires qui sont 
prises pour contrarier ceux qui se permettent de regarder le 
français comme une langue dont ils veulent conserver l'usage ; 
mais j'en passe... et des meilleures. 

Il est possible que ce soit là de la politique ; mais je ne puis 
m'empêcher de croire que cette politique est faite aux dépens du 
droit, de la justice, de la liberté... et du bon sens, puisque 
M. Daniel Frymann lui-même reconnaît, dans l'ouvrage que 
j'ai cité, que, malgré les chicanes qu'on leur cherche, les Alsa- 
ciens-Lorrains ([ui parlent le français sont plus nombreux 
aujourd'hui qu'il y a vingt ans. 

C'est sur cette attirmation consolante que je terminerai iiiôn 
rapport, en ajoutant que l'Alsace-Lorraine ne se laissera pas 
intimider par les menaces pangcrmanistes. 

Nous avons la conviction intime • que la langue française 
forme l'outil nécessaire pour la propagation d'une culture 
supérieure, et que la guerre qu'on lui fait ne sert qu'à amoindrir 
ceux qui l'on maladroitement entreprise. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A I.K FRANÇAIS IIANS I.K MONDK. 



La langue française en Hongrie, 



lliiiKin MOUAXD, 

^mn'-gé (le l'Université. 



Un des plus sérieux soucis des pères de famille et des éduca- 
teurs hongrois tient à la nécessité de faire apprendre aux 
enfants une ou plu-sieurs langues étrangères. Le hongrois, en 
effet, n'a de parenté ni de ressemblance avec aucune des 
autres langues européennes, le finnois excepté; il n'est parlé 
par personne hors du territoire du royaume, sauf par les émi- 
grés hongrois; il faut donc absolument que tous les Hongrois 
qui veulent avoir des relations internationales apprennent au 
moins une langue étrangère, et ils apportent à cette étude, pour 
l'ordinaire, mie remarquable facilité. 

La langue qui s'impose à eux d'abord est l'allemand : l'union 
diplomatique, militaire, financière et douanière de la Hongrie 
avec l'Autriche, oblige la plupart des Hongrois un peu instruits, 
à savoir l'allemand, dont l'étude est obligatoire dans toutes les 
écoles secondaires et les écoles commerciales. L'anglais, d'autre 
part, est à la mode dans la haute société; et il est de bon ton de 
pouvoir le parler, car la Hongrie, pays essentiellement aristo- 



124 — Ia-14 SECTION de propagande 

cratique, se flatte d'avoir quelque ressemblance avec l'aristo- 
cratie d'Angleterre, qu'elle prend volontiers pour modèle. 

Mais la langue littéraire par excellence, en Hongrie, est tou- 
jours le français. Un séjour de quelques semaines à Budapest 
suffit pour convaincre l'étranger que toutes les personnes un 
peu cultivées le parlent peu ou prou et souvent à la perfection; 
qu'elles lisent nos romans ou nos pièces de théâtre, quelques-uns 
de nos journaux, et se tiennent, en somme, au courant du mou- 
vement littéraire de notre pays. Par quels moyens acquièrent- 
elles cette connaissance de notre langue et de notre littérature? 

Au commencement du mois de mai, on fait à Budapest, pen- 
dant deux jours, une quête pour les enfants pauvres des hôpi- 
taux. A tous les coins de rue, d'élégantes quêteuses tendent leur 
sébile aux passants. Je me suis amusé récemment, avec un de 
nos compatriotes, à leur demander quel était le but de cette 
quête : presque toutes les dames de charité m'ont répondu très 
clairement et très correctement en français. C'est qu'il s'agissait 
de jeunes femmes ou de jeunes filles appartenant à des familles 
fortunées, qui ont presque toujours, dès la petite enfance, des 
gouvernantes ou des domestiques françaises (1). Cette instruc- 
tion privée et donnée à la maison est à la base de l'éducation 
dans toute la haute société de Hongrie. 
. Dans l'enseignement secondaire des garçons, on n'apprend 
■pas le français aux élèves des gymnases, qui ne reçoivent que la 
culture latine et grecque, mais seulement aux élèves des écoles 
réaies, ou écoles d'enseignement moderne. Si l'on considère 
qu'il y a en Hongrie 170 gymnases et 32 écoles réaies, on voit 
qu'une petite minorité de Hongrois seulement peut apprendre le 
français au collège. 

Cet enseignement leur est donné pendant six ans, de la 
3" classe à la 8" inclusivement, à raison de cinq heures par 
semaine en 3" et 4°, de quatre heures en o", de trois heures en 6' 

(1) Il existe à Budapest une Société française d'assistance en Hongrie 
qui a pour but essentiel de venir en aide aux jeunes françaises envoyées 
en Hongrie et qui ont à supporter les funestes conséquences de contrats 
passés entre leurs parents mal informés et des placeurs intéressés. Cette 
société à un local, le Home français. 



I.E FRANÇAIS DANS l,E MONDE Ia-14 — 125 

et 7°, de quatre en 8'. Dans ces deux dernières années, la classe 
doit être faite en français. 

Au printemps de 1910, M. Jules Gautier, directeur de l'ensei- 
gnement secondaire de France, étant venu faire à Budapest luie 
conférence sur l'enseignement secondaire, a mis sou séjour à 
profit pour visiter quelques classes des gymnases et des écoles 
réaies de Budapest. Pendant ces visites, où j'avais l'honneur de 
l'accompagner, on a tenu siu'tout, comme il était naturel, à lui 
donner une idée de l'enseignement du français. Dans plusieurs 
classes, nous avons entendu réciter ou expliquer très intelli- 
gemment des fables de La Fontaine. Un professeur de l'Institut 
François-Joseph faisait lire à ses jeunes élèves Un bon petit 
diable, de M'"" de Ségur, et l'un d'eux nous a raconté gentiment 
une des farces que le « bon petit diable » fit à la mère Mac 
Miche; il semblait s'en amuser autant que font les petits gar- 
çons français, et les mots lui venaient aisément. 

Il nous a semblé que l'enseignement du français était plus 
développé dans les deux lycées de jeunes filles que nous avons 
visités. Bien que ce cours fût facultatif, les jeunes filles le sui- 
vaient en grand nombre. Au lycée de l'avenue Andrassy, de 
petites élèves d'environ 13 ans (3° classe), ayant commencé le 
français à la rentrée dernière, répondaient sans peine aux ques- 
tions que leur posait leur professeur sur tout ce qui se rapporte 
au repas. Les élèves de la o" (lo ans) parlaient correctement de 
l'histoire de notre littérature classique, et l'une d'elles a récité 
presque sans accent une tirade du Cid. Au lycée Elisabeth, une 
élève de la 4* a expliqué un morceau qui avait été heureusement 
choisi pour nous être agréable, les Adieux de Marie Stuart, de 
Béranger : 

Adieu, charmant pays de France 
Que je dois tant ctiérir I 
Berceau de mon lieureuse enfance 
Adieu I te quitter c'est mourir. 

L'enseignement supérieur du français, dans les deux univer- 
sités de Budapest et de Kolozvar (Transylvanie), est donné, 
avec un grand souci de la philologie; la littérature du moyen- 
âge tient dans les cours une place très importante. En outre du 



126 — Ia-14 SECTION DE l'KOPAOANDE 

professeur ordinaire, il y a à l'Université de Budapest un 
« lecteur » français, chargé de faire, une fois par semaine, un 
cours d'histoire de la littérature, et, une autre fois, de faire 
lire et expliquer aux étudiants et étudiantes un texte français. 
Mais le centre universitaire de la culture française en Hongrie 
se trouve à Budapest, au Collège Eœtvœs. 

Ce collège a été fondé, en 189o, par les soins d'un célèbre 
physicien hongrois, le baron Laurent Eœtvœs, qui chargea un 
de ses assistants à l'Université, M. Bartoniek, d'organiser un 
établissement d'enseignement supérieur destiné à former des 
professeurs d'enseignement secondaire. M. Bartoniek vint à 
Paris, où il visita l'Ecole normale supérieure et prit conseil de 
M. Georges Perrot, qui la dirigeait alors; au retour, il s'efforça 
d'instituer une école qui devait ressembler autant que possible 
à celle de la rue d'Ulm. 

Désireux de développer le plus possible la culture française 
chez ses élèves, M. Bartoniek ne se contenta pas de mettre à leur 
disposition une bibliothèque française très riche, très variée et 
choisie avec un goût parfait, ou de favoriser de tout son pou- 
voir les séjours plus ou moins longs que quelques-uns de ces 
jeimes gens pouvaient faire à Paris, grâce à des bourses données 
par l'Etat ou à des fondations particulières : il eut encore l'idée 
d'installer à poste fixe, au Collège Eœtvœs, un ancien élève de 
l'Ecole normale de Paris, qui devait avoir pour mission d'en- 
seigner le français aux élèves les plus avancés, de parler avec 
eux le plus possible, en dehors des heures de cours, enfin de 
les faire vivre, par sa présence continuelle, en contact perma- 
nent avec l'esprit français. J'ai' occupé ce poste pendant 
deux ans et je garde le meilleur souvenir de la sympathie que 
directeur, professeurs et élèves témoignaient sans cesse à l'Ecole 
et à la nation que je représentais, de la bonne volonté que les 
jeunes gens mettaient à se perfectionner dans l'étude de notre 
langue et de la littérature (1). 

(1) Depuis 1911, il y a deux normaliens au Collège Eoptvœs, l'un deux 
est, en outre, professeur de français de l'un des fils de l'Archiduc Joseph . 



LE FRANÇAIS DANS LK MONDE Ia-14 — 127 

M. Bartoniek, pour témoigner encore sa sympathie à lEcole 
normale de France, veut que tous les anciens élèves de cette 
école, passant ou séjournant à Budapest, soient ses hôtes : plu- 
sieurs d'entre eux ont déjà reçu au (Collège Eœtvœs l'hospitalité 
la plus cordiale. 

Un de ces visiteurs, M. Paul Dupuy, secrétaire de l'Ecole nor- 
male supérieure, qui passa ({uelques jours à Budapest, au prin- 
temps de 1911, se rendit compte que de nombreux étudiants du 
collège étaient très désireux de faire un séjour d'études à 
Paris, mais qu'ils étaient arrêtés par la question pécuniaire : 
les frais de séjour, s'ajoutaiit aux frais de voyage, leur interdi- 
saient cet utile déplacement. M. Paul Dupuy eut alors l'idée 
ingénieuse et vraiment amicale que l'on pourrait profiter du 
temps des vacances pendant lequel les bâtiments de la rue 
d'Ulm sont à peu près vides, pour y recevoir quelques étudiants 
du Collège Eœtvœs : ils paieraient une indemnité très réduite 
de logement et de nourriture; ils auraient, en outre, la jouissance 
de la bibliothèque. M. Ernest Lavisse, directeur de l'Ecole, vou- 
lut bien approuver ce projet, qui a été mis à exécution, avec 
succès, depuis trois ans. C'est ainsi que, cette année, dix jeunes 
Hongrois ont reçu, pendant six semaines au moins, l'hospita- 
lité de l'Ecole normale et vécu eu camarades avec les norma- 
liens de France. 

On ne s'étonnera pas qu'après de telles marques d'une ami- 
tié réciproque enti-e les deux écoles, l'Université de Paris ait 
été invitée à se faire représenter officiellement, comme mar- 
raine, pour ainsi dire, à l'inauguration du nouveau Collège 
Eœtvœs, qui a eu lieu en octobre 19H. A cette cérémonie, 
M. Emile Borel, sous-directeur de l'Ecole normale, a exprimé 
les vœux que notre université forme pour la prospérité de cet 
établissement, et à juste titre; car il n'y a peut-être pas, hors 
de France, une maison où il soit plus aisé de vivre en communi- 
cation constante avec la pensée et la langue française. 

Avant d'en finir avec les modes d'enseignement du français, 
je dois mentionner les cours gratuits organisés par la Société 
littéraire française de Budapest, qui a été fondée, en 1907, par 



128 — Ia-14 SECTION DE PROPAGANDE 

M. de Fontenay, alors consul général de France, et patronnée par 
un comité d'hommes d'Etat et de notables hongrois. Ces cours 
durent sept mois chaque année et réunissent environ 400 audi- 
teurs des deux sexes, appartenant pour la plupart au monde 
des employés ou des commerçants. D'autre part, la ville de 
Budapest a créé, en 1908, pour ses fonctionnaires et ses 
employés, des cours de français, qui n'ont pas cessé de se 
développer dans l'année qui vient de finir; ils ont été suivis 
par une cinquantaine d'élèves, dont les progrès ont été satisfai- 
sants. Enfin, la Ville a créé, en lOll, au Séminaire pédagogique 
municipal, des cours d'allemand, d'anglais et de français pour 
les instituteurs et institutrices des écoles municipales; pendant 
l'année scolaire 1912-1913, les cours du français ont été suivis 
par lo instituteurs et 6o institutrices. Comme il arrive presque 
toujours quand il s'agit de l'étude du français en Hongrie, 
celles-ci ont beaucoup plus appris que ceux-là. On parle de 
donner plus d'extension encore à ces cours. 

L'enseignement du français donné dans les écoles, les uni- 
versités ou les autres salles de cours peut avoir à Budapest 
divers compléments : conférences, journaux, publications pério- 
diques ou livres que je vais passer en revue. 

La Société littéraire française de Budapest fait venir chaque 
année de Paris sept ou huit conférenciers, choisis d'ordinaire 
parmi les plus renommés, qui traitent les sujets les plus divers : 
histoire politique, histoire littéraire, histoire de l'art, voyages, 
légendes, .sciences, etc. Ces conférences, qui ont lieu dans la 
grande et belle salle du Musée national, attirent un public nom- 
breux, assidu et très attentif, heureux d'avoir cette occasion 
d'entendre bien parler le français, et de s'instruire sur quelque 
partie de notre civilisation. 

La Société littéraire française a pour organe une revue men- 
suelle, rédigée en français, la Revue de Hongrie, que dirige 

(1) Quant aux représentations dramatiques données par des artistes 
français en tournée, il n'y en a pas eu à Budapest depuis le printemps 
de 1910. 



LE FRANÇAIS DANS I.E MONDE Ia-14 — 129 

avec beaucoup de talent et d'habileté M. Guillaume Huszar, 
lauréat de l'Académie française. La Revue de Hongrie publie des 
articles originaux ou des articles traduits du hongrois, qui ont 
pour but, soit de faire mieux connaître la Hongrie au public 
international (1), soit de présenter aux Hongrois cultivés les 
grandes questions qui peuvent intéresser leur pays. La revue 
comprend aussi une importante partie littéraire, composée de 
traductions d'œuvres modernes hongroises. C'est ainsi que des 
romans ou pièces de Jokai, de Mikszath, de MM. François Herc- 
zeg, François Molnar, Melchior Lengyel, etc., y ont paru, en 
français, pour la première fois. 

Les Hongrois instruits lisent volontiers quelques journaux 
français — on en trouve dans tous les cafés — tout en regret- 
tant que les nouvelles de leur pays y soient généralement trop 
rares. Ils reprochent aussi aux publicistes français de présenter 
à leurs lecteurs une Hongrie pittoresque et quelquefois de fan- 
taisie — dont l'originalité se réduirait presque uniquement à 
quelques produits tels que le paprika, le gulyas, le fogas, le vin 
de Tokay ou les csardas, alors qu'on devrait parler plutôt, disent- 
ils, de leur civilisation toute neuve ou de leur « culture » mo- 
derne. Mais cette lacune n'empêche pas les Hongrois de lire 
avec intérêt les journaux où ils croient trouver la plus fidèle 

image de ce qu'on appelle l'esprit parisien Paris, Paris! 

Ceux qui ne sont pas encore allés dans la capitale en parlent avec 
un désir passionné; quand ils l'ont connue, c'est une admira- 
tion enthousiaste qui leur fait chercher le souvenir et l'éma- 
nation de Paris dans la plupart de leurs lectures. 

Les livres français apparaissent en grand nombre dans les 
vitrines des libraires de Budapest; étant donné le goût du public 
lettré pour nos romans et nos pièces de théâtre, ils se vendraient 

(1) Les Hongrois se plaignent souvent que leur pays soit mal connu à 
l'étranger et spécialement en France. La Bibliographie française en 
Hongrie, de M. Ignace Kont, Paris, 1913, énumérant les livres et manu- 
scrits français concernant la Hongrie, ne compte cependant pas moins de 
300 pages, grand in-S". M. André Lkvai,, correspondant du Temps, à 
Budapest, vient do publier un important supplément à cette bibliographie 
{Revue de Hongrie, janvier-février 191-1). 



130— Irt-14 SECTION DE PROPAGANDE 

bien plus nombreux encore que s'ils étaient moins coûteux; 
mais les libraires hongrois ont l'habitude de faire venir leurs 
livres français non de Paris, mais de Leipzig; : il est facile d'ima- 
giner la perte de temps, d'abord, et l'élévation de prix qui 
résultent de cet état de choses pour l'achat du moindre livre 
français. 

Telle est la situation actuelle de la langue française en Hon- 
grie. Elle lutte énergiquement, grâce à quelques généreuses et 
tenaces initiatives, grâce au prestige de notre capitale et de 
notre littérature d'autrefois et d'aujourd'hui. C'est une tradition 
qui remonte loin dans le passé, puisque la première école supé- 
rieure de Hongrie — celle de Veszprem — a été fondée à la fin 
du xii' siècle par le roi Bêla III, sur le modèle de l'Université de 
Paris, que lui avait fait connaître sa femme Marguerite, sœur 
du roi de France Philippe II. Mais les universitaires ne sont 
pas seuls à répandre notre langue en Hongrie : les diplomates, 
les commerçants, les publicistes les y aident, et d'autres encore. 
La langue magyare s'est enrichie récemment du mot hangar, 
à cause du séjour de quelques aviateurs : combien d'idées 
fécondes sont arrivées en Hongrie sur les ailes de la langue 
française! 



I. — SECTION DE PH0PA(;AN[)E. 

^1) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Belgique, 



s. SASSERATH, 

:iv;oeal à la Cour d'appel dr liriixi'Ues, 
présidont île l.i I.iguo natioiiiile [lour la défense (le la langiio Frantaise, 



Dans aucun pays où le français est la langue usuelle d'une 
partie de la population, il n'est l'objet d'attaques aussi pas- 
sionnées qu'en Belgique. 

La querelle des langues y a pris un caractère aigu et il n'est 
pas possible qu'un congrès international pour la culture et 
l'extension de la langue française ne se préoccupe pas de cette 
situation. 

Celle-ci est le résultat de causes profondes et généralement 
plus lointaines que celles qui sont exposées dans les polémiques 
quotidiennes. 

Le flamingantisme s'est développé au delà même des espé- 
rances de ses partisans les plus intransigeants, à cause de l'in- 
gérance dans laquelle les populations flamandes croupissaient 
au moment où le suffrage universel fut proclamé en Belgique, 
il y a environ vingt ans. A partir de ce moment, le corps élec- 
toral se composa de plusieurs millions d'individus ignorant 
complètement la langue française. Dans un but « d'électora- 
lisme )i, les candidats de tous les partis rivalisèrent de zèle à 



132 — la- 15 SECTION DK PROPAGANDE 

partir de ce moment pour soutenir toutes les prétentions 
flamingantes. 

La Belgique comprend, d'iuie part, les populations wallonnes, 
dont le peuple parle différents idiomes wallons, mais con- 
naît la langue française; quant aux classes cultivées, elles 
parlent et pratiquent exclusivement le français. 

•De tous temps, la partie wallonne du pays fut <( unilingue » 
et, jusqu'à présent, elle l'est demeurée. 

Les populations wallonnes sont rebelles à l'assimilation du 
flamand et jamais on n'obtiendra d'elles que, dans un esprit 
d'unité nationale, elles pratiquent le bilinguisme. Cet état d'es- 
prit résulte, d'une part, de la grande difficulté que les Wallons 
éprouvent à apprendre le flamand et, d'autre part, de la convic- 
tion dans laquelle ils sont de l'inutilité de la connaissance de 
cet idiome, pour les besoins du commerce et de l'industrie et, en 
général, pour les nécessités de leurs relations extérieures. 

D'autre part, les populations flamandes furent, de tous temps, 
bilingues (depuis le xiiT siècle). 

Il y a en Belgique une population flamande d'environ 3 mil- 
lions et demi d'individus, parmi lesquels environ un million, 
se recrutant dans la bourgeoisie et habitant les villes flamandes, 
est de culture exclusivement française. 

Dans ces familles flamandes, on pratique la langue française 
de père en fils de temps immémorial. 

Mais, d'autre part, il y a dans la partie flamande du pays, 
une population s' élevant à plus de 2 millions d'habitants qui 
ignorent complètement la langue française ou qui la connaissent 
d'une façon tout à fait insuffisante. 

Il y a des villages entiers où l'on n'entend jamais un mot 
de français et où un journal de langue française ne pénètre pas. 

Il y a même, aux portes de Bruxelles, certains villages où 
une quantité d'habitants ne connaissent que leur jargon local, 
à l'exclusion de la langue française. 

L'ignorance qui règne parmi ces populations est effrayante : 
on a dit que 16 p. c. des Belges sont illettrés. Cette statistique 
est plus ou moins exacte, si l'on considère comme lettré un 
individu qui sait déchiffrer le titre d'un journal ou tracer 



I.E FRANÇAIS DANS I.E MONDE 1(1-15 — 133 

péniblement les caractères de son nom. Mais si l'on considère 
comme lettré un individu possédant une instruction primaire, 
cette statistique est inexacte et inférieure à la réalité. 

D'autre part, les illettrés sont infiniment plus nombreux dans 
la partie flamande du pays, et si l'on considère certaines caté- 
gories spéciales des populations flamandes, on arrive à des 
constations effrayantes. M. le député Vandervelde a établi de- 
vant la Chambre des représentants que 46 p. c. des briquetiers 
du Rupel sont complètement illettrés et il en est de même 
d'environ 50 p. c. des femmes des débardeurs du port d'Anvers. 

Il résulte de l'exposé qui précède que non seulement les popu- 
lations flamandes n'ont pas appris le français, mais qu'une 
grande partie de ces populations n'a pas même appris en fla- 
mand les rudiments des connaissances indispensables à 
l'homme. Et quant à ceux qui ont reçu une instruction élémen- 
taire, ils l'ont reçue en flamand et il n'a pas été question, 
pendant les quelques années qu'ils ont passé à l'école, de leur 
apprendre le français. 

Voilà quelle était la situation — et elle n'a guère changé, au 
contraire — lorsque le S. U. (compliqué, il est vrai, par le prin- 
cipe du vote plural : une voix complémentaire à la propriété, 
une voix complémentaire à la capacité) a été substitué au régime 
censitaire, il y a environ vingt ans. 

Tant que les politiciens s'adressaient à un corps électoral 
composé de bourgeois, au point de vue électoral la question des 
langues ne se posait pas, puisque le million de Flamands envi- 
ron, qui pratiquent la langue française, se recrute précisé- 
ment dans la bourgeoisie flamande et que les bourgeois seuls 
étaient électeurs. Mais lorsque, brusquement, on a appelé aux 
urnes électorales plus de deux millions d'individus ne con- 
naissant rien de la langue française, il a fallu tout d'abord 
s'adresser en flamand à ces individus, pour faire une propa- 
gande efficace; puis les différents partis politiques se sont 
mis à faire de la surenchère électorale au point de vue des 
langues. 

Des ligues flamingantes puissantes furent organisées par 
les différents partis. Au lieu de faire comprendre aux popula- 



1 34 — Ia-15 SECTlo^ de propagande 

lions flamandes qu'elles avaient pour devoir de s'élever dans 
réchelle sociale, d'entrer en rapport avec le reste de l'humanité 
au moyen de cet instrument merveilleux et puissant qu'est 
la langue française, les politiciens flamingants de tous les partis 
persuadèrent au contraire à ces malheureux qu'ils devaient 
faire œuvre de régionalisme étroit; que ce n'étaient pas eux 
qui devaient apprendre la langue française, langue de grande 
circulation, mais, qu'au contraire, tous les rouages politiques 
et administratifs devaient s'accommoder de leur ignorance et 
que le flamand seul devait être la langue des Flandres. 
Et toutes ces théories furent résumées en trois mots : 

In Vlaanderen vlaamschl 
i En Flandre, le flamand! 

Les puissantes ligues flamingantes, dont l'origine remontait 
d'ailleiu-s déjà à de nombreuses années antérieures à l'instau- 
ration du suffrage universel, s'emparèrent de tous les orga- 
nismes politiques de la partie flamande du pays et exercèrent 
sur ces organismes une tyrannie sans merci, imposant un man- 
dat impératif de flamingantisme effréné à tous les candidats 
qui, dans la partie flamande du pays, sollicitaient un mandat 
public quelconque : au Sénat, à la Chambre, à la province ou à 
la commune. 

Et c'est ainsi qu'à la Chambre et au Sénat notamment, il 
se forma un groupe de députés et sénateurs qui, sans distinc- 
tion de partis, firent de la propagande flamingante dans leurs 
groupements respectifs, disant à leurs collègues des régions 
wallonnes que leur mandat dépendait de leur flamingantisme 
et qu'ils ne pouvaient espérer réussir contre les partis adver- 
saires que s'ils se montraient plus flamingants que leurs col- 
lègues des autres partis, et c'est parce qu'ils craignirent l'in- 
succès de leurs partis dans la partie flamande du pays, et sur la 
foi de ces dires, que certains députés wallons eurent la fai- 
blesse que plusieurs regrettent, d'ailleurs, aujourd'hui, de voter 
des lois de contrainte flamingante contre lesquelles tous les 
bons esprits protestent aujourd'hui. 



LE FRANÇAIS DANS I.E MONDE Ia-15 — 1 3S 

Parmi ces lois, la plus caractéristique est la loi Franck- 
Segers, de 1910, complétant la loi de 1883 sur l'enseignement 
^moyen. 

Non seulement cette loi souligne le principe que le flamand 
est la seule langue maternelle en Flandre et que le français y 
est une langue étrangère, mais elle consacre ces abominables 
principes de la territorialité et de la contrainte. 

En effet, dorénavant, dans la partie flamande du pays, l'en- 
seignement moyen est donné ei» flamand, comme langue vélii- 
culaire. 

Il est vrai qu'on a bien voulu laisser subsister dans les 
endroits où l'autorité estime que cela peut être utile (c'est-à- 
dire que cela dépend de l'arbitraire de l'administration) des sec- 
tions dans lesquelles l'enseignement moyen est donné en langue 
française. 

Mais, comme les flamingants craignaient que si on laissait 
aux pères de famille la liberté de choisir pour leurs enfants 
l'enseignement qui leur plaisait le mieux, les sections flamandes 
ne fussent désertées, il est stipulé dans la loi que seuls pourront 
être inscrits dans ces sections françaises les enfants nés en 
Wallonie ou les enfants nés en Flandre de parents wallons. 

Il en résulte : 

1° Que dans une quantité d'endroits, où il n'existe pas de sec- 
tions françaises, parce que l'autorité n'a pas cru devoir les orga- 
niser, le père de famille, même Wallon, ne peut pas faire donner 
à ses enfants l'enseignement en langue française; 

2° Que l'enfant d'un Wallon né en Flandre, qui, à son tour, 
a des enfants, et qui cependant a conservé une culture française, 
puisqu'il a fait toutes ses études en français, n'a plus la faculté 
d'envoyer ses enfants dans la section française, parce qu'étant 
né en Flandre, il est considéré comme Flamand et que, dès lors, 
ses enfants sont des enfants de Flamand. 

L'administration applique ce principe d'une manière telle- 
ment étroite que l'on aboutit à des résultats ridicules. 

C'est ainsi qu'il y a environ deux ans, un jeune Russe, ne 
connaissant que le russe et le français, et se trouvant dans l'obli- 
gation de résider au littoral pour les besoins de sa santé, .se pré- 



136 — la -15 SECTION DE PROPAGANDE 

senta à l'Athénée d'Ostende et se vit refuser raiitorisatioji de 
suivre les cours dans la section française, bien qu'il ne connût 
pas un mot de flamand, parce qu'il n'était ni Wallon, ni fils de 
Wallon. 

Le principe de la contrainte est la caractéristique de toutes les 
lois et mesures flamingantes de ces dernières années. 

L'exemple le plus frappant est l'édition bilingue de l'indica- 
teur des chemins de fer. Antérieurement, il existait une édition 
française et une édition flamande séparées, de cfet indicateur. 
Mais personne n'achetait l'édition flamande. Comme elle coù' 
tait très cher au gouvernement, celui-ci imagina d'imprimer 
une seule édition, bilingue, dans laquelle personne ne se 
retrouve et qui est grotesque. 

La Ligue nationale pour la défense de la langue française, 
à la suite d'un pétitionnement des « Amitiés françaises », qui 
avait réuni plus de 20,000 signatures, pour réclamer la suppres- 
sion de l'indicateur bilingue — pétitionnement qui ne fut pas 
pris en considération par le Ministre des chemins de fer — 
publia une édition exclusivement française des horaires des 
chemins de fer. 

Cette édition a remporté un tel succès (le tirage s'en fait 
actuellement à 160,000 exemplaires) qu'il a été démontré d'em- 
blée combien les mesures de contrainte linguistique sont, en 
réalité, impopulaires. 

Nous défendons le principe de la liberté en matière linguis- 
tique, persuadés que l'application de ce principe suffit pour 
assurer la libre expansion de la langue française, qui doit néces- 
sairement, et en vertu même de sa force d'expansion, s'étendre 
de plus en plus, si l'on ne cherche pas à contrarier cette expan- 
sion par des mesures injustifiables. 

Nous opposons ce principe de la liberté des langues au dogme 
de l'égalité des langues, imaginée par les politiciens flamingants. 

Ce dogme n'est pas défendable au point de vue de la raison ni 
au point de vue de l'histoire. 

Deux langues ne peuvent pas être égales. 

Comme on l'a dit avec raison, une langue n'est pas un objet 
de vénération sentimentale; c'est un instrument qui sert pour 



I,E FRANÇAIS DANS I.E MONDE Ia-15 — 137 

les échanges d'idées et, plus sa force d'expansion est grande, 
plus grande est sa valeur. 

Il est aussi absurde de dire que les jargons locaux flamands 
sont égaux à la langue française, qu'il serait absurde de soute- 
nir que le danois ou le portugais sont des langues égales à la 
langue anglaise ou allemande. 

Il n'est pas possible de terminer ces brèves considérations, 
qui résument le plus succinctement possible la question si com- 
plexe des langues en Belgique, sans souligner le caractère nette- 
ment antifrançais du flaminganlisme. 

A cet égard, les flamingants manquent de sincérité. Lorsqu'ils 
prononcent leurs discours en français, ou lorsqu'ils écrivent 
dans la grande presse quotidienne française, ou encore... lors- 
qu'ils sollicitent des décorations du gouvernement français, ils 
protestent de la pureté de leurs intentions et soutiennent qu'ils 
n'ont aucun sentiment hostile pour la France, ni pour la civi- 
lisation française; mais lorsqu'on lit leurs écrits rédigés en fla- 
mand; lorsqu'ils sont entre eux, dans leurs meetings et qu'ils 
vitupèrent dans la langue chère à Emmaimel Hiel, c'est autre 
chose. Il leur arrive alors de montrer quels sont, en réalité, leur 
but et leur mentalité. Ce sont alors des attaques aussi pas- 
sionnées qu'injustes contre la France et contre la civilisation 
latine. 

Chaque année, les Anversois fêtent avec ostentation l'anniver- 
saire de la bataille des Eperons d'or, et cet anniversaire a pris 
jusqu'à ce jour un caractère de manifestations nettement anti- 
françaises. Les discours qui sont prononcés chaque année à cette 
occasion constituent une pierre de touche de la mentalité des 
flamingants à cet égard. 

La preuve la plus caractéristique de la haine des flamingants 
pour la France et la culture française, c'est leur campagne pour 
la défrancisation de l'Université de Gand. Cette université 
répond actuellement aux besoins de l'enseignement supérieur 
dans la partie flamande du pays et fait grand honneur à notre 
enseignement supérieur. 

Depuis longtemps, les flamingants réclament une université 
flamande, c'est-à-dire une université dans laquelle les cours 



138 — Ia-15 SECTION DE PROl'AGANDE 

d'enseignement supérieur seront donnés exclusivement en fla- 
mand. 

Ils réclament cette université d'autant plus, à l'heure actuelle, 
qu'à la suite de la loi Franck-Segers, de 1910, une quantité 
de jeunes Flamands recevront nécessairement l'instruction 
moyenne en flamand et arriveront à l'université avec une con- 
naissance imparfaite de la langue française^ 

Si les antiflamingants étaient des fanatiques comme leurs 
adversaires, ils auraient pu répondre que l'Etat ne pouvait 
assumer cette charge que si l'utilité d'une pareille université 
était démontrée à la suite d'un essai par l'initiative privée. 
Mais les antiflamingants ont répondu uniquement, qu'ils ne 
voyaient aucun inconvénient à ce qu'une université flamande 
fût créée par l'Etat dans n'importe quelle ville flamande du 
pays, mais à la double condition que personne ne fût contraint 
d'y aller et que l'on ne touchât pas à l'Université de Gand. 

Les flamingants ont répondu : u Cette solution ne nous donne 
pas satisfaction, ce n'est pas seulement une université flamande 
que nous exigeons, nous voulons la disparition de l'Université 
française de Gand », et le rapporteur de la proposition de loi, 
M. De Raet, a poussé l'inconscience jusqu'à oser écrire : d On 
remplacera ainsi une chose mauvaise par une bonne chose et 
ce sera tout profit. » 

La chose mauvaise, c'est l'enseignement donné en langue 
française; la ciiose bonne, ce sont les cours donnés en flamand! 
Cette intransigeance des flamingants montre qu'ils poursuivent 
plus une œuvre de haine contre la culture française qu'ils ne 
défendent l'intérêt bien compris des populations flamandes. 

Il n'était pas inutile de souligner ce point dans un congrès 
international. 

Comment remédier à cette situation? 

La Ligue nationale pour la défense de la langue française, 
notamment, a vaillamment lutté et organisé la résistance; parmi 
les rapports distribués au congrès, il s'en trouve un qui résume 
l'activité de cette ligue; à côté d'elle, d'autres organismes de 
propagande : des ligues wallonnes, les » Amitiés françaises », 
les associations pour la culture et pour la vulgarisation du fran- 



1,E FKANÇAIS DA>'S l.E MONDE Ia-15 — 139 

çais ont également lourni des efforts remarquables tendant à 
défendre le patrimoine de la langue française en Belgique. 

Mais l'on peut se demander si tout ce qui a été fait (création 
de journaux, réunions, conférences, cours, etc..) peut suffire 
pour résister à la marée montante du flamingantisme,qui menace 
sérieusement la langue française dans la partie flamande du 
pays. 

Nous avons pensé, à la Lhjue nationale pour la défense de la 
langue française, qu'il fallait combattre le flamingantisme par 
les mêmes armes que celles qu'il a employées pour triompher: 
en d'autres termes, qu'il fallait organiser la résistance sur le 
terrain politique, et c'est pourquoi depuis la fondation de cette 
ligue, nous n'avons cessé de faire une active propagande pour 
que partout les antiflamingants entrent dans les associations 
politiques et pour qu'eux aussi exigent des candidats une pro- 
fession de foi antiflamingante. 

Le jour où les antiflamingants auront su se grouper dans les 
associations politiques et où ils auront fait comprendre aux can- 
didats qu'ils ont à compter avec les partisans de la culture fran- 
çaise, c'en sera fait du vote des lois flamingantes, car la crainte 
de l'électeur est le commencement de la sagesse des candidats. 

Nous ne sommes encore arrivés qu'à des résultats très impar- 
faits dans cet ordre d'idées. Mais, cependant, les résultats 
obtenus sont déjà très appréciables et, à l'heure actuelle, il 
existe au Parlement belge un groupe de sénateurs et députés 
nettement résolus à ne plus subir les exigences du flamingan- 
tisme et à résister dorénavant à ses inadmissibles prétentions. 

Il y aura lieu, d'autre part, d'examiner, et ce sera l'œuvre de 
la Lifjue nationale à partir de ce jour, comment il serait possible 
d'atteindre par notre propagande les deux millions de Belges 
qui n'ont aucune culture française, car nos discours et nos 
écrits n'atteignent pas cette importante partie de la population 
et tant que nous n'aurons pas persuadé à ces Flamands incultes 
que leur intérêt est d'apprendre la langue française, et de la 
faire apprendre à leurs enfants, nous n'aurons obtenu qu'un 
très faible résultat pour défendre les candidats de la partie 
flamande du pays contre les mandats impératifs que le flamin- 
gantisme leur impose actuellement. 



•140 — 1(1-15 SECTION DE PROPAGANDE 

Dans cet ordre d'idées, M. Gérard Harry, membre du conseil 
général de notre Ligue, a présenté précisément au congrès un 
rapport qui, malheureusement, a été inscrit au programme de 
la section littéraire, rapport dans lequel M. Harry demande que 
l'on étudie la possibilité de créer un journal francophile en 
langue flamande, de manière à faire comprendre aux popula- 
tions flamandes, dans la langue qu'elles connaissent, qu'il est 
de leur intérêt d'apprendre le français et de faire apprendre 
cette langue à leurs enfants. Cette proposition mérite de retenir 
l'attention du congrès, au point de vue de la situation existant 
en Belgique. Il ne faut pas se dissimuler qu'il sera peut-être 
difficile de la réaliser, pour lui faire donner un résultat vrai- 
ment utile; mais la question doit être étudiée et il est possible 
qu'on aboutisse à un résultat pratique. 

Telles sont les considérations que je tenais à présenter à la 
section de propagande au nom de la Ligue nationale pour la 
défense de la langue française, que j'ai l'honneur de présider 
et qui, certainement, rencontreront l'approbation des membres 
du congrès. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La langue française en Italie 



Roi.AXii BARRAULT. 



Éloigné de l'Italie, nous ne disposons pas des moyens de 
recherche qu'on ne peut trouver que sur les lieux mêmes. Nous 
ne pouvons songer ainsi à donner un rapport détaillé, muni de 
statistiques, qui éclaire la situation de la langue française au 
delà des Alpes, comme cela a été excellemment fait pour les 
• autres pays. Nous nous excusons donc, dès l'abord, des géné- 
ralités dans lesquelles nous nous maintiendrons, quoique 
plusieurs raisons fondamentales nous permettent de ne pas trop 
le regretter. N'est-il pas vrai, en effet, qu'il n'y a un véritable 
intérêt à rassembler des chiftres et des statistiques, que là où un 
certain nombre d'œuvres sont déjà en train? On aime alors à 
constater leurs progrès, à rechercher les conditions favorables 
de leur développement. Mais en Italie, si l'on met à part l'Insti- 
tut si heureusement fondé à Florence par l'Université de Gre- 
noble (I) et dont l'œuvre brillante se poursuit sous l'activité 

(1) Remarquons qu'aucune de nos deux grandes écoles romaines n'a 
une action sensible sur les milieux italiens. Ce n'est pas cependant que 
plusieurs des historiens de Mgr Duchesne n'aient tourné leurs préoccupa- 
tions vers l'Italie, sinon moderne du moins médiévale ou de la Renais- 
sance : mais l'école reste exclusivement française et ne se mêle à aucun 
mouvement contemporain. 



1+2 — Ia-16 SECTION DE PKOPAGANDg 

impulsion de son directeur actuel, M. Lucliairc, — en Italie, 
malheureusement on ne trouve aucun organisme, aucun élément 
même de sérieuse culture française. Les chiffres qu'on pourrait 
réunir seraient dérisoires, et lorsque le mal est si grand, il n'est 
pas mauvais de regarder les choses d'un peu haut. Plutôt que 
d'engager une discussion sur les variations journalières de son 
étendue, c'est le moment de caractériser le mal, île découvrir ses 
origines pour le saisir là, non avec des remèdes de simple 
rebouteux, mais par une opération de chirurgien. 

Chiffres dérisoires, mal très grand : les personnes qui n'ont 
fait qu'un court séjour en Italie pourront s'étonner de ces 
expressions. Elles se rappelleront que, ne sachant pas s'expri- 
mer facilement en italien, elfes ont toujours pu se faire entendre 
en français. Peut-être même auront-elles remarqué que l'Alle- 
mand et jusqu'à l'Anglais qui voyagent en Italie ont souvent 
recours au français comme à une langue ((u'ils y savent partout 
comprise. 

Et non seulement ces voyageurs auront remarqué qu'il en 
est ainsi dans tes villes où le grand concours des voyageurs a 
désormais suscité ces organes spéciaux qui caractérisent le tou- 
risme moderne, mais jusque dans les campagnes il n'est pas rare 
de rencontrer des jeunes gens surtout qui comprennent le fran- . 
çais, et même le parlent. Dans les gorges sublimes de San Gré- 
gorio da Sassolo, entre Tivoli et Palestrina, nous-mêmes nous 
vîmes s'approcher de la table de notre oslerta, avec la curiosité 
d'essayer leurs connaissances, plusieurs jeunes Romaines qui 
savaient s'exprimer un peu en notre langue. Leurs mères étaient 
des plus fières, et les autres indigènes de ces castelli sauvages 
les regardaient avec envie. Les couvents franciscains ont beau 
de même être recrutés surtout parmi les classes paysannes, on 
y trouve aisément des Pères qui parlent français, et l'on peut 
avoir ainsi assez exactement la mesure d'une diffusion, qui, 
malheureusement, comme nous le verrons, est une base tout à 
tait inconsistante. 

Encore cette diffusion ne pourra-t-elle apparaître que plus 
grande si l'on passe des classes les plus populaires à la bour- 
geoisie. Le voyageur averti aura même noté combien les devan- 



I.E FBANÇAIS UAiNS I.E MOMlK lolô — i43 

tuivs «les libraires contieniieiil peu <le liadiictions il'auleurs 
franc-ais, tandis que les bibliothèques de prêt, si abondantes, 
comme on le sait, dans toutes les villes de l'Italie, où elles rem- 
placent à peu près complètement la bibliothèque familiale 
privée, contiennent toujours un nombre fort respectable d'ou- 
vrages français non traduits, et les registres de ces bibliothèques 
montrent qu'on emprunte nos romans presque aussi couram- 
ment que les romans italiens eux-mêmes. 

Accompagnons même notre voyageur optimiste plus avant 
dans la société italienne, dans les milieux cultivés d'une ville 
connue Florence. Sans doute la première pensée de ceux qui 
fondèrent à Florence l'Institut français, fut d'offrir à nos étu- 
diants une maison de travail en pleine Toscane, Mais la ville du 
lys, ancienne alliée de ceux de France, a toujours conservé aussi 
une particulière amitié pour rintellectualité française. Non seu- 
lement un public nombreux s'y trouve pour suivre les cour» 
publics de l'institut, mais un y voit encore, par exemple, 
M. Schiff,à VIstiIttIo de PiazsaSan Marco, réunir à salecon avec 
les étudiants ordinaires de philologie moderne, beaucoup de 
spécialistes de philosophie ou d'autres branches, et fournir à ces 
jeunes gens les moyens d'arriver à un véritable contact avec les 
plus originales tendances de notre littérature. Encore la vie 
intellectuelle de Florence n'est-elle pas limitée à ses organes 
universitaires. Placée à ce point de vue après Pise, Florence est 
essentiellement, à côté des deux autres grands centres pensants 
de l'Italie, à coté de Milan et de Naples, Télaboratrice des mou- 
vements les plus jeunes et la gardienne en même temps des tra- 
ditions les plus littéraires de l'Italie de jadis. Dans l'un et l'autre 
de ces camps rivaux, nous retrouvons également une curiosité 
très poussée de l'activité française. D'un côté, la belle Société 
Leonardo peut se dire, dans chacun de ses membres, un appui des 
plus précieux pour toute entreprise visant à la diffusion de notre 
langue et de notre pensée, et le ton de ce club ne saurait être 
plus conforme aux exigences d'une propagande française. De 
l'autre côté, la Libi-eria délia Voce (\), dans sa préoccupation 

(\) l.a. Libreria ilella Voce n'existe véritablement que depuis deux an». 
M.iis le mouvement est plus ancien, et la Revue La Voce se tint toujours 



144 — la 16 SECTION de propagande 

toujours si éveillée des tendances contemporaines, importe de 
Florence dans toute l'Italie, avec la connaissance d'auteurs diffi- 
ciles comme Claudel, par exemple, le sens compliqué de nos 
plus récentes orientations et un premier goût peut-être du néo- 
humanisme français qu'elle combat du reste, sans en atténuer 
la grandeur. 

On aimerait pouvoir dire que tous ces éléments constituent 
un terrain un peu solide. Mais nous aurons beau ajouter qu'il 
ne faut pas limiter aux milieux florentins l'appréciation de notre 
culture contemporaine; que V Alliance française trouve égale- 
ment à Pise, à Bologne, des auditoires sympathiques, la facilité 
même avec laquelle on réunit ces documents pour un jugement 
optimiste, correspond aune vue pour le moins aussi superficielle, 
quand elle néglige le cruel facteur qui domine la question do la 
langue française en Italie : sa ressemblance extrême avec la 
langue indigène. Il en naît cette situation paradoxale qu'avec un 
minimum d'efforts l'Italien peut acquérir une certaine connais- 
sance de notre langue. Mais, à cause de cela même, il ne le fait 
pas, et se contentant d'une accointance approximative, reste dès 
lors le plus souvent incapable de pénétrer un peu profondément 
dans notre littérature et de réagir contre ces opinions toutes 
faites qui courent toujours dans un pays sur les pays voi- 
sins, et pour s'opposer auxquelles il faut ce lungo studio et ce 
grande amore qui correspondent à une pratique assidue et véri- 
table. 

En fait, on ne sait jamais les choses trop faciles, mais seule- 
ment celles qu'on a apprises avec une véritable dépense continue 
et obstinée de volonté. Tous les Italiens connaissent quelques 
mots dé français, très peu le savent, et, bien persuadés de cela, 
passons maintenant, sans plus, à l'examen des conséquences de 
cette situation très regrettable. 

Si l'on ne considère que les classes populaires, la facilité que 

au courant de la pensée française. Comme beaucoup de mouvements 
jeunes en Italie, elle est fortement teintée de nationalisme : ce qui n'est 
qu'un indice entre cent qu'il serait fort dangereux de confondre difi'usion 
de la langue française et propagande politique. On pourrait se trouver 
bientôt en face d'un véritable boycottage. 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE la- 16 — 145 

le français offre pour les Italiens n'a que des avantages, bien 
entendu, fragiles malheureusement, mais on pourrait peut-être 
sans trop de peine trouver le moyen de les soutenir. Les grands 
courants d'immigration qui peuplent d'ouvriers italiens un très 
grand nombre de nos régions, ramènent périodiquement en 
Italie un nombre considérable de jeunes gens sachant le français. 
Il ne faut pas chercher ailleurs l'explication qui pourrait paraître 
ardue au premier abord, de ces îlots, perdus dans les provinces 
les plus reculées, où l'on trouve une certaine connaissance de 
notre langue. De là aussi, ce goût et cette curiosité qui font de la 
connaissance du français comme une parure. Il faut remarquer 
encore que l'émigrant, qui parle souvent un dialecte fort diffé 
rentde la langue italienne littéraire, a eu le temps en France de 
goûter cette unité de notre parler national; il en a été séduit et 
souvent, du reste, son dialecte a plus de rapports avec le 
français qu'avec le toscan. Malheureusement cette connaissance 
meurt, dans la plupart des cas, par manque d'entretien. Il ne 
s'agit pas. bien entendu, de tenter la conquête française de 
l'Italie. Mais les esprits les plus éclairés des deux pays et les 
amis sincères de la paix latine pourraient se réjouir, s'il se 
trouvait un journal illustré français qui essayât de pénétrer 
dans les veillées dominicales des provinces italiennes et d'y 
porter, à ces émigrants rapatriés, avec le souvenir du pays qui 
fut leur hôte un jour, l'amitié française et notre esprit de liberté. 
Il faudi'ait, évidemment, pour cela des éditions un peu spéciales, 
qui, sans chercher du tout à concurrencer les hebdomadaires 
illustrés italiens, travailleraient à une propagande sentimentale 
dont il serait aisé d'apprécier bientôt les heureux fruits. 

Au-dessus de cette connaissance acquise d'elle-même en 
France, se présente celle délibérément recherchée dans les 
classes du soir par l'artisan, le petit employé, la dactylographe 
et, en général, la jeune fille de petite bourgeoisie. Rien n'est 
plus répandu en Italie, rien ne mène à de plus maigres résul- 
tats. I^e français parlé par cette classe de personnes a pour con- 
séquence la plus sensible de travailler, comme ferait un levain, 
la langue italienne, et de la dénaturaliser. La tournure analytique 
se substitueà la périodeet legallicisme inonde la gazette des villes 

i-a 10 



146 — Ia-16 SECTION DE PROPAGANDE 

sans que à l'Italie ni la France aient à gagner à cette espèce 
de mode, qui se retrouve du reste, mais bien plus méritoire, en 
Allemagne, par exemple. Cette connaissance n'est du reste pas 
suftisante pour permettre à ses possesseui-s de s'approcher des 
originaux français, et c'est dans de nombreuses traductions ita- 
liennes qu'ils lisent les Misérables de Victor Hugo ou les romans 
humanitaires de Zola, ils y puisent du moins le sentiment d'une 
France populaire et généreuse, qui coïncide souvent avec l'opi- 
nion politique qu'ils ont sur notre pays. Mais c'est là un senti- 
ment qui dort plutôt au fond d'eux-mêmes, ne s'exprime que 
dans les moments les plus favorables. Généralement incapable, 
au contraire, de réagir contre une impression plus récente, il ne 
fait qu'alimenter de regrets ou de reproches un ressentiment tem- 
poraire. Car déjà nous nous heurtons ici à ce que nous trouve- 
rons plus nettement encore, en abordant la classe bourgeoise 
aisée ou riche, dont les fils vont au gymnase et au lycée. L'ensei- 
gnement du français est inscrit comme matière obligatoire dans 
les programmes, mais avec des heures de moins en moins nom- 
breuses à mesure que l'élève avance dans ses classes. Aussi le 
lycéen arrive-t-il à son baccalauréat après avoir su, plutôt qu'en 
sachant du français. Le français est en effet un « ornement » 
qu'on acquiert vite, durant les années où le programme est encore 
peu chargé, l'ossédé à peu près par tout le monde, nul n'ad'avan-' 
tage à le savoir mieux qu'un autre, tandis que l'allemand ou 
l'anglais peuvent servir à différencier deux cultures et sont prisés 
quand on les connaît à fond. Ainsi la ressemblance des deux 
langues pèse comme une fatatité sur la diffusion sérieuse du 
français en Ilalie. 

.\u sortir du lycée, cet étudiant ne trouvera du reste que quatre 
universités du Regno où existe une chaire de français. Encore n'y 
en a-t-il que trois actuellement qui soient pourvues de leur pro- 
fesseur, de la manière la plus brillante du reste. Mais une 
grande université comme celle de Pise n'a aucun enseignement 
du français contre un d'allemand et un d'anglais. Ce n'est pas, 
pourtant, que, durant notre séjour à l'École normale supérieure 
de cette ville, nous n'ayons pu constater chez nos camarades une 
intimité fort grande avec nos auteurs les plus réputés et une 



I.E FRANÇAIS DANS LE MONDE Irt-16 — t47 

attinitc naturelle même de ces esprits pour toute pensée qui 
vient de chez nous. Mais tant de préjugés et d'idées toutes faites 
étouffent la voix naturelle de cotte parenté latine, qu'elle n'arrive 
qu'avec peine à réclamer ses droits, et pour longtemps encore, 
sans doute, le fram.-ais continuera à ne pas compter à l'ise. 

Il est triste de constater combien France et Italie s'obstinent 
à ne pas se donner la peine de se comprendre. Il est certain que 
pour trop de Français, l'Italie n'est encore qu'un beau paysage, et, 
en revanche, on dirait que l'Italie aime à ne voir dans la culture 
de notre pays qu'une espèce de production soumise aux mêmes 
évolutions passagères que la mode, et plut<')t un article parisien 
qu'un véritable enfantement de l'esprit. Ce malheureux juge- 
ment est on ne peut plus résistant et corrompt jusqu'à la pensée 
du public éclairé et littéraire. Trop souvent, à entendre des Ita- 
liens, même intelligents, parler de nos romans comme de nos 
<puvres les plus fines d'analyses historiques ou de portraits, on 
a le sentiment qu'ils en réduisent la valeur :\ un écran brillant 
qu'ils admirent sans laisser de le dédaigner en même temps, 
incapables qu'ils sont de saisir par delù ce qui est original et 
vivant. Pour peu qu'il s'y mêle de la pédanterie ou quelque 
inlluence des méthodes allemandes, il arrive que des ouvrages 
importants, publiés en France, sont l'objet de comptes rendus 
qui étonnent par un parti pris contre lequel on ne saurait trop 
réagir. Si un style simple et alerte est la marque de nos meil- 
leurs écrivains, si le français aime à ne pas écrire seulement 
pour les érudits, clarté n'est pas manque de profondeur et 
savoir omettre certains détails ou certaines étapes d'une discus- 
sion n'est pas légèreté de jugement. On comprend mal cet état 
d'esprit de la critique italienne quand on compare les études les 
plus admirées du grand de Sanctis et quelques-uns des Lundis 
de Sainte-Beuve. C'est chez l'un et chez l'autre la même profon- 
deur d'observation sous la même aisance. D'autres comparai- 
sons du même genre poun-aient peut-être apprendre aux Italiens 
à confesser la ressemblance qu'il y a entre les esprits véritable- 
ment fins des deux pays. Dans cette même université de Pise où 
il manque une chaire de français, le savant professeur Salve- 
mini recommandait à ses étudiants un manuel français : il se 



148 — Ia-16 SECTION DE PROPAGANDE 

pourrait que ce fût là un petit fait qui marquât la fin d'une 
légende. 

Cette incompréhension s'étend aussi à notre manière de con- 
cevoir et d'exposer les choses. II est toujours ditficile, pour un 
peuple, d'entrer dans les mœurs intimes d'un autre et de saisir 
justement sa façon d'exprimer quelques-uns de ses sentiments 
les plus délicats. Le même esprit vif, qui paraît aux uns superfi- 
ciel, paraît aisément irrespectueux aux autres, et l'on sait com- 
bien la pensée française est facilement suspecte aux milieux 
romains. Peut-être se rappelle-t-on aussi l'émotion produite en 
Italie par le discours de réception de M*' Duchesne. L'esprit dont 
il avait parsemé le tableau qu'il traçait de la Rome des cardinaux 
n'avait pas été bien interprété, et tout cela correspond fort à l'iné- 
galité extrême qu'il y a, de la distance entre les deux langues à 
celle des tempéraments des deux races. Parce qu'on entend 
immédiatement la langue, on oublie qu'il faut une étude préa- 
lable pour se mettre dans son esprit, et c'est cette même incapa- 
cité d'aller jusqu'à l'âme même de la pensée française qui se tra- 
duit dans l'admiration outrée, professée par quelques-uns, pour 
les mouvements les plus jeunes de notre littérature. De même 
qu'une langue assise n'accepte pas tous les nouveaux mots, ainsi 
une tradition ancienne ne s'incorpore pas toutes les formules lit- 
téraires nouvelles, et les étrangers se hâtent trop en croyant pou- 
voir décider, eux, sur ce que nous aurons à retenir parmi tant 
de tendances. Les orientations les moins affinées peuvent leur 
paraître excellentes, sans que la France ait le moins du monde 
à leur obéir. Là encore, il faut réagir vigoureusement par l'affir- 
mation constante de l'unité très complexe sans doute, mais réelle 
de l'esprit français. Il faut marquer cette unité de race et de cul. 
ture en face d'un cosmopolitisme à peine parisien. Malheureux 
sèment, l'Italien ne fait jamais que traverser la province et dès 
qu'on lui en parle, il s'épouvante et craint l'ennui. Car après la 
superficialité et l'irrespect, l'ennui éloquent et classique est le 
troisième caractère qu'on veut bien découvrir en France. Et il 
n'est que trop certain qu'on ne verra jamais nos grands auteurs 
classiques appréciés au delà des Alpes. Il en naît le plus fâcheux 
des cercles vicieux. Persuadé qu'on ne comprendra jamais par- 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-16 — 149 

faitenient Racine, on n'en examine pas attenlivement la langue 
et, sans cet examen, on se condamne à le comprendre moins 
encore. Aussi finit-il par ne plus rester d'immédiatement assi- 
milable par les Italiens que nos romantiques. C'est venir sans 
doute à la France par une avenue bien particulière. Cependant, 
il faut espérer que plusieurs études sérieuses et jeunes, publiées 
sur cette matière en Italie, produiront enfin, à nouveau, un pre- 
mier contact sympathique des deux grandes familles intellec- 
tuelles italienne et française, et ramèneront cette mutuelle com- 
préhension qui seule pourra donner de la vie à la diffusion de 
notre langue. 

Pour hâter ce moment, il serait utile qu'un jeune écrivain, au 
courant de la pensée italienne aussi bien que de la nôtre, com- 
posât une histoire de la littérature française à l'usage des Italiens, 
en attirant leur attention sur les véritables propriétés caractéris- 
tiques de la pensée française et en les invitant à considérer cet 
esprit de société, cette recherche psychologique et ce besoin 
d'universaliser qui nous font différer si profondément d'eux- 
mêmes. Sur une telle base seulement on peut espérer recon- 
struire un édifice durable, à condition que, de notre côté, nous 
voulions bien aussi reconnaître nos dettes du passé et confesser 
les qualités particulières de l'Italie. Une mutuelle estime par 
une mutuelle connaissance est là condition absolue de toute 
tentative française en Italie, et nous sommes vraiment deux voi- 
sins qui se ressemblent trop pour ne pas essayer d'accorder nos 
petites différences. 

Note complémentaire. 



Le français dans la Vallée il' A oste. 

La persistance du français dans ce coin perdu est un des phé- 
nomènes les plus curieux qui s'imposent à l'observation du lin- 
guiste. Elle ne peut être négligée dans un recueil comme celui-ci. 
Cràte aux recherches de M. le chanoine Frutaz (4), on sait qu« 

(1 ) Les origines de It l«ngue franfaise dans lu ValUe 4'Aoste. 



iSO — I«-16 SECïIOX IIE PROPAGANDE 

le français est bel et bien là-bas, comme en Gaule, du lalin lente- 
ment modifié. La langue de Home avait été implantée sur un sol 
celtique dans cette région presque inaccessible, qui passa ensuite 
sous la domination des Burgondes et devint, plus tard, un fief 
des ducs de Savoie. Est-ce à cette influence bourguignonne 
qu'est dû le léger accent méiùdional des habitants de la vallée? 
On serait porté à le croire. En tout cas, le français ne cessa d'être 
parlé au cours des siècles. Les grandes familles féodales, le 
clergé et la bourgeoisie n'eurent jamais d'autre idiome. Le 
l)euple parla naturellement des patois, qui peu à peu furent 
refoulés dans les campagnes et disparurent devant la langue cul- 
tivée sans laisser d'autres traces que quelques tours et quelques 
mots. M. le chanoine Frutaz a étayé sa démonstration de textes 
nombreux et décisifs, mémoires, édits des ducs de Savoie (notam- 
ment d'Emmanuel-Philibert, ordonnant, en i572, de rédiger 
tous les actes en français, de Charles-Emmanuel, déclarant, 
en 16,i0, « nulles les publications faites en autre langue que 
française », etc.). 

Dans ces dernières années, le gouvernement italien a pris 
ombrage d'une survivance, pourtant tout aussi respectable que 
celle des dialectes grecs de certaines régions du midi de la 
péninsule, et, par la voie administrative, il s'est efforcé de décou- 
rager les amis de la langue française, en expulsant celle-ci de 
l'école, des pièces oHicielles, etc. Les Valdôlains ne se laissèrent 
pas aller au découragement; ils se groupèrent et firent entendre 
d'énergiques protestations. Le 13 décembre 1909, le ministre 
compétent, répondant à une question de l'honorable Kattone, 
leur mandataire, reconnaissait leur droit de rédiger dans la 
langue qui leur était familière les actes publics, et particulière- 
ment les actes de l'état-civil. Le nouvel évéquc d'Aoste, 
M«' Tasso, quoique étranger au pays, ne ménageait pas, de son 
côté, les encouragements aux défenseurs de la langue française; 
grâce à des collaborations privées, des cours du soir étaient 
créés, et on obtenait que l'indemnité réservée aux maîtres de 
français fût portée de 10,000 à 20,000 francs, ce qui permit de 
donner, dans plusieurs communes, à près de deux cents élèves, 
pendant trois mois, l'enseignement gratuit des premières notions 



l.E FHANÇAIS DANS I.E MONDE Ia-16 — 15t- 

lie notre langue, de créer deux écoles françaises à Aoste même, 
d'instituer enfin un cours supérieur de français correspondant à 
celui qui était jadis inscrit au programme du collège. En atten- 
dant qu'on introduisit à l'École normale d'instituteurs un cours 
spécial de français, mettant les élèves en état d'enseigner conve- 
nablement cette langue à leur tour, le comité valdûtain organisa 
un « Cours accéléré de français avec un horaire de deux à trois 
heures par jour ». Ce cours, suivi par un certain nombre de 
maîtres, a eu un succès de bon augure. En 1911, on a, d'autre 
part, inscrit dans le budget du collège ofticiel une somme 
annuelle de 400 lires pour un enseignement spécial du français 
au Convitio annexé. 

Telle est l'œuvre du Comité pour la protection de la langue fraii- 
i-aise dans la vallée d'Aosto, et on doit espérer qu'il ne s'en tien- 
dra pas là. Ce comité a à sa tète un homme, dont la droiture, la 
vaillance et l'instruction lui ont valu une autorité tout à fait 
exceptionnelle, M. le !)"■ Anselme Réan. Mais parmi ses collabo- 
rateurs il faudrait signaler bien des noms d'ecclésiastiques et de 
laïques, tous animés du même zèle et également désintéressés. 
D'une façon générale, on peut dire que le pouvoir est bien dis- 
posé pour ces messieurs. Ce sont plutôt les fonctionnaires subal- 
ternes qui, de temps en temps, cherchent à mettre des entraves 
à leur utile propagande. Dans l'avenir, rien n'empêcherait — 
comme le professeur Hajna l'a proposé — que l'enseignement du 
français à Aoste fût l'objet d'un échange de maîtres envoyés de 
France et pairant avec des Italiens qui iraient enseigner là-bas 
leur langue nationale. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LE FRANÇAIS DANS LE MONDE. 



La culture française en Angleterre 



Paui. manïoux, 

professeur à l'Universilé de Londres. 



L'histoire de l'influence exercée par l'esprit français sur 
l'esprit anglais — comme l'influence réciproque de l'Angleterre 
sur la France — remplirait beaucoup de volumes. Quelques-uns 
sont écrits déjà : un plus grand nombre restent à écrire. Les 
quelques notes qu'on va lire ne donneront qu'une idée bien som- 
maire de cette influence, telle que nous la voyons agir sur l'An- 
gleterre contemporaine. 

La première et la plus simple de ses formes multiples, c'est 
l'étude de la langue française. Les Anglais ont et méritent, plus 
encore que les Français eux-mêmes, la réputation d'ignorer les 
langues étrangères. Mais, lorsqu'ils en savent une, c'est, dans la 
plupart des cas, le français. Il figure au programme habituel des 
écoles secondaires, de préférence à l'allemand, dont la richesse 
complexe et la structure synthétique rebutent des esprits habi- 
tués à une grammaire plus facile. Parmi les classes supérieures 

(l)Je dois exprimer ici mes remerciments à mon collègue e* ami 
M. Louis Brandin, professeur à l'UniTersité dé Londres, à qui je dois les 
plus utiles informations sur- les revues françaises en Angleterre. 



134 — Ia-17 SECÏIO.N DE PKOPAGANDI-; 

de la société, la connaissance du français est non seulement très- 
répandue, mais poussée, en certains cas, à la perfection : alors 
l'accent même, si rebelle à toute adaptation, arrive à s'atténuer 
jusqu'à devenir à peine perceptible. Ceci est, il faut le recon- 
naître, exceptionnel, et ne peut se rencontrer que dans les 
familles les plus bautement cultivées. Mais beaucoup d'Anglais 
qui, par timidité, hésitent ou renoncent à parler français lors- 
qu'ils en trouvent l'occasion, suivent parfaitement une conver- 
sation française, et voyagent à travers nos provinces sans avoir 
besoin du moindre interprète. Le nombre de ceux qui, peu fami- 
liers avec la langue parlée, peuvent lire et lisent en effet très 
volontiers des livres français, est plus grand encore, et paraît 
s'accroître constamment. La moyenne et la petite bourgeoisie ne 
savent guère le français : c'est que leur instruction est, à tous 
égards, moins complète et moins ))ien organisée que celle des 
classes correspondantes en Allemagne, aux Pays-Bas ou en 
France; lorsqu'on s'efforce de l'améliorer, on y introduit aussitôt 
l'étude du français, considérée comme un des éléments essentiels 
d'une bonne éducation. Résidant à Londres, il y a une quinzaine 
d'années, dans un UnivemiUi Seulement où l'on travaillait à 
élever le niveau intellectuel du voisinage, et que fréquentaient 
des employés, de petits commerçants, des ouvriers qualifiés, 
j'avais offert de donner un cours de français. J'eus aussitôt une 
vingtaine d'élèves; et — ce qui est plus remarquable — après 
mdn départ, la demande s'est maintenue, et le cours de français 
est devenu, h la longue, une institution permanente. Je ne crois 
pas ([u'aucune autre langue eût trouve cette faveur auprès d'un 
auditoire populaire. 

A mesure que l'enseignement du français paraît plus néces- 
saire, le nombre des professeurs français en Angleterre s'accroît. 
Leur présence dans les écoles secondaires n'est pas, à vrai dire, 
une nouveauté : c'est, au contraire, une tradition qui se conti- 
nue : le temps n'est pas très éloigné oîi, en France, l'habitude 
s'était conservée de confier à des étrangers le soin d'enseigner 
leurs langues respectives. Ce qui est relativement nouveau, c'est 
la place tenue par des Français dans l'enseignement supérieur 
en .Angleterre et en Ecosse. I^s universités de Londres, de Bir- 



I.E FRANÇAIS DANS r.K MONDE 1(1-17 — 155 

niingliam, de Livcrpool, de Leeds, de Bristol, de Glasgow, du 
J*ays de Galles, ont des professeurs ou des maîtres de conférences 
français; à Oxford, c'est un Français qui, depuis de longues 
années, dirige une des sections de la Fondation Tayloc, et lors- 
qu'il s'est agi, tout récemment, de donner un nouveau titulaire 
à la chaire de philologie romane, c'est aux maîtres de La Sor- 
bonne et de l'École des Chartes que l'on s'est adressé : leur can- 
didat, un Suisse de langue française, a été désigné. A Edim- 
bourg, où la sympathie et le goût pour la culture française 
datent de loin — les Ecossais aiment à rappeler les anciennes 
reliilions entre la France et l'Ecosse, au temps de leur indépen- 
dance — un professeur belge enseigne, et s'est fait connaître par 
d'intéressantes publications. Beaucoup de ces chaires sont de 
création récente : à Londres, la libéralité du Conseil de Comté a 
permis d'inaugurer d'un seul coup, en i913, deux enseignements 
nouveaux — littérature française moderne, histoire et institu- 
tion de la France moderne — confiés, l'un et l'autre, à des 
Français. 

Ce qui explique ce mouvement, c'est le désir d'introduire en 
Angleterre les méthodes de l'enseignement spécial français. Sa 
rénovation éclatante, au cours des trente dernières années, com- 
mence, après avoir porté ses fruits au-dedans, à être pleinement 
appréciée au dehors. Les revues scientifiques du Royaume-L'ni 
consacrent à la production française une place de plus en plus 
étendue. Malgré le prestige que conservent, à juste litre, la 
science et l'érudition allemandes, c'est vers la France surtout 
que se tournent les Anglais, lorsqu'ils songent à refondre leur 
système d'instruction publique, dont les lacunes et les insutFi- 
sances leur sont connues. On trouvera l'expression la plus nette 
et la plus raisonnée de cette tendance dans le livre récent de 
-M. Brerelon.S/wrfjfts in Foreign Education. Ce n'est pas seulement 
plu.s de rigueur dans la recherche, mais un esprit plus large, 
une méthode d'enseignement plus claire et plus compréhensive, 
que les Anglais veulent chercher au dehors — et en France. Ce 
seront peut-être, demain, certains principes d'organisation, sur- 
tout lorsque se posera la question de la réforme des écoles 
secondaires : dans un discours prononcé cet hiver au banquet 



156 — la- 17 SECTION DE PROPAGANDE 

(le la Société des professeurs de français, lord Reay of Lankes- 
ter, une des plus hautes autorités de l'Angleterre en matière 
d'éducation, faisait un éloge presque excessif de nos institutions 
scolaires, et louait leur arrangement systématique, leur centra- 
lisation, tout ce qu'elles ont de plus étranger aux habitudes 
anglaises. 

Tout cela ne peut se faire sans quelques résistances. Mais ce 
qu'on discute, ce sont les applications plutôt que les principes, 
et les personnes plutôt que les idées. Parmi ceux qui, par 
exemple, se plaignent de l'invasion des professeurs français, le 
sentiment qui domine n'est que celui de la concurrence — assez 
naturel d'ailleurs. Eux-mêmes vont étudier en France ot en rap- 
portent les méthodes qui les mettront un jour en état de faire 
moins souvent appel à des collaborations étrangères. Ce jour 
n'est pas encore venu. L'influence française, dans ce domaine, 
n'est qu'à ses débuts : c'est dans l'espace d'une génération qu'on 
en pourra juger les résultats. 

Tandis que cette influence pénètre et se développe à l'intérieur 
même des universités et des écoles anglaises, elle se fortifie par 
l'action des institutions et des sociétés qui, fondées par des 
Français, se donnent pour tâche de propager en Angleterre la 
connaissance de notre langue, de notre littérature et de nos arts. 
Au premier rang il faut citer l'Alliance française. Longtemps 
elle n'a eu en Grande-Bretagne que des sections locales. 
Depuis 1907 il existe une Fédération britannique des comités 
de l'Alliance française, qui compte aujourd'hui plus de 
5,000 membres. Le Congrès de Saint-Andrews, au printemps 
de 1913, a été une manifestation brillante de son activité. On 
sait quels sont les moyens d'action habituels de cette grande 
association : cours de langue française, conférences littéraires, 
fondations de bibliothèques. La Fédération britannique en est 
au troisième article du programme, et travaille i organiser une 
bibliothèque de prêt, qui rendrait assurément de grands ser- 
Tices. 

L'Institut français du Royaume-Uni, fondé en 1913, à l'ini- 
tiative de l'Université de Lille, se réclame des instituts analogues 
qui, depuis plusieurs années, fonctionnent avec d'heureux résul- 



I.E FRANÇAIS DANS I.E MONDE Ia-17 — 1S7 

tats à Florence, à Madrid et à Saint-Pélersbourg. Soutenu par 
des subventions officielles et par des souscriptions privées, 
recommandé au public anglais par un Comité de patronage où 
figurent de hautes personnalités, cet institut s'est assigné un 
rôle original. Ce n'est pas uniquement aux relations intellec- 
tuelles, mais aussi aux relations économiques des deux nations 
qu'il doit collaborer : à côté de cours sur la société, la littéra- 
ture et l'art en France, il a inauguré un enseignement juridique 
et commercial, à l'usage des jeunes gens français et anglais, qui 
font à Londres leur apprentissage des affaires : les uns doivent 
y apprendre à connaître et à comprendre plus vite et mieux le 
pays où ils se trouvent, les autres, à se mettre plus aisément en 
relations avec le pays voisin. Les Anglais sont aujourd'hui les 
premiers à reconnaître, dans ce domaine où la pratique aura 
toujours le dernier mot, l'utilité et l'importance d'une prépara- 
tion systématique. Il faut souhaiter qu'une expérience qui offre 
aux qualités opposées des deux peuples l'occasion de se complé- 
ter si heureusement triomphe des difficultés que peut lui créer 
sa nouveauté même. 

L'Institut français s'est combiné avec une institution déjà 
existante et florissante, qui lui a prêté non seulement un très 
beau local, voisin de Hyde Park, mais les avantages d'une situa- 
tion acquise : c'est l'Université des lettres françaises, fondée 
en 1910 par M"° d'Orliac. L'on a continué à y faire des confé- 
rences sur des sujets littéraires ou historiques, sous la forme 
attrayante qui a fait, à Paris, le succès de l'Université des 
annales. C'est un genre moins austère que l'enseignement scien- 
tifique, mais qu'il ne faut pas dédaigner. Notre supériorité y est 
incontestée, et permet d'attirer un public mondain, un public 
féminin surtout, dont le concours est singulièrement précieux 
pour le développement de la culture française dans la famille et 
dans la société. 

Enfin, il ne faut pas oublier de mentionner les cours créés par 
la Société des professeurs de français, pour un public moins aris- 
tocratique, mais laborieux, et dont le nombre augmente sans 
cesse : chaque année, la cérémonie de la distribution des récom- 
penses, qui a lieu à Mansion House, la résidence du lord maire, 



) 58 — la- 1 7 SECTION DE PROPAGANDE 

fournit de nouvelles preuves de leur succès. Toutes ces diffé- 
rentes institutions sont aidées par la sollicitude éclairée de 
l'ambassadeur, M. Paul Cambon, dont l'intelligence élevée s'in- 
téresse à toutes les manifestations de l'esprit français en terre 
anglaise, et aussi par celle de ses collaborateurs, le consul géné- 
ral, M. de Coppet et l'attaché commercial, M. Jean Périer, mieux 
faits que personne potir comprendre et apprécier les rapports 
entre la propagande intellectuelle et l'expression économique. 

L'enseignement est le moyen d'action le plus direct. Est-ce tou- 
jours le plus puissant? Toujours est-il que l'influence française a, 
pour pénétrer l'esprit anglais, beaucoup d'autres voies. La presse 
de langue française mérite d'être mentionnée : Londres a plu- 
sieurs journaux français, dont un, la Chronique, est à présent 
dans sa seizième année. Mais ces journaux, il faut bien le dire, 
s'adressent surtout à la colonie française de Londres, et leur 
œuvre est du même ordre que celle des nombreuses sociétés, 
professionnelles ou philanthropiques, qui groupent les Français 
résidant en Angleterre. 11 les aident à ne pas se perdre dans le 
milieu ambiant, ce qui est assurément une manière de servir 
l'influence française. Beaucoup plus étendue et plus impor- 
tante est l'action de la littérature, du théâtre et des beaux-arts. 
On peut l'envisager sous deux points de vue diflférenls, soif 
qu'elle s'exerce immédiatement, par la lecture, la représenta- 
tion ou l'exposition des œuvres françaises, soit qu'elle contribue 
à transformer la production en Angleterre même. 

Pour ce qui est du théâtre, personne n'ignore la faveur que le 
public anglais a toujours témoignée à la scène française. Nos 
grands acteurs reçoivent de lui un accueil triomphal. Des noms 
comme ceux de Coquelin et de Sarah Bernhardt sont à Londres 
aussi populaires qu'à Paris même. Il n'est pas d'année où plu- 
sieurs troupes ne visitent la Grande-Bretagne : on sait que le 
Théâtre Français l'a fait à plusieurs reprises avec le plus vif suc- 
cès. Dans un genre, il est vrai, moins élevé — celui de la revue 
de café-concert — un théâtre londonien, le New Middiesex, 
réussit, depuis deux ans, à attirer un public sans cesse renou- 
velé à des représentations données en français. Il est évident 
qu'une petite minorité seule est en état de suivre sans difficulté 



LE FRANÇAIS DAKS l.E MONDE In-17 — 159 

«n dialogue en langue étrangère, et il en serait de môme dans 
tous les pays. Mais le public anglais tout entier écoute et appré- 
cie des traductions et des adaptations de pièces françaises. Nulle 
ibranche de notre exportation n'est plus florissante. Parfois la 
pièce est traduite sans modifications : le plus souvent — sur- 
tout lorsque son mérite littéraire n'est pas de premier ordre 
— elle est plus ou moins accommodée au goût anglais : on en 
•retranche certaines hardiesses de situation ou d'expression qui 
^choqueraient le public britannique, on leur donne un titre qui 
n'a plus rien de parisien, et sous lequel on est étonné de recon- 
naître le dernier succès du Vaudeville ou des Variétés. Il faut 
Lien le dire, ce ne sont pas toujours nos meilleures pièces qu'on 
traduit, l'objet en vue n'étant pas essentiellement l'éducation lit- 
téraire du public. Mais il y a d'heureuses exceptions, et quelque- 
fois nos classiques mêmes paraissent sur la scène : on jouait à 
Londres, cet hiver, le Médecin malgré lui. 

On se plaint souvent, en Angleterre, de l'état languissant du 
théâtre national. Sont-ce les exemples français qui peuvent 
l'aider à se reconstituer? On eût pu le croire, il y a une vingtaine 
d'années, lorsque Pinero fit applaudir de brillantes productions 
où, à l'influence visible d'Ibsen, se mêlaient celles d'Alexandre 
Dumas fils et de Henry Becque. Mais les efforts intéressants et 
parfois heureux d'écrivains plus récemment arrivés à la notoriété 
ne semblent pas devoir grand chose à la France. Les charmants 
jeux d'imagination de M. Barrés, et les feux d'artifice intellectuels 
de M. Bernard Sthaw, n'ont absolument rien de français, et dans 
la forme pas plus que dans le fond. M. Arnold Bennett se rap- 
proche, peut-être, un peu davantage de nos formules drama- 
tiques. Mais les problèmes qu'il pose et les personnages qu'il 
■évoque sont bien anglais. Le rôle réservé au sentiment, une 
certaine hantise du mystère et de l'au-delà, des préoccupations 
morales qui, même dans le paradoxe volontairement agressif et 
■cynique, trahissent la persistance d'une invincible tradition reli- 
gieuse, tout cela nous transporte loin de la France. Je ne parle 
pas des ouvrages d'ordre inférieur qui, malheureusement, 
forment, en Angleterre, comme ailleurs, l'écrasante majorité. 
Auprès d'un public peu diflicile à amuser, et qui ne cherche au 



160 — Ifl 17 SECTION DE PROPAGANDE 

théâtre qu'un moment de délassement, la pantomime de Noël et 
l'opérette mêlée de danses conserveront toujours leurs droits. 

Il en est de même pour les autres branches de la littérature. 
Les ouvrages français ou leurs traductions sont très lus : mais 
leur influence sur la production anglaise n'est pas considérable. 
En poésie, les Anglais ne pensent avoir rien à nous envier : c'est 
ce que, chez nous, ils cherchent le moins à bien connaître : si le 
robuste génie d'un Verhaeren s'impose à eux, c'est par ce qu'il 
a de septentrional et de germanique. Le roman et la nouvelle 
ont beaucoup de lecteurs, et de différentes espèces. Les hautes 
classes de la société les lisent en français, lorsque leur amour 
des sports leur en laisse le temps : parmi les femmes surtout, 
dont les loisirs sont plus larges et plus variés, il n'est pas 
rare de rencontrer des personnes qui suivent avec l'attention 
la plus éveillée et le goût le plus averti notre mouvement litté- 
raire. Quel est l'écrivain anglais qui trouverait à Paris l'accueil 
triomphal fait par la société londonienne, l'hiver dernier, à 
Anatole France ? 

Les classes moyennes, qui lisent relativement peu, en dehors 
des journaux et des magazines, ont une prédilection marquée 
pour deux ou trois romanciers français : Alexandre Dumas père 
jouit d'une popularité qui ne peut se comparer qu'à celle de 
Dickens : et le théâtre, et le cinématographe, vulgarisent à l'infini 
des variantes des Trois mousquelaii'es ou de Monte-Cristo. On 
sait l'énorme succès de librairie des traductions anglaises de 
Zola, dû, il faut le reconnaître, plutôt à une curiosité à demi 
effarouchée qu'à une admiration sincère. 

Il s'agit ici du gros public, qui se connaît peu en psychologie et 
en style, et qui demande à ses auteurs favoris des émotions, sans 
se préoccuper beaucoup de leurs qualités littéraires. Il ignore, 
naturellement, les essayistes et les moralistes, dont un public 
plus restreint et plus raffiné fait ses délices : Barrés, Maeterlinck, 
ont des admirateurs prononcés, mais peu nombreux, comme on 
doit s'y attendre. A plus forte raison pour les classiques, que 
ne signale aucun intérêt d'actualité, et dont la connaissance ne 
permet pas de briller dans les salons : Le Gulliver de Swift a en 
France plus de lecteurs que, de l'autre côté de la Manche, le 



LE FRANÇAIS DANS I,E MONDE Ia-17 — 161 

Candide de Voltaire. Il n'en est pas moins vrai que nulle littéra- 
ture au monde, pas même à beaucoup près, celle de l'Allemagne, 
malgré tant d'affinités, ne jouit en Angleterre d'une situation 
comparable à la nôtre. 

Et malgré cela, le roman, la nouvelle, l'essai, restent aux 
mains des auteurs nationaux, qui trouvent dans leur propre pays 
tant de modèles, foncièrement, irréductiblement anglais. Peut- 
être la technique de nos romanciers, leur manière plus brève et 
plus serrée, a-t-elle modifié quelque peu la tradition du xix' siècle. 
Mais cette modification n'atteint guère que les dehors et les pro- 
cédés : dans des livres plus courts qu'autrefois, aux épisodes 
moins nombreux et plus fortement groupés, à la couleur moins 
atténuée par le respect de certaines convenances, nous retrou- 
vons des caractères et des idées qui dureront autant que le 
tempérament du peuple anglais. 

Le ton en est aussi devenu plus libre : la pudeur britannique 
s'est faite moins susceptible, quoiqu'elle ne soit pas morte avec 
la reine Victoria. Mais il n'est pas probable que ce changement, 
sensible dans la vie quotidienne autant que dans les livres, soit 
dû à l'influence française : c'est plutôt une réaction spontanée, 
à certains égards favorable à cette intluence, parce qu'elle 
diminue l'écart entre les deux actions et leur permet de se mieux 
comprendre en atténuant des préjugés réciproques. 

Ce rapprochement permet aux idées d'origine française d'être 
accueillies avec moins de défiance. Les personnes de la généra- 
tion précédente, un Taine, un Renan, ont été, en Angleterre, 
connus et appréciés, mais peu suivis. Auguste Comte, en dehors 
de l'étroite église positiviste, n'a agi qu'au travers de Stuart Mill 
et d'Herbert Spencer, dont les doctrines n'étaient pas sorties de 
la sienne. Aujourd'hui, notre école philosophique est en train 
de conquérir la pensée anglo-saxonne, qui reconnaît d'ailleurs, 
dans MM. Boutroux et Bergson, des esprits apparentés à l'Anglais 
Thomas Hill Green et à l'Américain William James. Dira-t-on 
que c'est en s'écartant du rationalisme cartésien, qui est propre- 
ment français, que cette philosophie nouvelle trouve hors de 
France tant d'admirateurs et d'adeptes? Ce serait, je crois mécon- 
naître tout ce que lui vaut de faveur l'exposition claire et 
le ii 



16"2 — Ia-17 SECTION DE PROPAGANDE 

distincte, la finesse de la dialectique et la beauté du style. 

il est d'ailleurs assez naturel qu'une nation agisse sur une 
autre d'autant plus qu'elle tend à lui ressembler. C'est peut-être 
ce qui explique l'influence souveraine sur l'art anglais contem- 
porain — du moins en peinture et en sculpture — de notre art 
réaliste, qui prit ses premières leçons à l'école de l'Anglais 
Constable. La peinture toute littéraire des préraphaélites, avec 
son raffinement parfois délicat, toujours artificiel, a fait son 
temps en Angleterre. Les maîtres de la génération présente, ce 
sont nos grands portraitistes et paysagistes du xix« siècle, dont 
un, Alphonse Legros, a passé plus de la moitié de sa vie de 
l'autre côté du détroit. En eux, comme en l'Américain Whistler, 
dont les premières productions soulevaient la réprobation des 
esthètes groupés autour de John Ruskin, le public anglais a 
reconnu les qualités de force, de sincérité, de naturel qu'il savait 
apprécier déjà dans notre littérature, et qui lui conviennent autant 
que lui convenaient peu les formules du classicisme académique. 

A chaque pas qu'une nation fait vers l'autre, celle-ci, à son tour, 
fait volontiers un autre pas. Parmi les causes qui ont contribué, 
récemment, au relèvement du prestige et de l'influence de la 
France en Angleterre, il faut mentionner le succès de nos entre- 
prises coloniales, la renaissance de notre culture physique, les 
triomphes de nos aviateurs, et — pourquoi non? — de nosathlètes. 

Lorsque l'Angleterre croyait la France très différente et très 
éloignée d'elle, elle l'observait avec une curiosité parfois très 
vive, mais sans grande sympathie, et sans aucun désir de l'imiter. 
Cela a changé, cela change encore sous nos yeux ; peut-être les 
circonstances politiques y sont-elles pour quelque chose. Et 
l'observation se vérifie jusque dans le degré d'influence exercée 
par les différentes formes de notre activité intellectuelle. Les 
Anglais aiment notre littérature et notre théâtre, mais leur 
empruntent peu; au contraire, nos recherches scientifiques, notre 
enseignement, nos systèmes de philosophie, tout ce qui leur 
paraît sérieux et profond chez un peuple dont la légèreté était 
parmi eux proverbiale, agit sur eux fortement, et travaille à la 
transformation de leur esprit, autant qu'eux-mêmes ont pu 
contribuer à celle de nos institutions ou de notre caractère. 



F. — SECTION DE PROPAGANDE. 

A) LK FRAXCAIS DANS I.E MONDE. 



L'enseignement du français en Allemagne (') 



L'étude approfondie de cette grosse question : l'état du fran- 
çais en Allemagne, demande un développement incompatible 
avec les proportions d'un rapport comme celui-ci. Elle se com- 
plique, en effet, de toute sorte d'éléments qui échappent à 
l'appréciation ordinaire. Comment établir quel est, dans chaque 
ville de l'Europe, le nombre exact de personnes parlant français? 
Et si même une statistique de ces personnes existait, quelle 
valeur aurait-elle? Car que veulent dire ces mots : parler fran- 
çais? ils n'ont qu'une portée toute relative. Un garçon de café 

(1) Ceci n'est pas un rapport, et pour cause. Nous n'avons pu obtenir d'un 
Sujet allemand, ayant toute la compétence voulue, un travail sur la ques- 
tion, et il semble superflu de dire pourquoi. D'autre part un étranger était 
hors d'état de mener seul à bonne fin une enquête aussi longue et aussi 
délicate. Restait un troisième parti, que nous avons adopté. Il consistait à 
substituer à une demande de rapport des questionnaires spéciaux, adressés 
à un certain nombre de personnes et portant sur les données officielles, sur 
l'activité des cercles français, etc., et & combiner les renseignements ainsi 
recueillis avec ceux que les bulletins de l'Alliance française de Paris nous 
apportent. A défaut d'un tableau complet, on aura, du moins, une vue 
d'ensemble déjà satisfaisante, et surtout réconfortante. N'est-ce pas 
l'essentiel? 



164 — Ia-18 SECTION DE PROPAGANDE 

OU de restaurant, dans deux cents villes allemandes, parle-t-il 
fiançais, parce qu'il est capable de répondre aux questions élé- 
mentaires d'un client pressé de se faire servir un potage, un 
bifteck ou une demi-bouteille de vin? En revanche ose-t-on 
exclure les centaines d'hommes d'études qui lisent notre langue, 
par goût ou par devoir, mais sont hors d'état de bredouiller 
distinctement quelques phrases? Sans doute la même objection 
peut être formulée pour d'autres pays; mais elle n'est nulle part 
aussi grave qu'ici. Nulle part ailleurs, il n'y a un peuple d'éru- 
dits, discipliné et bien préparé, possédant la connaissance théo- 
rique des langues étrangères, sans qu'il obéisse pour cela à un 
instinct de sympathie quelconque, de telle sorte qu'il devient 
embarrassant de tirer argument de ses qualités mêmes en faveur 
d'une pénétration française quelconque. 

Que le français ait toujours été, avant comme après 1870, la 
seconde langue vivante de tout Allemand qui ne se contente pas 
de la sienne, c'est ce qui semble hors de conteste. Les faits 
d'observation quotidienne sont d'accord avec la lettre des pro- 
grammes d'enseignement pour le démontrer. Nous ne remon- 
terons pas jusqu'à Rivarol et à la question posée par l'Académie 
de Berlin (1); nous négligerons la période impériale (2) et les 
époques qui ont suivi, et où la réaction anti-française, si elle a 
eu des effets trop certains sur la mentalité de l'Allemand, en a 
eu de beaucoup moindres sur sa culture (3). La législation sco- 

(1) Il faudrait remonter alors plus haut. Voyez M. Wilmottk, « Pour- 
quoi il faut parler français " dans les Cahiers alsaciens, P'' et II" fasc. 

(2) Un seul témoignage, mais très curieux, nous est fourni par un docu- 
ment de l'an IX de la République, l^a. Décade philosophique àe\3.\tia.\oT\^T 
alors les échanges intellectuels entre la France et l'Allemagne. Or, à cette 
date, la Société d'agriculture, sciences et arts du Bas-Rhin propose, comme 
sujet de prix, la question : " Quels sont les moyens de propager la connais- 
sance et l'usage de la langue française parmi les habitants de toutes les 
classes des départements de la République, dont la langue vulgaire {sic) 
est l'allemand? " (Picavet, Les idéologues, p. 83). 

(3) Ainsi s'explique que les études romanes (où le français est favorisé 
singulièrement) n'ont cessé, au xix" siècle, de se développer dans les uni- 
versités allemandes et que c'est là que .les plus illustres maîtres de la der- 
nière génération, en France, ont dû aller parfaire leur éducation scien- 
tifique. 



I.E FRANÇAIS DAXS I.E MONDE Ia-18 — 16o 

laire des dernières années du xix* siècle et des premières années 
du xx« siècle, comme aussi le réveil de culture française au cours 
de ces dernières, voilà le sujet qu'il importe de traiter ici, fût-ce 
sommairement. 

La plus grande ditticulté qu'il oflre provient peut-être de la 
niulliplicité de la vie intellectuelle en Allemagne. Alors qu'en 
France, depuis Napoléon I" (et en dépit d'innovations récentes, 
plus superficielles qu'elles n'en ont l'air) il y a une Université et 
non des universités, et que tout l'enseignement est unifié, cen- 
tralisé par le régime des Académies (et un vote récent de la 
Chambre a encore renforcé les pouvoirs des recteurs de celles-ci, 
qui dépendent tous directement de Paris), en Allemagne, non 
seulement il existe une large autonomie de l'enseignement supé- 
rieur, mais l'enseignement secondaire et primaire n'est nulle- 
ment régi par des lois et règlements uniformes, et pour en décrire 
le mécanisme, il faudrait s'y reprendre autant de fois qu'il y a 
d'États grands et petits, et non seulement d'États, mais même de 
villes, la part d'intervention municipale dans la rédaction des 
programmes et les choix des maîtres étant infiniment moins 
réduite outre-Khin (1). 

Nous ne pouvons entreprendre ici une telle enquête, et force 
nous sera de nous contenter de quelques données d'un caractère 
aussi général que possible. On verra, du reste, qu'en dépit de 
leur source restreinte, elles offrent des analogies très signifi- 
catives. 

Et tout d'abord, parlons de l'enseignement supérieur. Les 
cours scientifiques et pratiques de français tendent à se multi- 
plier de plus en plus, et on constate l'activité sans cesse crois- 

(1) C'est ainsi que récemment le premier bourgmestre de Dusseldorf 
demandait à la Chambre de commerce de cette ville son avis sur la question 
de savoir s'il convenait de renforcer l'enseignement du français ou celui de 
l'anglais dans les cours de l'enseignement secondaire qui dépendent de lui. 
Après de longs débats, la Chambre de commerce a décidé de répondre au 
bourgmestre qu'à son avis l'étude du français, inscrit comme langue obli- 
gatoire dans le programme des études secondaires, était i mettre au-dessus 
de celle de l'anglais. 



166 — 1,1-18 



SECTION DE PROPAGANDE 



santé des maîtres comme des élèves, dont les travaux ont notre 
langue comme sujet (1). 

Voici, au surplus, un tableau des cours de philologie romane 
(et des chaires de lecteurs, chargés de l'enseignement pratique) 
à la date du 1" octobre 1913. 



I. 



Universités. 





Pliilologie romane 


Lecteurs 

de 
langue 

française. 


Professeurs 

extra- 
ordinaires 
de littérature 
frynç.iise. 


Professeurs. 


l'rivat-doceut. 


Berlin 


2 


1 




1 


Boim 


•> 


1 




1 


Breslau 


1 


1 







Erlaiigen . . . . 


1 


— 







FribourgenBrisgau . 


•> 


— 




— 


Giessen 


1 


1 







Gottingen . . . . 


1 


1 




— 


Greifswiild . . . . 


2 


1 




— 


Halle 


2 


— 




— 


Heklelber^ . . . . 


2 


1 


— 


— 


léna 


1 


1 




— 


Kiel 


1 


— 




— 


Kônigsberg .... 


1 


— 




— 


Leipzig 


3 


1 




— 


Marburg 


i 


1 




■ — ■ 


^tunich 


3 


— 




— 


Munster 


2 


— 


— 


— 


Rostock 


1 


— 




— 


' Strasbourg . . . . 


1 


— 




— 


Tubingeii . . . . 


1 


— 




— 


'Wùrzburg . ■ . . 


1 


— 




— 


32 


10 


19 


2 



(1) La littérature pédagogique s'est iiotamnient développée avec une 
intensité déroutante depuis 1870. Nombreuses sont les collections de 
grammaires, de Lehrbiicher, de livres classiques français, et dans des 
collections d'un caractère international, comme la Bibîiotheca Romanica 
de Heitz, le français a la part du lion. 



H. — 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-18 

Instituts techniques et commerciaux. 



167 





Langue française. 


professeurs. 


Lecteurs. 


Aix. . . 


1 
1 

1 

2 

1 


1 
1 
1 

1 

1 

2 


Breslau. . 

Dantzig 

Darmstailt 

Francforl-sur-le-Mein. . . . 

Haiiovio 

Carlsrulic 

Cologne 

Munich 




6 


7(1) 



m. — Divers. 

Hambourg : Institut colonial : 1 professeur de ■< Langues et culture romanes ». 
— Musée d'elhnograpliie ; séminaire île langue et culture romanes ; 

1 professeur, 1 lecteur. 

Pour l'enseignement secondaire il y a de nombreuses distinc- 
tions à établir. Distinctions fondées d'abord sur le caractère des 
établissements, qui sont d'État ou dépendent de communes, qui 
sont de véritables lycées (avec l'enseignement gréco-latin [gymna- 
sien] ou avec le latin seul, à l'exclusion du grec [realgymna- 
sien]), ou bien sont des écoles secondaires [oberrealschule, real- 
scliule] ou bien qui participent d'une troisième direction, la plus 
grande importance y étant donnée aux langues modernes, non 

(1) Chiffres minima : le détail des " Lektoren ^ ou " Assistenten " 
n'étant pas toujours donné par " Minerva ». 



i68 — Ia-18 SECTION DE PROPAGANDE 

aux mathématiques et aux sciences naturelles [re(ormgymnasien], 
dans l'Allemagne du Nord, à Nuremberg, etc.) (1). Ces distinc- 
tions ne sont pas les seules, car il n'y a pas deux États allemands 
où les programmes de l'enseignement secondaire coïncident 
complètement dans les parties correspondantes (2). 

En Prusse, par exemple, aux termes des programmes otficiels 
publiés en 1901 conformément à l'arrêté royal du 26 novem- 
bre 1900 et à l'arrêté ministériel du 29 mai 1901, le français est 
enseigné dans tous les établissements secondaires, c'est-à-dire 
dans les Gymnasien, dans les Realgymnasien, dans les Oberreal- 
schulen et dans les Realschulen. 

Dans les gymnases, l'enseignement du français ne commence 
qu'en Quarta (3° année d'étude; âge normal des élèves : 11 à 
12 ans). Il comporte quatre heures de cours par semaine en 
Quarta, deux en Unter-tertia et Ober-tertia, trois en Unter- 
secunda, en Ober-secunda, en Unter-prima et en Ober-prinia. 
Dans la plupart des gymnases, le français est obligatoire, tandis 
que l'anglais (deux heures par semaine) n'est que facultatif. 
Cependant dans certains gymnases, en vertu d'une autorisation 
spéciale, c'est le contraire qui a lieu et il semble qu'il y ait 
actuellement une certaine tendance à favoriser l'enseignement 
de l'anglais aux dépens du français. 

Dans les Realgymnasien, l'enseignement du français ne com- 
mence également qu'en Quarta, mais il comporte cinq heures de 
cours par semaine en Quarta et quatre dans toutes les classes 
suivantes, tandis que l'enseignement de l'anglais également 
obligatoire ne comporte que trois heures de cours par semaine. 

Dans les Oberrealschulen, l'enseignement du français com- 

(1) Il conviendrait encore de faire une place aux Deutsche Schxdeiï à 
l'étranger ; mais il a paru qu'elles ne nous concernaient pas ici. 

(2) Dans quelques grands établissements on a pu se permettre des inno- 
vations malaisées ailleurs. Depuis Pâques jusqu'à la Saiut-Michel, à partir 
de 1908, le programme officiel du Bismarck-Gt/mnasium, & Berlin, nous 
apprend que dans deux classes l'enseignement fut donné alternativement 
en français et en anglais (trois heures d'anglais obligatoirement, deux 
heures de français facultativement). 



LE FRANÇAIS DANS LE MONDE Ia-18 — 169 

menée en Sexta (première année d'étude ; âge normal des élèves : 
9 à 10 ans) et comporte, dans les cinq classes inférieures, six 
heures de cours par semaine ; cinq heures par semaine en 
Untersecunda ; quatre heures par semaine dans les trois classes 
supérieures. 

Dans les Realschulen, où il n'y a que six années d'études, six 
heures de cours par semaine sont consacrées au français dans 
les trois classes inférieures, cinq en Tertia, quatre dans les deux 
classes supérieures. 

Dans les Gymnasien et les Realgymnasien, l'enseignement a 
pour but, dit le programme officiel, de mettre l'élève en état de 
comprendre les œuvres les plus importantes de la littérature 
française des trois derniers siècles, de lui procurer les moyens 
de s'exprimer en français avec une certaine aisance oralement et 
par écrit, et de lui donner quelques notions de l'histoire de la 
littérature et de la civilisation françaises. Il en est de même 
dans les autres écoles de l'enseignement secondaire; mais dans 
les Obéir ealschulen, comme c'est au français qu'incombe la 
tâche de remplacer le latin en ce qui concerne l'étude de la 
grammaire considérée comme discipline intellectuelle, l'étude de 
la grammaire française y est plus approfondie que dans les 
gymnases. 

Dans les Realschulen, l'enseignement est moins complet et a 
un caractère plus pratique; il correspond à peu près à celui des 
six premières années d'études des Oberr ealschulen- 

Dans tous les établissements de l'enseignement secondaire, 
l'enseignement du français comprend des exercices de pronon- 
ciation, de lecture, d'élocution, de grammaire, de traduction, 
d'orthographe, de style. Dans les trois classes supérieures, la 
lecture des auteurs classiques et modernes (avec les exercices 
d'élocution qui s'y rattachent) passe au premier plan de l'ensei- 
gnement; dans les gymnases, le programme impose l'étude d'une 
des grandes comédies de Molière; dans les Realgymnasien et les 
Oberr ealschulen, le programme impose dans les trois classes supé- 
rieures, pour toutes les heures de cours, des exercices d'élocution 



170 — Iâ-18 SECTION DE PROPAGANDE 

et de conversation . Il est recommandé aux professeurs de se servir 
autant que possible du français dans les heures consacrées à 
l'histoire de la littérature et de la civilisation françaises dans les 
classes supérieures. Pour l'enseignement de la grammaire au 
contraire, le programme officiel recommande aux professeurs de 
donner les règles et les explications en allemand. 

Il y a aussi des cours de français dans les écoles moyennes 
(Miltelschulen) mais ces cours sont facultatifs et gardent le 
caractère d'un en.seignement élémentaire. 

Voilà pour la Prusse. En Bavière, la situation est plutôt plus 
favorable au français. « C'est un fait, nous écrit un professeur de 
ce pays, une tradition reconnue tacitement, qu'il est nécessaire 
dans tous les établissements d'enseignement secondaire, d'ensei- 
gner le français, et, dans les établissements où l'anglais est 
inscrit au programme, d'enseigner le français avant l'anglais. 
Ceci pour des raisons pédagogiques faciles à comprendre, et 
principalement à cause de la difficulté plus grande qu'otfrent le 
vocabulaire et la grammaire de notre langue pour un jeune 
Allemand, comme aussi, là où l'on n'enseigne pas les langues 
anciennes, parce que le français est considéré, avec l'allemand 
et à l'exclusion de l'anglais, comme le meilleur véhicule d'une 
culture générale. Non seulement la littérature, mais la langue se 
prêtent mieux à cela que dans le cas de l'anglais; celui-ci est, 
d'ailleurs, trop voisin de l'allemand, on passe trop aisément de 
l'un à l'autre, tandis que la comparaison de deux langues au 
génie si différent constitue le plus salutaire exercice pour l'esprit 
des adolescents. ^> 

Un parallèle entre les heures consacrées au français et à 
l'anglais, dans les divers établissements d'instruction secondaire, 
éclairera davantage le lecteur : 

Gymnasien (9 classes). 

Le français est enseigné obligatoirement de la 6" à la 9»; il 
comporte trois heures par semaine en 6% trois en 7«, deux en 8' 
et en 9«. L'anglais est facultatif. 

Realgymnasien. Le français est enseigné à partir de la 4' et 
comporte quatre heures pendant deux ans et trois heures pen- 



I.E FRANÇAIS DANS l.E MONDE I«-18 — 171 

dant les cinq dernières années. L'anglais n'est enseigné qu'à 
partir de la 7^ et à raison de trois heures par semaine. 

Oberrealschule. Le français est enseigné pendant neuf ans; il 
comporte six heures en 1" et 2% cinq heures en 3', trois heures 
en 4^, S= et 6', quatre heures en T et 8«, trois heures en 9«. Total 
des heures par semaine : trente-sept. L'anglais obtient vingt-et- 
une heures réparties sur les cinq dernières années d'études. 

Realschule (6 classes, correspondant aux six premières années 
de VOher realschule). Même répartition. 

Reformgynuiasium. (Il y en a un seul, à Nuremberg.) Les trois 
premières années comme dans les établissements précédents; 
quati'e heures en 4' et en 3% trois heures pendant les quatre 
dernières années, total : trente-sept heures. L'anglais obtient dix- 
sept heures, réparties sur quatre ans. 

Tôchterschulen (écoles de filles). Elles comportent 6 classes, 
avec six heures de français, pendant les trois premières années 
et cinq heures pendant les trois dernières années. Total : trente- 
trois heures par semaine. L'anglais n'a que douze heures et il 
est facultatif. 

Pour les autres États d'Allemagne, voici quelques indications 
qui permettent de se rendre compte de l'importance qu'y a prise 
l'enseignement de notre langue. 

En Saxe, l'étude du français dans VHumanistîches Gymnasium 
commence en 3'. Cinq heures lui sont réservées pendant la 
première année, trois pendant la deuxième, et deux pendant 
chacune des années suivantes. L'anglais, au contraire, est facul- 
tatif. Le nombre d'heures de français est encore plus favorable 
au Realgymnashim : respectivement o, 6, 4, 4, 4, 4, 4 heures à 
partir de la 3". L'étude de l'anglais commence deux ans plus tard 
et n'absorbe qu'une part sensiblement moindre des heures 
d'études. Enfin le programme de la Realschule et de ÏOberreal- 
schule comporte l'enseignement du français dans les six pre- 
mières classes, à raison de cinq heures la première année, six 
les trois années suivantes et quatre les deux dernières années. 



17"2 — Ia-18 



SECTION' DE PROPAGANDE 



Situation sensiblement analogue dans les autres États, ainsi 
que le montre le tableau suivant : 



■Wurtemberg. 



NOMBRE D'HEURES. 



Gymnasium (7 dernières années). 
Français 1 4 | 2 1 2 I :n 3 1 2 1 ? 



Anglais 



Rfalgymnasium (7 dernières années). 



Français . 
Anglais . 



Real et Oberrealschule (dans toutes les classes). 



Français . 
Anglais . 



8 



8 



Faciiltatir. 








4 


3 


3 


3 






3 


3 


3 


2 






las 
6 


ses). 
6 


5 


5 


4 


4 


4 


4 


4 


3 


3 


3 



Grand-duché de Bade. 





NOMBRE D'HEURES. 


Gymnasium 


(7 dernières années). 








Français . 


..433332 


? 






Anglais . . . 


. . . Facultatif. 








RealgymyiusiiiKi (7 dernières années). 








Français . 


4 


4 


4 4 


4 


3 


3 






Anglais . . . 




3 


3 


3 


3 


3 


3 






Real- et Oba 


realschule (dans toutes les classes). 








Français . . . 


. . ., 6 


6 


6 


6 


5 


5 


4 


4 


4 


Anglais . . . 




1- 


— 


— 


4 


4 


4 


4 


4 


4 



LE FRANÇAIS DANS l.E MONDE Ia-18 — 173 

Grand-duché de Hesse-Darmstadt. 



NOMBRE D'HEURES. 



Gymnaaium (7 dernières années). 
Français I5|3l3 



Ani'lais 



I 3 I 3 I 3 
Facultatif. 



Realgymnasiiim et Oberreahchule (7 ilerniî'res années). 



Français 
Anglais 



Realschule (8 dernières années). 

Français 

Anglais 



Français 
Anglais , 






s 


4 


4 


4 


4 


3 


3 


3 


3 


3 


3 


)• 

7 


(i 


5 


5 


4 





- 


5 


4 


3 


3 


3 


en) 


(7 dernières année 


"*)• 




5 


5 


4 


4 


4 


4 


_ 


4 


4 


4 


4 


4 



Signalons aussi qu'à la Frauenschule de Mayence, où une part 
est faite à côté de l'enseignement ménager à des cours de culture 
générale, le programme provisoire de 1911 réserve deux heures 
au français. Enfin, sur l'initiative du gouvernement, un cours 
complémentaire de français (Fortbildungskurse) a été créé à 
l'Université de Gicssen et confié au lecteur français. Il est 
suivi par les professeurs et les institutrices de l'enseignement 
moyen et comporte l'étude pratique et théorique des chefs- 
d'œuvre de notre littérature (une heure par semaine). 



Il resterait à s'occuper des écoles privées, pensionnats, insti- 
tutions libres, etc. On comprendra que nous n'avons pu pour- 
suivre notre enquête aussi loin; nous le regrettons d'autant plus 
que dans certaines villes, comme Berlin, Dresde, Bonn, etc., 



174 — Ia-18 SECTION DE PROPAGANDE 

ces établissements sont réellement nombreux et, surtout pour les 
jeunes filles, font une part considérable au français. 

En revanche, on nous permettra de signaler brièvement les 
efforts de l'Alliance française, efforts couronnés d'un succès rela- 
tivement considérable; ils mériteraient une véritable mono- 
graphie, car il n'est pas deux villes où ils aient été dirigés tout 
à fait dans le même sens, en raison de la nécessité de tenir compte 
des susceptibilités nationales, des conditions locales, des 
ressources dont on disposait, des appuis qu'on pouvait se pro- 
mettre, etc. 

L'un des cercles français les plus anciens a été fondé à Nurem- 
berg. Il remonte à 1889, et, lors de notre congrès d'Arlon, 
M. Gugler, qui le préside, a fait à son sujet un très utile rapport 
qui a été imprimé dans le volume de 1908. Il a, depuis 1908, 
multiplié ses initiatives, ses réunions hebdomadaires de con- 
versation et de lecture. Il possède une bibliothèque. En fin de 
saison 1912, ses membres n'ont pas reculé devant l'entreprise 
redoutable qui consistait à mettre à la scène Le monde oii l'on 
s'ennuie, de Pailleron. Et ce fut un succès. 

A Berlin, le cercle français, alimenté par les cotisations d'une 
nombreuse colonie, a organisé également des réunions hebdo- 
madaires. Dans le rapport de 1910-1911, nous voyons qu'un 
Allemand, le colonel d'artillerie en retraite Krause, fait partie du 
bureau, que des conférences faites par MM. Raoul Pictet, des 
Granges, etc., etc., ont été écoutées avec une grande attention. 
Détail significatif : lelOjanvier 1911, une Alsacienne, M^^Regens- 
burg, y a parlé de Flaubert. De plus, le cercle a organisé un 
service de placement des institutrices et gouvernantes françaises. 

A Francfort, les programmes littéraires du cercle français ont 
été particulièrement brillants. M. Richepin y conférencia le 
9 mars 1910; M'"'' Marcelle Tinayre, le 10 avril, et l'hiver suivant, 
M'"' Dussane et M. Brunot y jouèrent la comédie, indépendam- 
ment de conférences très applaudies de MM. G. Deschamps, 
Funck-Brentano, etc. 

A Hambourg, Hanovre, Lubeck, Darmsladt, Cologne, Posen, etc. , 
ont été fondés des cercles, qui, les uns plus tôt, les autres plus 
tard, se sont affiliés à l'Alliance françMse; des réunions pério- 



I.E FRANÇAIS DANS LE MONDE I«-18 — 173 

diques (le plus souvent hebdomadaires) s'y tiennent, et par des 
causeries, des lectures et des conversations, etc., on s'y exerce à 
la pratique de notre langue. Certains de ces cercles ont déjà un 
passé fort honorable (celui de Hanovre date de 1893), et tout fait 
présumer qu'ils continueront à rendre des services de plus en plus 
considérables à l'extension du français. 

Mais c'est surtout depuis 1905 que les cercles de l'espèce se 
sont multipliés. Citons, sans le souci d'être complet, le cercle de 
Darmstadt, fondé en 1907, ceux d'Iéna et de Sarrebriick, fondés 
en 1909, celui de Breslau en 1910, celui de Posen en 1911. 
Bientôt il n'y aura plus une grande ville d'Allemagne où le 
Français de passage ne trouve un centre intellectuel, dont l'acti- 
vité le réjouisse et lui prouve la force de pénétration d'un idiome 
que les événements politiques n'ont pu discréditer dans ce grand 
pays. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES. 



L'Alliance française, 



Emile SALONE, 
Secrétaire général. 



L'Alliance française, association nationale pour la propaga- 
tion de la langue française dans les colonies et à l'étranger, a été 
fondée par Pierre Foncin. Et vous savez que l'Alliance française 
a la joie d'avoir toujours à sa tète le grand Français qui fut son 
père. 

L'Alliance française est administrée par un conseil qui est élu 
par ses adhérents de France et qui élit son bureau. Ses adhé- 
rents se groupent en comités; comités de propagande pour la 
France, comités d'action pour les colonies et pour l'étranger. Là 
où ne peut encore être formé de comité, l'Alliance française est 
représentée par des délégués. 

L'Alliance française fonde et subventionne des écoles et des 
cours, elle crée et entretient des bibliothèques, elle recrute des 
professeurs, elle organise des conférences, elle distribue des 
récompenses, elle publie un bulletin. Elle a des cours de 
vacances, dont les premiers, ceux de Paris, datent de 1894. 

Dans ces dernières années, l'Alliance française a été surtout 

16 1 



2 — Jl).± SECTION DE PROPAGANDE 

préoccupée de développer l'initiative de ses comités. Elle leur a 
accordé une large autonomie. Elle a créé des comités régionaux, 
encouragé la formation de fédérations : Fédération des États- 
Unis et du Canada, Fédération des Iles Britanniques, et aussi 
favorisé la création de filiales : Comité Paul-Bert, qui prend sous 
sa tutelle les jeunes Indo-Chinois venus en France pour achever 
leur éducation, Association franco-britannique destinée à faire 
connaître outre-Manche nos écrivains, nos savantsct nos artistes. 

Dans ses statuts, l'Alliance française a déclaré sa résolution 
d'éviter, d'ignorer tout ce qui divise les hommes sur le terrain 
de la politique et de la religion. L'Alliance française a été stric- 
tement fidèle à cet engagement. La conséquence est qu'elle 
est ouverte, en France et hors de France, aux hommes de toutes 
les opinions, de toutes les croyances, de toutes les patries, de 
toutes les races. Pour adhérer à l'Alliance, française, il suffit 
d'aimer la langue française. 

L'Alliance française est l'aînée de toutes les associations qui 
ont été fondées pour la propagation et la défense de la langue 
française. Elle n'a pas cessé et ne cessera pas de professer à 
l'égard de ses cadettes, dont quelques-unes ont déjà fait une 
carrière brillante, les sentiments les plus fraternels. Elle se 
réjouit de tous leurs succès. Elle est toujours prête à collaborer 
avec elles. 

En dehors de quelques régions de l'Afrique et de l'Asie inté- 
rieures, l'action de l'Alliance française s'exerce sur le monde 
entier. Pour vous donner une idée de l'étendue de son empire, 
si l'on peut s'exprimer ainsi, il faut vous entraîner dans un 
rapide tour de France et dans un tour du monde plus rapide 
encore. 

En France, nous sommes établis dans tous les centres de 
quelque importance. Mais c'est assez de citer ici ceux de nos 
groupes dont les effectifs sont les plus considérables et qui font 
preuve de la plus grande activité. Sans parler de nos comités 
parisiens, et en groupant les comités provinciaux par régions, il 
faut citer Versailles, Rouen, Caen, Cherbourg, Rennes, Arras, 
Boulogne-sur-Mer, Lille, Roubaix, Tourcoing, Le Quesnoy, 
Douai, Reims, Bar-le-Duc, Nancy, Dijon, Orléans, Tours, Poi- 



LES GROIIPEMENTS ET LES ÉCOLES lb-1 — 3 

tiers, Saint-Amaml, Bordeaux, Toulouse, Bayonne, Perpignan, 
Lyon, Marseille, Nice. 

Dans les (colonies françaises, l'Allianco française fait de l'ex- 
oellenle besogne, et, en particulier, en Tunisie, en Algérie, au 
Maroc, à Madagascar, en Indo-Chine et dans nos établissements 
d'Océanie. 

En Europe, nous somme installés, anciennement et solide- 
ment: en Hollande, dans les lies Britanniques, en Espagne, en 
Russie, dans les pays Scandinaves et balkaniques. En Allemagne, 
on Austro-Hongrie, en Italie nous sommes moins avancés, mais 
nous nous mettons à regagner le temps perdu. 

Dès le premier jour, l'.Uliance française a été à l'œuvre, dans 
le Levant, Turquie d'Europe et d'Asie, Egypte^et aussi la Perse. 
Elle commence à pénétrer dans l'Inde, au Siam, en Chine, au 
Japon. 

Elle a des amis fidèles dans les grandes colonies anglaises du 
Pacifique, et elle a fait d'heureux débuts dans l'union Sud-Afri- 
caine. 

Pourtant, nulle part elle n'a tant travaillé, et aussi bien réussi, 
qu'en Amérique. La Fédération des comités des États-Unis et du 
Canada groupe plus de 150 comités. L'Alliance française a des 
collaborateurs nombi'eux et zélés au Brésil, en Argentine, au 
Chili. 

Il faut terminer et justifier ce bref exposé par des chiffres. 

L'Alliance française a, au moins, S5,000 adhérents.. 

Elle a fondé US comités de propagande en France, et, hors de 
France, 271 comités d'action. Elle est représentée par 369 délé- 
gués. 

Elle subventionne 300 écoles. 

Elle dirige ou patronne de nombreux cours de vacances, et les 
cours de vacances de Paris ont, déjà depuis longtemps, une 
moyenne de 800 à 900 auditeurs. 

Enfin le budget de l'Alliance française dépasse 650,000 francs. 



I. - SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GROUPEMENTS ET LES ECOLES 



La Mission laïque française, 



Kdmond besnard, 

Secrétaire irénéral. 



Depuis le Congrès d'Arlon, en 1908, la Mission laïque fran- 
çaise a poursuivi son œuvre avec une activité méthodique, 
qu'ont récompensée les plus encourageants succès. 

Elle a fondé des établissements nouveaux. Elle a tenu deux 
congrès, qui, en intéressant l'opinion publique à ses efforts, ont 
fait comprendre l'importance des questions dont elle se préoc- 
cupe et de la tâche qu'elle a entreprise. Elle peut se réjouir; 
d'avoir efficacement travaillé à répandre, en même temps que 
notre langue, les idées de justice et de liberté, de tolérance et 
de concorde, sans lesquelles il n'est pas de vraie culture fran- 
çaise. 

, La Mission laïque a deux vastes champs d'action : les colonies 
et l'étranger. 

Colonies. — Pour les colonies, elle a continué de préparer, à 
l'École Jules-Ferry, des instituteurs et des institutrices qu'elle 
s'est appliquée à mettre en mesure de donner aux indigènes un 



6 — Ih-2 SECTION DE PROPAGANDE 

enseignement aussi concret et aussi pratique, aussi adapté que 
possible à leurs besoins. L'Indochine, Madagascar, l'Afrique 
occidentale ont reçu, chaque année, une petite phalange de 
maîtres formés d'après ces principes. 

Une de nos jeunes colonies, l'Afrique équatoriale, ne s'était 
pas, encore adressée à la Mission laïque. Il lui fut envoyé 
pour la première fois, en 1909, un instituteur préparé à l'École 
Ju.es-Ferry. M. Pillods partit de Paris le 25 décembre, pour 
aller créer à Bania une école dont la compagnie de la Haute- 
Sangha consentait à faire les frais. Il arriva à son poste le 
2,6 mars 1910. 

Bania est un village situé sur le quatrième parallèle au nord 
de l'Equateur, et arrosé par la Sangha, l'un des principaux tri- 
butaires du Congo, grossie elle-même par de nombreuses rivières. 
Cette abondance de cours d'eau fait que l'atmosphère est chargée 
d'une humidité constante, dont l'évaporation à la surface du sol 
amène des écarts de température plus dangereux que les mous- 
tiques et les mouches tsé-tsé qui pullulent dans la région. La 
population indigène est décimée par la maladie du sommeil : 
« Outre ces loques humaines, squeleltiques, écrivait M. Pillods, 
ce qui m'a frappé le plus, c'est le nombre incalculable de 
galeux, de misérables, couverts de plaques affreuses, scrofu- 
leuses ou syphilitiques. Quel champ d'action pour les bonnes 
volontés ! » 

La bonne volonté de M. Pillods se mit à l'œuvre inmédiate- 
ment, dans ce pays perdu, où il était le seul Européen, avec 
l'agent de la Compagnie de la Haute-Sangha. La case destinée à 
la classe et au logement de ses élèves se trouvait insuffisante II 
en chercha une autre, qu'il se chargea de meubler lui-même. Il 
alla dans la forêt, abattit des arbres, et confectionna des tables 
et des bancs. Les élèves, habitués au vagabondage désœuvré de 
la brousse, eurent quelque peine, d'abord, à se plier à leur nou- 
veau genre de vie. Mais l'ingénieuse bonté du maître les eut vite 
conquis. Ils s'attachèrent à lui. et, obéissant au désir de lui 
plaire, autant qu'à la curiosité de savoir, travaillèrent de leur 
mieux. Rien n'est intéressant comme le journal de M. Pillods, 
relatant en détail les efforts accomplis et les progrès réalisés. 



LES GROUPEMENTS ET I.ES ÉCOLES Ii-2 — 7 

« Je nie suis décidé, écrit-ii, à donner à mon enseignement en 
pleine nature, les quatre règles, l'écriture, la lecture ne venant 
qu'en seconde ligne. En six mois, j'ai développé un programme 
très simple : leçons de choses et conversations. C'est dans la 
forêt, dans la brousse, sur le bord de la rivière, que nous nous 
instruisons; deux heures seulement sont réservées chaque jour 
à la lecture, à l'écriture et au calcul. Ici, il y a du caoutchouc; 
mes vêtements imperméables ont donné lieu à de bonnes 
leçons pratiques. J'ai fait du savon avec des cendres de bam- 
bou et de l'huile de palme. J'ai fait construire quelques ponts en 
miniature; j'ai fait faire quelques briques; nous avons cultivé 
des choux et j'en ai fait de la choucroute... » 

Avec cette méthode, M. IMllods obtint les résultats les plus 
rapides et les plus concluants, même en écriture et en calcul, 
bien qu'il en eût mis l'enseignement en seconde ligne. Les 
cahiers de ses élèves, que nous avons eu sous les yeux, en 
témoignent de façon éclatante. La réputation du jeune institu- 
teur se répandit dans les familles, de village en village. Au bout 
de deux ans, son influence dans la région était aussi heureuse 
que fortement établie. Il avait réellement fait la conquête morale 
des indigènes et démontré quel admirable instrument de civili- 
sation peut être l'école. 

Le territoire de Bania est devenu territoire allemand; M. Pil- 
lods a dû abandonner ses élèves. Mais ses eflorts n'auront pas 
été vains; son exemple, surtout, portera ses fruits. 

Une section de l'Afrique équatoriale est ouverte, depuis un 
an, à l'Ecole Jules-Ferry. La Mission laïque préparera désor- 
mais des maîtres et des maîtresses pour la colonie, où des 
écoles vont être fondées, et où l'on va, méthodiquement, orga- 
niser et développer l'enseignement. Depuis quelques mois, 
M. Pillods continue à Brazzaville, dans un milieu nouveau, 
l'œuvre commencée à Bania. L'École Jules-Ferry lui a déjà 
envoyé un auxiliaire. 

Étranger. — En 1908, la Mission laïque ne possédait encore, 
à l'étranger, qu'un seul établissement : le lycée de Saloniquc. 



8 — lb-2 SECTION DE PROPAGANDE 

Elle en possède actuellement trois autres : à Beyrouth, au Caire 
et à Alexandrie. 

Le lycée de Salonique se compose, en réalité, de quatre éta- 
blissements distincts : un lycée de garçons, des cours secon- 
daires de jeunes filles, une école de commerce et une école 
élémentaire annexe, installée dans un local indépendant. La 
prospérité du lycée n'a pas cessé de s'affirmer depuis que la 
Mission laïque en a pris possession, en 1906. Les événements 
dont les Balkans, et, en particulier, la ville de Salonique, ont été 
le théâtre cette année pouvaient inspirer des craintes trop légi- 
times. Or, voici les faits : la rentrée qiii avait lieu deux jours 
avant la déclaration de guerre, fut la plus brillante que l'on eût 
encore enregistrée. Dès le premier moment, 405 élèves étaient 
présents. Ce chiffre ne cessa de s'élever et atteignit 520, pendant 
le siège. Certes, à Paris, sans nouvelles pendant près de trois 
semaines, le conseil d'administration de la Mission, laïque a 
passé des joui's de grande inquiétude. Mais les cours n'étaient 
pas interrompus à Salonique; ils ne furent suspendus que du 6 
au 12 novembre. Et à peine les Grecs étaient-ils entrés dans la 
ville et y avaient-ils assuré l'ordre, que le lycée voyait arriver 
de nouveaux élèves. 11 en comptait 600 environ le 30 juin, à 
l'ouverture des vacances; il y avait eu, dans le courant de 
l'année, plus de 6o0 inscriptions. 

La création du collège de Beyrouth l'ut décidée au mois de 
juillet 1909. L'établissement était ouvert le 17 octobre suivant, 
avec une section classique, une section commerciale, une section 
industrielle et des cours de jeunes filles. Quinze mois plus tard, 
le 1" janvier 1910, il réunissait 250 élèves, dont 100 de religion 
musulmane. Nulle part ailleurs, en Orient, n'avait été mieux 
résolu, jusque là, le difficile problème de l'union des races et des 
religions. Les difficultés spéciales qu'a rencontrées la Mission 
laïque à Beyrouth rendent plus significatifs les résultats obtenus, 
qui lui tracent son devoir pour l'avenir. Elle est à l'étroit, dans 
des locaux mal adaptés à leur destination. Elle a acheté un ter- 
rain sur lequel s'élèveront bientôt des constructions assez vastes 
pour suffire à tous les besoins. 
En 1909 également, la Mission laïque prit la direction du 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES I/)-2 — 9 

lycée français du Caire. Il' avait été fondé sous son patronage 
deux ans auparavant, en 1907, par un comité local. Elle en avait 
fourni le personnel enseignant ; mais le comité local en gardait 
l'administration et la responsabilité financière. Au bout de 
deux ans, le comité local pria la Mission laïque de vouloir bien 
se substituer à lui et assumer toutes ses charges. Elle accepta. 
Une grande prudence avait présidé à la création de l'établis- 
sement, que l'on ne voulait pas exposer à de ti'op graves risques 
financiers. On n'avait pas ouvert, de prime abord, un lycée de 
plein exercice ; on s'était borné à constituer, avec quelques 
maîtres et maîtresses, les classes inférieures, auxquelles devait 
s'en ajouter une nouvelle chaque année. Ainsi en a-t-il été. 
Il y aura, à la rentrée prochaine, une classe de première, et, en 
1914, avec la classe de philosophie, le lycée recevra son couron- 
nement. Il comptait, à la fin de juin dernier, près de 400 élèves 
garçons et filles. Il faut s'ingénier, à chaque rentrée, pour 
trouver où loger les nouveaux arrivants dans le palais Mazloum- 
Pacha. Mais la plus fine ingéniosité sera bientôt à bout de 
solutions, et, au Caire comme partout, se posera le problème iné- 
vitable : il sera nécessaire de construire. 

Au lycée d'Alexandrie, la Mission laïque est chez elle depuis 
le mois d'octobre 1910. De même qu'au Caire, un comité local 
■ avait pris l'initiative d'ouvrir l'établissement en 1909. Dès la 
seconde année, ce comité passait la main. Il avait, dès le début, 
fait les choses en grand, et créé toutes, les classes d'un seul 
coup. Le succès avait répondu à cette audace ; les élèves étaient 
accourus en grand nombre. A la fin de la présente année 
scolaire, ils étaient plus de 400, répartis dans la section clas- 
sique, la section commerciale et les cours de jeunes filles. La 
réputation de l'enseignement donné par la Mission laïque est tel 
que les familles d'Alexandrie n'ont pas hésité à lui confier leurs 
filles, bien qu'elles soient, par suite de l'insuffisance des locaux, 
installées dans de pauvres baraquements en planches tout à fait 
dépourvus de confort. Mais une telle situation ne pouvait se 
prolonger. Grâce aux généreux concours qu'elle a rencontrés, 
la Mission laïque vient d'acquérir à Chatby, dans la banlieue 
de la ville, un beau terrain, où les travaux sont commencés, et 



10 — 1^2 SECTION DE PROPAGANDE 

OÙ s'élèvera un établissement capable de recevoir, dès la rentrée 
de 1914, sept ou huit cents élèves, externes et pensionnaires. 
Et l'on pourra ajouter, à l'avenir, des constructions aux con- 
structions, selon qu'il sera nécessaire. 

Congrès. — Le Congrès de Marseille, en septembre 1906, avait 
formulé les principes de la Mission laïque, précisé certains 
points de son programme et de son action. 

Le Congrès de Paris, en janvier 1911, revint sur quelques- 
unes de ces questions, qui prennent, à mesure que les années 
s'écoulent, des aspects différents, et qui, bien que résolues théori- 
quement, sont loin de l'être dans la pratique. Il étudia aussi des 
questions nouvelles, auxquelles le public no prêta pas assez 
d'attention et dont la solution ^t, pour des raisons multiples, 
d'un intérêt capital. 

Deux tableaux fort instructifs furent présentés aux congres- 
sistes : l'un donnait la statistique des ejforts accomplis à réli'ange? , 
au point de vue scolaire, par les nations rivales de la France; 
l'autre résumait la situation de renseignement laïque français 
hors de France. Des conclusions pratiques s'imposaient à la 
suite de ces exposés ; des résolutions furent prises. 

De même, après avoir jeté un coup d'œil sur ce qu'avait été, 
jusque-là, renseignement laiqtie aux colonies, on examina ce qu'il 
pourrait être à l'avenir. On étudia l'orientation qui pourrait lui 
être donnée. On insista sur le rôle et l'organisation de l'ensei- 
gnement professionnel, qui doit être le grand souci des éducateurs 
coloniaux, s'ils veulent faire œuvre efBcace et utile. A ce sujet 
également, des vœux furent émis, avec l'espoir qu'ils abou- 
tiraient à des actes. 

Une autre question qui, au premier abord, semble peut-être 
moins importante, mais qui, en réalité, est essentielle et contient 
à peu près tout le problème de la colonisation, fut discutée sans 
recevoir de solution. Elle était ainsi libellée au programme : 
Rôle de la langue française dans les diverses écoles, aux colonies. 
Autrement dit, quelle doit être, dans l'enseignement colonial, 
la part de la langue française et celle des langues indigènes '! 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ift-2 — H 

Devons-nous tendre à substituer le français aux langues indi- 
gènes ? Devons-nous respecter et utiliser les langues indigènes ? 
Comment, et dans quelle mesure ? On sent quelles conséquences 
iMitraine la solution donnée, dans un sens ou dans l'autre. La 
mission laïque est heureuse d'avoir, du moins, fait réfléchir sur 
ce problème. Peut-être évitera-t-on de lui donner, ici ou là, des 
solutions trop hâtives, que l'avenir ferait regretter. 

Le Congrès de Lyon, en août 1912, continua et compléta les 
Congrès de Marseille et de Paris. La question du rôle de la lamjue 
française et des. langues indigènes y fut débattue de nouveau, avec 
le plus grand soin, môme avec passion. Elle ne fut pas plus 
résolue que la première fois, parce que, probablement, comme le 
dit M. Herriot, la solution est impossible, du moins la solution 
générale, applicable à tous les cas. Mais, pratiquement et par 
espèces, le problème est résolu tous les jours. A Madagascar, 
M. Deschamps, quand il dirigeait l'enseignement, avait fait une 
large place à la langue indigène ; M. Russier, directeur de l'en- 
seignement au Cambodge, vient de faire le même. 

Sur d'autres points, le Congrès de Lyon put arriver à des con- 
clusions précises. On se mit d'accord sur un certain nombre de 
moyens d'associer l'induslric et le commerce français à l'ensei- 
gnement laïque français, à l'étranger. On compléta le vœu émis 
par le Congrès de l'aris, relativement à l'extension de l'ensei- 
gnement laïque français en Extrême-Orient, en Chine et au Japon. 
Enfin, le Congrès traita, avec l'ampleur qu'elle méritait, une 
question d'actualité de plus en plus pressante : le rôle de l'école 
laïque en pays musulman. 

Comités des Dames. — Il ne nous reste plus à signaler que la 
création du premier comité des Dames de la Mission laïque 
française, en juin 1912. Le conseil d'administration a pensé que 
les femmes pouvaient avoir une part, et une part considérable, 
dans le développement et le succès de l'œuvre. Elles sont natu- 
rellement désignées pour s'occuper de l'enseignement des jeunes 
filles, aux colonies et à l'étranger, pour conseiller, pour aider et 
encourager les maîtresses, pour exciter et entretenir le zèle des 
élèves. En ce qui concerne la propagande et le recrutement des 



12 — Ib-2 SECTION DE PROPAGANDE 

V 

adhérents, il n'est pas besoin d'insister sur les services que peut 
rendre un comité de femmes. 

Le comité des dames de Parisa fait beaucoup, depuis un an. 
Et, déjà, il a suscité de généreuses émulations. 11 y a deux mois, 
un second comité s'est fondé à Lyon. D'autres suivront, qui mul- 
tiplieront les dévouements et prépareront un avenir de réali- 
sations fécondes. 

Telle est, brièvement résumée, la tâche accomplie, depuis 
1908, par la Mission laïque française. Il n'a pas dépendu d'elle 
que cette tâche, si belle qu'elle soit, ne fût plus belle encore. 
Elle avait des projets, dont les événements politiques qui se sont 
déroulés en Chine, en Perse, en Turquie, n'ont pas permis 
l'exécution. Ces projets ne sont pas abandonnés. Dès que les 
circonstances seront favorables, la Mission laïque s'empressera 
de réparer le temps perdu, de poursuivre et d'étendre son action 
de propagande française et civilisatrice. 



r. — SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES. 



Le Groupement des Universités et Grandes Écoles de France 
pour les relations avec l'Amérique latine, 



E. MARTINENCHE, 

professeur à la Sorbonne, secrétaire général. 



Le Groupement des Universités et Grandes Écoles de France 
pour les relations avec l'Amérique latine a été fondé en 1908, 
sur l'initiative de M. le professeur Le Chatelier, par quelques- 
uns des représentants les plus éminents des universités et des 
grandes écoles de France. M. Liard, vice-recteur de l'Université 
de Paris, en accepta la présidence. MM. Levasseur, administra- 
teur du Collège de France, et Appell, doyen de la Faculté des 
sciences de Paris, furent nommés vice-présidents. 

Le groupement est né de l'idée que la France et les pays de 
l'Amérique latine ont toujours été unis par les liens d'une sym- 
pathie réciproque et profonde, qui vient non seulement d'une 
parenté de race, d'une similitude de langue, mais aussi et sur- 
tout d'une orientation parallèle de la culture générale. 

Malgré tous les efforts dirigés contre l'influence française, les 
républiques de l'Amérique latine ne demandent qu'à continuer 



14 — Ifc-3 SECTION DE PROPAGANDE 

à suivre leur sympathie naturelle pour la France, qui a, en 
échange, le devoir, qu'elle a parfois négligé, de leur manifester 
sa sympathie par un actif concours et un continuel échange 
d'idées. 

Le groupement s'est donc fondé avec le désir de maintenir et 
de développer les liens formés par la tradition historique et par 
la communauté de l'idéal latin, et de réagir contre des préjugés 
trop répandus sur l'Amérique latine, et, plus encore, contre 
l'ignorance dans laquelle on la tenait trop volontairement en 
Europe. 

Les hommes qui ont fondé le Groupement des Universités et 
Grandes Écoles de France pour les relations avec l'Amérique 
latine ont pensé qu'il y avait un rôle utile à remplir en rappro- 
chant les Latins des deux continents. Une humanité se forme et 
grandit là-bas, dont nous avons le devoir de suivre et d'encou- 
rager les efforts. L'Amérique lati)ic n'a guère connu, jusqu'à 
maintenant, qu'un enseignement primaire et un enseignement 
supérieur professionnel. A mesure que se développe sa civilisa- 
tion, elle a d'autres besoins intellectuels à satisfaire. Nous 
croyons que nos méthodes peuvent lui être utiles. La France a 
été l'intermédiaire indispensable entre le Nord et le Midi de 
l'Europe; il serait glorieux pour elle qu'elle jouât le même rôle 
entre l'ancien et le nouveau monde. Son influence sera d'autant 
plus facilement acceptée qu'on ne saurait mettre en doute son 
désintéressement. Elle ne nourrit aucun « conquistador » « ivre 
d'un rêve héroïque et brutal ». Elle ne songe même pas à une 
conquête morale. Jamais elle n'a été plus elle-même que lors- 
qu'elle a aidé un autre peuple à conquérir, ou à maintenir, son 
intégrité et son originalité. 

Si elle peut contribuer à éloigner de l'Amérique latine la bar- 
barie d'une civilisation purement industrielle, elle n'aura pas 
rendu un médiocre service à l'humanité. 



Le Groupement des Universités et Grandes Écoles de France 
pour les relations avec l'Amérique latine a son siège social au 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES 16-3 — IS 

secrétariat de la Faculté des sciences de Paris, à la Sorbonnc ('). 
Il est dirigé par un conseil comprenant des représentants quali- 
fiés des universités et grandes écoles de France, qui se réunit au 
moins une fois par an, le jour de l'assemblée générale. Les 
affaires courantes sont expédiées par un comité de direction pré- 
sidé par M. Appell, doyen de la Faculté des sciences de Paris, et 
(Composé de MM. Bourgeois, professeur à la Faculté des lettres 
de Paris, directeur de la Manufacture nationale de Sèvres, Delà- 
fond, directeur de l'Ecole nationale des Mines, Larnaude, pro- 
fesseur à la Faculté de droit de Paris, Le Chatelier, professeur 
au Collège de France, Piccioni, sous-chef des archives au Minis- 
tère des affaires étrangères, et Lucien Poincaré, directeur de 
l'enseignement secondaire. Le trésorier du Groupement est 
M. Henry Péreire, et le secrétaire général du comité de direction 
est M. Martinenche, de la Faculté des lettres de Paris. 

Le premier souci du comité de direction fut de nommer, dans 
toutes les républiques de l'Amérique latine, des représentants 
autorisés. Il existe actuellement, dans tous les pays latins du 
nouveau monde, des comités ou des correspondants qui reçoivent 
les adhésions au Groupement et qui se tiennent en relations 
constantes avec son comité de direction. 

Un groupement universitaire français devait s'efforcer d'abord 
d'assurer le meilleur accueil aux étudiants de l'Amérique latine 
qui lui feraient l'honneur de s'adresser à lui. Grâce à la généro- 
sité des compagnies de navigation françaises, il a pu leur rendre 
le voyage plus facile (^). Pour que leur séjour en France leur fût 
plus profitable, il a constitué, pour les diriger, une commission 
composée de MM. le Dr. Gley, professeur au Collège de France, 
Geouffre de Lapradelle, professeur à la Faculté de droit, Borel, 
professeur à la Faculté des sciences, Dumas, professeur à la 

(i) Pour être jnembre actif du Groupement, il suffit de verser une coti- 
sation annuelle de 5 francs au moins. Une cotisation de 15 francs au moins 
donne droit au service du Bulletin dont il sera parlé plus loin. 

(*) On trouvera dans Le litre de l'étudiant américain en France, édité 
par le Groupement, le détail des réductions qu'ont bien voulu consentir la 
Compagnie transatlantique, la Société générale des transports maritimes 
et la Sud-Atlantique. 



16 ^ Ii-3 SECTION DE PROPAGANDE 

Faculté des lettres, Bourlet, professeur au Conservatoire des 
Arts et Métiers. A leur arrivée à Paris, selon la nature des études 
qu'ils désirent poursuivre, les jeunes gens venus de l'Amérique 
latine peuvent s'adresser à l'un de ces professeurs, qui leur don- 
nera toutes les indicatious nécessaires ('). 

Un préjugé pèse encore sur notre enseignement supérieur : on 
le croit plus théorique que pratique, parce qu'on ignore sa sou- 
plesse et sa variété. C'est afin d'en faire mieux connaître les 
ressources que le Groupenjent a envoyé à ses divers correspon- 
dants son Liv)-e de l'étudiaiit américain en France. On y trouve 
les indications les plus précises sur nos universités, leurs labora- 
toires et leurs instituts, comme aussi sur la vie matérielle dans 
nos diverses provinces et sur les cours spéciaux organisés pour 
les étudiants étrangers. 

Pour en rendre la consultation plus facile aux étudiants de 
l'Amérique latine, le Groupement en a publié, en 1913, une 
édition espagnole et une édition portugaise. Ces deux nouvelles 
éditions sont illustrées de quelques images qui achèvent de 
montrer les progrès accomplis par les universités de nos départe- 
ments et les résultats obtenus depuis la réforme profonde de 
notre enseignement supérieur. 

Le Groupement s'est préoccupé également de fonder à Paris 
une Bibliothèque américaine, pour réunir les livres et publica- 
tions périodiques édités dans les républiques de l'Amérique 
latine, ainsi que les ouvrages et revues parus en France et à 
l'étranger et concernant ces mêmes États. 

Le Groupement ne pouvait travailler avec efficacité à la tâche 
qu'il a entreprise s'il ne disposait de moyens d'information et de 
documentation sur les pays auxquels il s'adresse. Les livres 
américains sont rares en France; les bibliothèques publiques 
n'en possèdent que quelques exemplaires isolés, et les libraires 
parisiens n'en connaissent même pas les noms. La Bibliothèque 
américaine du Groupement coijstitue donc un centre, unique à 
Paris, d'informations et d'études américaines, précieux à la fois 

(*) Le secrétaire général du comité de direction se tient aussi à leur dis- 
position le mardi, de 2 à 4 heures de l'après-midi, à la Sorbonne. 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ift-3 — IT 

pour les Américains qui se trouvent à Paris, et pour les Fran- 
çais qui désirent s'enquérir des choses d'Amérique. 

La Bibliothèque américaine, qui n'a que deux années d'exis- 
tence, compte déjà près de 3,000 volumes. Elle se trouve à la 
Sorbonne et est ouverte au public, pendant l'année scolaire, tous 
les jeudis de 2 heures à o heures. Son bibliothécaire est 
M. Charles Lesca. 

Cette bibliothèque a son Bulletin, qui est l'organe du Groupe- 
ment. Le Bullelin de la Bibliothèque américaine, qui paraît tous 
les mois, sert à propager, en France et en Amérique, l'activité du 
Groupement. Il publie des articles sur les principales questions 
intéressant le mouvement intellectuel de l'Amérique latine. Il 
insère les communications des universités françaises et améri- 
caines, ainsi que les décisions des gouvernements intéressant 
l'œuvre du Groupement. 

Une partie importante est réservée aux bibliographies critiques 
des ouvrages récemment parus. 

Enfin, tous les ans, un collaborateur autorisé de chacun des 
pays de l'Amérique latine dresse un tableau de l'activité uni- 
versitaire, scientifique, littéraire et artistique pendant l'année 
écoulée. 

Ainsi compris, le Bulletin de la Bibliothèque américaine rend 
d'assez importants services, et, tout en faisant connaître aux uni- 
versités des deux mondes et au public lettré l'œuvre du Groupe- 
ment, il tient le lecteur français au courant d'un mouvement 
intellectuel qu'il ignore à peu près complètement, et aide les 
travailleurs à orienter leui's recherches. 

Par son caractère exclusivement scientifique et littéraire, il se 
distingue d'autres publications consacrées également à l'Amé- 
rique, mais qui se préoccupent plus particulièrement des ques- 
tions économiques et financières. 

Le rédacteur en chef do ce Bulletin est M. J.-F. Juge, qui a 
groupé autour de lui de nombreux et éminents professeurs, 
savants et écrivains américains et français. La lecture des som- 
maires de ces trois premières années suffit à montrer que cette 
modeste publication a répondu aux espérances de ses fondateurs 
en devenant un lien véritable, aussi bien entre les diverses 



ib 



Ig _ ll).3 SECTION DE PllOPAGANDE 

républiques de l'Amérique latine, qu'entre l'Amérique latine et 
la France {^). 



Nous venons de dire quelle est l'organisation du Groupement 
des Universités et Grandes Écoles de France pour les relations 
avec l'Amérique latine, de quels moyens d'action il dispose, ce 
qu'est, en somme, sa vie intérieure. Voici maintenant quelles ont 
été, depuis sa fondation, les manifestations extérieures qui ont 
permis de constater son activité, et l'utilité de son effort. 

Jusqu'à présent, si de nombreux étudiants et professeurs 
américains venaient en France, il était rare que des professeurs 
français traversassent l'Océan, et il n'arrivait presque jamais 
qu'un étudiant français se rendît en Amérique. Les membres du 
Comité du Groupement, dont le but est aussi bien de faire con- 
naître l'Amérique latine aux Français que de créer un courant 
de professeurs et étudiants américains vers la France, se sont 
efforcés d'envoyer vers le nouveau monde le plus grand nombre 
de leurs compatriotes. 

En 1909, répondant aune invitation des autorités académiques 
brésiliennes, leGi-oupement délégua aux fêtes du Congrès acadé- 
mique national de Sao-Paulo cinq étudiants français chargés de 
représenter la Faculté de médecine, l'Ecole nationale des Mines, 
la Faculté de droit, la Faculté des sciences et la Faculté des 
lettres. Ces jeunes gens, qui furent les seuls étrangers invités, 
reçurent au Brésil un accueil qui mit en évidence la sympathie 
profonde qui unit la France et les pays de l'Amérique latine. Le 
gouvernement de l'Etat de Sao-Paulo organisa en leur honneur 
des fêtes si brillantes qu'on n'eut pas de peine à sentir qu'elles 
n'étaient pas seulement officielles. 

A la suite de cette visite, et pour rendre plus étroites les rela- 
tions de l'Etat de Sao-Paulo avec notre Groupement, un comité, 

(1) Le prix d'abonnement au Bulletin de la Bibliothèque américaine est 
de 10 francs par an. S'adresser à l'administration duBulletin de laBiblio- 
thèque américaine : Librairie Hachette & C'%79, boulevard Saint-Germain, 
Paris. 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES lb-3 — 19 

composé de deux professeurs de chaque école supérieure, s'est 
constitué sous le titre ihiiao Escolar Franco- Paulista. 

En 1910, une délégation d'étudiants brésiliens vint rendre à 
Paris la visite que leur avaient faite leurs camarades français. Par 
les visites qu'il organisa dans nos grandes écoles et à la Sor- 
bonne, le Groupement s'efforça de les faire pénétrer au cœur 
même de notre vie universitaire. 

Le Groupement a également délégué dans l'Amérique latine 
des professeurs français qui se sont chargés de propager son 
œuvre. C'est ainsi que MM. les professeurs Dumas, en 1908 et en 
1912, Richet, en 1909, et Pozzi en 1912, acceptèrent de le repré- 
senter pendant leurs voyages et leurs séjours dans le Brésil, 
l'Uruguay et l'Argentine. 

En 1910, année qui marquait pour plusieurs républiques 
de l'Amérique latine le centenaire de la date glorieuse de 
leur indépendance, le Groupement délégua son secrétaire 
général . 

M. le professeur Martincnchc mit à profit cette délégation 
pour visiter successivement le Brésil, l'Uruguay, l'Argentine, le 
Chili, le Pérou, Panama, le Mexique et Cuba ('). 

Dans ces voyages, les professeurs français ne manquèrent pas 
de faire les conférences qui leur étaient demandées partout où 
ils passaient, mais ces conférences isolées étaient loin d'avoir le 
caractère de contiTiuité que recherchait le Groupement. Aussi 
a-t-il organisé des échanges universitaires réguliers entre la 
France et les pays latins d'Amérique. Il s'est mis à la disposition 
des républiques de l'Amérique latine pour envoyer à celles qui 
en feraient la demande des professeurs français dans les divers 
ordres d'enseignement. Il a eu le plaisir de voir le, succès le plus 
encourageant répondre à celte initiative- 

L'accueil le plus sympathique a été réservé aux maîtres fran- 
çais qui, sur la demande qu'on leur avait fait l'honneur de leur 
adresser, sont allés professer des cours temporaires dans les 



(') Sur ces visites et leurs résultats, consultez le Bulletin de la Biblio- 
thèque américaine, du 15 avril 1911. 



'20 — Iè-3 SECTION DE PROPAGANDE 

Universités de l'Amérique latine. C'est ainsi qu'en 19H le secré- 
taire général du Groupement l'eçut de Buenos-Aires une invita- 
tion qu'il fut heureux d'accepter. La même année, et dans la 
même ville, pendant que M. Martinenche faisait, à la Faculté des 
lettres, un cours de littérature comparée, M. Duguit, professeur à 
la Faculté de droit de Bordeaux, donnait une série de leçons 
très suivies à la Faculté de droit. En 1912, ce fut M. Uumas, 
professeur à la Faculté des lettres de Paris, qui alla professer 
à Sao-Paulo un cours sur les philosophes français contempo- 
rains. 

De leur côté, les républiques de l'Amérique latine nous 
envoient des professeurs et des conférenciers auxquels la Sor- 
bonne s'honore d'ouvrir ses amphithéâtres. 

Il convient de signaler tout d'abord le cours d'études brési- 
liennes qui est, d'ores et déjà, un enseignement régulier dont 
l'Amérique latine a enrichi l'Université de Paris. Organisé par 
l'Union scolaire franco-pauliste, comité correspondant du Grou- 
pement à Sao-Paulo, le cours d'études brésiliennes fonctionne 
régulièrement depuis trois ans. M. le ministre de Oliveira Lima, 
de l'Académie brésilienne, l'inaugura, en 1911, à la Faculté des 
lettres, par un cours magistral sur « la Formation de la nationa- 
lité brésilienne ». En 1912, ce fut M. Miguel Arrojado Lisboa qui 
parla, à la Faculté des sciences, sur le « Milieu physique au 
Brésil ». Enfin, en 1913, M. Rodrigo Catavio, de l'Académie 
brésilienne, traita, à la Faculté de droit, de « la situation juri- 
dique de l'étranger.au Brésil ». 

Deux professeurs argentins, MM. Dellepiane, de la Faculté des 
lettres, et A. Gallardo, de la Faculté des sciences de Buenos- 
Aires, ont également fait en Sorbonne des cours très suivis et 
très appréciés, l'un sur la théorie du progrès, et l'autre sur la 
division cellulaire. 

Enfin le Groupement a organisé à la Sorbonne de nombreuses 
conférences d'ordre général sur l'histoire des rapports de la 
France et de l'Amérique latine. Il convient de citer particulière- 
ment celles de MM. P. Groussac, directeur de la Bibliothèque 
nationale de Buenos-Aires, C. Vlllanueva, l'éminent historien et 
diplomate vénézuélien, Medeiros de Albuquerque, de l'Académie 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ib-3 — 21 

brésilienne, N. Morales, doyen de la Faculté de médecine de La 
Paz et Manuel Ugarte, le distingué écrivain argentin (■•). 



L'extension continue du Groupement et le développement 
sans cesse croissant de ses relations avec l'Amérique latine ne 
lui permettent plus de se contenter des locaux mis à sa disposi- 
tion à la Sorbonne. Grâce à l'Université de Paris, et à son prési- 
dent, ses services pourront être transportés, en octobre prochain, 
dans un immeuble où ils disposeront de la place nécessaire (^). 
Cette nouvelle installation permettra d'ouvrir tous les jours au 
public la Bibliothèque américaine. 



Certes, on est encore loin de ce palais de l'Amérique latine 
que le Groupement rêve de fonder; mais il a, d'ores et déjà, créé 
un centre d'études qui contribue à dissiper des ignorances et à 
fortifier des bonnes volontés toujours plus nombreuses. Il fait 
des efforts modestes, mais eftlcaces, pour maintenir une influence 
que ne suffirait pas à assurer à la France le prestige que garde 
encore sa production scientifique, littéraire et artistique. Une 
vive concurrence internationale se poursuit là-bas sur tous les 
domaines. Le Groupement a, du moins, pour lui les meilleures 
armes, la communauté d'un idéal latin et la sincérité d'une 
sympathie qui souhaite avant tout d'être utile. 

La tâche qu'il a entreprise est de celles dont la grandeur suffit 
à rehausser les plus modestes de ses ouvriers. Il la poursuivra 
avec une inlassable ardeur, parce qu'il fonde les plus beaux 
espoirs sur le développement des relations universitaires entre 
ces Latins qui se sont créé, sous les étoiles nouvelles, des patries 
fermement aimées, et la France qui n'a jamais mieux rempli son 
rôle qu'en cultivant le sentiment de l'Humanité. 

(') Consultez, sur le caractère et l'utilité de ces conférences, les numéros 
d'avril 1912 et de juin 1913 du Bulletin de la Bibliothèque américaine. 
(') Cet immeuble est situé au boulevard Raspail. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GK0UPKMKNT8 ET LES ÉCOLES. 



L'Institut français de Londres, 



Albert 8GHATZ. 

professeur à l'Université de Lille, directeur. 



L'Institut français de Londres a été organisé par l'Université 
de Lille. Cette université s'est, de longue date, préoccupée d'imi- 
ter à Londres l'exemple à elle donné par d'autres universités 
régionales, qui, dans de grandes villes étrangères, avaient orga- 
nisé une représentation de leurs principaux enseignements. Elle 
était toute désignée pour une initiative de ce genre en Angleterre, 
non seulement par sa position géographique, mais surtout par les 
liens particuliers de sympathie intellectuelle et morale qui 
unissent la population flamande au peuple britannique et par la 
solidarité d'intérêts économiques qui rattache à la Grande-Bre- 
tagne les régions industrielles et commerçantes du nord de la 
France. 

L'idée, lancée il y a deux ans, n'a pas été immédiatement réa- 
lisée. Un professeur de la Faculté de droit de Lille était investi 
par le Conseil de l'Université, le 20 novembre 1912, du mandat 
d'étudier sur place les conditions dans lesquelles pourrait être 
organisé à Londres un Institut français. Il revenait d'Angleterre 



24 — Ib-4 SECTION DE PROPAGANDE 

au mois de décembre dernier avec un projet qui a servi de base 
aux pourparlers ultérieurs entre Lille et Londres. 

La réalisation de ce projet, subordonnée à l'apport de res- 
sources financières qui garantissent l'existence de l'Institut au 
moins jusqu'à la fin de l'année scolaire 1913-1914, a été assez 
rapidement possible, grâce aux subventions accordées par les 
ministères de l'Instruction publique, des Affaires étrangères et 
du Commerce, par les Chambres de commerce de Paris et de 
Lille, par quelques grandes sociétés de crédit, et grâce aux libé- 
ralités particulières de personnalités lilloises et parisiennes. 

Le 5 avril dernier, la Société d'extension universitaire de Lille 
acceptait à l'unanimité le contrat qui la liait au conseil d'admi- 
nistration de r« Université des Lettres françaises », fondée à Lon- 
dres il y a trois ans par M"= d'Orliac. Cette « Université des Lettres 
françaises » a, dès l'origine, eu pour but d'exposer, dans le 
luxueux local qu'elle occupe à Marble Arch House, en face de 
Hyde Park, les questions littéraires et historiques françaises les 
plus susceptibles d'intéresser un public mondain et en partie 
féminin. Son succès a été considérable, puisqu'elle réunit 
aujourd'hui tout près de quatre cents auditeurs inscrits et 
payants. C'est en collaboration avec cette <( Université des 
Lettres françaises » que l'Université de Lille a organisé l'Institut 
français de Londres, dont la direction a été confiée à un profes- 
seur de sa Faculté de droit. 

Aux termes du contrat du S avril 1913,1a Société d'extension 
universitaire de Lille s'engageait à mettre à exécution le pro- 
gramme d'étude élaboré par elle et à fournir les fonds nécessaires 
à la rétribution du personnel enseignant. 

Le conseil d'administration anglais s'engageait, de son côté, 
tant que le fonds constitué par les versements lillois ne serait pas 
épuisé, à fournir dans les locaux de Marble Arch Ilouse l'aména- 
gement matériel du nouvel Institut français. Cet Institut, honoré 
du patronage de S. A. Royale la Princesse Christian de 
Schleswig-Holstein et de S. E. M. Paul Canibon, ambassa- 
deur de France, était en même temps placé sous le contrôle 
d'un conseil d'administration à Londres et d'un comité d'action 
à Lille. 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ifc-4 — 23 

Il a paru nécessaire d'ouvrir sans délai les exercices et de pro- 
fiter du dernier trimestre de l'année scolaire 1912-1913 pour 
acquérir, par la pratique môme, une expérience indispensable 
au succès de l'an prochain. Le 2 mai dernier, avait lieu une séance 
intime d'inauguration, que M. le recteur Georges Lyon, qui s'est 
dépensé sans compter pour hâter la fondation de cet Institut, 
avait bien voulu consentir à honorer de sa présidence. Cette 
séance a eu un succèS' considérable, constaté par les organes les 
plus qualifiés de la presse anglaise, en particulier le Times, le 
Morning Post, le Daily Telegraph, la Westminster Gazette, le 
Daily Chronicle, etc., et une assistance nombreuse et choisie a 
fait aux organisateurs de l'Institut français l'accueil le plus cha- 
leureux et le plus sympathique. 



Dans le court délai qui était imparti par la proximité des 
vacances, on ne pouvait songer à ouvrir simultanément tous les 
cours prévus dans le progi'amme. Il a été décidé que deux cours 
seulementauraient lieu, l'un portant sur la République française, 
l'autre sur les relations commerciales franco-britanniques, tous 
deux confiés à M. Gaétan Pirou, docteur en droit et docteur es 
sciences politiques et économiques. 

Deux séries de dix conférences ont été ainsi commencées, l'une 
le 2 mai, l'autre le 6 mai, avec les sujets suivants : 

La vie publiqlk fiunçaise. 

La République française. 

Le Président de la République. 

Le Conseil des ministres. 

Le Sénat. 

La Chambre des députés. 

Les départements français. 

Les autorités municipales. 

La justice civile. 

La justice criminelle. 

La justice administrative. 



26 — I/»-4 SECTION DE PROPAGANDE 

LkS liELATlONS COMMERCIALES DE LA FRANCE 

ET DE LA Grande-Bretagne. 

Le régime douanier de la Grande-Bretagne. 

Le régime douanier de la France. 

Le régime douanier des colonies britanniques. 

Le régime douanier des colonies françaises. 

Le rapports commerciaux de la France et de la Grande-Bre- 
tagne. 

La concurrence étrangère. 

Le rapprochement franco-anglais. 

Les projets de réforme douanière en France et en Grande- 
Bretagne. 

Les institutions destinées à développer les relations commer- 
ciales franco-britanniques. 

Les ententes et traités de commerce franco-britanniques. 



Les résultats obtenus pendant ce trimestre ne sauraient en 
aucune manière être considérés comme une mesure anticipée de 
ceux qu'il est permis d'espérer à la rentrée prochaine. A celte 
époque de l'année et avec une publicité nécessairement insufti- 
sante, on pouvait prévoir que ces résultats seraient extrêmement 
restreints au point de vue matériel, encore que très importants 
au point de vue moral. Ce fut une heureuse surprise que d'avoir 
à enregistrer un nombre total de 41 inscriptions. 

De beaucoup plus dignes d'attention sont cependant les ensei- 
gnements qui se dégagent de cette utile expérience. Il est apparu 
avec évidence que le plus bel avenir semble réservé à l'Institut 
français. Des patronages précieux, celui de l'ambassade de France, 
du Board of Trade, du Board of Education, de l'Université de 
Londres, du Coimty Council, lui sont désormais acquis. Nul ne 
saurait prévoir avec certitude les formes diverses que devra 
revêtir son activité. Il devra s'adapter à tous les besoins d'inter- 
pénétration franco-britannique, et, à condition de conserver sa 
souplesse, il aura à exploiter un des plus admirables domaines 
qui puissent s'offrir à l'influence et à la culture françaises. 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Iè-4 — 27 

Pour y parvenir, il lui faut un personnel dirigeant et enseignant 
exactement informé des conditions très particulières que pré- 
sente le milieu britannique : le public anglais le plus cultivé 
exige des ménagements étrangers à notre enseignement national 
français. Un enseignement ex cathedra de caractère didactique 
et idéologique n'aurait à Londres aucune chance de succès. Non 
seulement il importe de choisir des sujets d'un intérêt très appa- 
rent et très actuel, mais, dans la manière même de les traiter, 
les notions concrètes, les détails pittoresques doivent constam- 
ment être préférés aux notions abstraites et générales. De plus, 
le professeur doit prendre directement contact avec son auditoire, 
le séduire par une parole vivante et claire et faire suivre son cours 
de conversations et de discussions. 

* 

Les exercices de l'Institut français de Londres, pour l'année 
scolaire 1913-1914, se partagent en trois séries : 

î. Une série artistique, qui permettra de continuer la tradition 
et le succès de l'ancienne « Université des Lettres françaises » 
et qui tiendra, par des conférences, lectures et représensations 
diverses, le grand public mondain au courant des différentes 
manifestations de l'art français : musique, peinture, art drama- 
tique, etc. 

2. Une série littéraire et sociale, comprenant, d'une part, de 
grandes conférences mensuelles, ayant pour sujet commun : 
« La famille française aux xix' et \\° siècles» et qui seront deman- 
dées à des professeurs de facultés françaises : Droit, Médecine, 
Sciences et Lettres; d'autre part, trois cours hebdomadaires 
portant sur la littérature française contemporaine, l'évolution 
du français moderne et nos institutions politiques et sociales. 
Ces cours seront confiés, les deux premiers à M. Georges Davy, 
ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Univer- 
sité, et le troisième à M. Gaétan Pirou, docteur en droit. Us 
s'adresseront tout spécialement aux professeurs de français de 
nationalité anglaise, mais attireront vraisemblablement aussi un 
public simplement curieux de connaître plus exactement la vie 
littéraire, politique, sociale et privée de la France. 



28 — Ib-4 SECTJON DE PROPAGANDE 

3. Une série économique et socia/e destinée à l'étude des rela- 
tions commerciales et financières franco-britanniques sous 
forme de cours hebdomadaires du soir, auquels sont dès main- 
tenant conviés et les hommes d'affaires et ceux de nos compa- 
triotes déjà pourvus à Londres d'une situation commerciale. 

De plus, ce déparlement commercial répondra à un besoin 
depuis longtemps signalé par les Chambres de commerce fran- 
çaises et auquel M. Jean Périer, attaché commercial à l'ambas- 
sade de France à Londres, avait pris l'initiative de donner satis- 
faction en créant le « Foyer franco-anglais » que dirigeait 
M. Christian de Parrel, et qui est aujourd'hui fondu dans 
l'Institut français. Les jeunes gens désireux, pour compléter leur 
éducation ou pour trouver une situation en Angleterre, de 
prendre directement contact avec la vie économique et commer- 
ciale anglaise risquent, si on les abandonne à eux-mêmes, de 
rencontrer les plus graves difticultés à profiter de leur séjour à 
Londres. Mal informés des moyens d'arranger leur vie maté- 
rielle, évincés des maisons de commerce où ils ne peuvent, faute 
de connaître suffisamment l'anglais et les usages commerciaux 
anglais, rendre aucun service, incapables de recourir à un 
établissement d'enseignement qui leur donnerait sur place les 
connaissances qui leur manquent, puisque cet établissement 
n'existe pas, ils sont exposés à se décourager, à céder à la 
dépression que provoquent la solitude et l'abandon, et à rentrer 
en France avec moins d'illusions mais sans plus de culture. Le 
département commercial sera pour eux le foyer si justement 
conçu par M. Jean Périer, où ils trouveront l'appui moral qui 
leur est nécessaire. Un « Office de renseignements », dirigé par 
M. de Parrel, facilitera leur installation matérielle dans les 
familles anglaises. Il sera, de plus, organisé pour eux un cycle 
régulier d'études, comportant l'enseignement de l'anglais usuel 
et commercial, de l'économie politique appliquée spécialement 
à la Grande-Bretagne, du droit commercial comparé anglo-fran- 
çais, et des usages commerciaux anglais. L' « Office de Rensei- 
gnements » cherchera ensuite à faciliter à ceux d'entre eux qui 
le désirent et qui en sont dignes l'accès d'une maison de 
commerce anglaise. Il aura également dans ses attributions de 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ii-4 — 29 

renseigner les jeunes g;ens qui désireront voyager dans une autre 
partie de la (îrande-Bretagne et les jeunes Anglais qui préparent 
un voyage d'études économiques et scientifiques en France. 
Enfin, les uns et les autres trouveront à l'Institut une salle de 
réunion et une bibliothèque. 



Ainsi constitué, l'Institut français occupe dès maintenant une 
large place dans l'opinion publique à Londres et est honoré de 
l'appui énergique, dans la haute société anglaise, des amis les 
plus dévoués de la France. 

Le 2o juin dernier, M. le président de la République française 
faisait aux organisateurs de l'Institut français le très grand 
honneur d'accepter leur invitation à visiter Marble Arch House. 
Képondanlaux adresses du présidentdu Conseil d'administration, 
Sir Georges Askwith, et du directeur de l'Institut, M. l'oincaré 
voulait bien les assurer de l'intérêt porté par le chef de l'Etat et 
par la République à leur initiative. 

Le 7 août, les médecins français, participant auXVlI« Congrès 
international de médecine, visitaient à leur tour cet établisse- 
ment où une permanence avait été organisée pour eux pendant 
toute la durée du Congrès, et leur président, le professeur Lan- 
douzy, doyen de la Faculté de médecine de Paris, dans une 
allocution très applaudie, marquait la sollicitude aftéctueuse 
des amis de l'Entente cordiale pour le nouvel Institut français. 

Enfin, le 23 septembre, le premier Congrès de l'Union franco- 
britannique du tourisme ouvrira ses séances à Marble Arch 
Housc. La question des rapports du tourisme et de l'éducation 
fera l'objet de trois rapports présentés par le directeur de 
l'Institut, par M. Georges Davy et par M. Christian de Parrel. 

L'ouverture des exercices de l'Institut français aura lieu le 
6 octobre. Il est vivement à souhaiter que les avantages offerts 
par cet établissement soient connus de tous les intéressés et 
notamment de tous les jeunes gens capables de suivre avec profit 
un enseignement français à leur arrivée à Londres. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES. 



La Ligne nationale pour la défense de la langue française, 



Fernand pavard, 

secrétaire général. 



Fondée au mois d'octobre 1911, la Ligue nationale pour la 
défense de la langue française, qui s'est assigné pour mission de 
grouper les Wallons et les Flamands, en vue de la lutte contre 
le flamingantisme et de la défense du patrimoine latin du pays, 
a déjà fait preuve d'une activité féconde.' 

Nous voulons aujourd'hui en retracer brièvement les phases, 
en dresser le bilan. 

Sections. — Délégations. — Comités locaux. 

Pour intensifier son action et pour donner aux idées qu'elle 
défend une influence plus directe sur les milieux locaux, la 
Ligue, dont le siège social est à Bruxelles, a décidé la création 
d'un système de sections, délégations et comités locaux. 

Dès la première année, plusieurs de ces organismes fonction- 
naient dans le pays entier, à la satisfaction générale. 

Ce système nous permit d'organiser, dans un très grand 



32 — Ifc-5 SECTION DE PROPAGANDE 

nombre de communes, de grands réunions publiques, dont cer- 
taines obtinrent un énorme succès, celles surtout qui eurent lieu 
dans les villes de la partie flamande du pays. 

Édition française de l'indicatelu des chemins de fer. 

La Ligue a pris l'initiative de publier des horaires des chemins 
de fer belges rédigés exclusivement en français. 

L'on sait à la suite de quelles circonstances elle fut amenée à 
prendre cette initiative. 

11 existait, il y a quelques années, deux indicateurs officiels des 
chemins de fer : l'un en langue française, l'autre en flamand. 
Comme ce dernier n'avait qu'un nombre infime d'abonnés et que 
l'autre en comptait plusieurs milliers, l'Administration des 
chemins de fer, avec le souci qui la caractérisait d'imposer la 
langue flamande même à ceux qui ont de justes raisons de n'en 
pas vouloir, décida la publication d'un indicateur bilingue, dans 
le maquis duquel plus personne ne se retrouve. 

L'initiative fut prise par la Ligue à la suite d'un vaste péti- 
tionnement, entrepris par les Amitiés françaises, en faveur de la 
suppression de l'indicateur bilingue. Ce pétitionnement réunit 
plus de 20,000 signatures ! 

Nos horaires vont entrer dans leur troisième année d'existence. 
Nous avons eu le plaisir de constater par les premières éditions 
que le nombre des abonnés augmentait dans des proportions qui 
tiennent du prodige. 

La démonstration a été ainsi faite que le public belge, aussi 
bien en Flandre qu'en Wallonie, n'entend pas se soumettre à 
la contrainte flamingante. 

« L' Antiflamingant ». 

Notre journal, qui est entré dans sa troisième année d'exis- 
tence, tient périodiquement ses lecteurs au courant de l'activité 
de la Ligue et de l'actualité linguistique. 

Bimensuellement il publie des articles, des chroniques, des 
informations relatifs à la défense de la langue française. 



LES r.ROLPEMENTS KT LES ÉCOLES US — 33 



Enqlétes. 



La Ligue a organisé deux importantes enquêtes. La première 
a clé ouverte parmi les professeurs de l'Université de Gand, à 
propos de la transformation de l'Université de Gand en univer- 
sité llamande. 

Sur les C2 réponses qui nous sont parvenues, 57 sont hostiles 
à cette transformation. 

L'autre enquête portait sur la séparation administrative de la 
Flandre et de la Wallonie. 

Vn nombre très considérable de réponses nous st)nt parve- 
nues, i/ensemble en constitue une étude approfondie et 
conlradieldirr de celte passioniumle question. 

Bhochlhes. 

Deux brochures ont été publiées par la Ligue : L'Université 
ftamande, par M. Kaoul Engel, avocat, vice-président de la 
Ligue, et La siipiéniatie de la langue française en Belgique, par 
M. Ansianx, professeur à l'Université libre de Bruxelles. 

C(i.\FhIiENCi:S. 

Au cours de l'hiver 1911-1912, la Ligue a organisé un cycle de 
dix-huit conférences sur l'histoire de la culture française en 
Belgique, depuis ses origines jusqu'à nos jours. 

Celte année, elle a consacré une série de soirées à l'étude de 
nos écrivains de langue française. 

Enfin, un grand nombre de conférences sur des questions 
ayant trait à la défense de la langue française ont été organisées 
sous ses auspices. 

Qu'il nous suflise, notamment, de rappeler la causerie si 
vivante que M. Maurice Wilmotte a faite à la tribune de notre 
Ligue sur « Le pangermanisme et le flamingantisme ». 

Nous passerons sous silence les fêtes que la Ligue organise, et 
notamment les grandes fêtes d'inauguration du drapeau, qui 
comprenaient une soirée théâtrale, une grande manifestation 
contre la tlamandisation de lUniversité de Gand, manifestation 



ib 



34 — Ib-5 SECTION DE PROPAGANDE 

qui réunit plusieurs milliers d'adhérents, un meeting consacré 
à la même question, une séance solennelle d'inauguration du 
drapeau, à laquelle plusieurs artistes des plus éniinents avaient 
prêté leur concours. 

Nous ne parlerons pas non plus de la participation de notre 
Ligue à toutes les manifestations-wallonnes, antitlamingantes et 
francophiles qui ont eu lieu dans le pays au cours de ces trois 
dernières années. 

Nous ne citerons que pour mémoire sa participation aux tra- 
vaux de la Fédération, les votes d'ordres du jour de protestation 
contre les abus du flamingantismc, les plaintes adressées aux 
autorités compétentes au sujet des tracasseries dont certains 
fonctionnaires flamingants aiment à faire preuve à l'égard des 
citoyens de langue française; la participation de notre Ligue au 
référendum organisé par l'administration communale de Bru- 
xelles au sujet de l'enseignement des langues fi'ançaise et 
flamande dans la capitale, référendum qui assura aux partisans 
du français une majorité écrasante. 

Commissions. 

La complexité de l'œuvre entreprise exigeait une répartition 
des fonctions. 

Pour atteindre ce but. la Ligue a créé une série de commissions 
qui se réunissent périodiquement et font preuve d'une réelle 
activité. Qu'il nous suHise de signaler la commission des confé- 
rences et des fêtes, la commission des élections, le comité des 
griefs, l'office de documentation antitlamingante, la commission 
organisatrice de cours de français, le comité de rédaction du 
journal, enfin là commission judiciaire. 

LestitresdecesdifTérentes commissions indiquent suffisamment 
la mission qui incombe à chacune d'entre elles. 

Action politioi:e tk la Lir.LK. 

Elle peut se diviser en cinq phases : 

1° L'envoi d'une lettre ouverte aux députés et sénateurs ; 

2° L'inlervention aux élections législatives de 1912, en faveur 



I.ES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES I/'-5 — 3S 

des caiuliilats politiques, à quelque parti qu'ils appartinssent, 
qui s'étaient engages à défendre nos idées au Parlement ; 

8" L'élude de la séparation administrative; 

4° [.'intervention de la Ligue dans la question de l'emploi des 
langues dans l'armée. 

1" L'envoi de la lettre ouverte aux députés et sénateurs. 

Nous n'avions pas été sans remarquer l'ignorance de certains 
de nos représentants sur la question des langues, et leurs préven- 
tions ;\ l'égard de notre mouvement. Aussi jugeàmes-nous utile 
de leur faire connaître le but que nous poursuivons et l'esprit 
dans lequel nous entendons le réaliser. 

La lettre que nous leur adressâmes fut tirée à plusieurs 
milliers d'exemplaires el envoyée non seulement aux membres 
du Parlement, mais également à toute la presse belge, qui en 
donna de nombreux extraits, aux présidents des sociétés wal- 
lonnes et anti-llamingantes, ainsi qu'aux comités de toutes les 
associations politiques d'arrondissement. Elle fut adressée éga- 
lement à toutes les administrations de Wallonie et à celles de 
l'arrondissement de Bruxelles. La Ligue priait les adminis- 
trations communales de voter le vœu qui était joint à son 
manifeste et qui le sanctionnait. Le résultat ne se fit pas 
attenJie. 

C'est par centaines que les voeux des conseils communaux, en 
faveur de la revision des lois de contrainte et contre la tlanian- 
disation de l'Université de Gand, atlluèrent sur le bureau des 
Chambres. Le succès de cet excellent moyen de propagande 
dépassa les espérances les plus audacieuses. 

2° Notre intervention aux élections législatives. 

Cette intervention est encore trop à la mémoire de tous les 
antiflamingants pour que nous y insistions. 

Qu'il nous suflise de rappeler que, gl'âce à l'initiative que nous 
avons prise, plus de 11,000 voix de préférence ont été données 
aux candidats recommandés aux suffrages des antillamingants. 



36 — lb-5 SECTION I)E PROPAGANDE 

3° IJ'étude de la question de la séparation administrative. 

Les événements politiques du 2 juin 4912 remirent au premier 
plan de l'actualité la question de la séparation administrative. 
Nous avons parlé plus haut de notre enquête sur cette question 
et du succès qu'elle a rencontré. 

4" L'intervention de la Ligne 
dans la question de l'emploi des langues dans l'armée. 

Cette année, le Parlement a élé saisi d'un projet de loi rendant 
obligatoire la connaissance du flamand pour l'admission aux 
emplois militaires. 

Ce projet de loi équivalait à écarter de ces emplois tous les 
citoyens belges, tant flamands que wallons, qui ignorent la 
langue flamande. 

D'autre part, il était contraire aux intérêts des flamands 
d'expression germanique, auxquels le passage aux régiments 
off'rait l'occasion précieuse d'acquérir la connaissance du 
français. 

Enfin, il rangeait arbitrairement dans la région flamande du 
pays, la ville de Bruxelles, dont la majorité parle le français. 

Au surplus, cette loi ne répondait à aucune nécessité. Aucun 
abus n'a été signalé avec quelque précision. En outre, il n'est 
pas contestable que, si même il s'est produit quelques malen- 
tendus entre otticiers connaissant uniquement le français et 
miliciens de langue flamande, le projet de loi. n'y apportait 
aucun remède, puisque les officiers ayant appris le flamand 
littéraire ne pourront jamais converser avec les soldats flamands 
des campagnes, ne connaissant que leurs patois locaux. Les uns 
et les autres, ne devront-ils pas, pour entrer en rapport, se servir 
d'un « truchement » qui, inévitablement, sera... la langue 
française. 

Ces observations ont motivé l'envoi par la Ligue d'une lettre 
ouverte aux membres du Sénat, après que la Chambre des 
représentants eût sanctionné par son vote le projet de loi. 

Nous demandions en conclusion que le Sénat maintînt le 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ib-S — 37 

slatit quo qui donne entière satisfaction aux miliciens de langue 
llamande. 

Nous ajoutions qu'il convenait de laisser au français la place 
qu'il occupe, parce qu'en fin de compte l'unité d'expression 
s'impose dans l'armée. 

Cette nécessité, reconnue déjà par le Gouvernement provisoire 
en 1831, est telle que le projet de loi même, qui était soumis 
aux Chambres cette année, la reconnaissait, puisqu'il laissait 
inchangée la situation pour ce qui concerne les commandements, 
qui continueront ù se faire en français comme par le passé. 

Malgré notre appel patriotique au Sénat, celui-ci sanctionna le 
vote de la loi, vote qui, fatalement, entraînera une recrudescence 
du mouvement séparatiste. 

Quant à nous, nous avons la satisfaction d'avoir accompli 
notre devoir, en mettant le Sénat en garde contre les disposi- 
tions de la loi, contraire à la bonne entente et la concorde qui 
doivent régner entre tous les citoyens belges. 

Un grand meeting, que nous avons organisé, de commun 
accord avec la Ligue wallonne de Brabant, au moment où la 
question a été discutée par la Chambre, nous a permis d'exposer 
au public le danger auquel les exagérations flamingantes de 
la nature de celle qui vient d'être approuvée par le Parlement, 
exposent le pays. 

Tel est le bilan de deux années d'activité. 

Le conseil général est saisi de nouvelles propositions intéres- 
santes. Nous en avons le ferme espoir, elles finiront par secouer 
l'apathie de ces nombreux citoyens qui n'accordent à la question 
des langues qu'une importance scicondaii-e et ne s'aperçoivent pas 
que, derrière chaque flamingant, se cache un adversaire de notre 
langue, de notre culture et de notre civilisation françaises. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES. 



La Société d'échange international des enfants 
et des jeunes gens, 



Georgks gromaire, 

professeur agrégé au Lycée Bufifon (Paris), 
secrétaire général de la Société d'échange international. 



La Société d'échange international, fondée en 1903,parM.Toni- 
Mathieu, qui est maintenant son directeur, est en pleine pros- 
périté. 

Par rinterniédiaire de son bureau central, situé à Paris, boule- 
vard Magenta, 'Mi, elle envoie chaque année de nombreux jeunes 
gens français, garçons et filles, en Angleterre, en Allemagne, 
dans d'autres pays même, et reçoit en France un nombre égal 
de jeunes gens étrangers. Elle ne se borne pas à envoyer les 
F'rançais de France seulement, mais a échangé et est prête à 
échanger aussi des jeunes gens de langue française (des Belges 
en ont déjà profité) avec des jeunes gens de langue étrangère. 

Dans l'année de la fondation, en 1903, 23 échanges ont été 
réalisés ; en 1912, il y a eu 284 échanges, intéressant 568 échanges, 
de sorte qu'au 31 décembre dernier le nombre total des échangés, 
depuis sa fondation, se montait à 3,230. 

Ce nombre aurait pu être beaucoup plus considérable, si la 



40 — Ib-6 SECTION DE l'ROPAGANDE 

direction n'avait pas tenu à procéder constamment avec la plus 
grande prudence et à ne faire des échanges que dans les condi- 
tions les plus parfaites possible. Quand des parents envoient 
leur fils ou leur fille à l'étranger, ils désirent que, matériellement 
et moralement, la famille choisie offre toute garantie, que 
l'éducation soit bonne, que les éludes de leur enfant soient sur- 
veillées, que la résidence soit agréable, que les rapports de goûts 
et de situation sociale soient observes. 

Les familles étrangères prennent naturellement les mômes 
soins. On voit combien la tâche de la direction est délicate: il 
faut satisfaire également les deux parties; pour cela, il faut de 
longues recherches et réllexions. On y arrive par une vaste 
correspondance, par des demandes incessantes de renseigne- 
ments, aidé par tout ce qu'a donné l'expérience des années 
précédentes et les inspections que la Société fait faire dans les 
pays mêmes où elle a envoyé les enfants. 

Si l'entreprise avait un caractère commercial, elle aurait 
cherché à augmenter le chitire d'affaires, c'est-à-dire le nombre 
d'échangés, mais c'est une œuvre. Elle préfère la qualité à la 
quantité et se fie au temps pour étendre chaque année le cercle 
de ses opérations, ce qui arrive d'ailleurs. 

Je n'ai pas besoin d'entrer dans de plus longs détails sur 
cette œuvre bien connue. Le rapporteur se tient à la disposition 
de chaque persoHne désirant des éclaircissements sur des points 
particuliers. Je veux seulement montrer en quoi elle sert 
l'expansion de la langue et de la culture française. 

Lorsque les fondateurs de la Société, en 1903, ont fait leurs 
premiers échanges, leur but était uniquement d'aider les 
jeunes Français à acquérir la connaissance des langues étran- 
gères. Mais il est arrivé à cette société, comme à toutes les 
entreprises bien conçues et qui arrivent à leur heure, de porter 
non seulement les fruits que l'on attendait, mais d'en récoller 
d'autres, tout aussi précieux, auxquels on n'avait pas songé tout 
d'abord. 

On voulait assurer à de jeunes compatriotes un s»!Jour profi- 
table et peu dispendieux à l'étranger, mais comme le moyen 
choisi était /'«'Wjan(/e, c'est-à-dire le remplacement temporaire 



LES GKOLPF.MENTS ET LES ÉCCILKS i;*-6 — 4-1 

dans chaque famille française de l'enfant par un étranger, un 
avantage égal était ottert à ce dernier, et cet avantage était la 
connaissance de la langue française, de la vie française, de la 
famille française, en un mot de la culture française. Notre 
société travaillait ainsi de la façon la plus efficace, la plus 
persuasive et la plus sûre, à atteindre le but que vous pour- 
suivez. 

Vous conuaissez les idées bizarres que. l'on se l'ait souvent à 
l'étranger sur la vie française : la France, c'est Paris, et Paris 
c'est Babylone. Je sais bien que les étrangers en ont maintenant 
i|uelque peu rabattu et que l'on pourrait aussi trouver des 
Babylones sur la Tamise et la Sprée, mais il reste toujours 
quelque chose de celte opinion. Aussi plus d'un de nos voisins 
est fort étonné quand il fait la découverte de la famille française, 
qui est une des plus unies de l'Europe, une de celles où le 
travail est le plus en honneur, où le dévouement de ses 
membres les uns pour les autres est le plus entier. Le plus 
grand défaut de cette famille est que ses membres sont trop peu 
nombreux. Je crois que vous me permettrez, en passant, dans 
ce Congrès, qui a pour but l'expansion de l'inlluence française, 
de souhaiter tpie ce défaut disparaisse, que les Français aient 
davantage confiance en l'avenir, en eux-mêmes, en leurs talents, 
qu'ils aient, de nouveau, le culte de la fécondité. 

Les étrangers font une découverte précieuse : celle de la femme 
française, qui ne ressemble guère aux insupportables poupées 
des pièces de théâtres et des romans « bien parisiens ». La Fran- 
çaise a, en effet, le secret de posséder à»la ff)is le raffinement, la 
délicatesse de manières, la réserve, qui caractérisent la femme 
anglaise {Ihe enylish laily) et l'art de tenir une maison, de veiller 
au bien-être, à la commodité de tous ceux qui l'habitent, comme 
la meilleure ménagère allemande (die ileulsche llavsfj-au). Elle 
sait prévoir les dépenses et les régler sur les receltes, elle porte 
su sollicitude sur les plus petits détails, elle ne ménage pas sa 
peine et ne craint pas de mettre elle-même la main à la pâte, et 
cela au sens littéral du mot : la cuisine française est une gloire 
nationale, pas si méprisable d'ailleurs. 



42 — Ib-6 SECTION DE PltOPAGANDE 

Et le soir, cette maîtresse de maison modèle devient une 
femme du monde accomplie, sachant causer, au courant de ce 
qui se passe dans les lettres et les arts, régnant dans son salon, 
modérant les uns, mettant les autres en valeur, soumettant à 
son aimable empire tous les amis et visiteurs. 

Lorsque le jeune étranger est introduit dans une pareille 
famille, il en subit l'influence, et l'on peut être assuré que l'on 
compte un ami de plus de la civilisation française. 

L'action de notre société est double. Elle fait vivre les étran- 
gers de la vie française. Elle agit aussi par les jeunes Français 
qu'elle envoie au delà de nos frontières. Ceux-ci donnent, la 
plupart du temps, la meilleure idée de notre pays par leurs qua- 
lités natives d'amabilité et de finesse, par leur urbanité et les 
efforts loyaux qu'ils font pour comprendre la nation au milieu 
de laquelle ils sont placés. « Mais, dira-t-on, tous ne possèdent 
pas ces qualités. » Presque tous, répondrons-nous, car nous ne 
nous occupons que d'une élite. En effet, et je ne crois pas beau- 
cou|) ni'avancer en le disant, les parents qui envoient leurs 
enfants à l'étranger, montrent, par cela même, qu'ils font partie 
d'une élite. C'est une chose à laquelle ne pensera pas un père 
enfoncé dans l'unique souci de sa vie matérielle ou de ses plai- 
sirs, et dont s'eff'raiera une mère à l'esprit borné et craintif. Les 
parents qui ont rompu avec cette passivité et cette pusillanimité 
ont atteint déjà un assez haut degré de culture. 

Puis, dans cette élite, la société s'efforce encore de faire un 
choix. Si l'éducation donnée par les parents éveille quelque 
scrupule, on s'arrange de façon à les éliminer des échanges. 
De plus, une expérience de dix années a permis de fixer aux 
échangés des règles de conduite qui sont consignées dans des 
instructions remises aux familles et à l'observation desquelles 
on tient la main. Tous les inconvénients résultant de trop de 
pétulance et de quelque indiscrétion sont donc évitées dans la 
mesure du possible. 

Par leur activité, par leur bonne conduite, leur travail, nos 
jeunes échangés, réfutent automatiquement, pour ainsi dire, les 
calomnies que l'on répand sur notre pays. Ils excitent, au con- 
traire, l'intérêt pour la France, pour sa langue, pour sa civil i- 



LtS GROUPEMENTS ET LES KCOLKS I/.-6 — 43 

sation. Ils font ainsi de l'excellente besogne dans votre sens, et 
cela de la meilleure manière, non pas par im simple apostolat 
verbal, mais par l'action et l'exemple. 

Vous avez bien voulu, Messieurs, dans vos précédents congrès, 
donner votre approbation aux efforts de la Société d'échange 
international. Après ce court exposé de l'organisation adminis- 
trative et de la vie de notre Société, vous consentirez, j'espère, 
à lui renouveler votre appui en approuvant le vœu suivant : 

Vœu : 

Le Congrès, considérant que l'organisation des échanges 
d'enfants et de jeunes gens, telle qu'elle a été comprise et réali- 
sée par la Société d'échange international, constitue un puissant 
moyen d'action pour la diffusion de la langue française, 

Reconnaissant les services déjà rendus par cette œuvre à la 
cause de la langue et de la civilisation françaises, 

Émet le vœu : 

Que les groupements d'idée française s'intéressent de plus en 
plus à l'œuvre organisée et poursuivie par cette Société et en- 
couragent la pratique de l'échange international. 



I. — SECTION DE FKOPAGANDE. 

/;) I.KS (IHOI l'KMKMS Kï I.KS ROOI.KS. 



L'Œuvre des Comités français en Espagne, 

PAR 

(JKOIIGES CIUOT, 

|inil'i'ss('iii- deluili'3 liispaniques à rUnivcrsili' do Bordeaux. 



M. llliarlier, secrétaire général du Troisième congrès interna- 
tional pour l'extension et la culture de la langue française, 
m'ayant fait l'honneur de me demander de mettre à jour et de 
présenter à ce congrès le rapport sur « les comités de l'Alliance 
française en Espagne et en IVjrtugal » que j'avais lu an cf)ngrès 
régional de l'Alliance française tenu à Bordeaux en novem- 
bre 1912, je me suis mis en devoir do me docmnenter sur les 
progrès réalisés durant ces dix derniers mois et de compléter 
mon premier exposé, notamment en ce qui concerne l'orient de 
la péninsule. 

Mon rapport ayant paru depuis (,aoiil 1913) dans le Compte 
rendu du Congrès de Bordeaux, la mise à jour n'eût constitué 
qu'une seconde édition revue et corrigée, et, franchement, c'eût 
été beaucoup d'honnevu" pour ma prose. J'ai donc pensé que le 
mieux était de supposer connu ce qui était imprimé, et de me 
borner à donner les indications supplémentaires que je pour- 
rais réunir avant la date fixée pour le Congrès de Gand. 

.le dirai tout de suite que, si le temps des vacances est très 



46 — 16-7 SECTION DE PROPAGANDE 

favorable à la tenue d'un congrès, il ne l'est guère à la prépara- 
tion d'un mémoire de ce genre, non pas que ce ne soit une façon 
fort intéressante d'utiliser ses loisirs champêtres, mais il est dur 
d'importuner à ce moment des correspondants qui ont besoin 
de repos, et il est parfois difticile de les atteindre. Je m'excuse 
auprès d'eux de les avoir mis dans cette alternative : avoir à me 
répondre ou se reprocher un manque de courtoisie. Merci de 
leur extrême obligeance, merci de m'avoir aidé à remplir ma 
tâche. Il n'a pas tenu à eux que je ne la remplisse plus convena- 
blement. 

Mais en regardant le programme qui m'a été envoyé en juillet 
dernier, je m'aperçois que, sans doute à cause du titre de recteur 
dont on m'y décore indûment (qu'ai-je donc fait pour laisser croire 
que j'exerçais d'aussi hautes fonctions?), on m'a rangé, sous la 
rubrique Espagne, par les congressistes qui avaient promis un 
rapport sur La siluation de la langue française dans le monde. 
M. Thamin, recteur de l'Académie et président du conseil de 
l'Université de Bordeaux, a-t-il annoncé un rapport de ce genre, 
et a-t-on mis mon nom par erreur à la place du sien? Cette 
hypothèse souhaitable expliquerait tout. 

Pour moi, je n'apporte que ce que j'ai promis : un complé- 
ment à ce que j'avais dit sur l'œuvre de nos comités français en 
Espagne. Ce n'est assurément qu'une toute petite partie de ce 
qu'il y aurait à dire sur l'extension de la langue et de la culture 
française en Espagne. 

Qui voudrait donner une idée de cette extension aurait à pré- 
ciser d'abord la place accordée au français dans les programmes 
des Institutos (lycées officiels), des colegios (collèges libres), des 
académies militaires et autres centres d'enseignement. 11 faudrait 
dire ce qu'on demande de français aux candidats du bachillerato, 
des diverses écoles militaires ou scientifiques. Je ne suis pas en 
état de fournir pareilles précisions. J'ai pourtant une vague idée 
que ceux qui enseignent notre langue ne la savent pas toujours 
très bien eux-mêmes. Heureusement les congrégations reli- 
gieuses, qui comprennent maintenant beaucoup de Français et 
de Françaises, offrent un peu partout à présent des professeurs 
plus idoines. 



LES liUOUPEMEMS ET LES ÉCOLES Ift-7 — i" 

Il faudrait aussi donner le chiffre des exemplaires de livres de 
science ou d'agrément, de revues, de journaux, de magazines 
vendus dans toute la péninsule, du i''' janvier au 31 décembre de 
chaque année. Cette statistique, je ne l'ai pas tentée, mais j'encou- 
ragerais fort à l'entreprendre quiconque en aurait les moyens. 

Le livre français, en tout cas, est beaucoup moins lu en 
Espagne qu'en Portugal, où il remplit les vitrines des libraires. 
Je me rappelle avoir vu, sur la place du Rocio, à I/isbonne, de 
jeunes ofliciei's entourant un des leurs, qui leur lisait le Chanle- 
cler de Rostand et paraissait y prendre le plus grand inté- 
rêt, sourire, donc sans doute comprendre. Je n'ai point vu telle 
chose en Espagne, ni parmi les militaires, ni parmi les civils. 
Notre littérature n'y est pas inconnue, mais je dois avouer qu'elle 
n'y a pas toute la place, tout le succès auquel, dans mon orgueil 
de Français, je pense qu'elle aurait droit. 

Enfin, il faudrait expliqiu^r dans quelle mesure les Espagnols 
écrivent et parlent le français. Il en est qui le parlent et 
l'écrivent très bien; davantage qui le parlent et l'écrivent moins 
bien ; encore plus qui le parlent et l'écrivent encore moins bien; 
et ainsi de suite jusqu'à l'infini : le plus grand nombre l'ignorent 
totalement. La proportion de ceux qui le savent est bien moins 
grande qu'en Portugal, où il n'est pas rare de rencontrer, sur- 
tout dans la classe cultivée, des personnes qui parlent notrp 
langue au moins aussi bien que nous. 

Je veux pourtant dire ici une surprise qui m'advint un jour 
que, de Madrid, j'étais allé passer la journée à Tolède avec mon 
collègue et ami M. P. Paris. Nous avions eu l'idée d'aller déjeu- 
ner dans un parador, à moins d'un kilomètre sur la route qui 
débouche du pont d'Alcanlara. Dans cette pauvre, mais hospita- 
lière auberge, d'où nous avions une vue merveilleuse sur la cité 
impériale, l'Alcazar, la cathédrale, le Tage et les roches jaunes 
de ces rives abruptes, nous n'eûmes pas seulement le plaisir de 
faire un excellent repas, mais aussi celui d'être servi par un 
enfant (celui de l'aubergiste), qui parlait très suffisamment le 
français, et l'avait appris à l'école... Le cadre était à la fois rus- 
tique et grandiose. Notre petit maitre-d'hôtel nous donna une 
satisfaction supplémentaire qui avait son prix. 



•48 — Iè-7 StCTlON DK PltOPAGANDE 

Ce souvenir ne me revient pas trop mal à propos ici, puisque 
je veux parler de l'œuvre à laquelle travaillent les comités fran- 
çais en Espagne, la propagation de notre langue, but,suprême et 
unique de V Alliance franmise. 

Une inquiétude me prend. Le rapport que je rédige est des- 
tiné non à un congrès français, mais à un congrès international ; 
et je complais entrer dans des détails que des étrangers pour- 
raient bien juger peu intéressants et oiseux par leur minutie. 

Mais le Congrès de Gand est d'une internationalité spéciale. 
On y a convoqué les adeptes de la culture française, les natio- 
naux des pays de langue française. La nationalité proprement 
dite, légale, s'y etface. La nationalité de la culture et de la langue 
y devient le lien commun, y a son patriotisme, y forme comme 
une patrie plus grande et plus idéale. Ce ne sont donc pas des 
étrangers, mais des compatriotes qui s'y réunissent. Rien de ce 
qui touche à la culture et à la langue française ne peut leur être 
étranger. 



Les comités qui se sont formés dans dillérentcs villes d'Es- 
pagne, eu vue de maintenir et de favoriser l'extension de notre 
langue, se sont généralement affiliés à l'Alliance française qui 
les aide dans la mesure du possible par des subventions ou tout 
au moins par des livres de prix, des récompenses à décerner aux 
élèves et aux auditeurs. 

Certains de ces comités (Valladolid, Santander, Vitoria) n'ont 
jusqu'à présent organisé que des cours d'adultes. D'autres ont 
fondé et entretiennent des collèges : ce sont ceux de Madrid, 
Barcelone, Séville, Alicante, Penarroya, Irun, Port-Bou, Figue- 
ras. Celui de Saint-Sébastien vient de créer un collège et a des 
cours d'adultes. A Barcelone, collège et cours d'adultes sont 
l'œuvre de deux comités différents, d'ailleurs en parfait accord. 

Je dirai d'abord un mot des cours d'adultes de Valladolid. La 
situation est à peu près la même que l'an dernier, m'écrit 
M. Mialhe, agent consulaire de France. Le nombre d'élèves a 
augmenté cependant. De 268, il a passé à 312 (190 garçons ou 
hommes, 122 jeunes filles). Pour l'année 19H-1912, l'actif était 



LES GROUPEMENTS ET I.KS KCOl.KS 16-7 — 49 

de 3,870 pesetas et le passif de 3,942. Pour 1912-1913, l'actif est 
monté à4, 035, et le passif à 4,102 pesetas. Le déficit, qui était de 
72 pesetas, n'est donc plus cette année que de 07. C'est un 
pauvre duro de moins Le déficit a été comblé l'année dernière, 
peut-être encore celle-ci, par le directeur même des cours, qui 
ne reçoit que 1,500 pesetas d'honoraires pour une tâche qui lui 
])rcnd toutes ses soirées. Tant que les cours pourront se faire là 
où ils se font depuis dix-huit ans, à l'École normale, tout ira à 
peu près, avec beaucoup de complaisance de la part de la muni- 
cipalité, et de dévouement de la part du directeur, secondé par 
SCS deux adjoints. Mais ne faudra-t-il pas un jour installer 
ces cours dans un local à l'abri des vicissitudes politiques? 

Le comité de V Alliance française de Barcelone avait délégué 
au Congrès de Bordeaux son vice-président, M. Triana, dont le 
rapport a été imprimé avec le mien dans le Compte rendu du 
Congrès. On y verra les commencements et les progrès remar- 
quables des cours du soir fondés par ce comité en 1890. Passer 
de 25 adhérents à 181, de 50 élèves à 777 (de l'un et l'autre 
sexe), de 2 à 10 professeurs, de 1,000 à 11,000 pesetas pour les 
dépenses, voilà le résultat de vingt-deux ans d'efforts continus 
et Intelligemment dirigés. Le système adopté pour l'extension 
de ces cours est très simple, c'est celui du dédoublement. La 
rétribution de chaque professeur est de 500 pesetas par an. 
Uuand l'excédent de recettes atteint 500 pesetas, on dédouble un 
cours l'année suivante, de manière à éviter le plus possible 
d'avoir au-delà de 50 élèves dans une même classe. Les cours, 
répartis en trois divisions, suivant la force des auditeurs, sont 
faits séparément aux hommes et aux femmes, et ont lieu respec- 
tivement trois fois par semaine, non seulement à Barcelone 
même, mais aussi à Badalona et à Gracia, faubourgs de l'immense 
ville. La municipalité de Barcelone prête des locaux, et, 
depuis 1902, pour les cours destinés aux hommes, l'Univer- 
sité, SUT l'autorisation du ministre de l'Instruction publique 
d'Espagne, fournit les salles nécessaires. Des distributions de 
prix ont lieu tous les ans, d'une façon très solennelle, dans l'un 
des plus grands théâtres de Barcelone, et donnent lieu à d'irtté- 
ressanles manifestations d'amitié franco-espagnole. 

\h 4 



50 — Ift-7 SECTION DE PROPAGANDE 

M. Triana, qui est l'àme de cet organisme, a bien voulu me 
communiquer un tableau comparatif des résultais obtenusen 1912 
et en 1913. Le voici : 

Kxercîce Exercice 

1911-1912. 191M913. 

Jeunes filles 396 391 

Jeunes gens .381 364 

Total. . . 777 755 

Professeurs dames 8 9 

Professeurs hommes 8 8 

Récompenses : 

Diplômes aux jeunes tilles 13 12 

Diplômes aux jeunes gens 5 2 

Mentions 4i7 440 

Prix distribués 110 112 

Médailles 6 7 

Nombre d'élèves de 3* année : 
Jeunes filles ......... 71 75 

Jeunes gens . 42 46 

En 1913, un cours de troisième année pour jeunes filles a été 
dédoublé. Il faut noter, en outre, que le comité subventionne 
les écoles françaises et fonde des bibliothèques. Et il n'a 
d'autres ressources que les cotisations de ses membres, 
les droits d'immatriculation (12 pesetas par an) et, de temps à 
autre, une allocation du Comité central de VAIlianci'. Il est 
réconfortant de voir nos intérêts en de si boimes mains. De la 
situation actuelle pourra témoigner M. Salone, qui, je crois, 
assistera au Congrès, et qui a présidé la dernière distribution de 
prix. Mais voici, pour finir, un fait qui montre les sympathies 
qu'ont su acquérir nos compatriotes : le recteur a promis de 
mettre à la disposition du comité, pour les cours déjeunes filles, 
un certain nombre de salles de l'Université. 

Les cours d adultes s'adressent à toute la population d'une 
ville, et c'est ce qui fait leur grand intérêt au point de vue fran- 
çais. Les collèges ont peut-être cependant plus d'importance 



LES GROl PEMENTS KT LES ÉCOLES I*-7 — Si 

encore : inutile de dévfîlopper ici des raisons. C'est d'eux que je 
vais m'occuper maintenant. Je commencerai par les morts. 
Heureusement, je n'en vois qu'un on deux. 

A Iran, la concurrence des Frères de la Doctrine chrétienne 
a rendu la situation intenable à l'instituteur qui dirige l'école 
française, réduite à un chifire de cinq élèves. Dans l'intérêt 
même de notre cause, il vaudrait mieux cesser une lutte qui ne 
peut avoir que de fâcheux épisodes et de tristes résultats. Jusqu'à 
preuve péremptoire du contraire, nous ne pouvons supposer <|ue 
les religieux français qui se sont installés près de la frontière 
française n'enseignent pas à leurs élèves l'amour, à tout le moins 
le respect de la France. Qu'ils leur enseignent en même temps le 
catéchisme, c'est leur affaire et celle de leur clientèle Je suis 
certain que l'Alliance française les encouragera à l'occasion. 
A l'ancien directeur du collège français (collège que j'ai connu 
prospère) la recommandation du comité de Bordeaux a valu une 
petite situation dans une grande maison de commerce de notre 
ville. On n'avait pu le caser dans l'enseignement. Que va devenir 
son successeur, obligé de chercher des leçons particulières? 

Le second mort, c'est le collège de Torrelavega, où l'ancien 
directeur d'Irun avait tenté la chance. Peut-être y en a-t-il 
d'autres, mais on n'avait jamais enregistré leur naissance. 

Le comité de Perpignan avait envoyé au congrès de Bordeaux 
un délégué, M. F. de Cazis de Lapeyrouse, son propre président, 
porteur d'un rapport imprimé, dû à M. Paul Dive, agent con- 
sulaire de France à Port-Bou et président d'honneur des comités 
de Port-Bou et de Figueras. Ce rapport, ayant été distribué aux 
membres du congrès de Bordeaux, n'a pas été inséré dans le 
Compte-rendu de ce congrès. Je le regrette pour ma part, et je 
ilonnerai ici une analyse sommaire de ces quelques pages Ce 
qui fait l'utilité, la raison d'être des écoles françaises de Port-Bou 
et de Figueras, c'est la frontière. Le transit et la douane occupent 
un personnel nombreux, et, du côté espagnol, il faut bien qu'on 
sache un peu de français, comme un peu d'espagnol s'impose du 
côté de la France. 

L'école française de Port-Bou, fondée en 1894 par M. Dustou, 
qui n'a cessé de la diriger, comprend une moyenne de 53 élèves 



6'i — 16-7 SECTION DE raOPAGANDE 

répartis en classe primaire, cours d'adultes et cours de jeunes 
filles. La rétribution scolaire n'est que de 5 pesetas par mois. Le 
ministère des Affaires étrangères donne oO francs par. an. La 
concurrence, bonne en soi, des sœurs françaises, qui réunissent 
plus de cent fillettes, a l'inconvénient d'arrêter le développement 
de cette école intéressante, qui mérite qu'on l'aide par des dons 
en livres et en mobilier. 

L'école française de Figueras a été fondée en 1901 par M. Pujol, 
son directeur actuel, et compte 56 élèves, dont 41 garçons. Lui 
aussi a à souffrir de la concurrence des religieux et religieuses 
venus de France. La rétribution scolaire et l'allocation minis- 
térielle sont les mêmes qu'à Port-Bou. Les besoins sont les 
mêmes. Pour l'une et pour l'autre école, M. Paul Dive demande 
« les moyens d'installer un local plus vaste, mieux compris, 
muni d'un matériel scolaire plus récent, l'envoi de livres, cartes, 
échantillons de minéraux, de coquilles, de plantes, d'un musée 
scolaire pouvant faciliter ces leçons de choses qui ont fait le 
succès mérité de la méthode Froebel. Il conviendrait même de 
faire plus encore. Pourquoi n'installerait-on pas, dans un local 
de cette école, un véritable Musée industriel et commercial de 
produits français de toute sorte, échantillons étiquetés, revêtus 
de leurs prix, du lieu de leur fabrication, de leurs usages, 
Musée qui serait fréquenté par les campagnards des environs, 
qui se rendent en foule aux jours de marché hebdomadaire?.» 



Mon rapport pour le Congrès de Bordeaux contient l'histo- 
rique du Collège français de Madrid. J'ai h y rectifier une asser- 
tion relative à l'enseignement du grec, auquel j'avais cru qu'il 
était question de donner une place. En réalité, on s'en tient au 
programme de la section B (latin — langues vivantes), en ce qui 
concerne la préparation au baccalauréat français. C'est dom- 
mage. L'étude du grec est pour quelque chose, depuis le 
xvi<= siècle, dans la culture française. Mais je ne désespère pas 
que le Collège français de Madrid innove cette étude, complète- 
ment délaissée dans l'enseignement secondaire espagnol. 



LES (IIIOIPEMEXTS ET LES ÉCOLES I*-7 — 53 

Sur l'eiist'ignoment donné actuellement Galle del Marqués de 
la Ensenada, le directeur, M. Ventenac, a bien voulu me docu- 
menter. « Nous suivons, m'écrit-il, depuis trois ans, c'est-à-dire 
depuis notre installation Galle del Marqués de la Ensenada, les 
mêmes programmes que les lycées et collèges de France, depuis 
les classes enfantines et années préparatoires jusqu'à la 3" B 
inclus, c'est-à-dire jusqu'à la fin du premier cycle. La réparti- 
tion des matières du programme et les heures de classes consa- 
crées à chaque matière sont sensiblement les mêmes qu'en 
France. Nous faisons dans toutes les classes une part plus large 
à l'enseignement du français, c'est-à-dire que nous y consacrons 
quelques heures déplus par semaine. Les élèves qui arrivent au 
collège à ,^ ou ans commencent à la I" préparatoire et suivent 
successivement les classes de 9", 8" et 1". Ils peuvent ensuite : 

1° Gontinuer l'enseignement secondaire français jusqu'à la 
;>" H et obtenir le certificat d'études secondaires (M. le recteur 
Thamin en a délivré quatre en 1912 et en délivrera probable- 
ment cinq pour cette année 1913) ; 

2° Suivre les cours commerciaux du Collège. Les élèves de 
ces cours assistent à tous les cours de français et de sciences 
suivis par les élèves de l'enseignement secondaire français, et 
apprennent, de plus, la comptabilité, la machine à écrire, la 
correspondance commerciale, l'écriture, etc. ; 

3° Suivre les cours du baccalaui'éat espagnol, faits par des 
professeurs espagnols. Chaque année (il y a un examen au bout 
de chaque année) du baccalauréaut espagnol ne comprend que 
trois ou quatre matières. Les élèves de ces cours y consacrent 
trois heures au maximum par jour, et suivent pendant les trois 
autres heures les cours de français. Il arrive donc que les élèves 
de cette division du baccalauréat espagnol, division qui a fait le 
succès de notre collège, ont plus d'heures de français que les 
élèves des deux autres divisions déjà citées et que leurs cama- 
rades des lycées de France. 

Lorsque les élèves entrent au collège à 9, 10, 12 ans, ils 
passent toute une année scolaire au moins dans nos classes 
spéciales de français, où ils ne font (jue du français, un peu 



S4 — 16-7 SECTION DE PROPAGANDE 

d'arithmétique, etc. Comme tous les cours, dans toutes les 
classes, se font en français, sauf naturellement dans les classes 
d'anglais et d'espagnol, ces élèves ne pourraient utilement les 
suivre autrement, même s'ils avaient reçu au préalable une 
bonne instruction en espagnol. A la fin de cette première année 
de préparation, ils passent dans les classes de l'une des sections 
ci-dessus désignées, suivant leur âge et leur degré d'instruction. 

Nous avons eu, en 1912-1913, .350 élèves, et nous en avons 
l'cfusé dans le courant de l'année scolaire plus de oO. ]Vous 
construisons au fond de notre nouvelle cour, une annexe qui 
comprend un grand préau couvert et deux étages de classes, 
soit huit classes de plus, ce qui nous permettra d'alléger cer- 
taines classes déjà trop surchargées d'élèves et de recevoir au 
moins 200 élèves de plus. Le coiît de ce nouveau pavillon 
dépassera 100,000 pesetas. L'inspecteur de l'Académie de Bor- 
deaux, M. Alliaud,nous a inspectés en juin 1912 et en juin 1913. 
Il vous dira sûrement que nous sommes dans la bonne voie. 
Quant au projet de continuer l'enseignement secondaire fran- 
çais jusqu'au baccalauréat, le conseil d'administration l'étudié, 
et ne prendra de résolution que si le gouvernement lui assure 
pendant un certain temps une subvention assez forte pour lui 
permettre de faire cet essai. « 

A ces détails, donnés par le directeur même du Collège, je 
puis ajouter l'appréciation autorisée de l'ominent inspecteur 
d'Académie que nous avons l'honneur et le grand avantage de 
posséder à Bordeaux, M. Alliaud, qui a inspecté l'année der- 
nière et cette année, chaque fois minutieusement, à fond, avec 
le souci patriotique de ne tromper ni lui ni personne, non seule- 
ment les bâtiments et les classes, mais le personnel et les pro- 
grammes, la vie elle-même de cette institution française à 
laquelle est attaché un peu de notre honneur dans la capitale 
de l'Espagne. Son impression, en 1912, avait été bonne. En 1913, 
elle a été excellente. Elle est consignée dans deux rapports cir- 
constanciés, dont il a bien voulu me permettre de citer quelques 
extraits. En 1912, il notait que « les élèves de certaines classes 
ne seraient pas dépaysés dans nos bons collèges : quelques-uns 
se placeraient dans le premier tiers, même au Lycée de Bor- 



{.ES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ift-7 — 5fi 

deaux ». Uc sa visite en 1913, il a emporté « la conviction que 
tous les professeurs avaient, au point de vue moral, les mêmes 
dispositions favorables pour le succès de l'œuvre à laquelle ils 
travaillent, et, au point de vue intellectuel, la même tendance et 
le même désir de donner un enseignement convenable et utile, 
réellement approprié à leur classe ». Elèves et professeurs ont 
donc mérité l'approbation d'un juge qui ne passe point pour 
facile à éblouir. 

Le succès tient pour beaucoup à la connaissance approfondie 
que le directeur a du milieu espagnol, des besoins de la clientèle, 
connaissance qu'on ne saurait acquérir qu'avec de longues 
années, que ne remplaceraient pas les titres universitaires les 
plus brillants, et qu'enfin rendrait bien inutile l'idée préconçue 
de réaliser en terre étrangère les plans pédagogiques arrêtés en 
France pour la jeunesse française. 

M'aulre part, les professeurs sont à la hauteur de leur mission, 
à laquelle ils apportent l'ardeur de leur tempérament de Fran- 
çais, avec le sentiment de leur dignité. Tout ce qu'on fera pour 
améliorer leur situation matérielle élèvera encore en eux le 
sentiment de leurs devoirs et de leur responsabilité. Pour le 
renom de l'Université de France, qui les a préparés au noble 
rôle de maîtres, pour le renom de la société qui leur confie cette 
tâche d'instruire côte à côte Français et Espagnols, il faut que 
le poste de professeur au Collège français de Madrid devienne 
enviable à tous égards. 

A la suite de son inspection de juin 1912, M. Alliaud, remar- 
quant la faible proportion d'élèves français duCollège{54 sur 291, 
et il n'y en avait plus que 46 sur 328 en 1913), écrivait ceci : 

« Les élèves français qui fréquentent le Collège français sont, 
en tout et pour tout, mêlés aux autres élèves. Ils appartiennent, en 
général, à des familles aisées qui les envoient, vers l'âge de 14 ou 
Vo ans, continuer leurs études en France. Elles sont déterminées 
à prendre cette résolution par plusieurs raisons, indépendantes 
de la valeur des études qui sont faites ou qui seraient faites au 
Collège de Madrid. Elles désirent d'abord que leurs enfants ne 
perdent pas tout contact avec la mère patrie, où ils auront peut- 
être à poursuivre leur carrière, où beaucoup auront certainement 



S6 — 16-7 SECTION DE PUOPAGANDE 

à entreprendre et à mener à bien des études plus hautes que 
celles de l'enseignement secondaire proprement dit (médecine, 
droit, Ecole polytechnique, École centrale, Arts et métiers, etc.). 
Elles veulent ensuite, et elles veulent nettement, soustraire ces 
mêmes enfants, vers l'âge critique de 15 ans, à l'intlucnce que 
pourraient avoir sur eux le climat, le milieu si prenant, les 
mœurs si charmantes de l'Espagne. Si l'on accorde à ces disposi- 
tions des parents l'importance qu'elles ont dans la réalité, et si, 
d'autre part, on tient compte du petit nombre d'élèves français 
qui fréquentent le Collège, on se persuade bien vite qu'au point 
de vue de ses finances, la société française de Madrid agirait 
imprudemment, en développant dans son Collège, jusqu'au 
baccalauréat inclusivement, l'organisation de l'enseignement 
secondaire proprement dit... Les élèves inscrits pour cet ensei- 
gnement n'atteignent pas le chiffre de soixante à l'heure actuelle, 
et se répartissent de la façon suivante : 25 en fi", J I en 5', 
17 en 4% 4 en 3"; en tout 57. Encore faut-il ajouter, et cette 
remarque est très importante, que parmi ces élèves un certain 
nombre se prépare au baccalauréat espagnol et est bien décidé à 
n'aller ni en 2° ni en 1'^'^, si ces classes étaient organisées. » 

Quant aux élèves espagnols, qu'ils veuillent entrer dans le 
commerce ou l'industrie, ou arriver au baccalauréat espagnol, 
ils viennent au collège surtout pour bien apprendre le français. 
« Ils n'ont aucun profit à tirer, conclut M. Alliaud, de l'étude des 
matières inscrites dans les programmes de notre enseignement 
secondaire, surtout pour le second cycle.» J'ajouterai que les 
succès, obtenus encore en cette année 1913 aux examens du 
bachilkrato, ne peuvent qu'encourager à conserver l'organisation 
actuelle. Sur 133 candidats présentés, aucun n'a été refusé, 68 ont 
été sobresalientes (reçus avec la mention très bien), et 9 ont obtenu 
la malrlcula de honor, qui correspondrait à la mention e.rtre'me- 
ment bien. 

Pour être libre de toute dépendance otbciellc, le collège de 
jeunes filles, fondé en 1886 et dirigé par M'"" Chollet-Ventenac 
depuis 1897, l'un des plus réputés de Madrid, n'en a pas moins 
attiré et mérité la bienveillance des personnes les plus autorisées, 
particulièrement des ambassadeurs de la République française. 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES 16-7 — 57 

depuis M. le marquis de Reversaux, qui s'y intéressa d'une façon 
très agissante. Il comprend aujourd'hui cinq classes d'enseigne- 
ment primaire, une classe spéciale pour la préparation du brevet 
élémentaire, une classe commerciale, où, à part le français, 
obligatoire, les jeunes tilles apprennent l'anglais, enfin une 
classe pour la préparation du bacIUllerato et de la Escuela normal 
de maeslras, préparation couronnée cette année par deux succès. 
En 1897, le collège avait une quarantaine d'élèves, Espagnols 
ou Français. Il en a eu 190 en 1913. Il a fallu chercher un nou- 
veau local pour loger les cours supérieurs au mois d'octobre 
prochain. Au prix exorbitant où sont les loyers dans un quartier 
aussi central que celui de la calle Pontejos et dans le magniti(|ue 
immeuble où le collège occupe un étage, c'est une augmentation 
redoutable de charges. Mais la femme énergique et avenante qui 
les assume a confiance dans l'avenir et compte sur l'appui de 
VAUianie française, dont les subventions lui permettaient 
jusqu'ici d'élever gratuitement une dizaine de petites Espa- 
gnoles, qui devenaient presque de petites Françaises. En lui 
accordant récemment les palmes de l'Instruction publique, le 
gouvernement français a rendu hommage à ses services. De ce 
que ces services viennent de l'initiative privée, il ne s'ensuit pas 
qu'il les reconnaisse moins volontiers. Il ne s'ensuit pas non 
plus qu'une aide etlicace ne soit pas indiquée et nécessaire. 



Une grosse lacune que, l'auto de renseignements suflisants, 
j'avais dû laisser dans mon précédent rapport, sera comblée dans 
celui-ci, grâce à la complaisance de M. Montariol, président des 
Écoles françaises de Barcelone, et de M. Maurice Louise, prési- 
dent du comité de V Alliance françaixe à Valence. 

A Barcelone, indépendamment des cours d'adultes dont j'ai 
parlé tout à l'heure, et dont s'occupe avec un dévouement inlas- 
sable M. Triana, il existe un comité qui administre deux grandes 
écoles mixtes, situées l'une calle de Cortes, l'autre calle de Dipu- 
tacion. Ce comité est en rapport étroit avec les sections de bien- 
faisance et de prévoyance qui lui ont accordé leur aide tinan- 



.')8 — It-7 SECTION DE PROPAGANDE 

cière. Ce qu'est son œuvre, ce que sont aussi ses desiderata, 
l'exposé qui suit et qu'il a rédigé lui-même le fera comprendre 
avec précision. 

(( Les écoles françaises de Barcelone, inaugurées le l"mai 1839, 
sont placées sous le patronage de M. l'Ambassadeur de France à 
Madrid cl de M. le Consul général de France à Barcelone. Elles 
ont pour objet de fournir, dans la plus large mesure possible, 
aux Français résidant à Barcelone, les moyens de donner une 
instruction française à leurs enfants et de faire bénéficier de cette 
même instruction un certain nombre d'enfants espagnols ou 
d'autres nationalités. Elles sont gratuites pour tous les enfants 
français appartenant à des familles dont les ressources sont 
limitées. Elles sont administrées par un comité de quinze 
membres élus par les souscripteurs français... 

« L'enseignement donné dans les Écoles françaises de Barce- 
lone est identique à celui qui est donné dans les écoles primaires 
de France, c'est-à-dire que les programmes sont ceux qui ont été 
adoptés par le Conseil supérieur de l'instruction publique avec, 
en plus, l'enseignement de l'espagnol dans toutes les classes 
comme langue du pays. 

« L'application des programmes est contrôlée par l'inspecteur 
d'Académie des Pyrénées orientales. Ce fonctionnaire visite régu- 
lièrement les classes deux fois par an. 

« Comme il vient d'èlre dit, les enfants des Français sont admis 
aux écoles à titre gratuit, à moins que les ressourcesou la généro- 
sité des familles ne leur permettent de payer, à litre de souscrip- 
tion, une cotisation qu'elles fixent elles-mêmes. En raison monic 
de cette faculté laissée aux familles françaises de faire admettre 
gratuitement, ou pour une très modique cotisation, leurs enfants 
aux Écoles françaises, le comité, dès 1902, a été amené à 
recevoir dans les classes un certain nombre d'enfants étrangers, 
moyennant paiement d'un tarif qui varie, selon l'âge des élèves, 
de 8 à 18 pesetas par mois. A ces ressources s'ajoute le produit 
des souscriptions volontaires d'un grand nombre de compa- 
triotes qui n'ont pas d'enfants aux écoles, ainsi que le montant 
des intérêts du capital possédé, de divers dons et legs dus à 
quelques généreux protecteurs. 



LES GROl'PEMENTS ET I.ES ÉCOLES I*-7 — 59 

« Les écoles possèdent, au n" 707 de In calle de Cortes, un 
immeuble bien aménagé, inauguré en 1902, et où sont conforta- 
blement installées dix classes, y compris une salle d'asile ou 
école maternelle, et deux cours supplémentaires, l'un pour les 
garçons déjà munis du certificat d'études, l'autre pour les 
jeunes filles qui désirent préparer l'examen du brevet élémen- 
taire ou simplement compléter leur instruction primaire. 

« Dans le quartier sud-ouest de la ville, où habitent beaucoup 
d'ouvriers français (Dipulaciôn), les écoles ont une succursale 
établie dans un immeuble loué pour une somme annuelle de 
4,500 francs. Dans ce local, que le comité espère remplacer pro- 
chainement par un nouveau groupe scolaire construit expressé- 
ment, sont installées trois classes de garçons et deux classes de 
filles. 

« Les deux établissements ont donc ensemble quinze classes 
qui, à la date du 31 mars 1913, formaient une population sco- 
laire de o91 élèves. Le personnel enseignant comprend neuf 
professeurs hommes français, sept professeurs dames françaises 
et un professeur d'anglais, au total dix-sept professeurs dont 
treize appartiennent aux cadres français de l'enseignement 
public et exercent à Barcelone, en vertu d'une délégation minis- 
térielle qui leur permet de continuer à effectuer leurs versements 
pour la retraite. 

Voici maintenant le détail du budget des Écoles pour 1912 : 

Recettes. 

Pesetas Cis 

En caisse, chez le trésorier, au !*"■ jan- 
vier 1912 Pesetas 740 30 

Au Crédit Lyonnais, au l^ janvier 1912 (5,292 7.'> 

7,033 05 

Souscriptions de l'année 1912 . . . 46,064 63 

Dons et legs 703 65 

Intérêts des valeurs déposées au Crédit 

Lyonnais 900 55 

Intérêts du compte-courant .... 87 25 

Produit de la vente de tabliers . . . 1,158 80 

55,949 95 



60 — I*-7 SECTION DE PROPAGANBE 

Report. . . 00,949 9o 

Produit de la vente d'albums ."JSS 00 

Retrait du Crédit Foncier à Paris . fr. 1,000.00 
Change G p. c 60.00 

1,060 00 

Subvention du gouvernement . . . 12,000.00 

Change 6.80 p. c 816.00 

12,816 00 

Subvention de l'Alliance française à 

Paris 3,600.00 

Change 5.7op. c 207.00 

3,807 00 

Subvention de l'Alliance française à 

Paris 6,500.00 

Change 5.60 p. c 364.00 

6,864 00 

Intérêts d'un placement hypothécaire 1,200 00 

82,27^< V)5 
Dépenses. 

Honoraires des instituteurs et institutrices . . . 38,026 65 

Appointements du personnel de service .... 4,917 00 

Eau, gaz et frais divers d'entretien des écoles. . . 6,466 10 

Fournitures scolaires aux indigents 323 35 

Contributions de l'immeuble Cortes 1.475 45 

Contributions de 0.25 p. c. sur les biens de main- 
morte o53 30 

Primes d'assurances de l'immeuble Corles, 1911 

et 1912 108 20 

Loyer de l'école Diputaciùn 4,500 00 

Indemnité à la Section de bienfaisance pour le pre- 
mier trimestre 1912 200 00 

Souscription en faveur de la société « Patrie » . . 200 00 

— — — de l'Aviation . 100 00 

Distribution des prix 1,117 25 

Achat de tabliers l,38i 35 

— d'albums ' 930 00 

A reporter. 60,301 65 



I.KS GROliPEMENTS ET LES ÉCOLES Ii-7 — 61 

Report. ()0,30t 60 

Achat d'une couronne 113 Go 

Placement hypothécaire 9,016 00 

Versement à compte à la Section de bienfaisance . 0,000 00 
— — — de prévoyance . . 2,000 00 

Kèglement des intérêts jusqu'à fin décembre 1912 

aux Sections de bienfaisance et de prévoyance . 729 13 
En caisse, chez le trésorier au 31 dé- 
cembre 1912 Pesetas 620 10 

En caisse, au Crédit Lyonnais . . . 3,498 40 



4,118 oO 
82,278 93 

Les dépenses ordinaires des Écoles se sont élevées dans ces 
dernières années à un total moyen de 60,000 francs. A l'avenir, 
ce total s'augmentera considérablement, tandis que les recettes 
ordinaires resteront à peu près stationnaires. Il est à remar- 
quer, en effet, que : 

1° La Section des écoles s'est engagée à rembourser dès. 1912 

A la Section de bienfaisance Pesetas 30,000 

A la Section de prévoyance mutuelle 7,000 

Total. . . 37,000 

(juc ces deux Sections de la Société générale française de bienfai- 
sance lui avaient avancées pour la construction du groupe sco- 
laire inauguré en 1902; 

2' La somme nécessaire pour former le traitement des maîtres 
exerçant aux Écoles va devenir dès à présent beaucoup plus 
considérable et augmentera durant plusieurs années succes- 
sives, d'abord parce que des promotions de classe ont lieu tous 
les ans dans le personnel enseignant, ensuite parce que les traite- 
ments légaux des instituteurs de tous ordres viennent d'être 
sensiblement élevés en France par les votes des ppuvoirs légis- 
latifs; 

3° Il est de toute justice de servir, sans plus de retard, aux 
instituteurs et institutrices des Écoles françaises de Barcelone, 



62 — 16-7 ShXTION DE PROPAGANDE 

qui rendent des services particulièrement utiles, des traite- 
ments au moins égaux à ceux dont ils jouiraient dans une ville 
française de l'imporlance de Barcelone, qui compte actuellement 
363,000 habitants. 

« Le personnel enseignant des Écoles françaises de Barcelone 
touche, comme traitement total pour 1913. la somme de 
37,812 pesetas^ et il devrait toucher 42,H0O pesetas, soit 
4,388 pesetas de plus Or il est certain que les professeurs déta- 
chés à Barcelone y vont tous avec le désir et l'espoir d'y trouver 
une situation sûre et au moins équivalente, au point de vue 
matériel, à celle qu'ils auraient dans une ville de 100,000 habi- 
tants s'ils exerçaient dans la métropole Ce n'est donc que pour 
attendre des jours meilleurs que le Comité administratif des 
Écoles a demandé à tous les maîtres de 1", 2* et 3" classe de se 
contenter momenianément de traitements inférieurs à ceux des 
maîtres de leur catégorie en France. 

La somme qui manque actuellement pour parfaire le trai- 
tement légal à tous les maîtres de ces Ecoles est exactement à ce 
jour de fr. 4,388 

Mais très prochainement cette somme s'accroîtra du 
montant des augmentations votées par le Parlement, 
soit de 300 francs par tête pour quatre des professeurs 
n'ayant pas droit à la prime du brevet, ci 1,200 

et do 400 francs par tête pour douze des professeurs 
ayant droit à la prime, ci 4,800 

et pour augmentations après promotions de classes, 
environ 1,100 

11,488 

« C'est donc, en outre des subventions annuelles ordinaires 
reçues jusqu'à ce jour, une somme de 11,000 à 12,000 francs qui 
manque pour faire face au traitement légal dû aux membres du 
personnel enseignant des Ecoles françaises de Barcelone. » 

Je ne pense pas que les détails financiers dans lesquels nous 
venons d'entrer à la suite du comité barcelonais risquent de 



LES OROLPEMENTS ET l,ES ÉCOLES Ié-7 — (>3 

paraître fastulieux. I^cs chiffres valent mieux que la littérature 
quand il s'agit d'intérêts. Ce sont les intérêts de la France qui 
sont en jeu, et ces intérêts, à l'étranger, on ne les sert pas avec 
des phrases. 

Je passe maintenant à Valence, sur le collège français de 
laquelle je ne pouvais mieux me renseigner, on va voir pour- 
quoi, qu'auprès de M. Maurice Louise, qui m'a écrit ce qui 
suit : 

(c Notre établissement a été fondé en janvier 1889. Ses débuts 
ne furent pas heureux. On arrivait, à cette époque lointaine, à 
réunir péniblement trente élèves des deux sexes, la plupart, 
enfants de Français. De 1889 à 1897, l'effectif scolaire ne 
dépassa pas, je crois, 7S à 80 élèves. Lorsque mes compatriotes 
m'appelèrent à la présidence, en décembre 1897, je me rendis 
compte des difficultés nombreuses à vaincre, des erreurs com- 
mises par mes prédécesseurs et de l'anarchie qui régnait en maî- 
tresse dans le Collège. D'un autre côté, la concurrence effrénée 
des Maristes, des Jésuites, les rivalités entre le directeur de notre 
Collège et celui d'un autre établissement français, rivalités qui 
s'extériorisaient dans la presse locale, étaient autant d'obstacles 
qui rendaient ma mission extrêmement difficile. Pendant quatre 
ans, je luttai sans défaillance, cherchant à apaiser les haines sans 
pouvoir y parvenir. Enfin, en 1901, las de tant d'injustices, je 
compris que, pour sauver notre collège, une mesure radicale 
s'imposait : la dissolution de notre comité d'action. J'estimais 
que là était le seul moyen de faire disparaître les rivalités entre 
les directeurs des deux établissements patronnés par V Alliance 
française. Je rendis compte de la situation au consul de France 
et au comité central de Paris, lesquels, après enquête, me 
donnèrent raison; et la dissolution du comité fut prononcée 
en avril 1901. 

« Ayant accepté la nomination de délégué de l'Alliance, je me 
mis résolument à l'œuvre pour réorganiser le Collège. Je fis 
venir de nouveaux directeurs, je changeai de local, et, 
depuis 1901, j'ai eu la satisfacjion de voir notre établissement 
suivre sa marche ascendante et reconquérir une réputation com- 
promise, comme le démontre le chiffre de 405 élèves qui ont fré- 



6i — 16-7 SECTION DE l'HOPAGANDE 

quentéle Collège pendant la dernière année scolaire 1912-1913. 

« Dans cette lutte sans merci, qui dura des années, je dois 
rendre hommage à V Alliance française de Paris, qui m'a con- 
stamment soutenu sans défaillir. De mon côté, je m'étais engagé 
à relever le prestige, complètement disparu, de notre œuvre 
nationale. Aussi n'ai-je pas hésité, pour y arriver, à m'imposer 
personnellement les plus lourds sacrifices. M. Ernest Mérimée 
pourra vous renseigner à ce sujet aussi hien que moi. 

« Bref, notre Collège est aujourd'hui le plus important peut- 
être d'Espagne, après celui de Barcelone; et ce brillant succès 
ne pouvait moins que d'attirer sur lui les foudres de nos adver- 
saires, les Maristes Ceux-ci cherchent par tous les moyens à 
faire disparaître un établissement si prospère et qui leur porte 
ombrage. Voici le moyen employé par eux. Ils ont offert au pro- 
priétaire du local que nous occupons en location i2,000 francs, 
alors que nous ne payions que 5,000 francs. C'était le seul et 
vrai moyen de nous expulser, car dans Valence il n'existe pas 
d'autre édifice aussi central, avec cour de récréation, et pouvant 
admettre un nombre aussi considérable d'élèves. Mais j'ai pu 
faire échouer leur manœuvre, et, pour sauver encore une fois 
notre Collège, j'ai dû accepter les propositions offertes au pro- 
priétaire par les Maristes, mais en me réservant la faculté de 
pouvoir sous-louer les dépendances dont nous ne saurions avoir 
besoin. C'est évidemment une situation provisoire, dans laquelle 
il nous serait impossible de vivre, mais je l'ai créée pour repous- 
ser une attaque que nos adversaires ont crue décisive pour nous 
faire disparaître. 

« Sans perdre de temps, j'ai adressé un rapport au Ministère 
des Aflfaires étrangères, le mettant au courant de la situation, et 
lui faisant remarquer que, d'accord avec le Consul de France, la 
construction d'un Collège à Valence devenait une nécessité. 
L'ambassade de France à Madrid a accueilli favorablement mon 
projet. M. le recteur Lapie, M. Jules Coulet s'y intéressent avec 
chaleur, et enfin, si je pouvais compter sur l'Université de Bor- 
deaux, je suis convaincu que la réalisation de mes aspirations ne 
saurait tarder. Il m'est de toute impossibilité, en raison des 
frais si sensiblement augmentés, d'assurer plus longtemps, à 



Li:S GllOl'l'KMENTS ET LES ÉCOLES 16-7 — 63 

mes risques et périls, comme je l'ai fait jusqu'à ce jour, l'exis- 
tence du Collège. Si satisfaction ne m'était pas donnée dans un 
an, j'aurais le regret de me séparer d'une œuvre à laquelle je suis 
sincèrement attaché et que je soutiens depuis vingt-quatre ans. 
« Notre Collège est mixte. On y donne l'instruction primaire 
et primaire supérieure. Notre clientèle est presque totalement 
espagnole, et par conséquent le but de propagation de notre 
langue est atteint. » 

Une telle lettre en dit long sur les difficultés qui se dressent 
devant les meilleures et les plus tenaces volontés. Et tout 
cela pour en arriver à une création précaire. Il faut que l'œuvre 
de notre compatriote soit définitivemeut mise à l'abri des con- 
currences et des jalousies. La France doit avoir à Valence son 
Collège. 

Voilà ce que j'ai pu réunir sur l'organisation actuelle des cours 
d'adultes et des collèges français en Espagne. Les progrès et les 
lacunes qu'on peut constater montrent ce qu'ont fait nos compa- 
triotes et ce qui leur reste, ou plutôt ce qui nous reste à faire. Car 
c'est à nous maintenant de les aider à soutenir l'édifice que leur 
amour pour la culture française et leur foi dans l'avenir leur ont 
commandé d'entreprendre, que par endroits ils ont mené jus- 
qu'au faîte. 

\À Alliance française ne faillira pas à la tâche qu'elle a assumée 
de stimuler les bonnes volontés, de les grouper, de leur faire 
sentir les sympathies qu'éveillent tant d'etforts prolongés et per- 
sévérants. L'Olfice national des Universités et Écoles françaises à 
rétranger apportera le concours puissant du gouvernement lui- 
même. Son zélé directeur, M. Jules Coulet, a profité d'un séjour 
à Madrid, au moment de l'inauguration de l'Institut français, 
pour se mettre en rapports avec les délégués des comités de 
Madrid, de Barcelone, d'Alicante, de Penarroya, venus pour la 
circonstance sur l'invitation de MM. les recteurs des Académies 
de Bordeaux et de Toulouse. Des relations étroites se sont ainsi 
établies entre le représentant autorisé du Ministère de l'instruc- 
tion publique de France et les différents comités d'Espagne, et 
s'établiront, par voie de conséquence, entre tous ces comités 

i6 5 



66 — Ii-7 SECTION DE PROPAOANDE 

eux-mêmes, qui ne s'ignoreront plus les uns les autres, uniront 
la voix de leur expérience et de leur dévouement, et trouveront 
ainsi plus d'écho dans les sphères dirigeantes de notre pays. 

Ce n'est pas sans quelque droit que M. Maurice Louise se 
réclame, dans sa lettre, de l'autorité de M. le recteur Lapieel de 
M. le doyen Mérimée. J'ai reçu, en eflct, ce mot de M. Lapie : 
« Ma réponse vous arrivera peut-être trop tard. Je le regretterais, 
car je serais très heureux d'apporter mon témoignage en faveur 
de l'œuvre entreprise à Valence par M. Maurice Louise et par ses 
collaborateurs. Avec un minimum de ressources, dans des locaux 
trop étroits, mal adaptés à leur usage, ne comptant que sur le 
dévouement des maîtres et des maîtresses, qui est inlassable, 
VAlliance française réussit à donner un enseignement solide à 
près de cinq cents garçons ou fillettes. J'ai présidé une commis- 
sion d'examen qui a décerné à une dizaine d'enfants un certifi- 
cat d'études primaires bien mérité. J'ai entendu de nombreux 
élèves parler, réciter, chanter en français. Je sais (jne, chaque 
année, le Collège français envoie de bonnes recrues à riusliluto 
de Valence. On fait, dans cet établissement, une besogne utile à 
la fois pour l'Espagne et pour la France ; et les efforts des fonda- 
teurs, qui paient de leur personne et de leur bourse, doivent 
être encouragés. J'ai pu obtenir du ministère de l'Instruction 
publique une concession de cartes et de mobilier scolaire. Mais 
ce qu'il faudrait obtenir, et je ne désespère pas d'y arriver, c'est 
une subvention importante qui permettrait de reconstruire le 
Collège, de donner aux enfants plus d'air et de lumière, des 
salles plus vastes et mieux aménagées pour l'enseignement. 
Mieux outillé, il attirerait une clientèle plus nombreuse encore 
et servirait mieux, par suite, les intérêts communs de l'Espagne 
et de la France. » M. Ernest Mérimée m'écrivait de son côté : 
« Ce que je regrette le. plus, c'est de n'avoir pu vous renouveler 
par écrit tout le bien que je pense de M. Maurice Louise. Au sur- 
plus, je n'aurais sans doute rien à ajouter de nouveau à ce que 
vous savez aussi bien que moi sur son rôle à Valence, sur le 
dévouement dont il a depuis si longtemps fait preuve pour !c 
développement de notre langue, et surtout de son absolu désin- 
téressement. » 



I,ES GROUPEMENTS ET LES ÉCOI,ES li-7 — 67 

Depuis dix-sept ans que M. Maurice Louise s'occupe de son 
it'uvre, il <t reçu en tout et pour tout du gouvernement français : 
1° en 1906, une subvention de 7uO francs du Ministère des 
Affaires étrangères ; 2° en 1913, grâce aux efforts de M. le recteur 
Lapie, une somme de 2,000 francs du Ministère de l'Instruction 
publique. 

Souhaitons à ce vaillant président la joie de voir s'édifier 
bientôt, à Valence, un collège digne de la France, comme il y en 
a un à Madrid, comme il y en a un à présent à Saint-Sébastien, 
où le gouvernement français a pris à cœur de faire le nécessaire, 
et où, avant la fin de ce mois de septembre, aura lieu une inau- 
guration assurément sensationnelle. 

A Peîïarroya, c'est la Société minière et métallurgique elle- 
même qui a tenu à faire les frais de la construction devenue 
nécessaire pour abriter l'École française, ou du moins une partie 
de cette Ecole. L'ancien bâtiment a été conservé, en effet, pour 
les enfants non payants des mineurs et ouvriers de la société, et 
leur nombre dépasse 150. Le nouveau bâtiment est réservé aux 
élèves payants, soit en ce moment S4 filles et petits garçons, sur 
lesquels 45 sont Français et 9 Espagnols. Les professeurs sont 
des religieuses françaises de l'Ordre de la Présentation de Marie 
de Bourg Saint-Andéol. Je dois ajouter, que loin de recevoir des 
subventions, le comité de Penarroya a envoyé à Paris une partie 
de ses souscriptions pour les écoles du Maroc. 

A Séville, la situation est en progrès, puisque l'on va avoir en 
octobre une classe et un instituteur de plus, et que, dès la ren- 
trée, tout le personnel enseignant, sauf le professeur de religion 
et celui d'anglais, appartiendra aux cadres officiels de l'enseigne- 
ment primaire. Il faut féliciter M. Auguste Bréal des résultats 
dus à son initiative. Le nom qu'il porte devait être de bon 
augure dans une entreprise où il s'agit de maintenir le prestige 
de la France et de la langue française. 

En cette terre d'Espagne, où l'inffuence française, à mainte 
époque de l'histoire, au moyen âge comme au xvni* et au 
xix° siècle, s'est fait sentir d'une façon profonde et pour ainsi 
dire impérieuse, notre vitalité, notre force d'expansion est tou- 
jours assez grande pour assurer à notre langue la place que 



68 — I??-7 SECTION DE PROPAGANDE 

méritent son passé et son présent littéraires, sa clarté et sa net- 
teté comme langue politique, scientifique et commerciale, enfin, 
la générosité et l'universalité des idées qu'elle a servi, qu'elle 
servira toujours à exprimer. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

«) LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES. 



La Fédération britannique des Comités de l'Alliance française, 



A. SALMON, 

professeur à l'Université de Londres 
président de la Fédération. 



Dès sa création, la Société nationale des professeurs de fran- 
{:ais en Angleterre constitua le Comité régional de l'Alliance 
française pour tout le Royaume-Uni. Mais, malgré toute la 
bonne volonté et le dévouement de ses membres, elle n'avait pu 
arriver qu'à créer à Londres un comité qui comprenait une 
vingtaine de professeurs français et une demi-douzaine d'an- 
glais; un groupe à Sheffield, et un autre à Bedford. A Reading, 
M. Rey créait, en 1892, la Société littéraire de Gallia, qui fut 
immédiatement affilée à ï Alliance française; enfin, la Société 
littéraire de Liverpool, fondée en 1886, devenait également, vers 
;189o, comité de l'A. F. En 1903, le comité de Bedford disparais- 
sait déjà; celui de Sheffield le suivait de près. 

Comme on le voit, la situation était loin d'être brillante et il 
était indispensable qu'elle changeât. Fort heureusement, des 
circonstances sur lesquelles je ne crois pas nécessaire de 
jn'appesantir, mais dont on trouvera le détail dans le Bulletin 



70 — 16-8 SECTION DE PROPAGANDE 

de l'A. F., n° 120 (Rapport de M. Salone à l'assemblée générale 
de 1910) amenèrent une amélioration rapide et sensible. 

De 1903 à 1907, furent successivement fondés : le comité du 
Nord de Londres [La Concorde), le comité de Paddington (Guild 
anglo-française), le comité de Bradford, ceux d'Ealing, de Hull, 
de Manchester, de Northampton, de Richmond, West-Bromwich 
Willesden {La France); en sorte que de trois le nombre des 
comités s'était élevé, en ces quelques années, à quatorze, dont 
deux toutefois n'existent plus aujourd'hui (West-Bromwich et 
Northampton). 

Tous ces comités faisaient une besogne excellente, mais leurs 
efforts, si dignes d'intérêt qu'ils fussent, se trouvaient dispersés 
et isolés, et, par là, restaient moins efficaces. Il y avait même 
à craindre que, comme il était déjà arrivé en 1903 et 1904, les 
comités les moins importants, lassés d'une insuffisante activité, 
ne disparussent peu à peu. En effet, les ressources de chaque 
ville sont restreintes, aussi bien en hommes assez dévoués pour 
continuer à s'intéresser à une œuvre qui ne rapporte rien, qu'en 
personnes capables de donner les conférences qui constituent 
le premier des moyens de propagande à employer. Le nombre des 
conférenciers français habitant l'Angleterre et pouvant au 
besoin aller dans une ville voisine n'est pas très grand, d'où 
audition très fréquente des mêmes, personnes, diminution de 
l'intérêt, lassitude des membres. 

Pour parer à ce danger trop réel, un moyen s'imposait et 
un seul : faire venir directement de France, à des inter- 
valles réguliers, des conférenciers qui, apportant avec leur talent 
et leur éloquence du nouveau et de l'inédit, réveilleraient l'in- 
térêt chancelant. Ce moyen, les comités ne pouvaient y recourir 
avec leurs seules resssources, beaucoup trop limitées. La coopé- 
ration de tous ou du moins de la plupart était nécessaire, mais 
on se heurtait alors à l'esprit si-particulariste de l'Anglais, cet 
esprit qu'a si bien montré Mrs. Gaskell dans son curieux roman, 
North and South, et dont l'intensité n'a pas diminué depuis 
soixante ans, malgré les profondes transformations de la vie 
sociale. Aussi ce ne fut qu'après de nombreuses réunions, des 
exhortations continuelles, des réfutations toujours les mêmes 



I,ES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES I*-8 — 71 

d'objections sans cesse renouvelées, que les promoteurs du mou- 
vement arrivèrent à faire comprendre non seulement l'utilité, 
mais la nécessité de l'entente. L'idée de la Fédération prit corps 
et, comme au même moment, la Société nationale des profes- 
seurs de français abandonnait ses attributions de comité régio- 
nal, les petites difficultés qui auraient pu résulter de frictions 
entre les deux organes n'étaient plus à craindre. 

La Fédération était définitivement constituée en avril 1907, et 
à la fin de la même année, elle reconstituait le comité du centre 
de Londres, qui s'était dissous quand la S. N. P. F. avait cessé 
d'être le comité régional. 

Pendant cette même année 1907, étaient créés les comités de 
Gardiff, d'Halifax, de Dublin, et de Wokingham. La marche en 
avant continuait. 

De 1907 à 1908, la Fédération resta dans la période difficile 
et délicate d'organisation. L'Exposition franco-britannique, 
tenue en 1908 à Londres, lui permit de donner une première et 
éclatante manifestation de sa vitalité, qui fut aussi une preuve 
convaincante de l'utilité de cette Fédération et de l'enthou- 
siasme avec lequel l'idée qu'elle représentait avait été reçue par 
les nombreux comités du Royaume-Uni. Le 17 octobre, elle don- 
nait une grande fête dans l'enceinte même de l'Exposition 
franco-britannique. Nul endroit ne pouvait être mieux choisi 
par la Fédération pour tenir sa première grande réunion offi- 
cielle. Le succès le plus franc et le plus complet couronna cette 
tentative. Non seulement les comités de Londres et des environs : 
Peckham,East-Dul\vich, Brixton,îslington, Hampstead, Padding- 
ton, Willesden, Kilburn, étaient largement représentés, mais 
on était venu aussi de Croydon, Richmond, Ealing, Reading, 
Wolverhampton, Gardiff, Northampton, Wokingham, etc., voire 
de comités plus éloignés encore, tels que Manchester, Hull, 
Liverpool. 

Aussi plus de 350 personnes se trouvaient-elles réunies cet 
après-midi-là dans la grande salle des congrès, sous la prési- 
dence du Prof. A.-V. Salmon, président de la Fédération, pour 
entendre la parole éloquente et diserte de M. Henri Lorin, pro- 
fesseur de géographie coloniale à l'Université de Bordeaux. Le 



72 — 16-8 SECTION DE PROPAGANDE 

soir, un grand banquet réunissait dans la magnifique salle du 
Garden Club, club fermé très sélect, plus de 150 convives, et 
terminait triomphalement la journée au cours de laquelle le 
président avait annoncé, au milieu d'applaudissements pro- 
longés, que la première tournée de conférences aurait lieu au 
mois de décembre suivant et que l'illustre romancier, M. René 
Bazin, de l'Académie française, avait bien voulu consentir à 
inaugurer cette série. Le succès de cette première tournée de 
conférences assura l'avenir, et au mois de décembre 1908, la 
Fédération britannique des comités de l'A. F. était définitive- 
ment fondée et elle pouvait marcher vers le but qu'elle s'était 
fixé et qui se trouve ainsi indiqué dans ses statuts : 

1° Instituer et entretenir entre les comités affiliés des liens 
de coopération et d'amitié; 

2° Organiser chaque année une ou plusieurs tournées de 
conférences données par des Français éminents dans les lettres, 
les arts et les sciences, et appelés directement de France; 

3° Créer et entretenir une bibliothèque circulante française à 
l'usage des membres des comités affiliés; 

4° Aménager des réunions et des fêtes anglo-françaises. 

Depuis lors, la Fédération a pu organiser huit tournées de 
conférences, toutes avec le même objet : faire mieux connaître 
et, par là, faire aimer et estimer la France dans toutes les mani- 
festations de son histoire, de sa vie familiale, sociale, littéraire, 
artistique, scientifique. 

C'est ainsi qu'après avoir entendu parler M. René Bazin, 
avec toute son autorité, du paysan français et de certains roman- 
ciers tout contemporains, nos membres ont écouté successive- 
ment : 

M. Jean Blaize, professeur de diction, qui a expliqué le vers 
français ; 

M. Antoine Benoist, recteur de l'Académie de Montpellier, 
qui a fait connaître notre vie universitaire et le Languedoc; 

M. Maurice Souriau, professeur à l'Université de Caen, qui 
est revenu à la littérature avec Victor Hugo et Edmond Rostand; 



J.liS GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ii-8 — 73 

M. Georges Lacour-Gayet, membre de l'Institut, qui a dévoilé 
aux yeux des Anglais la vie familiale de Napoléon I" et les 
splendeurs de la cour de Louis XIV; 

M. Louis Hourticq, inspecteur des Beaux-Arts de la ville de 
Paris, qui, pour la première fois, a l'ait comprendre en ce pays 
les beautés de l'Art Français depuis le Grand Siècle jusqu'à nos 
jours; 

M. Gaston Deschamps, le distingué critique littéraire du 
Temps, qui a révélé notre littérature féminine du moment et, 
par une juste critique de Charles Dickens, a flatté la sensibilité 
anglaise en faisant voir à nos amis que leur littérature était 
appréciée chez nous. ^ 

La huitième tournée avait pour sujet le Mont Saint-Michel et 
ses légendes. Elle a été malheureusement interrompue par la 
maladie du conférencier. 

La neuvième, faite par M. Jean Chantavoine, le jeune et déjà 
célèbre critique de la Eevue hebdomadaire et d'Excelsior, fit 
connaître la musique française. 

Les progrès de l'Alliance continuèrent parallèlement aux 
succès de la Fédération, et on vit se fonder, depuis 1908, les 
«omités de Leeds, Newcastle, du sud de Londres (Streatham- 
Balham), Southampton, St. Andrews. 

La Fédération est donc parvenue, malgré la modicité de ses 
revenus, à remplir un de ses objets. Elle a étendu d'une façon 
certaine la sphère de l'influence française, et, en même temps, 
par une meilleure appréciation de la France, de son esprit, de son 
génie, elle a, sinon toujours fait disparaître, du moins fortement 
atténué bien des préventions que l'on s'étonne de trouver 
encore en ce pays, mais qui n'en existent pas moins dans la 
bourgeoisie comme dans le peuple. Et comme elle s'adresse prin- 
cipalement à la classe moyenne de la population, petits rentiers, 
petits commerçants, instituteurs, employés de commerce, 
ouvriers même, à tout ce monde qui n'est jamais allé en France 
ou ne connaît que les boulevards de Paris, elle a, sans se mêler 
à la politique, rendu à la cause de l'Entente Cordiale des ser- 
vices que notre éminent ambassadeur, M. Paul Cambon, a plus 
d'une fois publiquement reconnus, et dont il marqua l'impor- 



74 — lb-8 SECTION DE PROPAGANDE 

tance en assistant régulièrement à toutes les conférences orga- 
nisées à Londres par la Fédération. 

Pendant cette période, l'étude proprement dite de la langue 
française a fait des progrès corrélatifs à l'extension de notre 
influence. De meilleures méthodes d'enseignement ont été intro- 
duites et, si l'A. F. ne doit pas s'attribuer ici tout le mérite, je 
puis, moi, professeur et examinateur, membre du conseil d'ad- 
ministration de la Modem Language Association, organisa- 
teur des concours annuels de français de Gallia (le comité 
de l'A. F. de Reading), assurer qu'elle a le droit d'en revendiquer 
une bonne part. 

Les progrès ont été aussi sensibles pour la littérature. Jus- 
qu'alors, dans les écoles, on s'arrêtait aux auteurs contempo- 
rains décédés. Aujourd'hui, on lit les auteurs vivants, ce qu'on 
n'aurait pas fait il y a dix ans. En 1911, les universités d'Ecosse 
inscrivaient dans leur programme commun de l'examen préli- 
minaire (Preliminary Examination), pour 1912 et 1913, La Terre 
qui meurt de M. René Bazin et, en 1912, les mêmes universités 
portaient au même programme pour 1913 et 1914 une des der- 
nières œuvres historiques d'un autre membre de l'Académie 
française : la Fleur des histoires françaises, de M. Gabriel Hano- 
taux. Depuis un an déjà, cet ouvrage est lu à l'University Collège 
de Reading... 

Une nouvelle et éclatante manifestation de l'importance de 
l'œuvre accomplie par la Fédération a été donnée à la Pente- 
côte dernière : ce fut ce qu'on appelle couramment aujourd'hui 
' en Angleterre le Congrès de St. Andrews, congrès auquel avaient 
été convoqués les comités français de propagande, les comités 
d'action anglais, écossais, gallois et irlandais, les universités 
de France, les chambres de commerce de France et d'Angleterre, 
et nombre d'amis de la France en Angleterre. 

Les circonstances qui décidèrent la tenue de ces assises sont 
les suivantes :■ 

Depuis dix ans, l'œuvre de la Fédération britannique de 
YÀlUance française avait fait des progrès considérables en 
Grande-Bretagne. En 1903, elle y comptait trois comités et envi- 
ron 300 membres; aujourd'hui, elle compte vingt-six comités 



LES GnOfl'EMENTS ET LES ÉCOLES Ib S — 7.'J 

et près de Ti.OOO membres. Il était opportun de s'arrêter un 
instant pour mesurer le chemin parcouru et jalonner la route 
pour de nouvelles conquêtes. 

Les conditions actuelles des relations scolaires et universi- 
taires entre la France et l'Angleterre nécessitaient aussi un 
échange de vues entre les professeurs français établis en Angle- 
terre et les professeurs des écoles et universités de France sur 
nombre de questions importantes et délicates dont on trouvera 
le détail dans les discussions de l'assemblée. 

Les relations commerciales et industrielles des deux pays 
rendaient aussi ce congrès désirable. L'Alliance française n'est 
pas une société commerciale ou industrielle, mais elle ne peut 
se désintéresser des répercussions économiques qu'entraîne la 
propagation de la langue française : de là l'adjonction d'une 
section commerciale à côté de la section littéraire, un des traits 
caractéristiques et marquants du Congrès de Saint-Andrews et 
Dundee. Les chambres de commerce de France ont d'ailleurs 
bien compris l'importance de cette manifestation; plusieurs 
d'entre elles qui, pour une cause ou mie autre, n'ont pas pu 
envoyer de délégués, ont tenu néanmoins à se faire inscrire 
comme « membres actifs » et la Chambre de Paris a même 
envoyé trois souscriptions. 

Le gouvernement de la République française avait envoyé un 
représCTitant officiel, M. Vendryès, professeur à l'Université 
de Paris; l'Alliance française avait délégué M. Jules Gautier, 
conseiller d'Etat, que l'on trouve toujours là où son dévouement 
est nécessaire. Les Universités de Besançon, Bordeaux, Caen, 
Lille, Lyon, Paris, Poitiers avaient envoyé des représentants 
officiels. 

Pendant trois jours, soit dans les magnifiques salles de l'Uni- 
versité de St. Andrews, soit dans le grand hall de la Chambre de 
commerce de Dundee, les questions les plus importantes sur le 
développement de la langue, de la culture et du commerce fran- 
çais furent discutées par plus de 200 congressistes, venus de 
toutes les régions de la France et de Grande-Bretagne. 

Ici encore, l'initiative de la Fédération a été justifiée par un 
succès réel et dont les résultats, qui se font déjà sentir, seront 



76 — Ib-S SECTION DE PROPAGANDE 

durables. En effet, trois nouveaux comités sont en voie de for- 
mation en Ecosse, et nous avons l'espoir d'autres créations 
prochaines en Angleterre. 

Mais la Fédération n'a pas l'intention de se borner à l'organi- 
sation de conférences et de fêtes anglo-françaises, elle ne se 
dissimule pas, en effet, qu'elle n'a rempli qu'une partie de sa 
tâche et qu'il lui reste une besogne peut-être plus importante 
encore à accomplir. 

Si grands que soient, en effet, les bienfaits de la conférence, 
on est forcé d'avouer qu'ils ne sont que plus ou moins durables. 
Il faut les compléter et les rendre permanents par la lecture. Il 
faut que nous remplissions le second objet de notre association 
et que nous fondions la Bibliothèque de prêt de la Fédération 
britannique de YAllia7ice française. 

Il est inutile d'exposer ici en détail la nécessité de cette créa- 
tion au point de vue même des intérêts moraux de notre littéra- 
ture; mais en Angleterre, plus que partout ailleurs et contraire- 
ment à ce que l'on pourrait croire, notre bibliothèque est appelée 
à rendre des services immenses. 

Tout d'abord, les bibliothèques publiques entretenues par les 
municipalités pour le prêt gratuit de livres et extrêmement 
fréquentées, ne contiennent qu'un choix très restreint, le plus 
souvent mal compris, parfois même mauvais, de romans. Ce 
n'est pas seulement la littérature et le roman français que notre 
bibliothèque aura pour mission de propager. Nous voulons 
aussi qu'elle contienne les œuvres les plus importantes de la 
science française : histoire, philosophie, économie, médecine, 
jurisprudence, sciences physiques et naturelles... Nous voulons 
qu'elle renferme les ouvrages les meilleurs sur les arts français 
et leur histoire. 

Et quand nous étendons ainsi notre programme, ce n'est pas 
sans y avoir bien réfléchi et sans en avoir vu la nécessité. 

Nombreux, en effet,, très nombreux sont les gens de toutes les 
situations sociales, que j'ai rencontrés dans mes constants 
voyages de propagande ou d'examens universitaires à travers 
l'Angleterre, et qui m'ont demandé où et comment ils pourraient 
se procurer tel ouvrage d'histoire, de médecine, de philosophie. 



LES GIIOUPEMENTS ET LES ÉCOLES 16-8 — 77 

de jurisprudence que la bibliothèque municipale de leur ville 
se refusait à acheter et qu'ils avaient besoin de consulter pour 
leurs travaux. 

Il est aussi une autre classe de personnes, classe nombreuse, 
qui joue un rôle important dans la vie sociale du pays, qui est 
caractéristique de l'Angleterre, et à laquelle nous devons absolu- 
ment songer. 

On ne saurait croire combien la bourgeoisie anglaise vit, 
encore à notre époque, à la campagne. Cette vie rurale donne à 
cette bourgeoisie, dans laquelle la femme est en majorité, des loi- 
sirs qu'elle consacre — peut-être quelquefois un peu trop — à 
la lecture. Là aussi j'ai rencontré et je rencontre tous les jours 
nombre de gens qui me demandent des livres français, livres 
qu'ils ne peuvent se procurer dans les Circulating libraries 
auxquelles ils sont abonnés et qui aussi redoutent le choix de 
quelques ouvrages français qu'on trouve dans ces bibliothèques 
commerciales. Ces personnes, si nombreuses et si intéressantes, 
la conférence ne les atteint jamais : elles sont trop loin de nos 
comités, ou les difficultés de communication sont trop grandes. 
Elles nous échappent malgré elles; elles seront à nous avec la 
bibliothèque. 

Mais on ne fonde pas une bibliothèque sans argent. 11 faut un 
immeuble, il faut des employés, il faut même des livres ! Et pour 
tout cela, il faut beaucoup d'argent. Nous le savons, et cependant 
non seulement nous sonuues décidés à ne pas nous laisser 
arrêter par toutes ces difficultés, mais nous avons la ferme espé- 
rance de les surmonter. 

Je ne veux point allonger davantage cette communication en 
donnant le détail des moyens que nous avons en vue pour 
atteindre notre but. Je dirai seulement que notre espérance, 
nos convictions sont basées sur les appuis si encourageants que 
nous avons déjà reçus et qui sont tels qu'on ne peut souhaiter 
davantage. En effet, au commencement de cette année, l'Acadé- 
mie française, l'illustre compagnie, nous a donné un éclatant 
témoignage de l'intérêt qu'elle prenait à notre œuvre en nous 
accordant une allocation de 2,000 francs pour notre biblio- 
thèque. 



78 — li-8 SECTION DE PROPAGANDE 

De son côté, au mois de juin, à l'occasion de sa visite à 
Londres, M. Raymond Poincaré, président de la République 
française, mû par les mêmes motifs, nous a remis une somme 
de oOO francs pour la bibliothèque de la Fédération britannique. 
Egalement, le Ministre de l'Instruction publique nous a fait un 
premier envoi de livres qui, j'en ai la promesse, sera suivi de 
nombreux autres. L'université et le comité de Caen nous ont 
aussi envoyé des livres. Le comité de Cherbourg nous a fait 
parvenir une subvention à la suite d'une conférence que je lui 
ai donnée. Enfin, les universités de France nous ont aussi 
promis leur aide. 

Comme on le voit, nous avons pu réunir des patronages non 
seulement honorables, mais effectifs, et de même que nous avons 
pu organiser pendant six ans sans interruption des tournées de 
conférences et des fêtes qui ont centuplé l'influence française 
dans le Royaume-Uni, de même nous avons la conviction que 
nous pourrons d'ici à peu de temps ouvrir cette bibliothèque 
de la Fédération britannique, qui complétera et parachèvera 
l'œuvre. 



I. - SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GROUPEMENTS ET LES É('X)LES. 



Les eours de !'« Alliance Française », 



Edm. uuguet, 

professeur à la Sorbonne, 
ilirecteur des cours de l'Alliance française. 



Quand notre cher président, M. Wilmotte, m'a invité à parler 
ici des cours de l'Alliance fraiiçaise, j'ai accepté avec plaisir sa 
proposition. Naturellement, je n'ai pas 1 intention de faire l'éloge 
des cours. Je ferai plutôt l'éloge des auditeurs, je dirai ce qu'ils 
viennent nous demander, ce que nous cherchons à faire pour eux, 
et le désir que nous éprouvons de pouvoir faire davantage. 

Nos auditeurs nous viennent de tous les points du monde, et 
composent le public le plus divers qu'on puisse imaginer : 
hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, étudiants et pro- 
fesseurs, littérateurs, artistes, avocats, médecins, etc. Le règle- 
ment ouvre les portes à tous, sans exiger pour l'admission aucun 
grade ou diplôme. Une seule condition est imposée : savoir le 
français. L'Alliance ne fait pas, ou du moins n'a pas fait jusqu'ici 
de cours pour les commei çants. Il faut que tous les auditeurs 
soient capables de comprendre les leçons qui sont faites devant 
eux. 

Parmi ces auditeurs sachant le français, il y a bien des degrés. 



80 — I//-9 SECTION DK PROPAGANDE 

Uaiis l'assistance qui l'écoute, le professeur sait qu'il a certains 
juges redoutables, des maîtres qui enseignent déjà avec autorité 
notre langue et notre littérature, ils ne viennent pas pour 
s'instruire, mais pour comparer. En pleine possession de leurs 
méthodes de travail et d'enseignement, ils veulent connaître et 
apprécier celles d'autrui. Devant eux un professeur négligent 
porterait immédiatement la peine de sa faute, car aucune erreur 
ne passerait inaperçue. 

Auprès d'eux viennent s'asseoir des étudiants qui demain 
seront des maîtres. Sous des professeurs éminents, ils ont acquis 
une connaissance approfondie de l'ancien français, et souvent 
même du français moderne. Us nous font honneur en pensant 
que les cours de l'Alliance peuvent encore leur être utiles, et en 
sacrifiant, pour les suivre, une partie de leurs vacances. 

D'autres auditeurs, par des nécessités professionnelles, sont 
retenus toute l'année loin des Universités, et craignent de perdre 
le fruit de l'enseignement qu'ils y ont reçu autrefois. Ils savent 
qu'à Paris et dans d'autres villes existent des sortes d'Universités 
libres, dont les cours ont lieu à l'époque où la vie scolaire est 
suspendue presque partout : ils accourent pour s'y retremper. 
Eux aussi renoncent courageusement à leurs vacances, pour se 
rendre plus aptes à la t^'iche qu'ils accomplissent pendant le 
reste de l'année. 

Le groupe le plus nombreux peut-être, c'est celui des auditeurs 
qui n'ont jamais pu profiter des cours des Universités, et qui s,e 
sont instruits un peu au hasard, sans suivre aucune méthode 
scientifique. Ils ont appris beaucoup cependant, assez pour 
comprendre ce qui leur manque. Ils voudraient recevoir une 
direction, et travailler ensuite avec plus de fruit, et ils s'imposent 
de pénibles voyages, de coûteux sacrifices, pour la joie de 
s'instruire et de marcher désormais dans un chemin nettement 
tracé. 

A côté de ces professionnels, je ne voudrais pas oublier les 
amateurs, c'est-à-dire tous ceux qui, sans avoir l'intention d'en- 
seigner, ont simplement le désir de mieux connaître notre 
langue, notre littérature, nos arts, et aussi la vie française, dont 
les livres ne donnent pas toujours une idée très exacte. Ceux-là 



LES GROUPEMENTS ET I,ES ÉCOLES 16-9 — 81 

ne s'astreigaent pas à suivre tous les cours. Ils choisissent, et ce 
ne sont pas toujours les cours les moins sévères qui sont l'objet 
lie leur choix. 

Il est facile de comprendre que l'on aime à parler devant un 
pareil public. Entre l'auditoire et le professeur, la confiance et 
la sympathie naissent immédiatement. Tous les ans, les auditeurs 
disent qu'ils voient avec regret venir la fin des cours, et les pro- 
fesseurs éprouvent une émotion des plus pénibles en se séparant 
d'un auditoire dans lequel ils ont trouvé tant d'attention, tant 
d'intelligence, et tant de bienveillance. 

Pour répondre aux besoins d'un public si varié, les organi- 
sateurs des cours avaient de grandes difficultés à vaincre, et je ne 
prétends pas qu'ils les aient vaincues toutes. Ce que je dirai 
seulement, c'est que M. Brunot qui le premier, en 1894, a établi 
le programme, a su dès le début y faire entrer à peu près tous les 
éléments indispensables. Sans doute, pendant ses dix années de 
direction, il a plus d'une fois remanié l'œuvre primitive, il a 
;ijouté, retranché, modifié les proportions, mais le fond est resté 
;i peu près le même. Son successeur, M. Salone, a sagement 
maintenu une organisation qui avait fait ses preuves, et le 
directeur actuel des cours accomplit une tâche que ses devanciers 
ont rendue facile. 

Il serait beaucoup trop long d'énumérer en détail les ensei- 
gnements donnés dans les cours de vacances, et d'exposer les 
résultats obtenus pour chacun d'eux. Qu'on me permette de 
résumer le tout en quelques mots. Nos auditeurs veulent 
apprendre à bien prononcer le français : la phonétique expéri- 
mentale les y aide de son mieux. Us veulent parler et écrire 
tout à fait correctement : des conférences pratiques de lecture et 
de conversation, des cours de rédaction et de grammaire usuelle 
ont été institués pour les y exercer. Ils veulent lire avec sûreté 
et sans contresens : la grammaire historique les guide dans la 
lecture de nos classiques, les habitue à y reconnaître des diffi- 
cultés qu'ils n'apercevaient pas d'abord, et leur enseigne qu'il est 
souvent dangereux de comprendre trop facilement. Ils veulent 
raisonner les impressions qu'ils éprouvent en lisant nos écri- 
vains, ils veulent d'autre part pratiquer les nouvelles méthodes, 

16 6 



82 — 16-9 SF.CTION DE PROPAGANDE 

rigoureuses et précises, de l'histoire littéraire. Ils ont pour 
guides les leçons de littérature qui sont faites, dans chaque mois, 
par trois professeurs. L'histoire de l'art français leur est 
enseignée devant les œuvres elles-mêmes. Quant à la vie française, 
cinq leçons dans chacune des séries de cours les aident à la con- 
naître. On leur parle de Paris et des provinces, en insistant sur 
cette vie provinciale si intéressante, qui évidemment subit de 
plus en plus l'influence de la vie parisienne, mais conservera 
toujours néanmoins son caractère propre et n'en viendra jamais 
à l'uniformité. 

Voilà bien des enseignements en bien peu de temps. C'est 
beaucoup, c'est même trop, si l'on songe que pour les donner 
tous, il faut faire chaque jour six leçons d'une heure ; c'est peu 
si l'on considère tout ce que nos auditeurs voudraient apprendre. 
Ils se déclarent satisfaits, pourtant, mais nous le sommes beau- 
coup moins, car nous ne croyons jamais leur avoir rendu tous 
les services qu'ils méritent de recevoir. 

Plus de la moitié des auditeurs viennent aux cours avec le 
projet de subir les examens, et l'espoir d'obtenir soit le diplôme 
supérieur, soit le certificat d'aptitude à l'enseignement du 
français usuel. Beaucoup se découragent et n'osent aborder les 
épreuves, car ils entendait dire que les deux examens sont 
difficiles, et comprennent que les examinateurs n'ont pas le droit 
d'être indulgents. On nous fait l'honneur, à l'étranger, d'estimer 
notre diplôme et notre certificat, d'y voir une preuve sérieuse de 
la connaissance du français et de l'aptitude à l'enseigner. L'indul- 
gence serait donc ici un abus de confiance. Si les examinateurs 
n'avaient toujours cette pensée dans l'esprit, ils ne pourraient se 
décider à montrer la sévérité nécessaire, car un échec est toujours 
une cruelle déception, et surtout un véritable désastre. Et dans 
bien des cas cet échec n'a pour cause qu'un excès de travail, un 
surmenage déraisonnable qui rend le candidat incapable de tirer 
parti de ce qu'il sait. 

On me pardonnera de n'avoir pas donné dans cet exposé, des 
détails précis : on en trouve dans le programme que V Alliance 
imprime tous les ans. J'ai voulu dire plutôt dans quel esprit sont 
faits les cours, et à quels besoi"s ils tâchent de répondre. Nous 



I,ES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES I*-9 — 83 

avons tous, je le répète, le regret de ne pouvoir faire plus : mais 
ce regret est tempéré par l'espoir d'y réussir bientôt. Nous avons 
souffert jusqu'ici de conditions matérielles défavorables, qui vont 
cesser d'exister. Ce que nos auditeurs trouveront dans les nou- 
veaux locaux qu'on leur prépare, ce ne sont pas seulement des 
salles plus vastes, c'est aussi une hospitalité dont le caractère 
cordial pourra mieux s'atfirmer. A la bibliothèque, dans le salon 
de conversation, auditeurs et professeurs pourront se rencontrer, 
l'enseignement se prolongera et se complétera par les causeries, 
et le confort matériel rendra possible beaucoup d'améliorations 
auxquelles nous n'avons pu penser jusqu'ici. 

En instituant ses cours de vacances, V Alliance française a 
voulu, suivant sa formule, travailler à la propagation de notre 
langue. Son désir était très légitime, et ce n'est pas ici qu'il est 
nécessaire de le justifier. Mais elle a voulu faire, et elle fait une 
œuvre encore plus grande. Si je parlais seulement de l'intérêt 
de la France, je dirais qu'il n'était pas inutile que l'on vît les 
Français tels qu'ils sont. Nos auditeurs savent que nous n'avons 
pas tous les défauts dont nous nous accusons nous-mêmes, et 
que nos livres préférés ne sont pas toujours ceux qui s'étalent 
le plus à la vitrine de quelques librairies. Les cours de vacances 
ont pu contribuer à dissiper des préjugés, à fortifier des sympa- 
thies, et c'est un résultat heureux. 3fais ce n'est pas à la France 
seulement qu'ils ont pu rendre ce service. Tous ces auditeurs, 
de diverses nations, qui se rencontrent chez nous, apprennent à 
se connaître el à s'estimer mutuellement. Pendant plusieurs 
semaines, ils sont associés dans un même effort, unis par les 
liens si solides du travail : ce sont des liens qui ne se rompent 
jamais tout à fait. C'est ainsi que nos cours et tous les cours 
analogues, en quelque ville, en quelque pays qu'ils se fassent, 
travaillent à l'apaisement des querelles et préparent la concorde 
future. 



I. — SECTION DE PROPAGANDE. 

B) LES GRODPEMENTS ET LES ÉCOLES. 



Association pour l'extension et la culture de la langue française 



I 

LA SECTION DE LIÈGE, 



E. MAWET, 

secrétaire de la Section. 



Ce rapport, faisant suite à celui qui fut présenté au Congrès 
d'Arlonde 1908, sur la même question, a pour objet d'exposer, 
en un résumé succinct, comment, depuis ce Congrès, s'est mani- 
festée l'activité de la Section liégeoise de l'Association interna- 
tionale pour l'extension et la culture de la langue française. 

Ce groupement a continué son œuvre de propagande avec 
un succès qui n'a fait que s'accentuer. Dans le milieu où s'exerce 
son influence il n'a, à vrai dire, aucune hostilité à vaincre, mais 
il n'en est pas moins intéressant de constater que les sympathies 
pour la culture française s'y manifestent de plus en plus nom- 
breuses. On pourrait croire que, après huit ans d'existence, 
notre section ne doive plus guère compter sur des adhésions 
nouvelles. 

C'est le contraire qui est vrai, et il arrive encore maintenant 
que, en une seule année, elle inscrive 200 membres ou davan- 
tage. 

C'est, sans doute, que, cherchant dans la conférence son prin- 



86 — U-iO SECTION DE PROPAGANDE 

cipal moyen de propagande, elle s'efforce de tenir en éveil la 
curiosité de tous par le talent et la notoriété des conférenciers 
auxquels elle demande de collaborer à son œuvre, aussi bien 
que par l'intérêt et la variété des sujets qu'elle inscrit à son 
programme. 

De 190o à 1912, la Section liégeoise n'a pas reçu moins de 
70 conférenciers, et tous, les Français les plus notoires comme 
nos meilleurs écrivains belges, ont répondu à son appel avec 
un empressement qui mérite beaucoup de reconnaissance. 

La conférence, à notre avis, est un des meilleurs moyens de 
faire aimer la langue et la culture françaises; après l'effet immé- 
diat qu'elle produit, elle exerce une action plus profonde et 
moins apparente, nous voulons parler du mouvement d'idées 
qu'elle provoque, du goût de la lecture qu'elle entretient ou 
développe. 

Chaque année, la Section liégeoise a organisé une dizaine de 
conférences. On trouvera, ci-dessous, le programme de celles 
qui se placent de 1908 à 1 £d 3 

A ces conférences sont venues s'ajouter quelques matinées 
littéraires. 

Enfin, tous les hivers, au théâtre du Gymnase, le public a 
l'occasion d'entendre les artistes de la Comédie française dans 
des œuvres qui, par un choix judicieux et une interprétation 
remarquable, ont souvent enlevé tous les suffrages. 

Ces représentations — il y en a dix par saison — sont aussi, 
nul ne le contestera, un excellent moyen de propagande pour la 
culture de la langue française. C'est pourquoi, dès la première 
heure, la Section liégeoise leur a accordé son patronage et s'est 
efforcée de contribuer à leur succès, qui, d'ailleurs, a été très vif. 

Voici la liste des conférences qui ont été organisées de 1908 
à 1913 : 

Conférences de la série 1908-1909. 

M. René Henry : La rénovation morale et sociale de la France. 

M. LÈOP. LacOUR : La Jeune fille dans le théâtre contemporain. 

M. Fern. Brunot : L'évolution de la langue française au XIX' siècle. 



LES GROUPEMENTS ET I,ES ÉCOLES Ift-10 — 87 

M. F. Fu.NCK Bkentano : La oie romantique (avec projections). 

M. Iv. DuMOiNT-WlLDEN : Les contes de fées et le merveilleux français. 

M. Jules Gautier : Comment nous élevons nos filles. 

M. André Lichtexbehgeii : La vie de château au XVII^ siècle. 



Conférences de la série 1909-1910. 

M. Gaybt : La France à Antinoë (avec reconstitution de scènes 

antiques). 
M. Pierre Baudin : L' Allemagne jugée par un Français. 
M. le Comte Kesslek : La France jugée par un Allemand. 
M™" IIOCKEL et II. Rameau : La Légende napoléonienne dans la poésie 

et la matique. 
M. GUST. COHEN' : L'évolution de la mise en scène dans le théâtre 

français (avec projections photograpliiques). 
i\I. Lacour-Gavet : La mère de Napoléon. 
M"eMARGUERlTE vaN DE WlELE : L'influence de la culture française sur 

les lettres belges. 
MM. Pierre Lassere et Alhert Giraud : Classicisme et romantisme. 
M. Maurice Barrés, de l'Académie française : Biaise Pascal. 
M. Emile Verhaeben : Hélène de Sparte. 

Matinées au théâtre du Gymnase. 

Matinée Verlaine. Conférence par M. Jules Destrée. Interprétation 

de poèmes de Verlaine, par M"^ Dolisy. Représentation de Les uns 

et les autres. 
Matinée Maeterlinck. Conférence de M. PlÉRARn. Récitations, par 

Mi'e Marie Kalff, du théâtre de l'Odéon. 
Matinée Villiers de l'Isle-Adam. Conférence par M. GuST. Cohen. 

Représentation de La liévolte. 
Matinée J.-J. Rousseau. Conférence par M. A. HUBENS. Représentation 

du Devin de Village. 

Conférences de la série 1910-1911. 

M. Brieux, de l'Académie française : Comment j'ai fait Blanchette. 

M. POTEZ : Le roman contemporain en France. 

M. HaraucouRT : Leconle de Liste. 

M. ANDRE Lichtenbergeu : Xotes Sur l'enfant. 

M. André Tardieu : La France et ses alliances. 

M. MÉriN : La France et ses colonies. 

M. Jules Gautier : La France et son enseignement. 



88 — Ifr-10 SECTION DE PROPAGANDE 

M. DeNYS COCHIN : La France et le protectorat catholique en Orient. 
M. HerriOT : Les institutions municipales sous la 5'' République. 
M. René Vivian! : La France sociale. 

Conférences de la série 19H-1912. 

M™» Marcelle TiNAYRE : La Parisienne comme elle est et comme on la 

représente. 
M. GaULIS : L'influence française en Orient. 
M. Maurice WilmOTTE : Le romantisme avant les romantiques (avec 

récitations par yV^" Dudicourt). 
M. LUCHAIRE : L'influence française en Italie. 
M. James Hvde : L'influence française dans l'Amérique du \ord. 
M. HerriOT : Dante. 

M. Haumant ; L'influence française en Russie. 
M. JlLES DestrÉE : L'art wallon. 

M. J.-H. ROSNY aillé ; Comment j'ai fait mes romans sociaux. 
M. P. VlTRY : L'habitation française à l'époque de la Renaissance 'avec 

projections). 

Conférences de la série 1912-1913. 

M""= Lucie Delarue-Mardrus -. Les jeux de l'écrivain. 

M. Jacques Rivière : Le roman psychologique. 

M. G. Lecomte : Le roman de mœurs. 

M. PleSsis : Le Parnasse. 

M. Henri DaviGNON : L'originalité nationale de Maeterlinck et de Ver- 

haeren. 
M. Finck-Brentano : Le Salon de l'Arsenal, Alfred de Musset et 

Ch. Nodier. 
M. POL Neveux : Le roman régionaliste. 

Qu'il nous soit permis, pour terminer ce rapport, d'indiquer 
le nombre des adhésions nouvelles et le nombre total des 
membres de la Section liégeoise pendant les cinq dernières 
années : 





Adhésions 


Nombre total 




nouvelles 


de membres 


Année 1908-1909. . 


S8 


373 


» 1909-1910. . 


274 


612 


» 1910-1911. . 


186 


684 


» 1911-1912. . 


179 


732 


» 1912-1913. . 


100 


683 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ifc-lO — 89 

LA SECTION D'ARLON, 



J. VAN DOOREN, 

secrétaire de la Section. 

C'est ail lendemain du 11^ Congrès pour la culture et l'exten- 
sion de la langue française, qui se tint à Arlon, en septembre 
1908, que naquit l'idée de créer dans cette ville une section 
luxembourgeoise de la Fédération. 

Avec M. Wilmotte, président de la Fédération, nous avons 
pensé qu'il fallait continuer, de façon durable pour nous, 
l'œuvre utile que les organisateurs du Congrès avaient entre- 
prise. Nous avons voulu, en ce coin de Belgique où se parle 
«ncore un patois d'origine germanique, créer un courant de 
sympathies françaises, entretenir chez nos concitoyens un fervent 
amour des idées et du clair parler de France. 

Germanisée depuis des siècles, Arlon, pensions-nous, n'aurait 
qu'à gagner au contact de la culture française. Les conférences 
qu'on y viendrait faire apprendraient à connaître de plus près et 
plus intimement les écrivains de France, ses artistes, ses savants, 
ses hommes politiques. La vie intellectuelle de la petite cité en 
serait améliorée et comme affinée, et les esprits seraient peu à 
peu amenés à s'intéresser à des questions qui jusque-là auraient 
pu les laisser indiftërents. 

C'est de cette pensée qu'est sortie notre section. Elle a été 
fondée en novembre 1910 en dehors de tout esprit politique. Il 
y eut d'abord des défiances, mais vite dissipées. On trouve, sur la 
liste de ses membres, des personnes appartenant à tous les partis. 

Née dans une heure d'enthousiasme, la Section d'Arlon n'a 
cessé de déployer la plus heureuse activité. Malgré ses ressources 
limitées, elle a pu inviter à sa tribune de brillants conférenciers 
dont quelques-uns ont eu la générosité — et je suis heureux de 
le proclamer bien haut à leur louange — de se contenter des plus 
modestes honoraires, ils estimaient faire œuvre bonne en appor- 

i6 7 



90 Ifc-10 SECTION DE PROPAGANDE 

tant à Arlon, sentinelle avancée à la frontière, la parole fran- 
çaise que l'on sent, presque toujours, animée de sentiments 
désintéressés, parée de noblesse et de beauté. 

Notre Association a été inaugurée, le 18 janvier 1911, par une 
causerie de M. Wilmotte qui a parlé de l'art et de la dianson. 
M""* Mockel, femme du délicat poète de Clartés, chanta avec art, 
à cette première soirée, d'exquises chansons françaises, anciennes 
et modernes. Nous avons entendu ensuite MM. Victor du Bled, 
l'historien de la Société française, qui nous fit entrer dans 
quelques salons du XIX' siècle, André Lichtenberger, qui nous 
entretint de la jeune fille dans la littérature, André Honnorat, 
député des Basses-Alpes, qui traita de la puissance de séduction 
de la langue française. 

L'année 1911 19 12 a été particulièrement brillante. Nous 
trouvons au programme les noms de MM. Laurent Tailhade, le 
lyrique biographe de Théophile Gautier; Maurice Wilmotte, 
qui fit, avec sa verve habituelle, une spirituelle causerie sur les 
[Vallons et les Flamands; Georges d'Esparbès, qui fit revivre, 
devant un auditoire enthousiaste, les vieux grognards de Napo- 
léon; Gustave Cohen, qui exposa savamment les origines de la 
mise en scène dans le théâtre français ; Rosny aîné, un des maîtres 
du roman contemporain, qui nous raconta comment il a fait ses 
romans sociaux; M"" Glolz, une toute jeune fille, qui vécut plu- 
sieurs mois en Chine et au Japon ; M""' Marcelle Tinayre, qui nous 
fit, avec un esprit éblouissant, le portrait de la Parisienne. 
Nous eûmes aussi l'honneur, grâce aux relations de notre prési- 
dent d'honneur, M. Camille Cerf, un Arlonais à qui la fortune a 
souri, à Paris, d'entendre l'ancien gouverneur généra! de l'Indo- 
Chine, M. Paul Doumer, en une causerie, trop brève, malheureu- 
sement, sur Vintellectualité française dans le inonde. 

Le programme de l'année 1912-1913 n'a pas été moins varié. 
M. L. Tailhade a évoqué l'ombre de Verlaine et de son cercle 
d'amis; M. Wilmotte, toujours sur la brèche, est venu nous 
parler du Romantisme avant les Romantiques, causerie illustrée 
par des lectures de l'excellente artiste du Parc, M"'= Leroy; 
M. Marins Lebiond, le romancier colonial bien connu, qui dirige, 
avec son frère, la belle et vivante revue La Vie, nous a entretenus 



LES GROUPEMENTS ET LES ÉCOLES Ifc-10 — 91 

de la femme dans le roman français. M""^ Latour, conférencière 
française à l'étranger, a ressuscité une des plus intéressantes 
figures de la Révolution française, M'"' Roland; M. Adolphe 
Ribaux, poète de la Suisse française, nous dit la beauté de Vile 
Capri, où il séjourna quelques mois ; le poète Frédéric Plessis 
nous donna une magnifique vue d'ensemble du Parnasse et nous 
fit pénétrer dans l'intimité de quelques-uns des meilleurs poètes 
du groupe. Enfin, un des conférenciers les plus aimés du public, 
M. Funck-Rrenfano, disserta, avec science et humour, sur 
r Homme au masque de fer. 

Pardonnez-moi cette longue et sèche énumération de noms et 
de titres; si je l'ai faite, c'est pour vous montrer que, dans le 
choix de nos conférenciers, nous n'obéissons à aucun parti pris 
et qu'un éclectisme, que nous vouions aussi large et accueillant 
que possible, nous guide plutôt. 11 a fallut tout d'abord songer 
à attirer et retenir un public tout neuf, non encore initié, par la 
variété des sujets, il fallait nous l'attacher par l'attrait d'une belle 
langue ou d'un nom célèbre. Quand son éducation sera plus 
complète, nouSj songerons sans doute à organiser, comme on le 
fait au Cercle de Liège, des cycles de conférences. Nous ne 
désespérons pas de réaliser un jour cette forme de propagande 
intellectuelle. 

Les conférences d'Arlon sont suivies par un auditoire attentif 
de plus de 250 personnes; celle de Doumer en réunit plus d'un 
millier. Elles se font dans un coquet local, mis gracieusement à 
notre disposition par l'administration communale. Le bourg- 
mestre, M. Ensch-Tesch, est, d'ailleurs, notre président et un 
échevin et plusieurs membres du conseil communal font partie 
du Comité. 

Nous avons voulu que l'accès aux conférences fût permis à 
toutes les bourses : la cotisation est de 2 francs pour les cartes 
personnelles, 3 francs pour les cartes de famille, 10 francs pour 
les membres protecteurs. 

La section d'Arlon compte actuellement plus de 200 membres. 

Le succès de notre œuvre ira croissant, espérons-le. Le public 
arlonais se rend compte, de plus en plus, des bienfaits que lui 
apporte, dans tous les domaines de la pensée, la culture française. 



92 — Ib-iO SECTION DE PROPAGANDE 

III 

LA SECTION BRABANÇONNE 



A. DAXHELET, 

secrétaire de la Section. 

C'est le 22 février 1909 que fut fondée la Section brabançonne 
de la Fédération internationale pour l'extension et la culture de 
la langue française. 

Au début, l'activité de son bureau fut consacrée à réunir des 
adhésions à la cause qu'elle se proposait de défendre, ainsi qu'à 
mener une enquête relativement aux conditions de l'enseigne- 
ment du français dans la province de Brabant, en particulier à 
Bruxelles et dans les communes suburbaines. Comme suite à 
cette enquête, un cours de français à l'usage des jeunes filles alle- 
mandes ou étrangères, employées de magasins, fut organisé le 
20 novembre 1909. 

En 1910, la section s'efforce de créer des sociétés filiales, entre 
autres à Louvain et à Nivelles — sans succès d'ailleurs — ,et elle 
mène à bien la laborieuse préparation du Congrès des œuvres 
intellectuelles de langue française. 

A partir de 1911, la section adopte un mode d'action encore 
inusité pour elle. Elle offre à ses membres une demi-douzaine 
de conférences fort remarquables, consacrées à l'étude de l'in- 
fluence française hors de France. 

C'est encore par la conférence que la section continue sa pro- 
pagande en 1912 et en 1913, et il semble bien que cette méthode 
lui réussisse. 

Cependant, il s'en faut de beaucoup que la section ait acquis 
l'importance que ses fondateurs avaient espéré pour elle. A peine 
a-t-elle pu réunir quelques centaines démembres. Le milieu de 
Bruxelles semble être peu favorable à son œuvre. 



H. — SECTION LITTERAIRE. 



Les écrivains flamands dans la littérature française 
et la portée européenne de leur apport, 



Albert HEUMANN, 

homme de lettres. 



On a pu dire justement de la Flandre qu'elle forme un phéno- 
mène d'angle cnlro deux civilisations, entre deux cultures, entre 
deux langues... C'est un tort de prendre la Flandre pour une 
annexe de l'Allemagne, naturellement hostile aux manifestations 
de la pensée française, à l'expression française. 

Dès le xni" siècle, les bourgeois des provinces flamandes par- 
laient français, et. de nos jours, combien rencontrerions-nous, à 
Anvers, à Gand, à Bruges, d'hommes instruits qui ne fussent 
aussi familiarisés avec le français qu'avec le flamand? En 
Flandre, les intellectuels ont deux langues maternelles : vérité 
que volontiers les flamingants oublient... 

Il n'existe pas, à première vue, de raisons — sinon des raisons 
politiques — qui inclinent les écrivains flamands vers la langue 
flamande plutôt que vers la langue française; j'en distingue, par 
contre, d'impérieuses pour qu'ils préfèrent celle-ci à celle-là. 
Usant de la première, ils s'adressent nécessairement à un public 
très restreint, au seul public d'une partie de leur patrie, ils ne 

Il 1 



2 — II-l SECTION LITTÉRAIRE 

peuvent guère se flatter d'être lus en France ou en Allemagne, 
de devenir européens, d'exercer une influence; ils resteront des 
auteurs provinciaux, tandis que, s'ils emploient la seconde, 
n'ont-ils pas les plus grandes chances de passer la frontière et 
de forcer l'attention d'autres pays ? 

La langue française conduit les écrivains flamands à la cul- 
ture française ; des considérations variées les détournent de la 
culture germanique. Toutefois, avant de les examiner et afin 
d'en apprécier mieux la portée, tentons d'esquisser la physiono- 
mie originale des littérateurs dont nous nous occupons. 

IjCS écrivains flamands sont des coloristes, presque toujours 
truculents, mais non, parfois, sans mysticisme. Peignant sur le 
papier, tels leurs ancêtres des xv^ et xvir siècles sur la toile, ils 
brossent des fresques rutilantes sans s'inquiéter de la composi- 
tion, sans se soucier de l'équilibre. Comme ils éprouvent avec 
exaltation et tumulte, ils jettent toutes brûlantes leurs sensa- 
tions désordonnées, leurs visions brutales, leurs mystérieuses 
angoisses. 

Le roman passe à bon droit pour la véritable incarnation du tem- 
pérament flamand, car, plus encore que la poésie et le théâtre, 
il invite aux descriptions. Conteurs flamands, qui négligent 
les études psychologiques, les complications sentimentales, vos 
livres sont des tableaux exubérants de vie sensuelle, à la manière 
de Rubens, Jordaens ou Teniers ! Qu'il me suflise d'évoquer ici 
la merveilleuse Légende d'tJlenspiegel, de Charles De Coster, 
toute cette œuvre robuste, vaillante et sincère du regretté 
Camille Lemonnierqui fut un décorateur puissant, et les com- 
positions sauvages, souvent àprcment belles, de Georges Eek- 
houd, et les kermesses endiablées, elles invraisemblables orgies 
auxquelles nous convie Eugène Demolder, dans La Route d'Éme- 
raude... 

Les poètes aussi sont des coloristes. Emile Verbaeren écrivait 
ses Flamandes au retour de promenades par les musées; encore 
qu'il ait, depuis, tempéré sa fougue efi'rénée, les dons du 
peintre subsistent chez lui intacts. Quel sens étonnant des expres- 
sions qui font tableau ! Verbaeren parle à nos yeux non moins 
qu'à notre cœur. Dans Les liyihmes souverains, il fixe certaines 



SECTION UTTÉnAIHE II-l— 3 

atliludes, certains gestes décisifs de l'humanité avec le relief 
vigoureux et la flamboyante couleur d'un Michel-Ange, éterni- 
sant, sous la voûte de la Sixline, les scènes les plus draniati(|ues 
de la Genèse. D'autres poètes, les Rodenbach, lesVan Lerberghe, 
les Maeterlinck s'apparentent h des primitifs inquiets, tendres 
et mystiques, tels que Memling et Van Eyck. Est-il possible 
de lire La Chanson d'Eve, de Van Lerberghe, sans songer au 
Printemps, à La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli ? 

Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, 
Kodenbach, Van F^erberghe, Maeterlinck, Verhaeren, qu'ils 
entonnent les chants glorieux d'une foule en liesse ou bien sil- 
houettent des béguines frôlant à pas étouffes les vieilles maisons 
de Bruges, que leurs teintes éclatent joyeuses et sonores comme 
l'appel d'une fanfare, qu'elles s'estompent, épuisées, dans une 
atmosphère de recueillement, qil'il s'agisse d'une cité ardente et 
rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils peignent 
surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination hallu- 
cinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont, 
d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent ; plu- 
tôt que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en cou- 
leurs. Avec leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes 
d'autrefois avec leurs pinceaux. 

Besoin de peindre équivalant à une fonction naturelle, effer- 
vescence débordante, en apparence rebelle à toute loi, penchant 
instinctif vers un mysticisme mal défini, voilà les caractères 
essentiels des écrivains flamands. A leurs talents magnifiques, 
mais immodérés et excentriques, incomplets et imprécis, il fal- 
lait un correctif ou un complément. 

Le choix s'offrait, aux littérateurs de Flandre, entre la culture 
allemande, à laquelle, certes, leur nature les prédisposait davan- 
tage, et la culture française dont la langue française leur livrait 
plus aisément le secret. 

L'intelligence allemande, spéculative, souvent nébuleuse, amie 
du raisonnement abstrait, peu préoccupée du bon goût de la 
forme, n'aurait pas manqué, s'ils s'y étaient livrés, d'envelop- 
per de ténèbres plus épaisses leurs pensées mal élucidées, sans 
atténuer la violence de leurs instincts. Par ailleurs, l'Allemagne 



4 — H-1 SECTION UTTÉRAïaB 

observe le culte d'une hiérarchie stricte qui peut gêner singuliè- 
rement les honuiies de lettres résolus à défendre leur indépen- 
dance... 

L'intelligence française, intelligence organisatrice, éprise de 
clarté, d'harmonie, allait au contraire tempérer ces natures 
impétueuses et révéler le sens des proportions, de la mesure, 
qualités ossunlielles des races latines, à ceux même qui en 
paraissaient irrémédiablement dépourvus. Sans aucun doute, 
pour se faire lire en Europe, pour imprimer leur marque, pour 
exercer un ascendant universel, les écrivains flamands devaient 
se débroussailler, se discipliner au contact de la culture fran- 
çaise. Et puis, la France ne représente-t-elle pas à des esprits 
créateurs la liberté, et, conséquence de la liberté, l'espoir de 
df)miner, un jour, par leur propre force? 

Presque tous, ils sont venus à nous, les écrivains flamands. 
Examinez leurs œuvres et vous découvrirez à un moment notre 
empreinte plus ou moins vive. 

Lcmonnier n'aurait pas écrit Au Cœur frais de la /oretlorsqu'il 
débutait, ni Demolder Le Jardinier de la Pompadour. Songez 
que l'auteur de La Vie des abeilles nous avait donné jadis le 
Théâtre d'angoisse, qu'avant de composer Les llythmes souverains 
Verhaercn avait projeté Les Villes lentaculaires. 

A ces écrivains, notre culture insinua lentement, mais sûrement, 
ses bienfaits, elle les équilibra, les aflina, leur permit de véhi- 
culer à travers l'Europe des œuvres mieux bâties, plus propres, 
par conséquent, à être comprises et appréciées dans beaucoup de 
pays. Seulement, et c'est l'honneur des écrivains flamands, ils 
eurent conscience que se former à la culture française ne signi- 
fiait point se franciser; ils n'ont pas fait, du moins la plupart, 
bon marché de leur originalité. Ils ont continué à sentir en Fla- 
mands, sans renier aucune des vertus de leur race généreuse, 
ils sont demeurés des coloristes lumineux et un peu mystiques, 
mais ils ont habillé à la française leurs impressions d'hommes 
du Nord. Ceux qui, dépouillant toute personnalité, s'égarèrent à 
la suite des naturalistes ou des parnassiens, ne furent jamais que 
de médiocres imitateurs. Les écrivains flamands possèdent des 
qualités admirables qu'ils doivent conserver jalousement. 



SECTION LITTÉRAIRE II-l— 6 

Ainsi, seuls ou à peu près seuls en Europe, les littérateurs de 
Flandre ont cet avantage inestimable de ne pas résister par 
instinct à la pensée germanique, tout en s'étant perfectionnés et 
grandis au moyen de la culture française. Quelle merveilleuse 
situation est la leur ! Cet idéalisme mystique et un peu « flou » 
qui persistera toujours au fond des écrivains flamands, qu'on 
retrouve, sous la forme latine, par toute l'œuvre de Maeterlinck, 
qui reparaît souvent dans les poèmes de Verhaeren, suttit à ne 
pas leur aliéner les sympathies anglo-saxonnes; mais, d'autre 
part, la culture française a tellement imprégné leurs produc- 
tions qu'aucun esprit français ne peut raisonnablement voir en 
eux des étrangers. Et les voilà également accessibles à deux civi- 
lisations dirtérentcs, honorés, revendiqués par deux races dont 
les idées s'opposent. 

Dans l'antiquité, sept villes, dit-on, se disputaient l'honneur 
d'avoir donné le jour à Homère; aujourd'hui, si j'en croyais 
quelques critiques de plusieurs nations européennes, je décla- 
rerais Verhaeren tout à la fois Belge, Français, Allemand, 
Anglais, tant certains littérateurs de ces pays mettent de convic- 
tion à le réclamer pour leur patrie : témoignage éclatant que 
Verhaeren est vraiment un poète européen ! 

Réunir en volumes tous les articles qui ont été déjà publiés 
sur Verhaeren cl Maeterlinck, constituerait le plus suggestif des 
travaux... Pour le seul Verhaeren, nos nombreux commenta- 
teurs d'expression française. Français, Belges, Suisses, y pren- 
draient place en compagnie de M'"" Erna Rehwold, de 
MM. Georges Brandès, Stefan, Zweig, Valère Brussor, Osman 
Edwards, Dario de Rogoyos, et je n'en cite que quelques-uns... 
L'on n'obtiendrait pas moins de variété en éditant un recueil 
polyglotte des poésies de celui dont, l'année dernière, des villes 
aussi différentes que Paris, Nantes, Hambourg, Berlin, Vienne, 
Munich, Genève, Lausanne, Zurich, Anvers, entendirent la 
parole enflammée et convaincante. 

Quant aux pièces de Maeterlinck, ne paraissent-elles pas sur 
la plupart des scènes ? 

Kappellerai-je enfin que l'œuvre de cet autre grand Flamand, 
qui suscite dans le monde entier éludes et controverses, futcon- 



6 — II-l SECTION I.ITIÉRAIRE 

sacrée par la plus huute récompense littéraire internationale, 
1p prix Nobel? 

Il faut convenir que, si, à l'heure actuelle, Maeterlinck et 
Vcrhaercn méritent le titre d'écrivains universels, s'ils sont lus, 
s'ilssont joués, s'ils sont traduits, s'ils sont fêtés simultanément 
en Belgique, en France, en Italie, en Angleterre, en Hollande, 
en Danemark, en Allemagne, en Russie, même bien au delà des 
mers, en Amérique et en Asie, certes, c'est, avouons-le, parce 
qu'ils ont du génie, parce que leur littérature n'est, à aucun 
degré, une littérature de clocher, mais, dans toute l'acception du 
terme, une littérature humaine, parce que la philosophie de- 
Maeterlinck séduit les âmes françaises comme celles d'outre- 
Rhin et les poèmes de Verhaeren, célébrant toutes nos énergies 
et glorifiant, avec splendeur, la vie, émeuvent aussi profondé- 
ment le cœur d'un Slave que celui d'un Latin; certes, c'est bien 
pour ces raisons-là, mais c'est aussi parce que, sans déformer leurs 
magnifiques tempéraments septentrionaux, ils les ont résolu- 
ment assouplis par la culture française. C'est elle qui permit, 
qui permet chaque jour à leurs belles natures, saines, ardem- 
ment pittoresques, sans cesse éveillées et bouillonnantes d'une 
sève féconde, de s'affirmer des forces novatrices, d'enrichir le 
patrimoine intellectuel de l'univers. 

Aussi n'ai-je jamais pu comprendre ce nationalisme chatouil- 
leux qui prétend excommunier des auteurs français dont le 
grave tort est d'appartenir politiquement à un pays voisin. 

La littérature doit parfois ignorer les frontières. Puisque, de 
l'autre côté du Rhin, on veut naturaliser Allemands Verhaeren 
et Maeterlinck, sachons <lonc tous, en France, les adopter, eux 
qui illustrent notre langue, notre culture et les répandent 
jusqu'aux lointains continents! Je vois là plus qu'un acte de 
courlfjisie, une véritable dette d'honneur : l'estime et l'admira- 
tion que ces écrivains provoquent en Europe n'apportent-clles 
pas aux Lettres françaises la plus vivifiante des gloires? 



II. — SECTION LITTERAIRE. 



Le rôle des revues françaises, 



Gaston- BORD.VT, 
directeur de la Rcnif des FratiçaU. 



La question fort intéressante, que notre éminent et cher pré- 
sident. M. Wilmotte, a bien voulu me demander de vous exposer, 
serait particulièrement délicate à traiter dans un Congrès inter- 
national, où nous ne serions pas sùi"s, nous autres Français de 
France, de ne rencontrer que des amis. Mais votre attitude si 
empressée, en même temps qu'elle nous honore, nous confère le 
précieux privilèj^e de vous revendiquer comme nos compatriotes 
intellectuels. Cela nous met à l'aise pour vous parler sans réti- 
cences des questions qui nous intéressent. 

Le rôle des revues franvaises dans la défense et la propagation 
de la langue et de la culture franvaises doit, pour être etlicace. 
procéder de cette proposition, qu'il nous faut ériger en axiome • 
ce n'est pas tant la langue française qu'on aime, que la langua 
des Français. Je me souviens que M. Ernest-Charles, dans un 
très éloquent discours prononcé, en 1908. à notre Congrès 
d'.Vrlon, soutint déjà cette proposition. D'où vient le succès de 
la langue française dans le monde? disait-il à peu près; sans 
doute de ce qu'elle est, par nature, une « belle langue », mais plus 



8 — II-2 SECTION LITTÉRAIRE 

encore, bien plus, de ce qu'elle a servi d'expression à une foule 
d'idées nobles et de sentiments généreux. Si donc nous désirons 
maintenir, grandir encore à travers le monde le prestige de la 
langue française, nous devons avant tout nous préoccuper de 
maintenir et de garantir le prestige des idées françaises. 

Il en résulte qu'une revue, dont l'ambition est de prêter son 
concours à l'œuvre de notre Association internationale, doit, non 
seulement — condition primordiale — , être écrite en excellent 
français, mais encore être rédigée de façon telle qu'elle serve, si 
j'ose dire, de « réclame » à l'idée française. 

Cela m'amène à constater que les revues françaises préoccupées 
de pure littérature ne sont pas celles qui rendent le plus de 
services à la propagation de notre culture dans le monde. Elles 
sont loin d'être inutiles, certes, et font le plus grand honneur à 
notre corporation, mais leur rôle est très limité : d'une part, en 
raison de leur circulation relativement restreinte, d'autre part, 
en raison même de l'excellente qualité de leur public. Les 
étrangers qui lisent ces revues purement littéraires savent le 
français, souvent mieux que les Français; notre culture n'a pas 
d'adeptes plus fervents ; ce sont des convertis, des fidèles, des 
apôtres parfois. Leur sympathie nous est précieuse, et nous avons 
raison de l'entretenir, mais si nous voulons propager, conquérir, 
c'est un autre public que nous devons viser. 

Tout n'est pas que littérature. Il y a la vie qui, c'est un fait, 
nous préoccupe généralement bien davantage. Je ne cherche pas 
ici si c'est là un mal ou un bien, mais j'en trouve une preuve 
particulièrement décisive, en ce qui concerne notre sujet, dans 
cette constatation que les publications vivantes — j'entends par 
là se rapportant à notre vie de chaque jour, considérée sous ses 
aspects les plus divers — ont toute la faveur du public. Appelés 
à remplir une œuvre de propagande, nous devons évidemment 
nous préoccuper des moyens d'élargir, le plus possible, notre 
circulation. Nous devons chercher à être lus par le plus grand 
nombre possible. La première condition pour y parvenir, c'est 
de faire notre revue vivante. 

Cette condition remplie, jointe à d'autres qu'il est superflu 
d'énumérer ici parce qu'elles sont étrangères au sujet que nous 



SECTION LITTÉHAIRE II- 2 — 9 

discutons, nous voici donc en possession d'un public étendu, en 
partie composé de nombreux étrangers : notre revue circule de 
par le monde. Cela ne veut pas dire qu'elle servira sûrement, 
par là, l'idée française ni la cause qui vous tient à cœur. Elle 
pourra même nuire à cette cause, d'autant plus dangereusement 
qu'elle aura plus de succès. Pour la servir, elle devra s'inspirer, 
principalement, de ces deux idées: 1° s'abstenir de toute publi- 
cation susceptible de porter atteinte au prestige français; 2" saisir 
avec empressement toute occasion de mettre en lumière ce qui 
peut rehausser ce prestige et commander la sympathie. 

Prestige et sympathie, telles sont, de par le monde, les deux 
supériorités attractives de la France. Je l'ai, pour ma part, 
constaté au cours de mes voyages dans tous les grands pays du 
globe. Eh bien, si nous voulons que notre langue et notre culture 
continuent de tenir un rang élevé, si nous voulons en élargir 
encore la souveraineté, il faut nous appliquer à conserver intacts 
vis-à-vis du monde étranger — et aussi, permettez-moi de le dire, 
vis-à-vis de nous-mêmes — ces deux précieux atouts. Dussé-je 
être taxé d'immodestie, j'oserai dire que, pour les conserver et 
les amplifier, il nous suffit de nous montrer tels que nous 
sommes, et la France d'aujourd'hui telle qu'elle est. Ce n'est pas 
généralement notre fait : vous savez que, plus que tous autres, les 
Français ont perdu l'habitude de a laver leur linge sale en 
famille» et avec discrétion. Nous étalons, en revanche, nos 
faiblesses avec une sorte de raffinement. Et nous semblons nous 
évertuer à vouloir persuader au monde que nous sommes en 
pleine décadence, alors qu'aucun de nous, bien au fond, n'est 
convaincu que du contraire. 

Je vous laisse à penser si ces pratiques, habilement exploitées 
par les rivaux de notre influence, facilitent l'expansion de la 
langue et de la culture française. Apprendre la langue d'un peuple 
en perdition! A quoi bon? S'imprégner d'uneculture qui aboutit 
à une telle déchéance! Quelle nécessité? Mieux vaut, disent nos 
ennemis, vous imprégner de la culture de peuples forts. Laissez 
donc le français à vos philologues et à vos dilettantes, mais vous, 
qui voulez vivre votre vie, apprenez les langues vraiment vivantes. 

Voilà où aboutit notre fâcheuse manie de nous décrier les uns 



10 — II-2 SECTION LITTÉRAIRE 

les autres: à une diminution de prestige. Je ne voudrais pas ici 
médire des journaux, nos grands frères, mais vous savez comme 
moi, et ils le savent eux-mêmes, qu ils sont aussi ma! faits que 
possible, en général, pour donner au public une idée de la 
France. Aucun d'eux ne représente totalement, absolument, l'idée 
fian(,îaise dégagée de tout parti pris. Fort peu ont su se libérer 
entièrement du déplorable procédé qui consiste à flatter son public 
auxdépensdu public du voisin ;àHatter son public, encore, en lui 
servant les plats de mauvais goût qu'il s'est accoutume d'aimer 
et qui le dépravent. Crimes, scandales, querelles de clocher 
tiennent ainsi très souvent la première place, aux dépens des 
questions nationales sur lesquelles d'ailleurs, presque toujours, 
les Français se trouveraient d'accord si le journal n'était pas là 
pour les dresser les uns contre les autres. 

Certes, nos journaux sont une mine pour les ennemis de la 
culture française. Cependant, il est juste de dire qu'en presque 
tous pays la presse quotidienne subit les mêmes influences. Le 
public éclairé apprend ainsi à faire la part des exagérations. 
Sans doute, il ne crie pas Mensonge! à tout propos, mais il 
est disposé au doute. Le rôle de la presse périodique consiste 
à protiter de cet état d'esprit. Ses assertions ont plus de poids, 
parce qu'on les sait plus réfléchies; cette presse, qui n'est pas sou- 
mise aux nécessités tyranniques de la presse quotidienne, est 
d'autant plus coupable lorsqu'elle se laisse aller aux mêmes 
erreurs. Notre œuvre à nous doit être une œuvre de jusle mise 
au point. Nous devons traiter de nos questions intérieures d'un 
point de vue suffisamment élevé pour qu'elles demeurent com- 
préhensibles, abstraction faite de nos querelles de partis; nous 
devons être toujours prêts à faire paraîti-e, au moment oppor- 
tun, l'article de polititique extérieure utile à la défense du 
point de vue français. Ainsi notre revue, circulant à travers le 
monde, créera des amitiés françaises, servira notre cause et 
soutiendra dignement. Messieurs, nos efforts et notre propa- 
gande. 

Nous avons résumé les trois conditions primordiales du rôle 
efficace et bienfaisant de la presse périodique dans la propaga- 
tion de notre langue et de notre culture. La première, c'est de 



SECTION LITTÉRAIUE II-2 — H 

se créer une circulation importante; la seconde et la troisième, 
d'être française, au véritable sens du terme, dans le fond comme 
dans la forme. 

Ces conditions sont suffisantes. Il est cependant bien d'autres 
moyens, pour nos revues, d'accroître encore leur action bien- 
faisante. Par exemple, nous devrions tous nous efforcer de ser- 
vir de « trait d'union », dans les pays où la culture française est 
en honneur, entre les groupes qui soutiennent cette culture 
et le public de France. Les Français fixés à l'étranger tra- 
vaillent pour nous dans un complet silence : la publicité donnée 
à leurs efforts les stimulerait sans doute, grandirait leur pres- 
tige, augmenterait leur pouvoir. 

Dans un autre ordre d'idées, nous devrions aussi chercher 
à nous créer de précieuses alliances avec les écrivains étrangers 
qui jouissent en leur pays d'une réputation légitime. Quantité 
d'entre eux viennent en France. Offrons-nous donc à publier 
leurs impressions. Donnons-les, au besoin, dans leur langue, à 
l'exemple de certaines revues anglaises qui se mettent à publier, 
en français, des articles de nos grands écrivains. Ces écrivains, 
aimés et glorifiés dans leur pays, écoutés de leurs compatriotes, 
en devenant nos collaborateurs, deviendront les garants de notre 
cause. 

J'aimerais aussi que nos revues publiassent plus souvent des 
études concernant les pays étrangers, où nous avons des sym- 
pathies à affirmer ou des inimitiés à combattre. Intéressons-nous 
donc aux grands jubilés étrangers, aux congrès, aux solen- 
nités littéraires et universitaiies : soyons toujours courtois et 
justes. On nous paiera de retour. Nous parlons trop de nous- 
mêmes : prouvons au public du dehors qu'il ne nous est pas 
indifférent. Plus nous lui laisserons croire qu'il se diffuse chez 
nous, plus il sera lui-même disposé à nous laisser nous diffuser 
chez lui. 

Une revue peut encore exercer une action utile par les initia- 
tives les plus diverses, telles que : concours dont l'objet et les 
récompenses soient appropriés à une propagande définie; créa- 
tion de bourses de voyage à l'étranger pour des Français, et 
en France pour des étrangers; ouverture de conférences; pu- 



12 — II-2 SECTION LITTÉRAIRE 

blication de suppléments spéciaux, etc., etc. J'abrège, car 
j'ai déjà sans doute dépassé les limites qui m'étaient assignées. 
Je n'achèverai pas, cependant, sans rendre hommage, un hom- 
mage très sympathique, très empressé et très reconnaissant, à 
la presse étrangère de langue française. Elle est brillamment 
représentée à ce Congrès. Beaucoup, parmi ses représentants, 
devraient nous servir d'exemple à la fois par la dignité de leur 
tenue et par l'originalité de leur conception. Vous me permet- 
trez, Messieurs, en terminant, de vous associer aux mvux que je 
forme, au nom de mes confrères de la presse périodique, pour 
là prospérité croissante de ces revues étrangères de langue fran- 
çaise, dont l'activité si eflicace nous réconforte, nous grandit et 
nous honore infiniment. 



II. - SECTION LITTERAIRE 



La librairie et l'extension de la littérature française, 



H BOURRELIER, A. GILLON, A. MAINGUEÏ et R. LISBONNE, 
éditeurs à Paris. 



I 

Le livre français. Sa production; savante à létranger, 

par II. BOURREUER. 

A la différence des autres produits de l'industrie, dont les 
'■changes nous renseignent sur le degré de prospérité matérielle 
(l'un pays, la production et l'exportation du livre constituent un 
« indice » précieux de la « valetir» intellectuelle d'une nation, 
absolument d'abord, et aussi en fonction des autres nations. 
Sous sa vêturc banale comme sous sa reliure de luxe, le livre 
recèle en lui tout un monde d'idées, de sentiments, de faits. 
C'est un article commercial d'un genre spécial, dont le « conte- 
nant » peut ne valoir que quelques centimes et le « contenu » 
être d'un prix inestimable. Connaître le mouvement de librairie 
d'un pays, c'est en connaître les forces vives de puissance intel- 
lectuelle, c'est délimiter l'aire de rayonnement du génie d'un 
peuple. 



14 — 11-3 SECTION LITTÉRAIRE 

Nous allons essayer brièvement de déterminer les rapports 
étroits qui unissent le développement de la librairie à l'exten- 
sion de la littérature française à l'étranger. 

La production krançaise. 

A) Sa richesse. — La production du livre français se maintient 
à un niveau très honorable. « Nous avons additionné, écrit 
M. Eugène Morel, l'érudit bibliothécaire de la Bibliothèque 
nationale, les numéros du dépôt légal (livres, publications non 
périodiques ou annuelles) en France depuis 1884, et nous trou- 
vons une moyenne de 20,000 ouvrages, avec maximum de 
22,000 en 1890 et minimum de 17,000 en 1893.' 

« Les périodiques, comptés à part, sont au nombre de 15,914, 
représentant environ 692,000 numéros par an. » 

Acceptons donc comme moyenne le chiffre de 20,000 donné 
par M. Eugène Morel, et établi sur les données de vingt-cinq 
années. 

Comparons-le avec la production d'une autre grande nation 
productrice, l'Allemagne, par exemple. L'Allemagne atteint, 
disent ses statistiques, une moyenne annuelle de 30,000 ou- 
vrages (31,281 en 1910, 32,998 en 1911). 

Eu égard au chiffre de la population, la France conserve sur 
sa voisine une avance nettement marquée, puisque,' pour une 
population de 40 millions, elle produit 20,000 ouvrages, tandis 
que l'Allemagne n'en produit que 30,000 pour une population 
de près de 80 millions. La statistique allemande comprend, en 
effet, outre les ouvrages parus dans l'Empire, ceux des parties 
des États voisins<Autriche et Suisse) où est parlé l'allemand (}). 

(1) Empire d'Allemagne 64,925,993 

Autriche. 9,950,266 

Suisse 2,599,154 

77,475,413 
Chiffres de Statesmojis Yearbooh de 1913, auquel il faut ajouter la 
population de langue allemande des provinces russes voisines de l'Alle- 
magne. 



SECTION LITTÉRAIRE II-3 — lo 

B) Sa variété. — Plus encore peut-être que la richesse, Ja 
variété de production française est remarquable. Il n'est pas une 
branche de l'activité humaine que le livre français n'effleure, 
n'étudie, n'épuise. Et ce n'est pas seulement, — comme pour- 
rait le faire croire la légendaire réputation du Français vain, 
léger, superficiel, — du côté de la fiction (théâtre, roman, 
contes ou nouvelles) que se multiplient les ouvrages, c'est aussi 
et surtout dans le domaine des sciences et des arts. Un coup 
d'œil sur le tableau ci-dessous, très incomplet au total, mais qui 
donne la proportion des ouvrages dans chaque branche de notre 
activité, montre, mieux que ne le sauraient faire de longues 
dissertations, de quelle manière s'exprime l'effort littéraire de la 
pensée française, vers quelles fins tend l'œuvre de la science 
française : 

Répartition de la prodiction française en 1911. 

I. Vie économique et sociale 3,605 

II. Enseignement 1,097 

III. Religions 855 

IV. Sciences historiques 1,560 

V. Géographie et voyages 256 

VI. Sciences 398 

VU. Sciences médicales 1,022 

VIII. Arts 359 

IX. Lettres 2.297 



Total (incomplet) 11,449 

N. B. — Ce tableau, très incomplet, n'a de valeur que comme 
indication de la production relative dans les neuf grands cadres 
de la Bibliographie. 

On trouvera plus loin des études de détail de MM. André 
(lillon pour le « Livre d'enseignement », André Mainguet 
pour la « Littérature générale », et René Lisbonne pour les 
« Sciences ». 



^6 — ii-3 section littéraire 

L'rxportation du liviie fi\ançais. 

Après la production, la vente. Dans quelles proportions le 
livre français rayonne-t-il au dehors? 

Les deux graphiques ci-contre (A et B) montrent que l'expor- 
tation dti livre français est en progrès continu. 

Ou'il s'agisse du poids des marchandises exportées, ou de la 
valeur des livres vendus, on peut observer, dans les cinq der- 
nières années (1907 à 1911) une courbe ascendante très nelt«. 

On évalue à 45 millions de francs la valeur annuelle des 
livres exportés. Encore n'est-ce là que le chiffre constaté par les 
douanes, et auquel il faut ajouter plusieurs millions (o environ) 
représentant les expéditions par la poste. 

Et ce chiffre approximatif de 50 millions est au-dessous de la 
réalité, les évaluations douanières étant, en effet, basées sur des 
données qui ne répondent plus à l'état actuel de l'industrie 
moderne. C'est ainsi qu'on évalue le kilogramme de livres à 
fr. 4.25; mais, depuis l'introduction et la grande diffusion des 
papiers légers (papier bouffant, bible, etc.), la valeur du kilo- 
gramme a sensiblement dépassé l'évaluation désuète de fr. 4.25. 

Quoi qu'il en soit, acceptons, faute de mieux, ces approxima- 
tions, et enregistrons l'accroissement continu et régulier de 
l'exportation du livre français, dont le chiffre a doublé en 
l'espace des vingt-cinq dernières années (•). 

Mettons en regard du commerce du livre français lo com- 
merce du livre allemand. Les statistiques accusent, pour l'an- 
née 1910, une exportation totale d'une valeur de 51, 01 7, 000 marcs 
(soit en chiffres ronds 04 millions de francs). 

Ces chiffres appellent une réserve. D'abord, ce qui sort des 
ports allemands n'est pas toujours allemand. De nombreux 
importateurs de livres français sont établis à Leipzig, Berlin, 
Hambourg, Brème, où ils centralisent des livres étrangers qu'ils 
groupent pour les expédier aux quatre coins du monde. Tout 

(') 4,350,043 kilogrammes en 1897 représentant une valeur de 
23,902,245 francs. 



SECTION MTTÉHAIHE 



II-3 — 17 



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SECTION LITTÉRAIRE II-3 — (9 

cela figure comme production allemande aux statistiques d'ex- 
portation. Et si nous connaissons le montant approximatif ainsi 
obtenu des livres qui sortent d'Allemagne, nous ignorons celui 
des livres qui rentrent. Or, la plupart des envois sont des dépôts 
à condition, et l'on s^t que la librairie allemande use largement 
de cette forme de vente. Il est donc certain que le nombre des 
retours doit être considérable et qu'il devrait venir en dimi- 
nution sur le chiffre de sortie. 

En outre, il ne faut pas oublier que le commerce du livre 
allemand est puissamment servi par les nombreuses et puis- 
santes colonies d'Allemands essaimées par le monde, aux États- 
Unis, au Brésil, par exemple. 

Quoi qu'il en soit, si nous comparons le chiffre de l'exporta- 
tion du livre français et du livre allemand pour 1910 : 

France 41,013,627 francs 

Allemagne 63,771,250 francs 

la comparaison n'est pas défavorable au commerce français, 
surtout si l'on tient compte, encore une fois, des quinze millions 
d'individus de langue allemande groupés immédiatement autour 
des frontières de l'Allemagne, et qui sont un puissant appoint 
pour son commerce du Livre. 

Le LlVllE FRANÇAIS A 1,'ÉTRANGKR. 

Une objection ne manquera pas de se produire. Admettons, 
dira-t-on, la « quantité ». Et nous voilà, une fois encore, en 
présence du thème bien connu sur la mauvaise réputation du 
livre français à l'étranger, leit-motiv de toutes les polémiques, 
de toutes les campagnes dirigées contre la culture française. 

Il y a beau temps que cette littérature soi-disant française a 
été démasquée, et on ne peut raisonnablement juger la France 
et les Français sur cette littérature faisandée d'exportation ou 
sur des productions de contrefaçon étrangère qui n'ont de 
français que le nom. 

H 3 



20 — II-3 SECTION UTTÉRAIRE 

En France, la production pornographique est en pleine 
décadence. La Bibliothèque nationale n'enregistre de ce côté 
que de très rares dépôts vraiment caractérisés, et le fonds qui lui 
est attribué à la Nationale sous le nom d'« Enfer » ne s'accroît 
plus depuis une cinquantaine d'années. 

La conclusion à tirer de ces faits et de ces chiffres, qui 
prouvent surabondamment l'acth'ité de la librairie française et 
son empressement à défendre sa langue et sa culture, s'impose 
d'elle-même : mieux on connaît à T étranger la jiroduclion intellec- 
tuelle française, plus celle-ci se crée d'amis et de lecteurs. 

Est-ce à dire que l'étranger soit en contactabsoluet permanent 
avec l'ensemble de celte production ? Qu'il n'y ait plus rien à 
tenter en faveur de la diffusion du livre français à travers le 
monde ? Que la librairie française à l'étranger réponde à tous les 
besoins de la clientèle et ne laisse rien à désirer ? Nul ne vou- 
drait le prétendre. 

11 reste encore de bonne besogne à accomplir. A mesure que 
s'accroît la production, le lecteur demande à être guidé à travers 
les avenues nouvelles de la cité des livres. C'est en multipliant 
les bibliographies, aussi bien les répertoires spéciaux, — véri- 
tables instruments de travail à l'usage des gens de métier, — 
que les catalogues généraux destinés au grand public, qu'on 
pourra non setilement accroître, mais faciliter la vente, en la 
canalisant. 

Confiants dans l'avenir, persuadés que la production française 
ne peut rencontrer que des sympathies à travers le monde, nous 
demandons à ceux qui ont la charge de la propager, de faire 
connaître notre production dans toute son intégrité, dans toute 
sa variété. 

Aux amis de notre langue, nous demandons de ne l'aborder 
que d'un esprit libéré de tout préjugé, de suivre le mouvement 
de la librairie française et de recourir, sans hésiter, au produc- 
teur français, enfin de se bien persuader qu'il ne suflitpas qu'un 
livre soit composé de mots français pour être production fran- 
çaise. 



SECTION LITTÉRAIRE II-3 — 21 

II 

Les ouvrages de littérature, 

par Aniihé Maixguet. 

La littérature française a toujours trouvé de nombreux 
lecteurs à l'étranger. Est-elle aujourd'hui, de par le monde, ce 
qu'elle était en Europe au xviii" siècle, la plus en vogue dans 
chaque pays à cùté de la littérature nationale ? Elle semble bien 
avoir conservé sa place en Europe et implanté son influence 
dans le nouveau monde, malgré que la personnalité littéraire 
de chaque peuple se soit depuis lors amplement développée. 

Aujourd'hui comme autrefois, presque pai'tout les ouvrages 
lilléraires français de tous genres sont lus et adoptés, contri- 
buant ainsi à répandre la langue et la culture françaises. 

Nous allons examiner succinctement les raisons de cette 
situation. 

PlUNCIl'AIX CENRKS d'oLVUAGKS MTTftRAIHES FRANÇAIS. 

Le roman est un des genres de notre littérature le plus goûté 
des étrangers : que ce soit le roman passionnel ou psycholo- 
gique, le roman d'aventures ou le roman à thèse, il plaît aux 
étrangers parce que,_dans une langue toujours simple, agréable 
et facile à lire, les écrivains français ne craignent pas démettre 
en pleine lumière et d'étudier à fond les différents états d'âme 
de l'humanité, et cela avec une vigueur, en même temps qu'une 
finesse et une sentimentalité qui savent intéresser et émou- 
voir. 

Il ne peut d'ailleurs y avoir de forte et vraiment belle littéra- 
ture que dans un pays où règne la liberté ; M. Paul Bourget 
lui-même a soutenu qu'un écrivain devait avoir licence d'aborder 
tous les sujets : c'est ce que font les auteurs de notre pays, avec 
une franchise qui les honore. 

Mais on aurait tort de juger la famille française, et en parti- 
culier la moralité française, d'après certains ouvrages][de notre 



22 — II-3 SECTION UTTÉRAIUE 

littérature; il ne faut pas oublier, en effet, que, comme le théâtre, 
le roman vit de l'étude même des passions ; on ne saurait donc 
voir, dans un cas psychologique isolé, une réalité générale et 
sui'tout nationale. 

11 serait superflu de passer ici en revue toutes les publications 
à bon marché, de nature licencieuse et libertine, dont furent 
inondés, depuis nombre d'années, les principaux marchés du 
« Livre français » ; ces publications, presque toutes d'origine 
étrangère, n'ayant de français ni le fond ni la forme, si ce n'est 
l'aspect extérieur, ont un moment fait le plus grand tort à notre 
bonne littérature ; elles n'ont heureusement plus aujourd'hui le 
même succès qu'au début. (') 

Si nous examinons maintenant les autres branches de notre 
littérature, nous voyons, qu'au même litre que le roman, le 
théâtre français jouit d'une grande faveur auprès du public 
étranger ; on peut en dire autant de nos mémoires et de nos 
grandes publications historiques, dont la vente à l'étranger est 
grande, à cause du renom même de leurs auteurs, de l'intérêt 
que soulèvent la politique et la civilisation françaises, et aussi 
parce que le prix en est généralement plus abordable que celui 
des ouvrages de même nature publiés ailleurs. 

Tous nos ouvrages touchant les beaux-arts sont également 
fort appréciés des étrangers, qui, non contents de venir 
s'empreindre, dans nos écoles d'art, du génie de nos grands 
maîtres, continuent chez eux à suivre de très près toutes les 
manifestations du goût français en matière artistique. 11 faut 
cependant signaler qu'on a créé, dans ce genre, à l'étranger, des 
collections qui n'ont pas encore leur pendant en France. 

(') Il faut néanmoins mettre en garde le public contre une série de 
publications, soi-disant faites pour la jeunesse, mais d'un genre tout à 
fait douteux, comme Nick Carter et autres titres semblables. Alors que la 
vente de ces publications s'est vue interdite à l'intérieur môme du pays 
où elles étaient nées, l'exportation, au contraire, en a été fortement sou- 
tenue parce même pays; ce qui montre nettement qu'une grande nation 
peut fort bien être moralisatrice chez elle et pousser à l'immoralité en 
dehors de ses frontières. 



StCTION LITTÉRAIRE II-3 — 23 

Les collections à bon marché, pour ne parler que de celles 
d'origine française, répondant à un besoin et donnant des 
facilités nouvelles au public, ont augmenté sans nul doute le 
nombre de nos lecteurs à l'étranger. 

Quant aux journaux et périodiques, ils forment à eux seuls 
une très notable partie de notre exportation en matière littéraire, 
ainsi que nos grands magazines, qui contribuent à faire mieux 
connaître notre vie littéraire, politique, sociale, artistique et 
sportive. 

Il ne faudrait pas passer sous silence nos ouvrages de critique 
littéraire, politique ou sociale, qui sont fort appréciés : sans 
doute parce que nos auteurs osent aborder franchement l'étude 
des grands problèmes qui intéressent l'humanité tout entière, 
et qu'ils savent les traiter avec justesse, clarté et vigueur tout à 
la fois. 

Pour terminer l'étude des différents caractères de notre litté- 
rature, disons quelques mots des traductions faites, dans les 
principales langues étrangères, de la plupart des œuvres de nos 
grands écrivains ; ces traductions ont certainement pour résultat 
d'étendre la culture française auprès de ceux qui connaissent 
peu ou point notre langue. Dans le même ordre d'idées, il est 
intéressant de noter que des traductions françaises d'ouvrages 
étrangers se vendent très bien en dehors même des pays de 
langue française, voire dans le pays d'origine : ce qui montre 
nettement que la forme seule de nos publications suffît à les 
faire apprécier. 

Nous devons ajouter à cela que le prix de ces traductions est, 
en général, moins élevé que celui de l'édition originale : il en 
est d'ailleurs de même pour presque tous nos ouvrages, sensi- 
blement moins chers que les ouvrages similaires étrangers. 

Enfin certains de nos grands auteurs ont eu l'heureuse idée, 
depuis quelques années, de faire des tournées de conférences 
à l'étranger ; ces conférences, qui ont toujours su réunir un 
auditoire très nombreux, ont eu certainement pour effet de 
répandre notre langue et notre bonne littérature. 



24 — II-3 SECTION LITTÉRAIRE 

VENTK A L'ÉTRANfiER. 

Passons maintenant à l'étude même de la vente des ouvrages 
de littérature à l'étranger. 

Dans les pays de langue franc-aise (Suisse française, Belgique, 
Canada), toute notre production littéraire se vend aussi bien 
qu'en France même ; sont fort appréciés, notamment en Suisse 
et au Canada, ceux de nos romans qui peuvent être mis entre 
toutes les mains. 

Parmi les pays de langue latine, l'Espagne paraît moins 
s'intéresser à notre littérature proprement dite qu'à nos 
ouvrages d'enseignement, tandis que les républicfues de l'Amé- 
rique du Sud, notamment la République Argentine et le 
Mexique, recherchent avidement tous nos bons romans. 

Au Portugal et au Brésil, les romans de nos meilleurs écrivains 
sont aussi appréciés et recherchés qu'en France; en Italie 
et dans les pays d'Orient, Roumanie surtout, notre littérature 
jouit d'une très grande faveur. 

Dans les pays de langue anglaise, Angleterre et Etats-Unis 
d'Amérique, où la haute société seule connaît le français, nos 
grands romanciers seuls sont connus; dans ces deux pays, en 
outre, nos mémoires et nos grandes publications historiques 
sont fort appréciés. 

Dans les pays de langue germanique, on est, depuis plusieurs 
siècles, sensible à l'attrait de lacul turc française. Le français y 
est relativement très répandu et notre littérature très lue. 
La haute société s'intéresse beaucoup à nos grands romanciers 
ainsi qu'à nos grands mémoires et ouvrages historiques; il 
existe, en outre, en Allemagne un public très étendu qui achète 
nos collections à bon marché ; c'est sans doute pour satisfaire à 
cette clientèle que des publications en langue française se sont 
créées de toutes pièces dans ce pays, pour aller ensuite inonder 
la plupart des marchés où le français était en honneur. 

L'Autriche est un excellent client pour nos romans et nos 
ouvrages historiques; quant aux pays Scandinaves, ils ne 



SECTION LITTÉRAIRE II-3 — 25 

forment, VII leur faible population, que de petits clients; par 
contre, nous avons en Hollande un débouché sérieux pour tous 
nos romans. 

Nous arrivons enfin aux pays de langue slave, Russie et 
provinces slaves d'Autriche -Hongrie : pays dans lesquels le 
français est tout à fait en honneur; en Russie, notamment, nous 
avons un champ d'action considérable : la lecture et l'enseigne- 
ment du français y sont à l'ordre du jour et s'y développent de 
plus en plus; aussi n'est-il pas trop osé de penser que ce pays 
deviendra, dans un avenir prochain, sinon le meilleur, du 
moins l'un des plus importants marchés du livre français, si les 
éditeurs français veulent bien s'y livrer à la propagande néces- 
saire pour le conquérir encore davantage. 



CONCLUSION. 

Pour conclure, nous pouvons dire que, dans tous les pays 
étrangers, notamment dans l'Orient et dans tout le bassin de la 
Médilerranée (Roumanie, Hongrie et Portugal au premier plan), 
en Russie et dans toute l'Amérique du Sud, nous paraissons 
avoir un terrain tout à fait propice au développement de la 
langue et de la culture françaises. 

Nous ajouterons à cette brève étude quelques chiffres intéres- 
sants, qui montreront que, pour les éditions originales seule- 
ment, et sans tenir compte des rééditions sous formes diverses 
(pourtant de plus en plus nombreuses), le tirage des auteurs 
français contemporains n'est pas inférieur, dans le domaine 
littéraire, au tirage de leurs devanciers. 

Si, en etïet, certains auteurs d'il y a une vingtaine d'années 
atteignaient des chiffres de tirage considérables (Octave Feuillet, 
avec le Roman d'un jeune homme pauvre a dépassé 130,000 exem- 
plaires ; Daudet, avec son Tartavin de Tarascon et son Tarlarin 
sur les Alpes, 200,000 à 223,000, ainsi que Zola, avec La débâcle, 
sans oublier Maupassant, dont le Bel Ami dépasse oO,000 exem- 
plaires, les écrivains d'aujourd'hui connaissent également, rien 
que sous la forme du fr. 3.30, des éditions sensationnelles. 



26 — 11-3 SECTION I.ITTEBAIRE 

Bourget atteint presque 100,000 avec L'étape et Un divorce; 
Bordeaux et Margueritte, plus de 50,000 avec Les yeux qui 
s'ouvrent et Le désastre ; Gréville et La Brète, 70,000 avec Dosia 
et Mon oncle et mon curé; Anatole France et Loti, 130 éditions 
avec le Lys rouge et 329 éditions avec Les pêcheurs d'Islande ; 
Octave Mirbcau dépasse 100,000 exemplaires; Maeterlinck 00,000 
avec La vie des abeilles; Barrés 6o,000 avec Colette Baudoche; 
Prévost 113,000 avec Les demi-vierges, et enfin Rostand bat tous 
les records avec Cyrano de Bergerac, qui arrive à 400,000. 

Il ne faudrait pas oublier de citer certains ouvrages histo- 
riques, comme les Mémoires du général baron de Marbot, qui 
atteignent presque 30,000 exemplaires dans la seule édition in-S" 
écu ; les ouvrages si intéressants de Henri Houssaye sur i8i4 et 
i8J5, dont la vente a dépassé 33,000 exemplaires, et Lenotre qui 
atteint 23,000 avec Vieilles maisons, vieux papiers. 

Ces quelques chiffres prouvent bien qu'on ne lit pas moins les 
œuvres littéraires françaises d'aujourd'hui dans le monde, et 
môme qu'on les lit davantage, si l'on tient compte des nom- 
breuses rééditions faites dans les collections populaires, dont 
certaines pour des nombreuses œuvres déjà publiées à fr. 3.30, 
arrivent à écouler à leur tour plus de 100,000 et même 
130,000 exemplaires. 

D'ailleurs, si nous examinons notre exportation, depuis une 
vingtaine d'années, nous constatons qu'elle va constamment 
croissant, au point de représenter aujourd'hui environ le quart 
de notre vente totale, pour ce qui concerne seulement les 
ouvrages de littérature. 

Tels sont les résultats obtenus par la librairie française en cette 
matière. Us sont appréciables. Pour les rendre encore plus sen- 
sibles, un certain nombre de mesures s'imposent à elle, tant au 
point de vue de l'organisation même de la vente qu'à celui de la 
publicité. Sous ce rapport, en particulier, nous sommes per- 
suadés que le jour où nous mettrons à la disposition du grand 
public, à côté des bibliographies déjà rédigées à son intention (*), 

(') En voici quelques unes : La Revue critique des livres nouveaux, 
Polybiblion, Revue bil>Hoffraphigueuniverselte, p&rt'ie littéraire, 16 francs 



SECTION UTTKRAIRE II-3 — 27 

un catalogue pratique de la littérature française, donnant dans 
un ordre systématique l'ensemble de nos meilleurs ouvrages, 
nous ferons mieux connaître, par là-même, la richesse et la 
variété de notre production ; ce catalogue répond d'ailleurs à un 
besoin et nous ferons tous nos efforts pour qu'il soit, avant la 
fin de l'année 1914, chez tous les libraires étrangers, à la dispo- 
sition de tous ceux, et ils sont nombreux, qui ne demandent 
qu'à être mieux renseignés sur le livre français. 

Enfin nous ne doutons pas, qu'aidés par le précieux concours 
des libraires étrangers, avec lesquels nous entretenons des 
relations aussi agréables qu'amicales, grâce à l'appui de sociétés 
comme la Fédération internationale, nous n'arrivions à étendre 
de plus en plus l'influence de notre langue et de notre culture à 
l'étranger, restant ainsi dans une tradition qui est parmi les 
plus glorieuses de notre pays. 

par an , partie technique, 1 1 francs par an. D'autres sont servies gratui- 
tement par les librairies auxquelles on les demande: Le Mémorial de la 
librairie française, Table systématique des nouvelles publications fran- 
çaises; la Bibliographie mensuelle, Revue des livres nouveaux, le Bul- 
letin mensuel de la librai?-ie française, etc.. 



28 — 11-3 SECTION LITTÊBAIRE 

III. 

Les publications scientifiques, 
par M. René Lisbonne. 

Moins répandu autrefois que l'ouvrage de littérature, le livre 
scientifique français est aujourd'hui de diflusion considérable. 
Ses lecteurs sont nombreux au delà des frontières, et, qu'il 
s'agisse de sciences mathématiques, physiques ou naturelles, de 
médecine, de philosophie, de droit, d'économie politique ou 
d'agriculture, ils préfèrent toujours recourir à l'édition fran- 
çaise originale, alors même que le livre est traduit, étant donnée 
la clarté de notre langue. La vente s'étend de jour en jour; des 
bibliothèques se créent en tous les points du globe, dans les- 
quelles nos ouvrages ont une large place. 

Le livre scientifique français a subi, dans ces dernières années, 
une évolution due à sa réelle valeur, évolution qui favorise sa 
vente dans le monde, et sert de la sorte les intérêts de la langue, 
tant en France même que dans les pays de langue française, la 
Belgique au premier rang. Alors qu'autrefois, le lancement 
devait être opéré par l'éditeur seul, lancement qui ne portait que 
sur des ouvrages d'un prix élevé, un heureux changement s'est 
produit : d'une part, le libraire, collaborateur indispensable, 
s'organise dans les villes d'Universités, installe un rayon scien- 
tifique à côté du rayon littéraire, etc. Ensuite, l'éditeur français 
tend à publier des livres d'un prix accessible à tous, et cepen- 
dant signés des auteurs les plus compétents; citons, entre 
autres, à titre d'exemples : la Nouvelle collection scienlifique 
(Alcan), la Bibliothèque de philosophie scientifique (Flammarion), 
la Collection Léauté (Masson, Gauthier-Villars), ÏEncyclopédie 
agricole (Baillière), l'Encyclopédie scientifique (Doin). A ces 
séries, il convient d'ajouter les Manuels médicaux (Masson, Doin, 
Baillière, Alcan, etc.). 

Les ouvrages de ces diverses collections sont d'un prix moins 
élevé que ceux qui avaient été offerts jusque-là au public spécial 
qui s'y intéresse; pour ces séries comme dans la plupart des 



SECTION LITTÉRAIRE II-3 — 29 

branches scientifiques, l'ouvrayc français est meilleur marché 
que les ouvrages similaires publiés en langue allemande, 
anglaise, espagnole ou italienne, pour ne citer que les prin- 
cipales. 

Enfin, détail technique, l'édition scientifique française 
consent aux libraires des comptes à long terme, permettant à ces 
derniers de conserver plus longtemps les ouvrages en dépôt et 
de les communiquer à leur clientèle. 

La valeur du livre scientifique français est d'ordre général, 
alors qu'à l'étranger la question locale constitue un facteur 
important. Chez nous, l'enseignement supérieur est un, sa 
direction est centralisée à Paris, et les universités coordonnent 
leurs eftorts; elles tendent à attirer les étrangers (cours de 
vacances de Dijon, Montpellier, Grenoble, etc.), et créent au 
loin des instituts qui, s'ils dépendent plus particulièrement de 
l'une d'elles, sont néanmoins, de par cette homogénéité reconnue, 
le reflet de toute l'extension du pays (Florence, Londres, 
Madrid, Saint-Pétersbourg). 

La publication scientifique française a porté ces dernières 
années sur les chiffres suivants. Encore notre statistique ne 
coniprend-elle que les livres importants, et non point les bro- 
chures ou thèses de quelques pages, à rencontre des statistiques 
étrangères qui font état de tout titre sans exception. 

Médecine 3,K00 

Philosophie !2,000 

Science sociale et Economie politique . . 1,500 

Droit 1,800 

Sciences pures 3,000 

Sciences agricoles 1,000 

Pour permettre de retrouver tel groupe de publications sans 
avoir spécialement en mains celles d'une firme à l'exclusion des 
autres, certaines maisons d'édition se sont réunies et ont établi 
des catalogues syndicaux, d'une très grande utilité (Bibliographie 
des livres français de médecine et de sciences, publiée par la sec- 
tion de Médecine du Syndicat des éditeurs, 1900-1912). 



30 — II-3 SECTION LITTÉRAIRE 

En dehors des catalogues généraux, qui groupent les ouvrages 
parus en telle ou en telle matière scientifique, pour une période 
plus ou moins longue, paraissent régulièrement des livres-index 
résumant la production française et étrangère d'une manière 
absolument objective : Année scientifique et industrielle, Annales 
(le géographie. Année géographique, Année sociologique, Année 
philosophique. Année musicale, Annéepsychologique, Année biolo- 
gique. Vie militaire. Vie politique, tic. 

(les recueils sont à même de rendre les plus grands services 
aux spécialistes à l'étranger. 

On peut joindre à cette liste le Journal de Droit international 
privé, véritable annuaire des questions juridiques. 

Enfin, nos périodiques, qui comptent de nombreux abonnes 
et lecteurs à l'étranger, servent utilement les intérêts de la 
France, puisqu'ils portent au loin le résumé des dernières 
découvertes de notre science, sous forme de mémoires origi- 
naux ou de comptes rendus de sociétés savantes. 

L'édition scientifique française offre donc aux travailleurs de 
tous les pays un vaste choix d'ouvrages excellents, rédigés dans 
une langue claire, à des conditions de prix favorables. Il faut 
espérer qu'en persévérant dans cette voie, elle conservera 
l'approbation et la sympathie des milieux scientifiques étrangers. 



SECTION LITTÉRAIRE II-3 — 31 

IV 

Les ouvrages d'enseignement. 

par M. André Gillon. 

Les ouvrages d'enseignement constituent une partie impor- 
tante de l'exportation de l'Édition française. [I n'est pas possible 
de déterminer d'une manière exacte la place qu'ils tiennent dans 
celte exportation, les statistiques douanières n'enregistrant pas 
leur sortie sous une rubrique spéciale. Mais on sait qu'il en est 
fait un commerce actif avec les deux mondes. 

Pour quelles raisons les livres scolaires français se vendent-ils 
hors de France? Quels sont leurs différents débouchés? Quelles 
chances d'avenir ont-ils? C'est ce qui va être examiné ici 
sommairement. 

Caractère général des givrages d'enseignement français. 
Causes de leur emploi hors de France. 

Considéré au point de vue de l'usage qui en est fait dans les 
établissements d'enseignement de l'étranger, pour les études 
générales ou pour l'étude particulière de notre langue, le livre 
d'enseignement français apparaît comme un instrument de 
valeur, apte à instruire et à éduquer aussi bien, sinon mieux, 
que tout autre livre d'enseignement. 

La faveur dont il jouit, en effet, dans de nombreux pays, la 
résistance victorieuse qu'il oppose à la plupart des concur- 
rences qui se présentent à lui, prouvent sutiisamnicnt cette 
affirmation. On peut donc poser qu'en fait le livre d'enseigne- 
ment français rencontre d'une façon générale un accueil 
favorable à l'étranger. 

Les raisons en sont assez claires : c'est qu'au triple point de 
vue pédagogique, scientifique et moral, sa valeur est certaine. 

La production des livres scolaires est intense en France; 
inspirée par des programmes qui s'appliquent d'une façon 
uniforme à tout le territoire français, elle a comme effet un 
renouvellement incessant des- méthodes, et par là un progrès 
pédagogique constant. L'ampleur du champ d'exploitation 



32 — II-3 SECTION UTTÉRAIIIE 

autorise des tirages importants et permet l'emploi, clans la fabri- 
cation, dos procédés les plus récents des arts graphiques, pour 
un prix de vente peu élevé. Il faut ajouter à tous ces avantages la 
clarté, l'agrément de la présentation matérielle, auxquels on est 
si sensible en France, et que l'étranger n'apprécie pas moins. 

Voilà pour la valeur pédagogique. Est-il besoin d'insister sur 
la valeur scientifique des ouvrages classiques de lettres ou de 
sciences français? Les manuels de langue ou de littérature sont 
tenus au courant des recherches de la linguistique et de la phi- 
lologie; dans les sciences, les précis enregistrent les théories, les 
découvertes et les applications nouvelles. Les auteurs sont issus 
d'un corps enseignant formé par une Université renommée 
pour « la merveilleuse qualité de son enseignement » ('); et, 
pour terminer sur ce point, il suffit de rappeler ici que les plus 
grands maîtres de celte Université, ainsi que dos hommes d'une 
autorité incontestable dans l'art difficile d'écrire pour les autres, 
n'hésitent pas à faire des ouvrages scolaires, même d'une portée 
élémentaire. 

La valeur morale n'est pas moins certaine. Ceux qui furent les 
organisateurs de l'enseignement français moderne, ont placé à sa 
base l'objectivité scientifique et l'impartialité. L'ouvrage d'ensei- 
gnement laïque français s'inspire du même esprit en poursuivant 
son but éducatif : dans l'étude des événements comme dans 
celle des idées, il n'est ni tendancieux,' ni agressif; respectueux 
des opinions, il dégage la leçon qui découle des faits ; et l'on 
pourrait justement prétendre, surtout si on le compare à certains 
livres scolaires étrangers, qu'il est encore plus impartial et 
désintéressé que national. Avantage capital, dont ne peuvent se 
prévaloir tous ses concurrents, chez certains desquels on 
remarque même des tendances exactement contraires. 

Ainsi l'ouvrage d'enseignement français peut être considéré 
comme un manuel vivant, d'une formule absolument moderne, 
d'une valeur éducative et instructive sans conteste. 11 offre donc 
à sa clientèle, hors de France, un ensemble de garanties véritable- 
ment supérieures, qui assurent son succès. 

(') C. F. Barret-Wendbl, La France d'aujourd'hui. « Les Univer- 
sités «, p. 61. 



section littéraire ii-3 — 33 

Nature pes ouvrages d'enseignement français 

EMPLOYÉS A l'étranger. — PRINCIPAUX nÉBOUCIIÉS. 

Tous les pays qui se servent de livres scolaires français ne les 
emploient pas pour satisfaire anx mêmes besoins. On peut, en 
effet, les grouper en deux grandes catégories. 

a) Pays où les livres scolaires français sont utilisés pour 
l'étude du français considéré comme une langue étrangère; 

b) Pays où ils sont utilisés pour l'instruction générale. 
Certains pays rentrent d'ailleurs dans les deux catégories. 

A la première appartiennent presque tous les pays, puisque, 
dans le monde entier, on étudie le français : pays anglo-saxons, 
germaniques, slaves, latins d'Europe et d'Amérique, tous consti- 
tuent des débouchés actuels ou possibles. Les ouvrages qui s'y 
demandent sont tous ceux qui ont trait à l'élude de notre langue 
ou de notre littérature. 

On constate à l'étranger, depuis l'application des méthodes 
directes pour l'enseignement des langues, une tendance générale 
à employer des livres français pour l'étude du français; il faut 
s'en réjouir, d'abord parce que les jeunes étrangers apprennent 
mieux ainsi notre langue qu'avec les manuels parfois médiocres 
qu'on mettait entre leurs mains; ensuite parce qu'ils acquièrent, 
au contact de nos livres, une connaissance plus exacte de notre 
culture et de nos mœurs. Il n'est peut-être pas superflu de 
signaler à ce propos qu'on rencontre à l'étranger certains 
manuels destinés aux écoles qui donnent des aperçus de la vie 
française d'une fantaisie vraiment déconcertante, pour n'en pas 
dire davantage. La supériorité des ouvrages français en cette 
matière s'est d'ailleurs aftirmée en maintes circonstances, et des 
faits récents l'ont encore prouvé (*). 

(') Signalons, entre autres, une expérience intéressante qui a eu lieu à 
Varsovie en 1912. On réunit, dans une Exposition pédagogique, des livres 
d'enseignement du français de provenance russe, allemande, anglaise, 
et... française. La supéiiorité de ces derniers apparut d'une façon 
convaincante. 



34 — 11-3 SECTION LITTÉRAIRE 

A la deuxième catégorie appartiennent les pays de langue fran- 
çaise, les pays où la langue française est comme la seconde langue 
nationale, les pays qui manquent de livres scolaires nationaux, 
et ceux dans lesquels les établissements d'enseignement français 
jouent un rôle important. Il faut ajouter les colonies françaises 
à celte énumération. 

Ici, ce sont les ouvrages d'enseignement de tout genre qui sont 
employés, ouvrages de divers degrés et relatifs à toutes les 
matières. 

Les pays de langue française, la Belgique, le Luxembourg, la 
Suisse et le Canada, ont leurs propres ouvrages scolaires, mais 
fréquemment ils se servent de livres français à côté des leurs, soit 
dans les établissements officiels, soit dans les établissements 
libres. Par suite de l'exiguïté relative de leur territoire, ils ne 
peuvent pas renouveler leurs méthodes ni leurs éditions aussi 
rapidement qu'en France, et ils préfèrent souvent s'adresser à 
nous pour avoir des ouvrages tout à fait récents. 

L'Egypte, la Turquie, une partie des Balkans, la Grèce, le 
Portugal emploient les livres scolaires français dans une propor- 
tion considérable, soit parce que leurs ouvrages nationaux se 
trouvent insuifisants en nombre ou en qualité, soit parce que la 
langue et la culture françaises y prédominent; une partie de 
l'enseignement s'y fait en français. En outi-e, dans ces divers 
pays, ainsi qu'au Canada, dans l'Amérique Centrale, dans l'Amé- 
rique du Sud et en Extrême-Orient, les établissements d'ensei- 
gnement français, laïques ou religieux, occupent une situation 
importante à côté des écoles du pays, et constituent, pour la 
propagation de la langue française, un instrument de premier 
ordre. 

Il n'est peut-être pas sans intérêt de jeter ici un coup d'œil sur 
la situation de ces établissements français dans le monde et de 
passer succinctement en revue l'état de leurs forces. Cette question, 
en effet, se lie étroitement à celle du rôle du livre d'enseignement 
français à l'étranger. 

Ils appartiennent presque tous à des organisations dûment 
constituées : l'Alliance française, la Mission laïque, les œuvres 
religieuses catholiques ou protestantes, l'Alliance Israélite uni- 



SECTION LITTÉRAIRE II 3 — 33 

vcrselle. En outre, un certain nombre sont autonomes, ou à peu 
près. 

Parmi ces grandes organisations, quelle part revient à chacune 
d'elles? Il est difficile de le déterminer exactement, mais on peut 
l'évaluer. 

L'Alliance française, dont l'action porte sur le monde entier, 
à la fois par ses comités et ses établissements d'instruction, entre- 
tient et soutient environ trois cents écoles et cours. Elle envoie, 
en outre, de nombreux conférenciers, qui constituent d'excellents 
propagateurs. Les services qu'elle a rendus à la cause de l'ensei- 
gnement du français sont de premier ordre, et l'on attend d'elle 
au moins autant pour l'avenir. 

La Mission laïque, de création toute récente, s'est jusqu'à pré- 
sent limitée à l'Orient; elle y possède ou patronne une douzaine 
d'établissements, dont certains fort importants, auxquels elle 
compte en adjoindre bientôt d'autres. 

Les œuvres religieuses catholiques (') sont les plus nom- 
breuses; elles donnent un enseignement tout en français ou 
mixte; dans le monde entier, elles possèdent des établissements 
importants, généralement bien installés; leur clientèle est 
immense; dans l'Orient seul, plus de cinquante mille élèves fré- 
quentent leurs écoles; le nombre total en est de plusieurs cen^ 
taines de mille. 

Les missions prolestantes ont cantonné leurs efforts en Afrique 
principalement et en Océanie; elles ont environ cent cinquante 
écoles et dix mille élèves. L'Alliance Israélite universelle a deux 
cents écoles, abritant quarante-cinq mille élèves, dans l'Afrique 
du Nord, les Balkans, le Levant, la Perse. 

Si l'on ajoute à ces organisations les établissements indépen- 
dants français ou d'instruction française tels qu'il y en a à Con- 

(') I^e nombre des établissements religieux d'enseignemenl fiançais éta- 
blis à l'étranger s'est accru dans des proportions considérables depuis l'ei- 
pulsion des congrégations h.irs de France. Au point de vue de la propaga- 
tion de la langue française, il y aura peut-être là un mouvement analogue 
à celui provoqué en Europe par la révocation de l'édit de Nantes (sur ce 
dernier point cf. B.vldenspkrgkr, Études d'histoire littéraire. « L'uni- 
versalité de la langue française ", p. 5). 

Il 4 



36 — II-3 SECTION LITTÉRAIRE 

stanlinople, à Barcelone, à Madrid, à Lisbonne, pour ne citer que 
ceux-là, on peut se rendre compte de l'importance de la popula- 
tion scolaire qui, à l'étranger, reçoit un enseignement en langue 
française. 

Pour compléter ce tableau, il faut parler des colonies fran- 
çaises. 

L'enseignement français s'y organise au fur et à mesure du 
développement de chaque colonie dont il suit les progrès. D'ores 
et déjà, tant dans les écoles officielles que privées, la population 
scolaire se monte à plusieurs centaines de mille, sans tenir 
compte en Afrique, par exemple, des écoles musulmanes, dans 
lesquelles un cours de français est obligatoire. Il y a donc là un 
magnifique domaine où doivent se répandre simultanément dans 
l'avenir les livres d'enseignement et la langue française. 

Au total, on peut estimer à plus d'un million les jeunes Euro- 
péens, Africains, Américains ou Asiatiques, recevant un ensei- 
gnement donné, exclusivement ou en grande partie, en français, 
la Belgique, le Luxembourg, la Suisse et le Canada, étant laissés 
à part. On voit qu'il y a, par conséquent, à l'étranger des débou- 
chés vastes et nombreux pour les ouvrages d'enseignement 
français. Sont-ils suffisamment exploités par les éditeurs et les 
libraires, agents responsables de la propagation des livres? Oui, 
sans doute, mais il peut être fait plus encore, et il faut qu'il soit 
fait davantage, surtout en présence des efforts faits par endroits 
en faveur d'autres langues et d'autres ouvrages d'enseigne- 
ment (•). Une appropriation plus grande du livre d'enseignement 
français aux besoins particuliers des pays étrangers est notam- 
ment à réaliser. 

Avenir des ouvrages d'enseignement français hors de frange. 

Leur avenir est lié, dans une large mesure, à celui de la langue 
et de la culture françaises dans le monde. Tout ce qui sera tenté 

(*) La librairie allemande, en 1912, a annoncé son intention d'accaparer 
le futur enseignement en chinois au profit du livre allemand et de la 
langue allemande. 



SECTION LITTÈRAIUE II-3 — 37 

en faveur de celles-ci servira la cause des ouvrages français, et 
réciproquement. 

A l'heure actuelle, la situation se présente favorablemenl, 
malgré les attaques dirigées, dans certains pays, contre l'étude du 
français avec une violence et une méthode singulières ; et, dans 
l'ensemble, les gains compensent largement les pertes. En 
Europe et dans le bassin de la Méditerranée, on ne semble pas 
près de se détourner de la langue et de la culture françaises au 
point de vue scolaire. Voici quelques faits caractéristiques : en 
Suède, les programmes réduisirent, en 1904, dans un but soi- 
disant utilitaire, la part faite au français ; de nombreuses pro- 
testations se sont élevées depuis lors contre l'état de choses ainsi 
créé, et les commerçants eux-mêmes réclament le rétablissement 
du français comme auparavant. En Islande, l'envoi dun profes- 
seur français à l'Université de Reykiavik provoque immédiate- 
ment de nombreuses inscriptions d'étudiants et trouve des 
encouragements ofliciels. A Andrinople, il existait une école 
allemande; à proximité se crée une école française; la première 
se vide presque aussitôt à moitié ; à Haidar Pacha, terminus sur 
le Bosphore du chemin de fer de Bagdad, la compagnie alle- 
mande qui exploite cette ligne avait fondé une école, allemande 
aussi naturellement; au bout de peu de temps, pour retenir sur 
place les enfants de son personnel, elle dut demander à un grand 
établissement français, installé non loin de là, d'ouvrir, à côté de 
l'école allemande, une école française, qui prospéra rapidement 
à rencontre de sa voisine. En Egypte, le gouvernement anglais 
avait réduit l'enseignement du français, mais il est question 
d'une réforme qui aurait pour effet principal de rendre à l'ensei- 
gnement du français l'importance qu'il avait anciennement. 

Dans les autres pays européens ou orientaux, il n'y a pas de 
symptôme sérieux de recul, croyons-nous, au contraire. 

En Amérique, il en est de même. Au Canada, la langue et la 
librairie françaises progressent. Aux États-Unis, la culture fran- 
çaise, odieusement diffamée un moment, reprend ses droits. Le 
Mexique est épris de notre culture, le Chili y revient après l'avoir 
négligée en faveur de l'allemand, et accorde au français la môme 
place qu'à l'espagnol ; l'Argentine l'a toujours appréciée et va le 



38 — II-3 SECTION UTTÉRAIBE 

prouver une fois de plus en inscrivant le français comme langue 
étrangère au programme de ses écoles normales ; le Brésil con- 
somme d'importantes quantités de nos ouvrages d'enseignement. 

D'autre part, l'enrichissement continuel des colonies fran- 
çaises entraînera, à coup sûr, le développement de l'enseigne- 
ment sur leur territoire, en Afrique notamment. 

Le présent est donc satisfaisant. L'avenir ne s'annonce pas 
moins bien. 

L'Université française accroît chaque jour son prestige, 
son influence, ses relations (') avec les pays étrangers. Les 
peuples d'aujourd'hui le sentent, comme ceux du xvni" siècle, 
que leur intérêt les porte à étudier le français pour des raisons 
de culture générale ou pour des motifs d'ordre pratique. C'est 
qu'en effet, «jamais notre langue n'a été plus belle et n'a mieux 
répondu en môme temps aux besoins les plus divers» (^). Dès 
lors, pourquoi l'étranger renoncerait- il à l'usage de notre 
langue et au bénélice de notre enseignement ? 

Au livre d'enseignement français de profiter de cette situation. 
On a vu qu'il était qualifié pour rendre les services que ses ache- 
teurs peuvent réclamer de lui. Qu'il serve donc chaque jour 
davantage, comme les livres des autres catégories, à répandre 
dans le monde la langue et la culture françaises. Il pourra par là 
contribuer au développement matériel et intellectuel des autres 
nations en même temps que de la France. 

Pour les éditeurs et libraires français, chargés de le produire 
et d'en faire commerce, c'est là une tâche belle et intéressante au 
premier chef. Elle exige tous leurs efforts, et elle les mérite. 
Souhaitons qu'ils lui soient accordés sans compter, et que le 
succès les couronne. 

(*) Parmi les organismes universitaires qui poursuivent ce but, il con- 
vient de citer au premier rang l'Office des Universités et Grandes Ecoles 
do France. 

(*) Professeur Ferd. Brunot, Préface écrite pour Contes et récits du 
XIX' siècle, par Weil et Chénin. 



II. — SECTION UTTERAIKE. 



La propagande française par les langues étrangères, 



GÈRAUl) IIARRY, 

homme de lettres, à Bnixelles., 



Le sens des observations que je désire présenter au Congrès 
pourrait se résunieren ces quelques mots : «N'attendons pas que 
la montagne vienne à nous; allons à elle. » 

Prêcher la défense de la belle langue française, l'extension de 
la haute culture française, dans une assemblée francophile telle 
que la nôtre, c'est sans doute une volupté pour toutes nos intelli- 
gences et tous nos cœurs. Mais ce doux exercice, que nous pra- 
tiquons, naturellement, en langue française, est-il aussi etticace 
que nous le pensons '! Nous ne convaincrons ici, je le crains 
fort, que des convaincus. 

Permettez-moi de vous suggérer un efl'ort plus large et plus 
lointain pour la sanction de notre programme. Que n'allons-nous, 
partout où la langue et la culture françaises subissent des assauts 
hostiles, un recul ou une diminution dus à quelque antagonisme, 
lutter pour elle avec les armes mêmes de leurs adversaires ?... 
En d'autres termes, pourquoi les éloquents plaidoyers que nous 
entendons ici en faveur du plus clair et du plus utile des modes 
d'expression, et des nobles influences qu'ils essaiment, ne 



•40 — II-4 SECTION LITTÉRAIRE 

seraient-ils pas traduits en allemand, en italien, en flamand, 
pour des pays trilingues ou bilingues tels que la Suisse, le 
Piemont-Vaudois, la Belgique, le grand-duché de Luxembourg, 
en anglais pour le Canada, et en allemand et en russe pour les 
contrées polonaises oùnotre idéal et la tradition qui y correspond 
sont contrecarrés par la parole ou l'action teutonne et mosco- 
vite?... 

Peut-être quelques-uns d'entre-vous crieront-ils au paradoxe. 
J'ai l'air de dire aux champions de la langue française : « Pour 
la protéger, où elle est en danger, pour la répandre davantage, 
où on la parle sans obstacle, commencez par vous assimiler et 
pratiquer les langues étrangères. » Si l'on y réfléchit, toutefois, 
on en vient vite à constater qu'il n'existe guère, en dehors des 
moyens pédagogiques, d'autre méthode pour reconquérir du 
terrain là où on en a perdu, pour conserver, ailleurs, celui qu'on 
a conquis, pour étendre, sur tel autre point, le terrain où on a 
pris pied. 

Souffrez qu'à titre d'exemple, je résume très brièvement les 
termes d'un rapport que j'eus l'honneur de soumettre, en 19H, 
au Congrès des amitiés françaises de Mons. 

Peu avant la réunion de ce Congrès, j'avais demandé à un des 
membres les plus avertis de la Chambre des représentants de 
Belgique si vraiment le flamingantisme représentait autre chose 
que la raison d'être d'un état-major plein d'ambition et d'audace 
mais dépourvu d'armée. Ce député m'invita à me défaire de 
cette illusion. Les fanatiques de la 7noedertaal dont les noms 
figurent en vedette du mouvement flamingant et gallophobe ne 
sont pas l'émanation d'une opinion populaire, mais cette opinion 
ils la créent. Ou ne se fait point, paraît-il, une idée de l'activité 
et du succès de leur propagande auprès des Flamands unilingues 
et incultes. Quoi de plus aisé que d'empoisonner ces imagina- 
tions frustes, de les convaincre que le Français, comme sa 
langue, est l'ennemi de leur race, que le patriotisme collectif et 
l'intérêt individuel commandent également de fuir tout ce qui 
vient de France ou porte l'odeur de la France ? Les candides 
dupes de ces Messieurs Josse, ou plutôt Van Josse, n'entendent 
jamais la réplique française. Celle-ci ne parvient qu'aux oreilles 



SECTION LITTÉRAIRE II-4_4f 

des Flamands bilingues, c'est-à-dire des Flamands déjà plus ou 
moins convertis et acquis à notre cause, parce que nous ne nous 
servons que du français dans nos discours ou nos écrits, pour 
dissiper les préjugés que les ennemis de notre culture excitent 
contre elle. 

En manière de conclusion, je proposais au Congrès des 
Amitiés françaises de Mons la création d'un organe flamand 
chargé de faire résonner « l'autre cloche et l'autre son », et de 
révéler, notamment, aux Flamands unilingues cette vérité rudi- 
mentaire que leur idiome est une clef ne servant à ouvrir qu'une 
porte — et quelle étroite porte ! — la langue française, un passe- 
partout qui les ouvre toutes. Cet organe, disais-je-, montrerait 
aux légions d'ouvriers flamands qui vont prêter chaque année 
leurs milliers de bras à l'agriculture française, combien la con- 
naissance du langage de leurs patrons les aiderait, ne fut-ce que 
pour débattre directement avec ceux-ci les conditions de leur 
travail, alors que leur ignorance du verbe français les met à 
la merci d'intermédiaires aussi cupides que complaisants. Il 
leur rappellerait que leurs leaders intellectuels, que tous ceux 
d'entre les Flamands qui parviennent à la grande fortune ou à 
la grande renommée, sont des Flamands bilingues ayant renoncé 
à leur langue maternelle, à cause de ses effets isolants. Prenons 
le projet de flamandisation de l'Université gantoise. Quel trait 
de lumière n'apporterait pas aux Flamands unilingues l'organe 
qui leur l'appellerait qu'il y a cinq siècles, la population flamande 
de Douai adressait des suppliques à Paris pour être dotée d'une 
Université française et qui leur demanderait à quoi rime un 
projet en sens diamétralement contraire, chez la Belgique 
d'aujourd'hui, assoiffée d'expansion internationale et coloniale, 
et qui éprouve, par conséquent, cent fois plus la nécessité d'un 
moyen d'universelle communication verbale qu'au temps où les 
Flamands se rendaient de Douai à Paris, à pied ou en coche, 
pour l'acquérir. 

Vous sentez bien, Messieurs, de quelle généralisation ce rai- 
sonnement est susceptible. Que de recrues nouvelles la langue 
et la culture françaises ne feraient-elles pas dans le grand- 
duché de Luxembourg, par exemple, ou dans la Confédération 



42 — II-4 SECTION LITTÉRAIRE 

helvétique, si la propagande pangermaniquc qui cherche à les 
supplanter avait pour contrepoids, des documents, des tracts, 
des journaux intelligibles aux unilingues, qu'on veut confiner 
dans leur isolement, tantôt dans un intérêt politique, tantôt 
dans un intérêt économique, quelquefois dans un intérêt senti- 
mental. 

En vérité, l'idée que j'aventurais, il y a un instant, de publier 
les compte-rendus de nos débats en autant de langues qu'il le 
faudrait pour atteindre les yeux et les esprits que nous visons, 
cette idée répondrait encore bien insuffisamment aux besoins 
de la cause. 

II convient de l'élargir et d'insister aussi pour qu'une croisade 
permanente en faveur de la défense et de l'extension de la langue 
française s'organise sous la forme d'une presse francophile 
périodique rédigée en flamand, pour les Belges unilingues, en 
allemand chez les Luxembourgeois et les Suisses, enfin dans toute 
langue étrangère employée comme un instrument d'opposition 
à l'instrument merveilleux de. civilisation que nous aimons et 
que nous désirons propager au delà des frontières françaises, à 
raison même de l'affaiblissement numérique du peuple qui l'a 
forgé. 

On estimera sans doute que notre Congrès se justifierait sura- 
bondamment, rien que pour avoir préparé ces moyens de conser- 
vation et de diffusion à la langue et à la culture dont le passé 
l'enchante et dont l'avenir le préoccupe. Je ne me dissimule pas 
les difliicultés de la tâche que cette préparation implique. Mais 
cette tâche serait parfaitement réalisable à la condition d'être 
partagée entre les volontés les plus ardentes et les compétences 
les plus sûres. Ne nous bornons pas, si vous êtes de cet avis, à 
un de ces vœux platoniques et sans lendemain dont la plupart 
des congrès sont si prodigues. Pourquoi ne point constituer 
dans chaque pays où la langue et la culture françaises luttent 
pour la vie, un comité de jeunes et actifs propagandistes qui 
serait chargé de faire appel au concours pécuniaire et littéraire 
de tous les partisans de celte langue et de cette culture, afin de 
mettre sur pied, chacun dans sa localité respective, l'organe 
défensif, et au besoin offensif, de notre idéal !... Les éléments de 



SECTION LITTÉRAIRE II-4 — 43 

tels comités se trouvent réunis ici. Leur œuvre rencontrerait, 
sans doute, assez de sympathies et de dévouements désintéressés 
pour s'accomplir à peu de frais. Notre foi étant sincère, doit 
être prête à agir. Et nous en aurons, j'en suis sûr, la preuve à la 
plus prochaine réunion du congrès, c'est-à-dire le jour où les 
comités de propagande que je suggère auraient à nous exposer 
le résultat de leurs démarches en vue de constituer Tarme de la 
propagande française, partout où elle est nécessaire à l'existence 
et au prestige de la langue et de la culture qui nous sont chères 
entre toutes. 



II. - SECTION LITTERAIRE. 



Les journaux quotidiens et la propagande française, 



Henry de JOUVENEL, 
secrétaire général du Matin. 



Pour la propagande française dans le monde, que peuvent 
nos journaux quotidiens? 

Votre congrès m'a confié l'honneur de tenter une réponse 
à cette grave question. Je l'ai accepté dans le seul espoir 
d'éveiller les réflexions et de susciter des avis plus autorisés 
et plus utiles que le mien. 

Servir la propagande française : 

1° En apportant aux Français établis à l'étranger une aide 
morale efficace; 

2° En développant chez les Français de l'intérieur, volon- 
tiers repliés sur eux-mêmes, le besoin, le goût, la passion d'agir 
au delà des frontières; 

3° En répandant au dehors le nom de notre pays, sa culture, 
l'influence de ses œuvres, en organisant à l'étranger, si je puis 
ainsi m'exprimer, la publicité de la France. 



46 — II-5 SECTION LITTÉRAIRE 

Ce triple devoir s'impose à tous les citoyens chargés de quel- 
que responsabilité. 

Dans quelle mesure, par quels moyens, la presse quotidienne 
peut-elle le remplir? 



I. — Les Français de l'étranger. 

1° Il est à souhaiter que nos colonies de Français à l'étran- 
ger restent attachées à la métropole par un ferme lien. 

Le plus continu, le plus vivant, n'est-ce pas la presse quoti- 
dienne? 

Quand l'exilé reçoit de Paris le journal, c'est comme si son 
pays lui avait écrit. Les mille événements de l'histoire natio- 
nale : accidents, joies, désastres, fêtes, quelle lettre d'ami ou de 
frère les relaterait aussi minutieusement, aussi fidèlement? 

Mais, en dépit du progrès moderne, la presse n'a vaincu la 
distance qu'à demi. S'il vit dans une nation voisine, le Fran- 
çais peut attendre la feuille de Paris ou de sa province. Pen- 
dant un jour ou deux, les histoires gardent leur nouveauté. Puis 
elles la perdent. A mesure que la vie s'internationalise, Péters- 
bourg, Constantinople, Rio-de-Janeiro ou Buenos-Ayres même 
veulent être tenus au courant des moindres incidents sur- 
venus à Paris. Le fil du télégraphe ou le câble sous-marin 
les leur transmettent en quelques heures. 

Le journal de Paris suit de loin. Son retard, à peine sen- 
sible à Berlin ou à Londres, devient considérable à Saint- 
Pétersbourg, formidable au delà. 

Le Français perdu au loin ne peut différer si longtemps de 
s'informer. Il risquerait d'être moins éclairé sur la vie con- 
temporaine que les étrangers au milieu desquels il vit. Le 
voilà contraint d'acheter une feuille de l'endroit; d'abord, il 
en adoptera les nouvelles; plus tard, les tendances pourraient 
s'en insinuer en lui. Peu à peu, il perdra contact avec la Patrie. 

On comprendra le péril si l'on réfléchit que les inspirations 
des journaux étrangers sont souvent hostiles à la France. En 
Russie, par exemple, les agences allemandes ont fait un grand 



SECTION LITTÉRAIRE II-5 — 47 

effort de pénétration; elles s'emploient le plus habilement du 
monde à mettre en lumière tous les faits qui peuvent faire 
croire à la décadence- française ; elles dénaturent ceux qui sont 
à notre honneur, et travaillent ainsi à créer jour à jour, dans 
la nation amie et alliée, une atmospliùre de défiance autour de 
notre personnel politique et autour de nos idées. 

Il n'y a point à s'en indigner. Cette concurrence est adroite 
et légitime. Il serait légitime de lutter contre elle. Comment? 

Examinons les moyens qui s'offrent : 

1° L'entente entre les journaux étrangers et français. — Ce 
système a de grands avantages. Il fait communiquer quoti- 
diennement la France non seulement avec nos nationaux éta- 
blis à l'étranger, mais encore avec les lecteurs étrangers. Quand 
le grand journal italien le Carrière délia Sera s'assure par traité 
les dépêches du Matin, il abonne indirectement ses lecteurs au 
Matin. Mais cette pratique exige en premier lieu des capitaux 
et de la bonne volonté de la presse étrangère; en second lieu les 
circonstances politiques favorables. 

Nous pourrions citer un journal russe très important qui, 
las de retrouver sur toutes les nouvelles reçues des agences la 
marque allemande, résolut d'échapper à cette tyrannie, s'adressa 
à un journal français, lui demanda ses télégrammes. Mais il 
fallait relier, à travers l'Allemagne, Paris et Saint-Pétersbourg 
par un fil spécial. Vous pensez si le gouvernement allemand 
favorisa l'entreprise! 

2° L'idéal serait de pouvoir fonder, dans les pays qui sont 
pour ainsi dire hors de la portée de notre presse, des journaux 
français alimentés de nouvelles aux sources nationales. — Ils 
existent dans quelques capitales. Mais ils ne peuvent subsister 
que là où la colonie française est nombreuse, riche et unie. 

Si nous lisions mieux notre histoire, elle nous enseignerait 
que les idées sont des articles d'exportation incomparables et 
qu'il est au moins aussi important d'admirer la propagande de 
notre opinion que celle de notre science ou de nos industries. 

Peut-être verrions-nous se fonder alors, chez nous, des asso- 
ciations puissamment organisées déléguant à l'étranger des 
journalistes, comme on fait pour des médecins, des professeurs 



48 — II-5 SECTION LITTÉRAIRE 

OU des missionnaires et soutenant hors de France des journaux 
au même titre que des facultés. . 
Nous ne désespérons pas de voir un jour ce vœu réalisé, 
3° En attendant, il existe un organe moins coûteux. Je ne 
fais que l'indiquer ici, car mon sujet m'interdit d'en parler 
avec détail. C'est la revue hebdomadaire, conçue sur le modèle 
du Das Echo. On nous anonce la fondation des Echos de France, 
conçus dans le même esprit que la revue allemande. Souhai- 
tons leur une longue prospérité. Us serviraient, en même temps 
que les intérêts matériels, les intérêts moraux de la France, con- 
tribueraient à sauver les groupes de Français établis à l'étranger 
de divisions lamentables, établiraient un lien entre les diverses 
colonies, rapprocheraient nos émigrés de nos consuls, appelle- 
raient l'attention de nos nationaux sur des débouchés nouveaux 
et faciliteraient entre les étrangers et nous l'échange des pro- 
duits et des idées. 

II. — Développer chez les Français de l'intérieur la curiosité 
de l'étranger, c'est une des fonctions que peut et doit remplir 
la presse quotidienne de France. — On reconnaîtra que, de 
jour en jour, elle s'y adonne davantage. Autrefois, la rubrique 
de l'étranger était sacrifiée dans les journaux à grand tirage. 
Depuis le jour où le Matin conclut un traité avec le Times et 
acquit un droit quotidien aux dépêches du grand journal de 
de la Cité, la presse populaire n'a pas cessé de développer ses 
services à l'étranger. Aujourd'hui,, ce n'est plus le simple 
résumé des événements nationaux, mais un résumé de l'histoire 
quotidienne du monde que nous avons l'ambition d'offrir à 
nos lecteurs. 

Tenu chaque matin au courant non seulement des grands 
faits politiques, mais même des faits-divers qui ont eu quelque 
retentissement en Europe ou hors d'Europe, le Français se 
familiarise avec les noms et les choses de l'extérieur, il ne con- 
sidère plus le voyage comme un effort qui le dépasse, il sait 
mieux de quels exemples d'outre-Manche et d'ouIre-Rhin il lui 
serait utile de s'inspirer. Il comprend plus clairement qu'il ne 
peut plus vivre sur lui-même, et que la préoccupation de 



SECTION LlTTÉIlAinE 11-5 — 49 

l'étranger doit intervenir dans tous les actes de sa vie intellec- 
tuelle, économique ou politique. 

Cette transformation de l'esprit français se poursuit depuis 
quelques années avec un succès croissant, dont la presse peut, 
à juste titre, ce me semble, revendiquer l'honneur. 



III. — La publicité de la France. 

Voilà le troisième et principal objet dont doit se préoccuper 
la presse quotidienne. 

Beaucoup de moralistes aiment à distinguer entre la bonne 
et la mauvaise publicité et reprochent aux journaux de Paris 
et de province une sorte d'impudeur qui les empêche de dissi- 
muler les tares de leur pays. 

<( Cachez à l'étranger les faiblesses de la France », répètent- 
ils volontiers. « Ne parlez que d'honnêtes gens, ne racontez que 
des histoires estimables ». 

Ce conseil part d'un bon naturel, mais cela ne l'empêche 
pas d'être mauvais. 

Le lecteur, quel qu'il soit, doit voir la vérité telle qu'elle est. 

On ne compose pas des journaux, comme le Pharisien com- 
posait sa prière, pour vanter les siens, son pays et soi-même. 

Le journal signale chaque matin tout ce qui dépasse le niveau 
ordinaire de la vie : c'est ainsi qu'il oblige gouvernants, magis- 
trats responsables à réfléchir, à agir. Le crime et l'héroïsme, 
le péril et l'exemple, il lui faut tout montrer à ses lecteurs. 

Un article ne doit jamais être indifférent. Je n'ai pas besoin 
qu'on me décrive la probité de mon voisin, je compte sur elle 
conune sur la mienne, car l'honnêteté est sous-entendue par- 
tout. Mais si l'honnêteté manque, j'ai besoin de le savoir afin 
de ne pas gaspiller ma confiance. 

La réputation de la France souffre, dit-on, de cet excès de 
franchise. 

En est-on bien certain? Si notre nation suscite à ce point la 
curiosité universelle, n'est-ce pas parce qu'elle est dans le 
monde la seule qui avoue? 



oO — II-5 SECTION LITTÉRAIRE 

Le peuple français découvre ses tares avant les autres, mais 
quand il les raconte, les autres races peuvent dans sa confes- 
sion percevoir l'écho de leurs craintes sourdes ou de leurs re- 
mords futurs. Ils ne sont pas meilleurs que nous; peut-être 
ont-ils seulement une conscience plus lente. Peu à peu, ils 
s'apprennent en nous écoutant, ainsi nos aveux aident le monde 
à mesurer sa misère. 



Disons tout, le mal et le bien. 

Vous entendez l'objection : les adversaires, déclare-t-on, 
répètent pieusement le mal que nous disons de nous-mêmes. 
Ils négligent les faits qui sont à notre louange. 

La presse française quotidienne a-t-elle un moyen de les 
obliger à divulguer les exploits et les vertus de la France? 

Elle en a un qui est de servir les inventions, de célébrer les 
hauts faits de nos compatriotes. Pas plus qu'elle ne doit taire 
les scandales, elle ne doit s'hypnotiser sur eux. 

L'auteur de ces notes s'excuse de citer l'exemple suivant : 

A une heure de notre récente histoire où la France était 
encore profondément divisée, où les partis s'accusaient avec 
une violence extrême, où l'étranger décrivait en détail notre 
décadence, le Matin institua une épreuve sportive dont personne 
ne prévoyait les conséquences morales : ce n'était qu'une 
course, mais une course d'aéroplanes, décidée alors que l'aéro- 
plane venait à peine de faire son apparition dans le ciel de 
France. Elle s'appela le (( Circuit de l'Est », révéla à notre pays 
une arme nouvelle et, en le forçant à lever les yeux, contribua 
à le distraire de ses querelles. L'étranger se passionna pour cette 
aventure, reconnut la grandeur d'un pays, qui en l'espace de 
quelques années venait de donner à la terre le dirigeable, le 
sous-marin et l'aéroplane. Le Matin avait fait de la bonne pu- 
blicité pour la France. 

Qu'on me pardonne d'avoir emprunté ce récit à une histoire 
qui m'est connue. Les grands journaux français ont eu, dans 
ces dernières années, à leur actif plus d'un fait analogue. 

La propagande des inventions françaises est certainement 



SICTION MTTÉllAIRE II-5 — 51 

devenue pour notre presse un puissant moyen de servir à 
l'étranger le prestige national. 



La pénétration des idées françaises doit être enfin notre 
souci suprême. 

Pour qu'un journal français aide à les répandre, que lui 
faut-il? Beaucoup d'abonnés, beaucoup de lecteurs à l'étranger? 
Non, il lui faut beaucoup d'autorité en France. 

Cela n'est pas un paradoxe. 

Le nombre des étrangers qui lisent un journal publié en 
français paraît infime, si on le compare aux millions de ceux 
qui lisent les journaux de leur ville ou de leur nation. 

Un journal français doit donc viser beaucoup moins à attein- 
dre directement les lecteurs anglais, allemands, italiens ou 
russes, qu'à être reproduit dans les journaux de ces diverses 
nationalités. 

Nous traduisons seulement les articles des journaux impor- 
tants de l'étranger. La presse étrangère use à notre égard du 
même procédé. 

Mais l'importance politique n'est pas seule à considérer. Les 
journaux étrangers se préoccupent de notre opinion dans la 
mesure oîi nous nous préoccupons de la leur : Plus nous fai- 
sons dans nos colonnes la place large à leurs appréciations, 
plus ils nous reproduisent à leur tour. Et cet échange d'idées 
contribue à former petit à petit une opinion publique inter- 
nationale. 

Aussi les vœux que j'aimerais à proposer au congrès en ce 
qui concerne la presse quotidienne française se ramènent-ils 
à ceux-ci : 

1° Que les journaux français, sans chercher à dissimuler au- 
cun scandale, veuillent bien servir la cause de l'entente entre 
les partis, afin que notre pays apparaisse devant l'étranger 
uni et fort; 

2° Que le public français comprenne la nécessité de s'inté- 
II S 



S2 — II-5 SECTION MITÉRAIRE 

resser de plus en plus aux choses de l'étranger, la vie s'interr 
nationalisant chaque jour davantage; 

3° Que, dans les grands pays où la presse française n'arrive 
pas à temps pour informer le lecteur, des journaux français 
se fondent avec le concours d'associations de propagande, qui 
comprennent l'importance de la presse pour la diffusion de nos 
inventions, de notre industrie et de nos idées. 



III. — SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIKE. 



L'histoire de la littérature française 
dans les pays étrangers de langue française, 

Méthode et points de vue, 



GONZAGUE DE REYXOLD, 
chargé de cours à l'Université de Genève. 



Notre sujet, c'est donc la littérature des pays de langue 
française situés hors des frontières politiques de la France. 

En ces pays : la Belgique, la Suisse romande, le Canada, le 
Luxembourg, le français n'est point langage étranger, mais lan- 
gage national; il n'est point langage appris, mais langage 
naturel, héréditaire. Dans ces conditions, il y a nécessairement 
littérature, vie intellectuelle. Cette littérature, cette vie intellec- 
tuelle peut être plus ou moins ancienne, plus ou moins complète 
et d'une valeur relative : elle n'est pas intermittente, ni d'occa- 
sion, elle a ses caractères propres, elle représente un milieu 
social déterminé, elle est soumise à une évolution particulière. 
Car, il ne faut pas l'oublier, ces pays : la Belgique, la Suisse 
romande, le Canada, le Luxembourg, ne sont des provinces 
françaises qu'au sens purement linguistique du terme -^ et encore 
des provinces éloignées, ce que nous appellerions volontiers des 
« marches tributaires ». Ce sont des patries indépendantes, 

m 1 



2 — III-l SECTION DE PHILOLOGIE ET d'hISTOIRE 

autonomes, qui possèdent une histoire, des traditions, une 
manière de comprendre la vie et de la vivre, bref un esprit 
différent de l'esprit français. Ce sont enfin des peuples qui 
demeurent en contact permanent avec d'autres races dont ils 
subissent la pénétration, l'influence. De là, précisément, 
l'intérêt qu'on peut trouver dans l'étude approfondie, métho- 
dique, de ces « littératures françaises à l'étranger ». 

Faut-il leur appliquer une méthode spéciale? Si par méthode 
nous entendons la recherche, le choix, le classement, l'emploi 
des documents et la manière de les interpréter, nous ne croyons 
pas qu'elle doive être différente de la méthode que nous appli- 
quons généralement aujourd'hui à la littérature française. Aussi 
bien s'agit-il ici beaucoup moins de méthode que de « points de 
vue ». Où et comment faut-il se placer pour que les lettres belges 
ou romandes nous apparaissent le mieux éclairées? Quels chemins 
allons-nous suivre pour pénétrer jusqu'au cœur de ces terres? 
Nous pourrons acheter une autre carte, mais nous n'aurons pas 
besoin d'une autre lorgnette. 

Encore une remarque préliminaire : dans les pages qui vont 
suivre, nous emprunterons nos exemples à la Suisse exclusive- 
ment. C'est par scrupule de vérité, et non par un orgueil national 
mal placé. Nous connaissons la Suisse infiniment mieux que 
nous ne connaissons la Belgique ou le Canada. Or, une démons- 
tration doit s'appuyer sur des faits certains et contrôlés. Ceux 
que nous apporterons ne seront concluants, sans doute, que pour 
nous seuls, Romands. Car, s'il existe des analogies indéniables 
entre la Belgique et la Suisse, ces analogies ne laissent pas de 
faire ressortir des différences fondamentales. Mais nous ne pré- 
tendons en aucune manière découvrir et imposer des lois : nous 
cherchons tout simplement, comme nous l'avons dit tout à 
l'heure, des « points de vue » ; nous nous bornons à établir des 
rapports et des comparaisons. 

Il nous arrivera d'employer ces termes : « littérature belge », 
« littérature suisse ». Ce sont, en effet, des abréviations claires 
et des étiquettes commodes. Mais nos lecteurs sont priés de ne 
pas se méprendre : une littérature, c'est l'ensemble des ouvrages 
écrits dans une même langue ; or, il n'y a point de langue belge. 



SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE III- 1—3 

ni de langue suisse; donc, il n'y a point de littérature belge ou 
suisse. En revanche, il existe un esprit belge et un esprit suisse, 
une civilisation belge et une civilisation suisse. 

Les littératures françaises à l'étranger peuvent être envisagées 
(le trois points de vue : en elles-mêmes et pour elles-mêmes — 
par rapport à la France — enfin par rapport aux littératures 
étrangères avec lesquelles elles sont en contact. 

Commençons par les envisager en elles-mêmes et poiir 
elles-mêmes, ce qui revient à les considérer, à les étudier comme 
si elles possédaient un langage propre et différent du français. 



I. 



Quand on parle des littératures belge ou suisse, on a tout 
d'abord, avouons-le, le sentiment de littératures ennuyeuses et 
médiocres. Ce sont des préjugés, mais ces préjugés ont quelque 
fondement. Il est certain que, si l'on veut absolument et toujours 
comparer la Belgique ou la Suisse romande à la France, si l'on 
veut exiger d'elles tout ce que l'on ose exiger de la France, elles 
nous apparaîtront nécessairement inférieures et pauvres. Mais 
ce point de vue n'est pas un point de vue critique. 

Il est utile, cependant, de chercher les causes de cette infério- 
rité, afin même de savoir si elle est apparente ou réelle, passa- 
gère ou durable, afin de pouvoir la mesurer. La première qui 
s'impose à l'évidence est celle-ci : la France est une grande 
nation, vme puissaiice ; la Belgique et la Suisse romande sont de 
très petits pays; il existe en France des départements beaucoup 
plus peuplés que la Suisse romande entière. Et voici encore 
une vérité de la Palisse, mais on en peut tirer une conclusion 
d'ordre psychologique : il y a des rapports entre les dimen- 
sions géographiques d'un pays et ce qu'on pourrait appeler ses 
dimensions morales. Aux horizons limités d'une terre corres- 
pondent souvent les horizons limités d'un esprit. 

L'esprit, dans une patrie restreinte, ne trouve point toujours, 
en effet, pour l'alimenter, l'exciter, le renouveler, les grands 
desseins, les grandes ambitions, les grandes inquiétudes néces- 



4 — III-l SKCTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE 

saires. La vie politique, dans une patrie restreinte, manque 
d'ampleur; la neutralité de la Suisse, de la Belgique, du Luxem- 
bourg et la dépendance du Canada vis-à-vis de l'empire britan- 
nique, les tiennent à l'écart des conflits européens, universels, 
où ils n'ont pas de rôle à jouer; leur sécurité, ou plutôt le senti- 
ment exagéré souvent de leur sécui-ité, les maintient repliés sur 
eux-mêmes, absorbés dans leurs préoccupations locales et dans 
un particularisme, nous dirions même une sorte d'égoïsme peu 
propice à des mouvements intellectuels collectifs, larges et con- 
tinus : l'atmosphère manque. Certes, nous faisons ici toutes les 
restrictions indispensables pour corriger ce qu'il y a de trop 
absolu dans ce qui précède. Mais, déjà, nous voyons apparaître 
une autre cause d'infériorité : les petits pays n'ont pas les res- 
sources économiques des grandes nations; souvent leur sol, vite 
surpeuplé, suffit à peine à nourrir tous les habitants ; il faut 
lutter, s'ingénier, pour vivre et pour gagner son pain ; les soucis 
matériels absorbent toutes les activités, celles des États comme 
celles des communautés, comme celles des individus De là une 
double conséquence : d'abord une tournure d'esprit pratique, 
utilitaire; ensuite le fait que les artistes, les écrivains, les 
penseurs, manquant à la fois de public et de soutien, demeurent 
isolés ou s'exilent vers les centres. Or, les petits pays, autre 
cause, sont souvent éloignés des centres principaux où la vie 
intellectuelle a ses foyers et d'où elle rayonne. Ils ne possèdent 
pas, surtout aux origines, eux-mêmes de grands centres, de 
grandes capitales, ou, s'ils en ont, ce n'est que momentanément, 
lorsque des circonstances favorables, mais passagères, se 
présentent : ainsi Genève à la Réforme et au xvni" siècle, ainsi 
Bâle à l'époque de l'humanisme. 

Enfin, et ceci est essentiel, les petits pays comme la Belgique 
ou la Suisse, n'ont pas de langue unique, nationale. Provinces 
linguistiques, « marches tributaires m de la France, de l'Alle- 
magne, ils se trouvent vis-à-vis de la littérature française, de la 
littérature allemande — et surtout vis-à-vis de la première qui 
gravite autour de Paris — dans un état de dépendance qui nuit, 
malgré tout, à leur originalité ; ils suivent des courants et leur 
éloignement fait qu'ils les suivent à distance. N'ayant donc pas 



SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE III-l — 5 

de langue à eux, ils auront de la peine, sinon à posséder une 
pensée à eux, du moins à l'exprimer. Pays intermédiaires 
entre deux races éti'angères l'une à l'autre, el souvent opposées, 
ils souffriront des contlils, des hésitations, des incertitudes que 
cette situation ne cesse de provoquer ; ils auront du mal à se 
tenir en équilibre, à être eux-mêmes : « Tu ne te débrouilleras 
jamais », disait Marc Monnier au Suisse romand. Et nous ne 
faisons point allusion aux querelles de langues, si déprimantes 
pour la vie intellectuelle, puisqu'elles rompent l'équilibre inté- 
rieur, puisqu'on le divisant elles affaiblissent le pays au détriment 
de son originalité, de sa capacité de produire : nous songeons 
aux conflits intérieurs dans le même esprit, dans la même 
pensée, dans la même œuvre. 

On reproche aux Belges et aux Suisses de mal parler, de mal 
écrire. Il faudrait une fois s'entendre, ne fût-ce que pour écarler 
les puristes et les pédants. Mais ce reproche n'est pas toujours 
injustifié : par la force des choses, les Belges et les Suisses 
romands sont exposés à parler et à écrire un français de frontière, 
tout imprégné de germanismes et de locutions vicieuses ; ils 
sont exposés au bilinguisme qui est un agent de décomposition 
intellectuelle, et souvent ils ne savent eux-mêmes quel est leur 
véritable langage, par conséquent leur véritable race et leur 
véritable esprit. Sans doute, il serait bien stupide de croire que, 
parce qu'on sait l'allemand, le flamand, l'italien, on est incapable 
d'écrire correctement et de composer un beau livre; au contraire, 
ces connaissances peuvent être une source d'enrichissements. 
Mais c'est la confusion, ce sont les mauvaises habitudes, les 
fâcheuses méthodes qu'il faut combattre. Une œuvre littéraire 
vaut surtout par la forme : nous croyons, pour notre part, que 
la cause principale de l'infériorité suisse romande, par exemple, 
vient de ces difficultés naturelles à réaliser cette condition 
essentielle de toute littérature, de tout art. 

En dernier lieu, on tiendra compte de ce fait : toutes ces litté- 
ratures françaises hors de France sont des littératures jeunes 
encore. Leur développement a commencé tard. La plus ancienne, 
la littérature romande, ne remonte qu'au xvi« siècle, à la 
Kéforme, et encore est-elle presque exclusivement renfermée 



6 — IIl-l SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE 

dans les murs de Genève : vers 1750 seulement une vie intellec- 
tuelle active et féconde se manifeste et une évolution s'accentue, 
mais la Suisse romande ne possédera une « personnalité 
morale » qu'à partir du xix' siècle. La Belgique, comme telle, 
n'a pas cent ans d'existence ; elle ne se « débrouille » littérai- 
rement que vers 1880. Le Canada débute à peine. Si donc, 
actuellement encore, autrefois surtout, cette jeunesse et ce retard 
s'ajoutent aux causes d'infériorité, ils impliquent cependant des 
ressources, des énergies latentes, des «possibilités », des germes 
qui ne manqueront pas d'édore et de fleurir à la saison. Les 
littératures françaises à l'étranger n'ont pas encore donné tout 
ce qu'elles peuvent donner. 

D'autant plus que certains obstacles tendent à s'aplanir. 
L'éloignement des grands centres, des foyers de rayonnement, la 
rapidité des communications le supprime. Les littératures 
cessent d'être isolées. Une éducation meilleure, avec de 
meilleures méthodes, corrige peu à peu les défectuosités de nos 
langages ; nous acquérons la pratique et le métier qui nous 
faisaient défaut, et nous profitons des expériences. Et puis, il y 
a les « hommes nécessaires » : ils sont venus —ou ils viendront. 



Qu'elles soient ou non médiocres, les littératures françaises à 
l'étranger existent. Nous possédons tous, nous autres intellec- 
tuels, quelques vagues notions sur leur histoire. Nous savons 
même qu'elles ont eu des heures glorieuses : la littérature 
romande à la Réforme et au xviii' siècle, la littérature belge 
récemment; des noms célèbres nous viennent à sa mémoire : la 
Belgique nous fait penser à Rodenbach, à Lemonnicr, à Maeter- 
linck, àVcrhaeren; la Suisse romande à Calvin, Jean-Jacques 
Rousseau, Benjamin Constant, M""^ de Staël, Vinet, Rod. 

A tous ceux qui veulent pénétrer dans l'âme vivante de la 
Suisse ou de la Belgique, nous conseillons donc de prendre 
pour guide l'un des grands écrivains que nous venons d'énu- 
mérer. 

Sans doute, les grands écrivains de la Belgique ou de la 



SECTION DE PHILOLOGIE ET d'hISTOIRE III-l — 7 

Suisse romande, par le fait qu'ils sont des écrivains français, 
appartiennent en premier lieu à l'histoire de la littérature fran- 
çaise à laquelle nous n'avons pas le droit de les enlever. 
A vouloir les enfermer dans de petites boîtes à compartiments, 
on risquerait de les diminuer, de les mutiler. Cependant, 
à côté, ils ne laissent point d'être des nôtres; il s'agit sim- 
plement de déterminer jusqu'à quel point et dans quelle mesure. 
Il y a des gradations. Un Vinet, un Amiel, qui n'ont jamais 
vécu hors du pays romand, s'expliquent uniquement par ce 
milieu; un Jean-Jacques Rousseau lui-même est plus profondé- 
ment Genevois et Suisse qu'un Benjamin Constant n'est Suisse 
et Vaudois, — et pourtant, pour connaître ce dernier, pour com- 
prendre son esprit et son caractère, il faut connaître la société 
vaudoise, avant la Révolution, sous la domination bernoise 
contre laquelle elle réagissait, soit en se cantonnant dans son 
particularisme local, soit en se faisant cosmopolite. 

En étudiant un Rousseau, par exemple, en l'étudiant dans 
son inlluence, en France et en Allemagne, sur le sentiment de 
la nature, on s'aperçoit qu'il n'est pas le seul Suisse qui ait 
exercé une action déterminante : avec son nom reviennent 
constanmientceuxdedcux Suisses allemands: le Zuricois Gessner 
et le Bernois Albert de Haller.Il existe entre ces trois hommes des 
similitudes frappantes. On est donc conduit logiquement à les 
rapprocher, à les comparer, à les réunir. Mais Gessner nous ramène 
à Bodmer, Lavater, Hirzel, à toute l'École zuricoise; mais Haller 
nous ramène aux Bernois, à Béat de Murait, l'auteur des Lettres 
sur les A7ujlais, les Frariçais et les voyages. Peu à peu, on se 
trouve ainsi en présence d'une foule d'écrivains, de penseurs, les 
uns illustres, les autres obscurs, les uns doués, les autres 
médiocres, mais tous intéressants et significatifs, parce qu'ils 
représentent des collectivités. 

La valeur purement littéraire de ces auteurs secondaires est 
généralement fort contestable. Mais ce n'est plus de ce point 
qu'il convient de les juger. La « manie du grand homme « est 
dangereuse; elle sévit en Suisse romande, ailleurs sans doute 
aussi. Il est certain cependant que des poètes de troisième ordre, 
comme Juste Olivier, ou des écrivains de troisième plan, comme 



8 — III- 1 SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE 

ce doyen Bridel dont les titres les plus sûrs sont les treize 
volumes d'un almanach, ont pu exercer une influence décisive 
sur l'évolution des esprits : on trouve dans leurs œuvres des 
documents du plus haut intérêt. C'est donc socialement qu'il les 
faut étudier. Car l'étudedes ininore& est souvent très importante: 
elle nous révèle, mieux parfois que celle des chefs-d'œuvre, les 
habitudes, les tendances moyennes, mais vastes et puissantes, 
de groupes sociaux. 

Dans les petits pays, en effet, et particulièrement dans ceux-là 
qui, dépourvus de centre unique, ont conservé une organisation 
communale ou fédérative, les écrivains sont rarement des « pro- 
fessionnels ». Ils consacrent aux lettres une partie de leur vie 
seulement. Ils enseignent dans les écoles, ils prêchent dans les 
églises; ils sont magistrats, savants, hommes d'épée ou de robe. 
Il leur est difficile, en tout cas, de se tenir à l'écart de la chose 
publique. Ils subissent donc nécessairement des influences ; celle 
de leur vocation ou de leur métier; celle de leurs préoccupations 
morales, pédagogiques ou politiques; celle enfin de leur cité. 
Rien n'est donc plus nécessaire, que d'étudier l'histoire et 
les institutions de leurs diff'érents milieux. On ne comprend 
pas le Contrat social si l'on ignore la constitution genevoise, 
qui est elle-même une variante du palriciat dans les villes 
suisses, si l'on ne sait rien des troubles qui agitèrent au 
xviii" siècle la République genevoise et les Cantons. Tout 
l'esprit bernois, cet esprit façonné par l'histoire et les institu- 
tions, est dans Haller. 

L'influence des religions ne saurait être négligée, surtout 
lorsqu'il s'agit d'auteurs protestants, comme Vinet, qui était 
homme d'église. Et cela d'autant plus que le protestantisme, 
religion morale et intellectuelle, avec son libre examen et son 
individualisme, imprime aux esprits une empreinte infl^açable 
et les pousse à concevoir la littérature, la mission de l'écrivain, 
d'une certaine manière, souvent très peu littéraire. La Réforme 
a suscité des critiques et des moralistes, elle a créé la littérature 
romande et presque toute la littérature suisse. Elle a d'ailleurs, 
en Suisse, dans le pays romand, des caractères propres qu'il 
faut connaître, car ils se retrouvent dans les livres : caractères 



SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE III-l — 9 

politique:^, caractères sociaux; cosmopolite d'abord, et surtout à 
Genève, la Réforme s'est peu à peu confondue avec l'idée de 
patrie; elle a réagi contre l'influence française dans les milieux 
mômes dontle français était la langue. Des remarques analogues 
peuvent être faites sur le catholicisme, en Suisse du moins; 
nulle doute que son influence, directement on indirectement, 
n'ait été considérable en Belgique, au Canada; nul doute aussi 
que le milieu belge ou canadien n'ait à son tour influé sur 
lui. Il y a là encore matière à d'intéressantes enquêtes. 

Mais un pays, c'est une terre, une nature. Dans les petites 
patries comme la Belgique ou la Suisse, souvent la terre est une 
quand les races, les langues et les religions sont diverses et 
divisées. Et c'est la terre, avec l'histoire, qui fait et qui maintient 
l'unité nationale ; c'est la terre, avec l'histoire, qui crée et ren- 
force chaque jour l'unité d'esprit, la volonté commune. Comment 
les écrivains belges ou romands ont-ils vu, compris, interprété 
leur terre ? Quelles formes revêt chez eux le sentiment de la 
nature? Ce sont des questions essentielles. L' Al pe a inspiré Haller 
et Rousseau qui non seulement l'ont décrite, mais encore ont 
tiré d'elle toute une doctrine sociale et philosophique ; Vhelvé- 
tisme, du doyen Bridel est un édifice construit avec les pierres 
des Alpes ; avant de les exploiter à l'usage des étrangers, les 
Suisses se sont fait de leurs montagnes un rempart contre les 
influences étrangères, ils ont vu en elles le symbole de leur 
unité nationale. L'alpinisme a de son côté produit toute une litté- 
rature, souvent détestable. Et les recherches scientifiques, dont 
l'origine remonte à l'humanisme, ont enrichi les lettres 
françaises d'un maître livre : les Voyages dans les Alpes, de 
Bénédict de Saussure. Mais il n'y a pas seulement la terre : il y 
a le paysan ; il n'y à pas seulement la montagne : il y a le mon- 
tagnard. Il existe des liens entre la vie agricole, dans un pays, 
et sa vie intellectuelle : les mémoires d'un simple cultivateur, 
Uli Braecker, le « pauvre homme du Toggenbourg », sont l'une 
des œuvres les plus significatives du xvui" siècle helvétique. On 
ne goûtera jamais Jérémias Gotthelf ou G. F. Ramuz, si l'on 
ignore le paysan bernois ou vaudois. Le « genre rustique » qui 
sévit en Suisse romande depuis la Nouvelle Héloise, nous a 



10 — III-l SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE 

valu une foule de romans médiocres : beaucoup d'entre eux 
ont, à défaut de valeur littéraire, une valeur ethnographique. 

Ce que nous venons de dire à propos de la nature, nous le 
dirons aussi à propos du passé, de l'histoire. L'esprit du peuple, 
ses besoins, ses aspirations se révèlent dans la manière dont il 
s'inspire du passé, dont il interprète son histoire. L'Histoire de 
la Confédération, de Jean de MùUer, est, par exemple, l'un des 
livres qui ont créé l'esprit suisse, qui ont rattaché la vieille 
Suisse à la nouvelle : quatre ou cinq générations, dans les 
cantons romands aussi bien que dans les cantons allemands, y 
ont puisé, en même temps qu'un style, leurs conceptions du passé 
et de la gloire helvétique, et la nourriture de leur patriotisme. 

Il faut attacher une grande importance à l'inlluence des arts 
sur les esprits, et par conséquent sur les lettres, dans des pays, 
comme la Belgique et la Suisse, où l'on trouve des cités orga- 
nisées corporativement : villes llamandes, bourgeoisies de Bâle ou 
de Zurich. On n'a pas encore tiré de la comparaison entre la 
littérature et les arts plastiques, la peinture surtout, toutes les 
conclusions qu'on en pourrait tirer. Il y a des correspondances 
évidentes entre l'art flamand et celui des poètes belges contem- 
porains. 

Ces différentes voies que nous venons d'indiquer : rapports 
entre les grands écrivains et leur peuple ; rôle des « minores » ; 
influences des institutions, des religions, de la nature, des arts, 
convergent toutes vers un centre unique, et c'est le pays 
lui-même. Le résultat de ces enquêtes doit être une sélection, 
puis une définition de caractères. Quels sont les caractères du 
peuple beige, de la nation suisse, d'après leurs littératures? 
Répondre, c'est mettre en lumière l'originalité de ces littéra- 
tures françaises à l'étranger, leur originalité par rapport à la 
France elle-même ; c'est montrer en quoi elles enrichissent 
l'ensemble des lettres françaises et la pensée européenne. C'est 
rendre enfin ces littératures, médiocres en apparence, en appa- 
rence incomplètes, plus intéressantes parce que plus humaines. 
Mais, on l'aura sans doute remarqué, on ne saurait toujours les 
séparer des autres littératures, allemande ou flamande, 
qu'inspire, suisse ou belge, le même esprit : il y a des moments 



SF.CTION DK PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE III-l — H 

diins révolution intellectuelle et morale des petits pays sans 
unité autre que l'unité politique, où il faut faire abstraction des 
différences linguistiques. 

H 

Le meilleur moyen de connaître et de comprendre les litté- 
ratures françaises à l'étranger, c'est donc de les étudier en soi, 
comme des littératures indépendantes Nous pensons en tous 
cas que c'est par là qu'il faut commencer. Mais on ne saurait 
oublier que la communauté de langue établit entre elles et la 
France des rapports constants, des rapports de dépendance. 
Quels sont ces rapports ? Et quel est leur mécanisme ? Les 
réponses à ces deux questions intéressent au plus haut point 
l'histoire de la littérature et de la culture françaises, l'histoire de 
la France elle-même. 



Qui dit communauté de langage et rapports de dépendance 
dit influence directe. On procédera, par conséquent, à l'analyse 
de l'in/luence française^ non seulement en particulier sur la lit- 
térature, mais en général sur la culture, sur les mœurs, les 
institutions, les idées. Une telle analyse, qui pourra être som- 
maire, nous semble indispensable, car l'influence française ne 
s'exerce pas seulement sur les lettres, de façon directe : elle 
s'exerce encore, de façon indirecte, mais souvent plus profonde, 
sur tout ce qui est les sources mêmes de la vie et de la production 
intellectuelles — l'éducation, les habitudes et les coutumes 
sociales, l'existence publique et privée. Ainsi, dans la Suisse du 
xvn' et du xvni" siècle, l'influence française s'est manifestée par 
quelques faits essentiels : « le service de France » qui main- 
tenait à la solde royale plus de trente mille Suisses, officiers et 
soldats ; la formation des aristocraties ; les alliances politiques; 
les échanges économiques. A côté de ces faits qui eurent des 
répercussions si manifestes sur les esprits et les mœurs, l'in- 
fluence de la littérature, des formes littéraires, est beaucoup 
moins importante. 



12 — III-l SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

Lorsque l'influence française arrive à dominer dans un pays 
où deux races et deux langues cohabitent, comme la Suisse, elle 
dépasse bientôt ses limites naturelles, les limites mêmes de la 
langue ; elle s'impose à une race, à une langue qui lui sont 
étrangères. Elle s'impose de deux manières : par sa propre 
expansion, — par l'action, moins forte souvent, mais continue, 
que la partie française du pays exerce sur la partie germanique. 
Ainsi, en Suisse, durant la période qui s'étend de 1650 à la 
Révolution, les régions romandes font pénétrer par infiltration 
la culture française dans les cantons allemands: les jeunes patri- 
ciens, les jeunes bourgeois, futurs pasteurs, futurs magistrats, 
futurs commerçants, vont de Berne, Bàle et Zurich, apprendre 
le français à Lausanne et à Genève ; Genève est le centre intel- 
lectuel et moral du protestantisme helvétique; l'aristocratie 
vaudoise, qui est mondaine, attire à elle, dans ses salons, ses 
maîtres, Messieurs de Bernes ; elle les éduque, elle leur inculque 
la « politesse ». A la fin du xviii* siècle, l'influence romande est 
aussi forte, en Suisse, que l'influence française proprement dite. 
Les grands écrivains des cantons allemands en sont la preuve : 
Bodmer apprend le français à Genève ; c'est à Genève que se 
francise Jean de Mullcr; le poète Salis-Seewis a passé par Lau- 
sanne avant d'entrer comme officier au régiment des Gardes ; à 
Berne, Haller, dans sa famille et dans sa caste, reçoit une édu- 
cation toute française. 

Car l'influence française crée ce que l'on peut appeler des «colo- 
nies intellectuelles » ; on le constate principalement sous l'ancien 
régime. Le cas de Berne est un exemple typique : le pays est de 
race foncièrement allemande, le patriciat est celui d'une ville 
impériale, fondée par les ducs de Zaebringen. Or, de ce patri- 
ciat, de cette aristocratie, est issue toute une école d'écrivains 
français : Béat de Murait, l'auteur des Lettres (en français, mais 
antifrançaises!) sur les Anglais, les Français et les Voyages; le 
délicieux Charles-Victor de Bonstetten; Sigismond de Lerber, 
le meilleur poète romand du xviii' siècle; l'érudit Sinner de 
Balaigues, l'historien Alexandre de Wattenwyl, le « philosophe » 
et général de Weiss, le médiocre Salchli — et l'on en passe. 
Déjà, au xvii« siècle, le bailli Stettler traduisait en allemand 



SECTION DE PHH.OKOGIE ET d'hISTOIRE III-l — 13 

Ronsard, Malherbe, Du Bartas, Pibrac. Plus tard, dans ses pré- 
faces, Hallcr s'excuse d'écrire en allemand, langue qui lui est, 
dit-il, « étrangère ». Alors, en face d'un tel phénomène, une 
question se pose : pourquoi, jadis, des Allemands comme ces 
Bernois, pourquoi, aujourd'hui des Flamands comme un 
Maeterlinck ou un Verhaeren, ont-ils préféré le français à leur 
langue maternelle? La réponse est dans le prestige de la France, 
dans la clarté et la logique de sa langue, dans l'universalité de 
son esprit. 

Mais il peut arriver que même des pays de langue française 
réagissent contre la France : c'est lorsque son influence, pour des 
causes morales ou politiques, devient, ou paraît, dangereuse. Ce 
phénomène, qui s'est produit maintes fois en Suisse, et en Suisse 
romande, est particulièrement significatif. Au xviii* siècle, de 
Genève à Zurich, la nation helvétique était saturée d'influence 
française; cette dernière se déformait et se corrompait dans un 
milieu devenu incapable de l'assimiler. Relisons, par exemple, 
la lettre de Jean-Jacques au maréchal de Luxembourg; or, Rous- 
seau a, lui-même, par sa Letti'e à d'Alembert, participé à la 
réaction contre l'influence française, et il juge d'après des 
observations faites à Genève et à Neuchâtel, contrées non pas 
germaniques (il est vrai protestantes), mais romandes. Et Bridel, 
ennemi de la France, était un Vaudois, et Murait, ce gallophobe 
écrivait en français. Les causes de cette réaction sont d'abord 
des causes historiques; mais il y en a d'autres, plus profondes : 
l'esprit protestant, l'esprit germanique, l'esprit républicain, et 
surtout l'efTort accompli par la Suisse pour recouvrer son indé- 
pendance menacée, compromise, sa volonté de vivre de sa vie 
propre, le réveil du sentiment national. Car, lorsque les petits 
pays que divisent les races et les langues, veulent créer ou 
raffermir leur unité nationale, il leur faut tout d'abord se 
concentrer en eux-mêmes, rapprocher et concilier leurs difTé- 
rences, et pour cela, réagir précisément contre les influences des 
grandes nations qui les entourent et auxquelles les rattachent 
des affinités naturelles. Leur vie est avant tout un acte de volonté. 



14 — Ill-l SECTION DE PHILOLOGIE ET d'hISTOIRE 

Les actions et réactions purement littéraires ont un méca- 
nisme moins compliqué. 

Le premier phénomène que nous pouvons observer est celui 
du choix. Les petits pays de langue française, mais étrangers à 
la France, ont un esprit qui n'est plus l'esprit français, ils vivent 
d'une vie différente de la vie française; les goûts et les besoins 
ne sont plus les mêmes. Toute la littérature française, toutes ses 
idées, toutes ses formes ne leur conviennent pas également. Ils 
choisissent donc leurs livres et leurs maîtres. Il est intéressant 
de chercher à connaître les motifs et les raisons de ce choix. 
En Suisse romande, l'esprit protestant, moraliste, utilitaire, 
indifférent à l'art, a toujours, par exemple, manifesté à l'égard 
du théâtre et du roman des préjugés caractéristiques. Au 
xviii" siècle, — la Lettre sur les spectacles, la lettre de Murait 
sur le bel esprit et les remarques critiques de Haller le 
démontrent, — les grands classiques se heurtaient à de terribles 
méfiances; Fénelon seul était un favori. 

Ces besoins, ces goûts, ces préférences qui constituent le choix, 
s'expriment par la critique. L'indépendance politique et morale 
des petits pays, leurs éloignement des centres intellectuels leur 
permettent de garder une très grande liberté de jugement, les 
tiennent à l'abri des cabales et des modes. La critique romande: 
celle d'un Chaillet, d'un Vinet surtout, — peut sembler, parfois 
avec raison, incomplète et même peu littéraire, ou du moins 
extra-littéraire, on ne saurait lui dénier l'indépendance, l'intel- 
ligence, la profondeur, souvent la nouveauté. 

La littérature française apporte aux petits pays des formes 
qu'ils rempliront de leur matière à eux, des moyens dont ils se 
serviront pour s'exprimer eux-mêmes. De là un troisième 
phénomène : Vadaptalion des genres. Dans sa théorie de l'helvé- 
tisme, le doyen Bridel a défini, par exemple, ce qu'il entendait 
par églogue suisse, poème suisse, etc. : ce n'était qu'un jeu assez 
puéril. Mais il y a un «roman romand», d'ailleurs médiocre, et 
il y a des poètes romands qui sont classiques, romantiques, par- 
nassiens, symbolistes à leur manière, laquelle n'est pas toujours 
la bonne. 

Si nous étudions précisément la poésie romande, à commencer 



SECTION DK PHILOLOGIE ET D'HISTOIIIE III-l — 15 

par Bridel pour finir par Warnéry (laissons les vivants de côté), 
nous constaterons deux autres phénomènes : le relard, par rapport 
à l'évolution de la poésie française (et ce retard est naturel, il 
s'explique par l'éloignement: ainsi nous étions encore classiques 
à la manière de Vienne! et Delilie, alors que le romantisme finis- 
sait); puis, conséquence même du relard, la survivance d'an- 
ciennes formes abandonnées, d'anciennes habitudes, et de style, 
et de langage ; mais nous avons déjà montré pourquoi ces deux 
phénomènes tendent à se faire de plus en plus rares. Enfin, il y 
a entre les petits pays de langue française hors de France et la 
France elle-même, de perpétuels échanges d'hommes et, par 
conséquent, de formes et d'idées. Pour les petits |)ays, rôle 
glorieux ; pour la France, rôle utile. En donnant à la France une 
M"'" de Staël, un Benjamin Constant, un Cherbuliez, un Rod et 
surtout un Jean-Jacques Rousseau, la Suisse romande a contribué 
au renouvellement de la pensée française; en recevant d'elle un 
Calvin, qui a fait Genève, les réfugiés huguenots, qui ont fondé 
les premiers journaux et créé la vie littéraire, elle s'est sentie 
elle-même galvanisée, capable d'un effort qui l'a sortie de la 
médiocrité, de la stérilité. On sait, d'autre part, toute l'inlluence 
exercée par les poètes belges sur la poésie française contem- 
poraine, sur le symbolisme. 



Il est entendu, c'est du moins l'opinion courante, que Belges 
et Uomands écrivent mal. Leur langue toutefois, et ce n'est point 
un paradoxe, mériterait d'être étudiée. On y ferait des décou- 
vertes intéressantes, significatives. Ceux qui voient dans les mots 
et les formes du langage la terre et la vie, pourraient déduire de 
leurs observations bien des conclusions d'ordre psychologique. 
Il y a, en effet, pour ébaucher un classement, dans celte langue 
des éléments divers: d'abord, les incorr celions, les locutions 
vicieuses, déformées, les mauvaises habitudes; — puis les pro- 
vinciaiismes et les dialeclalismes ; — puis les archaïsmes; — 
enfin, les germanismes, soit ceux du vocabulaire, soit ceux de 
la syntaxe, ces derniers rentrant, d'ailleurs, dans la catégorie des 
incorrections. 



16 — III-l SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

Et c'est alors que se pose un problème : un Belge ou un Suisse 
romand, pour bien écrire, pour parler français, doit-il parler, 
doit-il écrire comme un Parisien, comme un Français de France? 
Doit-il pourchasser impitoyablement, non seulement les incor- 
rections, mais aussi les provincialismes, les archaïsmes, et même 
les germanismes, au risque de parler ou d'écrire d'une manière 
artificielle, d'une manière apprise? La langue tient au sol par des 
racines, ces racines puisent dans la terre une sève qui donne la 
vie à la langue : beaucoup de provincialismes, d'archaïsmes, et 
même de germanismes sont précisément de ces mots (*) grâce 
auquels s'aft]rme une individualité; celle de l'écrivain comme 
celle de sa région, comme celle de son peuple. La question 
mériterait d'être discutée, et une bonne fois tranchée. 



III 



Les littératures françaises de la Belgique, de la Suisse romande, 
du Luxembourg et du Canada, sont en contact perpétuel, 
non seulement avec la France, mais encore avec des littératures 
et des langues étrangères. 

Les germanismes qu'on trouve dans le français de ces petits 
pays, sont l'indice de ce contact, l'indice d'échanges et d'in- 
fluences réciproques. Ces échanges et ces influences ne s'établis- 
sent point de la même manière qu'avec la France : l'influence 
française, basée sur la communauté de langage, est naturelle et 
logique, c'est un courant large et continu ; les influences germa- 
niques, en revanche, se font sentir par une infiltration, indirecte- 
ment; elles rencontrent parfois des résistances. 

Le canal par lequel elles pénétrent est l'unité politique, natio- 
nale, de la Belgique ou de la Suisse, pour ne nommer que ces 
deux pays. 

(*) Le Zuricois Breitinger, Valter ego du critique Bodmer, les appelait 
justement die Machtwôrter, lorsqu'il revendiquait, contre Gottsched et 
l'École saxonne, le droit pour les Suisses allemands de puiser dans leurs 
dialectes. (Cf. notre Histoire littéraire de la Suisse au X VIII' siècle, t. II, 
p. 190-193; Lausanne, 1912.) 



SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE lll-l — 17 

Cette unité nationale, unité de gouvernement et d'institutions, 
oblige des races différentes à vivre de la même vie; quand elle 
a été consacrée, comme en Suisse, par des siècles d'histoire et de 
collaboration, elle a créé, peu à peu, au-dessus des diflérences 
ethniques, l'unité d'esprit, un idéal commun, une doctrine 
commune. De là, ces influences et ces échanges entre deux races, 
— qui ont leurs inconvénients, certes, mais qui sont normaux et 
qui, bien plus, sont une nécessité, une condition de santé natio- 
nale. Ce que nous avons dit de l'intluence française, vaut, en 
général, quoique à un degré moindre, des influences germa- 
niques. Avec, toutefois, cette différence essentielle : les influences, 
les échanges ne sont qu'exceptionnellement littéraires ; ils se font 
surtout par la politique, les lois, les mœurs, l'industrie, le 
commerce, par les religions aussi, — en particulier par le protes- 
tantisme, grand importateur d'idées germaniques, philosophie 
allemande, pratiques anglo-saxonnes. 

Il y a cependant des échanges intellectuels, littéraires : mé- 
thodes de travail, traductions, critique, et même certains genres 
importés, comme le festspiel qui a gardé en Suisse romande son 
nom germanique. Des Suisses allemands, comme J. de Mûller, 
C. F. Meyer, G. Keller et Gotthelf, ont eu des disciples de langue 
française, et ce fait est significatif. 

La situation de la Belgique et de la Suisse semble faire de 
ces deux pays les intei'médiaires naturels entre la France et 
l'Allemagne, la culture française et la culture allemande. Ce 
rôle a été joué, en effet, par la Suisse romande à la Réforme, 
au xvni^ siècle, plus tard avec M"® de Stàel ; en Suisse alle- 
mande, d'autre part, le vieux Bodmer, dès 1728, en avait une 
une conscience nette. Mais ce serait une grave erreur que de 
limiter à ces fonctions de trucheman ou, comme on a dit, 
d' « honnête courtier » la mission intellectuelle de la Belgique 
ou de la Suisse : d'abord, parce que, l'échange fait, on oublie 
les intermédiaires; ensuite, parce qu'à l'heure actuelle il n'est 
plus guère besoin d'intermédiaires entre la France et les autres 
nations. Les littératures étrangères sont étudiées en France avec 
une assiduité et une intelligence beaucoup plus grandes qu'en 
Suisse romande; les historiens et les critiques savent tous main- 



18 — HI-1 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

tenant que la littérature française n'est pas isolée, qu'on ne 
peut faire abstraction de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Ita- 
lie. Nous n'avons plus rien à leur apprendre et nous sommes 
nous-mêmes dépassés. 

Reste le fait important que les petits pays ont volontiers ce 
qu'on appelle 1' « esprit européen », qu'ils sont volontiers cos- 
mopolites. Economiquement, intellectuellement, ils ne peuvent 
se suffire toujours à eux-mêmes, ils ont besoin de l'étranger. 
F^a lutte pour la vie pousse leurs habitants à l'émigration, à 
l'activité industrielle et commerciale. Ils sont, en outre, 
hospitaliers, obligés de l'être. Ils sont enfin géographiquement 
tout proches voisins des grandes nations étrangères; ils ont 
parfois subi desdominalions étrangères. La Suisse est aucentrede 
l'Europe, au carrefour des grandes roules qui relient le Sud au 
Nord, l'Allemagne et l'Angleterre à l'Italie ; chez elle, la reli- 
gion dominante est le protestantisme, qui est, par essence, cos- 
mopolite. Elle a subi, dès la Réforme, l'influence anglaise : elle 
a servi d'intermédiaire entre la France et l'Angleterre par Béat 
de Murait, par la Bibliothèque britannique, entre l'Allemagne et 
1 Angleterre, par Bodmer et ses disciples, les traducteurs zuri- 
chois. L'italianisme est aussi l'une de ses traditions : Bourguet, le 
fondateur de la Bibliothèque italique, Bodmer, commentateur 
de Dante, Sismondi, Philippe Monnier, Widmann le prouvent. 
Toutes ces influences ont marqué de fortes empreintes sur les 
esprits. 

Bornons ici nos remarques, afin d'en tirer quelques conclu- 
sions peut-être utiles : 

La littérature française hors de France mérite d'être étudiée 
méthodiquement, mais il n'y a pas lieu d'employer d'autres 
méthodes que celles appliquées aujourd'hui à la littérature fran- 
çaise de France. 

L'histoire de la littérature française hors de France n'a 

point d'unité, d'ensemble : c'est l'histoire des lettres belges, 

romandes, canadiennes, luxembourgeoises, entre lesquelles on 

peut établir des comparaisons, découvrir des analogies, mais 

^u'on ne peut confondre et qu'il faut aborder isolément. 



SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE IIl-l — 19 

L'historien, le critique, choisira un certain nombre de 
« points de vue » : il commencera par envisager les lettres 
belges ou romandes — les principales — comme s'il s'agissait de 
littératures étrangères, ayant leur langage propre; il les envisagera 
socialement, c'est-à-dire, comme l'expression d'un esprit collec- 
tif, d'une société, et dans leurs rapports avec l'histoire, les insti- 
tutions, la nature, la vie même de la nation. C'est à notre avis, 
le seul moyen de rendre intéressantes et humaines des littéra- 
tures qui ont et auront toujours, vis-à-vis de la France, une 
valeur moindre, une situation inférieure. 

De petits pays sans unité de langue, comme la Belgique et la 
Suisse, permettent à l'historien d'entreprendre des enquêtes sur 
l'influence française à l'étranger — sur les influences réci- 
proques exercées dans un milieu déterminé par les littératures 
française, allemande, anglaise, italienne, — sur les rapports des 
lettres et de la vie sociale. La complexité des petits pays rend 
ces enquêtes intéressantes et significatives, leur peu d'étendue 
les facilite. 

Mais, encore une fois, de pareilles enquêtes peuvent s'entre- 
prendre en France môme, et partout où il y a littérature, vie 
intellectuelle. 



III. — SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE. 



Les caractères du parler franco-canadien, 



Adjutor rivard, 

professeur à l'Université Laval (Québec), 
président de la Société du parler français au Canada. 



Comme en d'autres pays, il faut distinguer, au Canada, le 
parler des gens instruits, celui du peuple des villes et celui des 
paysans. 

Au point de vue dialectologique, les deux premiers n'offrent 
aucun intérêt. La classe instruite parle ici le français littéraire 
— M. Faguet écrivait récemment que nous parlions le français 
« extrêmement bien » — , et c'est aussi, mais avec des angli- 
cismes et les déformations ordinaires, le langage de l'ouvrier des 
villes. 

ï'ar fra7ico-canadien, j'entends désigner le langage de nos popu- 
lations rurales, de celles surtout qui, éloignées des villes et des 
centres manufacturiers, ont moins subi l'influence du français 
classique et, d'autre part, n'ont pas été atteintes par l'infiltration 
d'un idiome étranger; là s'est maintenu, s'est développé le parler 
ancestral. C'est le seul qui mérite d'être étudié au point de vue 
scientifique. On s'occupe des deux autres pour les corriger, les 
épurer; mais, par l'uniformité remarquable de son aspect 



22 — III-2 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

général, comme aussi par la variété de ses produits et le contour 
imprécis de ses aires phonétiques, le parler rural, caractéristique 
du Bas-Canadien, et dont l'usage est un brevet de nationalité 
française, présente, à l'observateur curieux des problèmes philo- 
logiques, des problèmes intéressants. 

Sur l'histoire de notre idiome en Amérique, sur les éléments 
qui l'ont formé, les témoignages sont rares et peu sûrs, de telle 
sorte que, dans l'état actuel des recherches, ce serait souvent un 
pas hasardeux que de trancher péremptoirement. Sur plus d'un 
point, tout au plus peut-on suggérer des solutions, proposer des" 
explications, qui valent par les faits sur lesquels on les appuie, 
par les raisonnements dont on les soutient. 

Plusieurs paraissent avoir décidé de la nature du franco-cana- 
dien un peu hardiment; après une information suffisante à peine 
pour justifier des conjectures, ils ont donné comme faits établis 
ce qui n'était qu'hypothèses. 

Les uns se sont laissés entraîner, semble- t-il, par un patrio- 
tisme mal avisé. Désireux, avant tout, de trouver de la naissance 
à notre langage, et, d'autre part, imbus de cette vieille erreur 
que patois serait synonyme de jargon et que les parlers provin- 
ciaux seraient du français corrompu, ils ont pensé qu'il était peu 
honorable de reconnaître l'existence d'un élément dialectal chez 
nous; et, parce qu'ils ne retrouvaient pas sur les lèvres de nos 
paysans, intégral et homogène, le parler de l'une ou de l'autre 
province de France, mais un fond archaïque commun au fran- 
çais et aux autres dialectes de la langue d'oui, ils ont affirmé que 
le franco-canadien ne présentait aucune trace de patois, que 
c'était la langue classique du xvi^ siècle, voire du xvu*. 

D'autres, pour avoir remarqué de notre langage ce qui s'écarte 
du français moderne et n'avoir pas poussé plus loin l'enquête, 
ont pu conclure que le franco-canadien était du français cor- 
rompu. 

Quelques voyageurs, frappés par la persistance chez nous de 
certaines formes normandes, ont cru retrouver dans le franco- 
canadien un patois français homogène. 

Une quatrième école, enfin, et celle-ci d'esprit scientifique, a 
su faire la distinction du langage des gens instruits et du parler 



SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE I1I-2 — 23 

rural, et a vu dans ce dernier un dialecte distinct. Mais on s'est 
récrié, comme si le mot dialecte n'avait pas ici une valeur relative 
et que, par cette appellation, notre langage eût été exclue de la 
famille des parlers français. C'était faire une chicane de mots, et 
il semble bien que, pour s'entr'accorder, il eût sufTi aux dispu- 
tants de s'entendre d'abord sur une exacte définition de la langue, 
du dialecte et du patois. 

Le langage populaire des Canadiens français n'est pas encore 
connu tellement qu'on puisse, l'ayant analysé, dire avec préci- 
sion quels éléments l'ont formé, dans quelle exacte proportion 
chacun d'eux y a contribué; mais on aperçoit bien que ce n'est 
ni le français classique, ni un français corrompu, ni un patois 
pur, et que, cependant, il accuse des particularités assez saillantes 
et assez d'uniformité sur toute l'étendue du territoire pour con- 
stituer un parler régional... car on abuserait peut-être du langage 
en l'appelant un dialecte. 

Le franco-canadien, c'est-à-dire le langage des paysans cana- 
diens-français, est donc un parler régional, relativement uni- 
forme, sans être homogène, et que caractérisent des formes 
patoises diverses incorporées au français populaire commun du 
nord de la France. Ajoutons qu'il a gardé, comme tous les 
parlers exportés (*), un caractère archaïque par rapport à celui 
de la mère-patrie, et, en même temps, a emprunté aux langues 
avec lesquelles il s'est trouvé en contact, quelques éléments 
étrangers. 



« Sur les bords du Saint-Laurent, dit M. Rameau de Saint- 
Père, notre langue n'a pas plus dégénéré que notre caractère. » 

En effet, dans notre province de Québec, que la France jadis 
découvrit et peupla, les institutions, les lois, les coutumes, la 
langue sont françaises; nous gardons, comme nous ferions d'un 
héritage sacré, traditions, mœurs et parler des ancêtres. Nos 
armes portent celte devise : Je me sol'viens. Et cela veut dire, 
non seulement : « Je me souviens de la France, de la grande 

(') F. Brunot, Histoire de la langue française, t. I, p. 320. 



24 — III-2 SECTION DE PHILOLOGIE ET u'hISTOIRE 

patrie, et de sa langue », mais aussi : « Je me souviens de la 
Normandie, du Perche et de la Bretagne, de la Picardie, du 
Maine et de l'Anjou, du Poitou, de l'Aunis et de la Saintonge, 
du Berry, de la Champagne et de l'Angoumois... je me souviens 
des petites patries et de leurs parlers. » 

En effet, toutes les provinces du nord, de l'ouest, du nord- 
ouest et du centre de la France ont contribué au peuplement de 
la Nouvelle-France. On a pu, en consultant les registres de nos 
paroisses, les recensements, etc., établir, par proportions, 
'apport de chaque province. Dans les commencements de la 
colonie, dans le siècle des grandes émigrations, les provinciaux 
formaient la majorité de la population de la Nouvelle-France. 
L'Ile-de-France n'avait fourni que 12.69 p. c; les autres 
émigrants étaient des Normands, des Percherons, des Poitevins, 
des Aunisiens, des Saintongeois, des Angevins, des Beaucerons, 
des Manceaux, des Picards, des Tourangeaux, etc. Les Normands 
étaient les plus nombreux. Ils étaient aussi les premiers arrivés, 
de quoi il faut tenir compte, si l'on veut comprendre l'action 
exercée sur le parler par le mouvement de l'émigration. 

Quelle langue parlaient ces émigrés? 

Pour ceux de l'Ile-de-France, ils parlaient le français, sans 
doute. Il ne serait pas exact de dire qu'ils parlaient tous le 
français littéraire du temps; car, outre que les habitants de 
l'Ile-de-France venus au Canada n'appartenaient pas tous à la 
classe instruite, un grand nombre de ceux qui furent enrôlés 
dans les levées d'hommes faites aux environs de Paris étaient des 
patoisants de la Normandie, de la Bourgogne, etc. Mais il est 
raisonnable de croire que tous entendaient et parlaient le français 
populaire de l'époque. 

Les autres, les colons originaires des provinces, quel parler 
apportaient-ils à la Nouvelle-France? 

Il serait trop long de rappeler ici les études qui ont été faites 
là-dessus, particulièrement au Congrès de la Langue française, 
tenu à Québec en 1912; mais les conclusions auxquelles on est 
arrivé s'imposent. 

Il parait vraiment impossible que cinq ou six mille habitants 
de la province française, embarqués pour le Canada au xvii* siècle. 



SECTION DE PHir.OI.OGIE ET D'HISTOIRE III-2 — 23 

n'aient pas apporté avec eux quelques chose des parlers de 
leurs terroirs. Mais, d'autre part, s'il est juste de penser qu'au 
xvi» siècle les paysans de France parlaient le patois, on ne 
saurait affirmer que tous le parlaient exclusivement. Nous 
croyons plutôt que, dès cette époque, un grand nombre enten- 
daient aussi le français. 

Aussi a-t-on constaté que beaucoup des premiers habitants de 
la Nouvelle-France avaient de l'instruction, savaient au moins 
lire, écrire et compter. Ceux-là devaient entendre et parler le 
français, bien que leur langue usuelle pût être le patois de leur 
province. D'autres, sans doute, ne parlaient d'abord que le 
patois. 

D'un côté, donc, la connaissance qu'avaient déjà du français 
un bon nombre des émigrants venus au Canada permet d'expli- 
quer la rapide disparition du patois comme langue entière et 
usuelle, et la facile prédominance du français en Nouvelle- 
France. D'autre part, l'usage, habituel pour quelques-uns, acci- 
dentel pour les autres, au commencement de la colonie, des 
patois des provinces françaises ne peut être nié. 

Puisqu'il nous paraît certain que, dans les premiers temps de 
la colonie, il vint au Canada des patoisants, les uns qui parlaient 
aussi le français, les autres qui d'abord ne le savaient pas mais 
l'apprirent bientôt, nous croyons pouvoir atfirmer que le français 
fut, dès le début, la langue dominante, mais que les patois furent 
aussi parlés au Canada pendant un certain temps, non pas par 
la classe dirigeante, mais par le peuple, dans la famille du 
colon. Pour le nier, il faudrait pouvoir expliquer de quelque 
autre manière comment auraient été créés chez nous, de toutes 
pièces et spontanément, les substituts lexicologiques étrangers 
au français, mais qui appartiennent au normand, au picard, au 
bourguignon, et qu'on relève encore aujourd'hui dans nos 
campagnes ; comment auraient pu commencer ici certaines évo- 
lutions phonétiques essentiellement dialectales et qui n'ont pas 
leurs racines dans le français ; comment aussi notre morpho- 
logie aurait pu donner naissance à des flexions que ne connut 
jamais la langue classique; comment enfin, et d'où, nous serait 
venue cette élocution, dont on n'est pas sûr que ce soit un 



26 — III 2 SECTION DE PHILOLOGIE ET D'hISTOIRE 

accent, tant ses traits sont flous et ses caractères indécis, mais qui 
paraît être le résultat de divers accents provinciaux incorporés 
au français et qui, tantôt normande, tantôt berriaude, sainton- 
geoise au commencement d'un mot et picarde à la fin, ne laisse 
cependant pas de rappeler toujours la prononciation de l'Ile-de- 
France, sans y ressembler jamais complètement. 



Les parlers provinciaux, les patois de la langue d'oïl émi- 
grèrent donc de France au Canada avec nos ancêtres, ils y furent 
parlés, et durent exercer sur notre langage une action dont on 
constate encore aujourd'hui les effets; mais, d'autre part, le 
français fut toujours, chez nous, la langue dominante, et l'unité 
linguistique fut bientôt effectuée dans tout le Canada. 

On ne trouve plus, en effet, dans notre parler populaire, que 
des traces dialectales, nombreuses il est vrai, et qui font de notre 
parler un français régional, mais ne l'apparenlent que d'assez 
loin et accidentellement aux patois. 

L'enquête poursuivie depuis dix ans par la Société du parler 
français au Canada fournit là-dessus une riche collection de 
témoignages. Lexique et sémantique, phonétique et morphologie 
font paraître le caractère archaïque d'abord, mais dialectal aussi, 
du "français régional qui est celui de nos paysans. 

Une remarque qu'il faut faire, c'est que les formes patoises 
connues au Canada ne sont pas seules employées par le paysan 
canadien-français ; le mot français est généralement connu et 
souvent employé. Pour exprimer une idée, un paysan introduira 
dans la phrase un seul mot patois; un autre deux; un troisième, 
davantage. Mais l'ensemble du discours sera français. Si l'on 
compte les mots et les sons, le français l'emportera toujours. 

Dans son ensemble, le parler du peuple canadien n'est donc 
pas un patois; c'est du français, archaïque et un peu patoisé. 
Archaïsants et patoisants, tels nous sommes Et il n'y a là rien 
que de très honorable. 



SECTION DE PHILOLOGIE ET DHISTOIRE HI-2 — 27 

Il reste à dire un mot du français des gens instruits. 

Dans une étude présentée au Congrès de la Langue française au 
Canada (Québec, 1912), j'ai tenté d'expliquer comment s'était 
effectuée chez nous, et en si peu de temps, l'unité linguistique. 
Qu'il me suffise de faire remarquer ici que le mélange des dia- 
lectes d'oïl et la connaissance du français par le grand nombre 
des émigrés ont singulièrement facilité l'évolution de notre 
parler vers le français classique. Broyées et confondues, les 
formes patoises ont perdu de leur vigueur naturelle; déracinées, 
la sève leur a manqué. Tel mot normand, par exemple, perdu 
dans le français, n'a pas su toujours rester pur normand. Dans 
la fusion des parlers provinciaux et du français, les caractéris- 
tiques les plus considérables ont disparu, les cadres de la 
phonétique populaire ont été brisés. 11 en est résulté un langage, 
moins intéressant au point de vue scientifique, mais qui se polit 
et se raffine plus vite. Quelques années seulement passées à 
l'école, et nos paysans ont vite perdu ce que Loysel appelait le 
« ramage de leur pays ». 

Quel langage parlent-ils alors ? 

Le paysan canadien n'a pas d'accent provincial distinct; ou, si 
l'on veut, il a trop d'accents divers pour qu'aucun d'eux soit 
apparent. Aussi perd-il, et dès les premières années de collège, 
le plus grand nombre des caractéristiques de la phonétique 
• populaire. Au point de vue français, s'il fait des fautes de pro- 
nonciation, l'homme instruit (et les femmes parlent souvent 
mieux que les hommes) n'a pas de défauts de prononciation. Il 
lui reste pourtant quelques souvenirs du parler maternel, souvent 
indéracinables : è nasal pour eu nasal, é fermé nasal pour è 
ouvert nasal, une certaine mollesse d'articulation, et une attaque 
de son manquant de netteté. 

Pour le lexique des gens instruits, c'est le vocabulaire 
français, à peu près pur de patois, mais pauvre et imprécis, assez 
fortement archaïque, et mêlé, hélas! trop souvent d'angli- 
cismes barbares. Dans le commerce et l'industrie, l'anglicisme 
nous ronge : c'est l'ennemi qu'il faut combattre. La presse intro- 
duit même ces barbarismes dans nos campagnes. Heureusement, 



28 — III 2 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

hors des villes, le mot anglais se francise le plus souvent, et 
suivant les meilleures traditions de la langue. 

La morphologie est absolument française. 

Quant à la syntaxe, les tournures sont parfois imitées de l'an- 
glais, du moins dans les villes; mais le plus souvent elles sont 
parfaitement françaises, quoique peu soignées, et encore moins 
variées. 

Dans ces dernières remarques, j'ai voulu faire prendre une 
idée du parler moyen des personnes instruites, non pas du lan- 
gage de celles qui ont une culture spéciale; celles-ci, en général, 
parlent un français très pur. 

Et quant au parler de nos paysans, j'ai voulu montrer — bien 
que l'espace ne m'ait pas permis de donner mes témoignages — 
que c'est un parler français, caractérisé par quelques formes 
archaïques et patoises. Ce parler est le même d'un bout à l'autre 
du pays. Dans toutes nos campagnes, un Français de France se 
fait comprendre et comprend lui-même ce qu'on lui dit, sans 
la moindre difficulté : nos paysans parlent sa langue, la langue 
de la mère-patrie. 



m. — SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE. 



L'influence des langues voisines sur le français en Algérie, 



le D-^ J.-H. PROBST, 

professeur de philosophie. 



Dans un rapport sommaire sur les meilleures méthodes et les 
moyens les plus efficaces pour propager la langue française dans 
les milieux indigènes musulmans de l'Algérie, je plaçais après la 
multiplication des écoles arabes-françaises, où l'on enseigne 
notre parler par le procédé direct, naturel de la conversation 
entre maître et élèves : a) l'acquisition de rudiments de français 
au chantier, à l'atelier; b) l'enrôlement volontaire et l'appel obli- 
gatoire au service militaire dans une plus forte proportion, 
puisque les ordres, les commandements, l'instruction sont 
donnés en français dans les casernes; c) la suppression des 
interprètes qui savent souvent mal le kabyle et l'arabe, peuvent 
se laisser corrompre et surtout fournissent à certains indigènes 
un motif de plus pour ne pas apprendre notre langue. 

Il ne faudrait pas croire que j'approuve les pires fautes d'or- 
thographe et de syntaxe, la prononciation vicieuse, l'emploi 
d'expressions cosmopolites, pourvu que celui qui les commet 
bredouille et comprenne le français, plutôt mal que bien. Le 
patois néo-français de l'Algérie, le sabir, parlé par les classes 
ouvrières très mélangées d'Espagnols, d'Italiens, de Maltais natu- 



30 — ni-3 SECTION DE PHILOLOGIE DHISTOIRE 

ralisés ou non, de Provençaux el de Languedociens, de (îascons 
d'une part, de Juifs, d'Arabes, de Kabyles de l'autre, est un 
horrible jargon, doué d'énergie, assez imagé sans doute, mais 
sans harmonie ni ordre, incapable de devenir un idiome pro- 
prement dit, extensible et définitif. C'est une altération du 
français au contact des palois méridionaux, des langues latines 
sémitiques. 11 était utile à la vie commune des travailleurs, 
s'est formé tout seul très vite pour cette raison, dans uu temps 
où l'instruction était insutfisamment répandue, où les écoles 
étaient rares en Algérie, où les œuvres post-scolaires, cours du 
soir, conférences populaires, etc., n'existaient pas encore. Nous 
ne demandons pas la disparition des termes arabes ou espagnols 
qu'il contient, s'ils expriment mieux la pensée que les expres- 
sions ou les mots français correspondants, mais seulement la 
suppression des tournures contraires à la syntaxe, dues à l'igno- 
rance. Elles s'effaceront d'elles-mêmes d'ailleurs avec la diffusion 
plus large de l'instruction, servie par une sévérité réelle de la 
part des autorités chargées de faire respecter l'obligation sco- 
laire. Nous ne voyons pas grand mal non plus au maintien de 
certaines simplifications logiques en orthographe, comme celles 
du ph en f : pourquoi serait-il plus laid d'écrire « farmacien » 
avec un f k l'exemple de l'espagnol, que pharmacien avec un 
phi 

Je ne crois pas qu'on ait étudié jusqu'à maintenant, dans le 
môme sens tout au moins, ce patois algérien, ce sabir, moins 
fortuit dans sa formation qu'on ne le croit, plus déterminé qu'on 
ne se l'imagine. Qu'il me soit donc permis d'en exposer les 
principales caractéristiques d'abord, puis d'énumérer les mots 
étrangers les plus employés parmi ceux qu'il adopte. 

Grammaiiœ. 

Ai'ticles. — Les articles sont souvent mis les uns pour les 
autres : exemples : la poulpe, une poulpe, pour le poulpe, un 
poulpe. 

Presque jamais la contraction au ne se remarque dans les 
conversations populaires. C'est ainsi qu'on dit : je vais à le môle, 



SECTIOiN DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE III- 3— 31 

à le restaurant, au lieu de : au môle, au restaurant; ô le bout du 
doigt, pour au bout du doigt. 

Au contraire, on ne dit pas : donne-moi de la viande, du vin, 
mais donne-moi de viande, de vin. 

Substantifs. — Le changement de genre est fréquent, nous en 
avons vu un premier exemple plus haut; c'est ainsi qu'on dit 
couramment une crabe pour un crabe. 

Le ch se confond avec le s, exemple : sdJigement pour chan- 
gement, 4oix pour choix. 

i^a diphtongue in devient en : ensuite, cntention pour insulte, 
intention. 

Pronoms. — On abuse des pronoms personnels comme dans 
le midi de la France: je me le suis pensé, au lieu de je l'ai 
pensé; je me le mange, pour je le mange; il se les fait peur à 
tous pour : il leur fait peur. Celui-ci, celui-là donnent rui-ci, 
çui-là. 

Dont est remplacé par que. Exemple : la dame que je vous ai 
parlé, au lieu de : la dame dont, etc. 

L'abus du relatif que est remarquable. On entend dire cou- 
ramment : quelle heure qu'il est? Ousqu'il est? etc. 

Verbes. — Les verbes irréguliers sont confondus avec les 
verbes réguliers. L'Algérien conjuge : je bois, tu bois, il boit, 
nous boivons, vous boîvez, ils boivent. Je voirai, tu voiras, il 
voirai, nous voirons, vous voirez, \l% voiront, au lieu de je verrai, 
tu verras, etc. 

Le sujet est répété. Ce pléonasme est très fréquent. Exemple : 
mon frère il dit qu'il ne veut pas ; ma mère elle l'a acheté. 

La multiplication des verbes pronominaux est à noter. 
Exemples: je me l'ai mangé; je me le ramasse; je me l'ai pensé; 
tu te le bois. 

On dit comme en espagnol {tener, tengo) je tiens, pour j'ai. 
Exemples : je tiens de beaux habits; regarde la figure qu'il se 
tient; je tiens une grande fatigue. 

L'inversion est fréquente avec pléonasme. Exemple : elle est 
arrivée la voiture. 



32 — 1II-3 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'hISTOIRE 

L'auxiliaire être remplace l'auxilaire awir comme en espagnol 
et en provençal. Exemples : je me le suis gagné, je me le suis 
pensé. Au contraire, avoir s'emploie souvent pour être. Exemples : 
nous avons venu ; nous nous avons arrêté; il s'a sauvé. 

Le changement du ch en s est habituel comme dans les subs- 
tantifs. Exemples: charger, décharger, choisir, chercher, changer 
deviennent : sarger, désarger, soififir, sercher, sanger. C'est une 
faute arabe commune. 

Le futur antérieur se substitue au futur simple. Exemple: 
quand je l'aurai vu, pour : quand je le verrai. 

On emploie volontiers le futur antérieur pour le conditionnel 
passé. Exemple : si je l'aurais rencontré je lui aurais dit, ou lieu 
de si je l'avais. 

Mots invariables. — La suppression de la négation est générale. 
Exemple : je F ai pas vu. Je le sais pas uu lieu de : je ne l'ai pas, 
je ne le sais pas. 

Nos adverbes se forment trop régulièrement. Au lieu de sur, 
dessus; arrière, derrière, les Algériens du peuple disent: sur, 
dessur; arrière, darrière. 

Augmentations et diminutions de syllabes. 

E'ntention, pour : attention ; arregarder, pour : regarder. 

Au contraire : vec, pour : avec; capaèe, pour : capable; l'en- 
demain, pour : le lendemain; y a, pour : il y a; sji^agnol, 
spliquer au lieu de : espagnol, expliquer. 

Glossaire de mots empruntés à l'arahe, employés familièrement 
par des personnes parlant bien le français. 

Barka = assez. Exemple : j'en ai barha. 
Battel = gratuitement. Exemple : je l'ai en battel. 
Bezzeff = beaucoup. Exemple : cela ne vaut pas bez-zeff. 
Bousbous -= baiser, faire bousbous, embrasser. 
Chouïa = peu. Exemple : as-tu beaucoup de blé cette année? 
pas bezzeff, chouïa. 



SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE III-3 — 33 

Chitane = (Satan) démon, diable. Exemple : cet homme, c'est 
vm véritable chitane. 

Chichma = water-cioset. Exemple: ce livre est bon à jeter 
aux chichma. 

Chouari = panier commun où l'on met les ordures; le mot 
s'emploie comme injure : espèce de chouari] 

Fouta = foulard de soie, étoffe de soie rayée portée par les 
femmes juives et musulmanes, d'où un fouta pour un foulard. 

Kouskous de l'arabe ksouksou, plat de semoule aux légumes 
et à la viande, adopté sur les tables européennes. 

Kaoua = café. Exemples : nous buvons le kaoua, buvons le 
kaoua. 

Kif-kif = la même chose. Exemple : c'est kif-kif. 

Macache = pas, non. Exemple : veux-tu? Macache. 

Matraque ^ bâton, de l'arabe matreuk, mot usité même en 
France. En Algérie s'emploie même pour désigner une canne de 
promenade. 

Mercanti ~= marchand, sous dérivé richard, riche; mot passé 
de l'italien à l'arabe et adopté de l'arabe en Algérie. Exemple : 
Il peut payer, c'est un mercanti. 

Maboul =• fou, de l'arabe maâboiil. Exemple : il est maboul. 

Nif = nez, flair. Exemple : il a du ni/. 

Sarrak =- voleur, sarraker = voler, de l'arabe : substantif 
serraq' et verbe nserraq'. Exemples : c'est un serrak; il a serraké 
une poule. 

Seroual = pantalon. Exemple : tu as déchiré ton seroual. 

Sabat — soulier, de l'arabe sbat; passé en français avec un 
sens péjoratif : savate. Se dit en Algérie de tout soulier. 
Exemple : allons, prends tes sabat et suis-moi. 

Tchalefe = petit coup, chiquenaude. Exemple : il lui a donné 
une tchalefe. 

Mots arabes un peu moins fréquents ou usités seulement dans 
certains inilieux professionnels. 

Bakel = attention, gare. 

Barda = charge du mulet; bat par extension; sac de soldat. 
Exemple : Il porte la barda. 

m 3 



34 — III-3 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

Chrober = boire, de l'arabe nchrob, je bois. Exemple : il 
chrobe trop de viu. 

Dobza = coup, d'où donner une dobza et dobzer. Exemple : 
il l'a dobzé. 

Glossaire de mots empruntés à l'espagnol. 

Chispa = gaîlé alcoolique, de griserie. Exemple : Il a la 
chispa. 

Boratcho = ivre. Exemple : il est horatcho. 

Basta = assez. Exemple : Il y en a basta. 

Fatche = figure, face. Exemple : montre ta falche. 

Malafatche = mauvaise figure. Composé du précédent. Exem- 
ple : c'est un malafatche. 

Engaulcher = espagnol engautchar, embarrasser. Exemple : 
il est enyautché. 

Falso = faux, hypocrite. Exemple : c'est un falso. 

Miseria = misère pour quelle misère. Exemple : ah mu-erial 
il est blessé. 

Mitges = moitié, de mitges = à moitié, de moitié. Exemple i 
nous l'achèterons de mitges. 

Pelo = sou; mot familier pour désigner cinq centimes dans 
certaines régions d'Espagne (mot à mot : poil; no ten un pelo, il 
n'a pas un poil, il n'a pas un sou). Exemple : il n'a pas un 
pelo. 

Soustro = souci, ennui. Exemple : il a le sousto. 

Traboquer = tripoter, du patois espagnol trabacar, dérivé du 
castillan trabajar, travailler. Exemple : il a cassé son jouet à 
force de le trabaquer. 

Expressions espagnoles. 

De tan contenta que estaba — il était si content que, a été 
traduit mot à mot. Exemple : il dansait de tant content qu'il 
était. 

Ai que bonitol ■-= ah! que c'est joli; traduit mot à mot. 
Exemple : ai que joli ! 



la 

K 



SECTION DE PHILOLOGIE ET d'hISTOIRE III-3 — 35 

Que tristeza ten! = quelle tristesse! qu'il a de la tristesse! 
Traduit presque mot pour mot avec une faute de grammaire, pro- 
venant de patois espagnols, sans doute. Exemple : quelle tris- 
tesse il se tient ! 

A donde esta ? =- où est-il ; traduit et corrompu, donne : a 
ousqu'il est? 

Se ha visto = il a vu. Traduit mot à mot : il s'a vu. Exemple : 
il s'a vu un lièvre à la chasse, etc., etc. 

Les expressions fautives, les barbarismes doivent être com- 
battus par la multiplication des écoles et des œuvres post-sco- 
laires, la création de bibliothèques rurales. 

Il faut défendre absolument l'impression de journaux humo- 
ristiques, de plaquettes amusantes en sabir, comme le Papa 
Louette d'Alger ou le Cagayous. Il est déjà assez malheureux 
pour nous que le patois néo-français se soit créé, sans en encou- 
rager la diffusion dans les classes les plus élevées de la colonie. 
Un rit d'abord à la lecture, puis on imite pour s'amuser et insen- 
siblement on introduit dans la conversation des expressions 
vicieuses. 

Tout au plus peut-on tolérer l'introduction de quelques mots 
arabes qui répondent mieux à la pensée que les vocables français 
correspondants. 

Beaucoup d'écoles, beaucoup d'œuvres gratuites d'instruction 
post-scolaire, pas de journaux écrits en sabir, tels sont les 
remèdes essentiels. 

Il n'y a pas d'hostilité de la part des éléments ethniques divers 
qui peuplent la colonie. Les Européens sont fiers d'être adoptés 
par la France, s'ils parlent encore entre eux, bien moins qu'autre- 
fois, d'ailleurs, l'espagnol, l'italien, le maltais, leurs enfants, nés 
dans nos possessions africaines, sont Français de droit, d'après 
le décret de 1889, et ne se servent plus guère que de notre 
langue. Ils entendent peut-être encore les sonorités des idiomes 
aternels dans les familles où vivent encore de vieux parents 
enus tard en Algérie, mais ils ne les parlent pas eux-mêmes. Les 
juifs adultes s'expriment avec leurs coreligionnaires âgés en 
arabe, et dans la vie ordinaire en français. Si beaucoup sont 



36 — III-3 SECTION DE PHlLOI.Or.IE ET d'HISTOIRE 

encore bilingues dans leur vie privée, quand ils s'adressent à 
leurs ascendants ou à leurs femmes, surtout à la campagne, les 
enfants connaissent de moins en moins l'arabe et plus de la 
moitié l'ignore tout à fait au profit exclusif du français. Quant 
aux musulmans, de plus en plus bilingues, ils continueront à 
parler l'arabe ou le kabyle entre eux, chez eux, sans délaisser le 
français, langue officielle des relations extérieures. 

La besogne n'est pas terminée, mais il faut moins conquérir 
les bonnes volontés que les diriger. 

La francisation linguistique de l'Algérie avance très rapide- 
ment en raison même du désir d'apprendre de la population 
algérienne; il ne lui reste qu'un seul obstacle à vaincre : l'igno- 
rance de la grammaire élémentaire, due à l'infériorité intellec- 
tuelle des milieux cosmopolites populaires. La ditfusion de l'ins- 
truction obligatoire le vaincra facilement dans un avenir assez 
rapproché. 



m. — SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE. 



Les mots français en grec, 



Henri GREGOIRE, 
professeur à l'Université de Bruxelles. 



Au moment où le roi des Hellènes réunit sous son sceptre plus 
de territoires grecs que n'en possédèrent les Paléologues, triom- 
phe à peine espéré qui, en exaltant le sentiment national, va 
achever la diffusion, jusque dans les cantons les plus lointains 
du domaine hellénique, de celte langue bien ou mal faite, mais 
faite désormais, qu'on appelle la Ka9apeûou0a, il est temps de 
s'intéresser aux plus menacées parmi les particularités dialec- 
tales du grec vulgaire : je veux dire à ces éléments hétérogènes 
du vocabulaire, qui sont les dernières traces des dominations 
étrangères sur le sol classique. 

Les mots turcs, les plus facilement reconnaissables, seront 
sans doute les premiers en butte à la fureur patriotique des 
Hellènes délivrés. Comme ces minarets, dont tous les rayas con- 
naissent l'histoire et l'injurieux symbolisme, sont ou seront 
bientôt, jusqu'au dernier, déracinés du sol, les mots osmanlis, 
proscrits par le maître d'école, seront partout arrachés de la 
langue. Comme les Athéniens d'aujourd'hui, les Macédoniens 
de demain ignoreront que la chambre s'est appelée oda pendant 



38 — III-4 SECTION DE PHILOLOGIE ET DHISTOIRE 

de longs siècles, dans tout le domaine grec. Plus lente sans 
doute sera l'élimination des mots romans moins clairement 
désignés à la haine des « épurateurs » par leur physionomie 
moins décidément barbare. Dans ce dernier groupe, les mots 
français du moyen âge végéteront peut-être quelque temps 
encore, grâce au peu d'ombrage que donne leur petit nombre, 
et surtout grâce à l'obscurité même de leur existence, confinée 
à quelques villages ignorés de l'île de Chypre. 

Et, pourtant, ils entrèrent jadis, par masses imposantes, dans 
le parler de la Remanie, ces mots de la langue de Villehardouin 
et de Robert de Clari. Dès le premiers contacts entre l'Occident 
et Byzance, les plus puristes parmi les historiens byzantins 
furent obligés d'en accueillir quelques-uns. La connaissance du 
latin avait presque entièrement disparu de cet empire qui se 
disait encore «ausonien»; c'est pourquoi ses écrivains n'usèrent 
qu'assez peu d'un procédé commode et qui aurait satisfait leur 
goût d'archaïsme. Certes, ils adoptèrent parfois des formes 
latines et latinisées que leur offraient les chancelleries franques. 
Mais Photius déjà n'appelait-il pas le latin lui-même un idiome 
scythe? On aurait préféré adapter les noms étrangers au génie de 
la langue grecque par quelque adroite étymologie. 

Et Anne Comnène appelle McTctYTéXnÇ (îcrâTTe'^oç) le comte de 
Saint-Cilles. Le premier nom commun français qui s'imposa à la 
plume pédante d'un Byzantin est sans doute le mot lige, trans- 
crit XiZiioç par Anne Comnène, et qui vécut pendant des siècles 
sous cette forme. Ce premier emprunt, on le voit, a été fait à la 
langue vulgaire, non au latin; mais la transcription n'est pas 
phonétiquement correcte (il faudrait XitIioç) parce qu'Anne a 
évité une graphie qui lui semblait barbare. Mais de tels scrupules 
bientôt, ne furent plus de saison. 1.,'empire byzantin s'écroule, 
et, plusieurs années avant sa chute, l'île de Chypre est déjà un 
royaume français. Puis la langue française s'installe avec les 
conquérants, à Constantinople, en Thrace, en Macédoine, dans 
la Grèce centrale, en Morée. 

Avec moins de difficultés qu'on ne l'a dit, le système féodal 
s'implante dans des provinces qui s'acheminaient naturellement 
vers un état tout pareil, par la concentration des terres entre les 



SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE III-4 — 39 

mains des « puissants»; car Boniface de Montferrat, Guillaume 
de Champiitte et Villehardouin eurent à combattre des archontes 
ou grands seigneurs qui avaient déjà l'étoffe de feudataires de la 
Couronne. 

Que serait-il advenu de la Grèce si l'empire latin avait pu 
vivre? A cette question, les historiens ont depuis longtemps 
répondu, et l'étude des dix années vraiment glorieuses de cet 
empire, celles du règne de Henri de Flandre, rendait facile la 
réponse Les seigneurs indigènes auraient peu à peu envahi les 
cadres féodaux, et les familles d'outre-mer se seraient hellénisées. 

La langue française se serait maintenue plus longtemps sans 
doute que la langue latine, oflicielle à Byzance pendant les pre- 
miers siècles. En disparaissant, elle aurait laissé dans le grec un 
élément lexicographique comparable pour l'importance, à l'élé- 
ment germanique ou roman. Cet élément eût gagné tous les com- 
partiments du vocabulaire. Et la preuve en est dans les documents 
gréco-francs qui nous sont restés du moyen âge : les célèbres 
Assises du royaume de Chypre, les diverses rédactions de la Chro- 
nique de Morée, et (pour la Chypre) les chroniques de Machaeras 
et de Boustrone. Les romanistes connaissent bien ces textes inté- 
ressants. Il y a longtemps que G. Meyer a consacré aux mots 
romans des Chroniques chypriotes un savant mémoire, et déjà 
le premier éditeur de la chronique grecque de Morée avait joint 
à sa publication un lexique des mots français. Mais la tendance 
générale des critiques était de contester l'importance de l'apport 
français et, par voie de conséquence, linfluence de la civilisation 
française sur les Grecs du moyen âge. On faisait valoir cet argu- 
ment, que de tous les mots français qu'on lit dans les chroniques,, 
presque tous ont disparu aujourd'hui; on représentait l'idiome 
franco-grec de Chypre et de Morée comme un jargon un peu 
artificiel, employé surtout par des Francs qui estropiaient le 
grec, par des Gasmules; on répétait que les Assises et la Chro- 
nique de Morée n'étaient en somme que des traductions. Plus 
récemment, M. J. Schmitt, a cru pouvoir affirmer que le XpoviKÔv 
Toû Mopéroç, loin d'être une traduction, était l'original imité par 
l'auteurde la recension française. Cette opinion paraît insoutena- 
ble ; mais M. Longnon, le dernier éditeur du texte français, a 



40 — ni-4 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

montré que l'auteur du XpoviKÔv, comme celui du Livre de la 
Conquête, a eu sous les yeux un document italien. On saisit 
toute l'importance de ce fait. Les mots français du XpoviKÔv 
ne sont donc point des gallicismes de traduction; en les em- 
ployant, le versificateur grec prouve que ces vocables faisaient 
bel et bien partie intégrante de sa langue. 

Et pourtant, comme les circonstances politiques furent défavo- 
rables à l'élément français! Soixante ans à peine après la con- 
quête de la Morée, la défaite et la captivité de Guillaume de Vllle- 
hardouin portèrent un coup mortel à l'œuvre des envahisseurs. 
A partir de ce moment, la «princée» dut s'accommoder du voisi- 
nage du despotat byzantin. Au milieu d'une population déjà à 
demi-gagnée, voici que l'administralien byzantine reprenait 
pied. Appuyés sur les forteresses deMistra etdeYéraki, la pre- 
mière devenue bientôt une miniature de Byzance, les Paléo- 
logues commençaient cette lutte obscure et pourtant glorieuse, 
parce qu'elle illustre la persévérance géniale d'une raceentêtéeà 
ne point périr; ils reconquéraient le pays, canton par canton, et 
le dernier Constantin, avant d'aller mourir dans la pourpre, 
avait assuré le triomphe complet de l'hellénisme dans la pres- 
qu'île. C'est donc la concurrence, la résistance politique de l'hel- 
lénisme qui n'a pas laissé aux mots d'Occident le temps de 
prendre racine. Rien d'instructif, à cet égard, comme la compa- 
raison entre deux manuscrits de la Chronique de Morée. Le pre- 
mier en date présente bien plus de mots français que l'autre 
(Havniensis, Parisinus); dans la seconde rédaction disparaissent 
avec certains termes étrangers, les sorties virulentes et réflexions 
anti-grecques du Gasmule catholique qui prend le parti des sei- 
gneurs latins. Mais cette comparaison même prouve combien, 
malgré tout, les vocables français étaient familiers à ces 
Moréotes. Car, si le scribe du Parisinus remplace KaTrepoOvi 
par ffKénaff|ua, irapXaiaâ par BouXri, il a traduit un terme grec, 
mais obscur et suranné sans doute, par un mot français {(TiuTap- 
xiffouffi par YctpvicroucTi). C'est donc une réaction très consciente, 
comparable au mouvement actuel, qui a « épuré » le vocabu- 
laire. 

Dans l'île de Chypre, au contraire, après les répressions ter- 



SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE III-4 — 41 

ribles du début de la conquête, que Mas-Latrie nous peint en 
couleurs trop roinantiquement idylliques, le peuple grec renon- 
çant à ses espoirs nationaux, accepta assez docilement la consti- 
tution du royaume. Aujourd'hui encore, il semble qu'on y par- 
donne aux Francs leur domination en faveur de la gloire qu'elle 
valut au nom chypriote ; le souvenir du royaume ou priâTOv 
des Lusignans n'est pas effacé des mémoires paysannes. Les 
mots empruntés ici sont en partie les mêmes qu'on retrouve 
dans les documents moréotes; et l'on ne peut sempêcher de 
penser que la Mischsprache qui se laisse reconstituer à l'aide de 
Mâcheras, des Assises, de la Chronique, est précisément celle 
qui se serait établie et fixée par toute la Romanie si les conseils 
des papes avaient été écoutés, si le feu sacré de la croisade ne 
s'était pas éteint, et si le maintien des conquêtes d'outre-mcr 
était resté la grande affaire de l'Europe. 

On a quelquefois prétendu que l'influence italienne a très tôt 
fait échec à l'influence française. Les mots italiens, dit-on, se 
laissaient plus facilement gréciser que les français; et, comme 
leurs racines étaient souvent les mêmes, les Grecs ont préféré 
des deux formes parentes, celle qui se transcrivait et se pronon- 
çait plus facilement. Mais il sied de ne pas perdre de vue que si 
la République de Saint-Marc, la dominatrice « quartœ et dimidiœ 
partis totiiis imperii Romaniœ» avait pris pied dans les îles, à 
Coron et Modon, en Crète; que si la commune de Gênes s'in- 
stalle dès le XV' siècle à Famagouste de Chypre, la traduction 
grecque des Assises a été rédigée avant toute influence italienne, 
et la Chronique de Morée en est peu affectée. Gustave Meyer a 
donc eu tort de classer comme génoises les terminaisons en ou 
ou oûv (KO]uecTioû[v), peXiTYSioûv, xapviZ^oûv). 

Ce sont aussi des verbes français et non italiens qui ont 
pénétré en masse dans les conjugaisons si vivantes et si grecques 
en eûiu et en dSiu : pePeXeûuj {réveiller, non révolter) ôpbiviâï^uj, 
navTevidZiiu, TTpounouTidZiu) (promettre, avec un second ou dû à 
l'assimilation). 

C'est plus tard que les verbes italiens en are entrèrent dans la 
langue sous la forme dpuj. 

Un érudit chypriote, M. Simos Menardos, que son nom même 



42 — Il 1-4 SECTION DE PHILOLOGIE ET D HISTOIRE 

semblait promettre à ces études, a considérablement allongé la 
liste des mots français encore vivants dans son dialecte : 

TTpÔTcra, icraépa, Tcrijuividc, jaà^-npa, rcratva, TÙTcra, Koûiari, 
TcravTiXépiv, Tiiaipoç : broche, chaire, cheminée, chambre, 
chaîne, tache, couche, chandelier, déchiré : il y en a, on comptant 
les dérivés et les noms propres, une bonne centaine. Et les plus 
nombreux sont ceux qui désignent des objets que les conqué- 
rants occidentaux n'ont certes pas introduits dans l'île, des idées 
qui ont été de tous temps familières au paysan chypriote. Si l'on 
met à part quelques termes rappelant les chevauchées des preux 
feudataires des Lusignans, comme TreppoOviv, le « perron )> d'où 
les hommes d'armes s'élançaient sur les destriers, cpappâç « le 
fourrage » qu'ils donnaient à leurs bêtes, ttôç « le pas )> tpôkkoç 
« le trot », il ne reste que des emprunts dont il est dilHcile de 
rendre compte autrement que par des motifs psychologiques de 
portée tout à fait générale. Et c'est précisément ce qui fait l'inté- 
rêt de ce petit lexique. 

Car nous y voyons une nouvelle preuve de l'influence qu'a 
toujours, en pareil cas, la curiosité féminine, séduite par l'éti- 
quette nouvelle autant que par l'objet nouveau, et confondant 
volontiers l'une et l'autre. La chaîne brillante offerte par le 
galant chevalier franc à sa maîtresse villageoise paraissait un 
joyau plus rare à ses jalouses amies, si elles apprenaient le 
nom étranger du bijou : T0aiva; TTOÛKXa parut en dire plus et 
mieux que TTÔpnri, ffTrXÎYKa (épingle) que Kupqpîç. Et de fait, 
lorsque lemot français n'a pas complètement supplanté son syno- 
nyme grec, M. Ménardos nous apprend qu'aujourd'hui encore 
telle est souvent la différence que l'on fait entre eux. 

Le vocable français reste paré d'une splendeur de légende. Il 
n'y a de Tcraiva qu'en métal précieux, icraiva est synonyme de 
Xputrdcpi (or) dans certains dictons. Quelquefois aussi, comme 
pour Tffaépa, l'idée d'antiquité et même de vieillerie, s'attache 
au mot occidental. — Les termes de cuisine ne manquent 
pas non plus, et M. Ménardos remarque spirituellement que 
le nom de la colombe a disparu de l'île de Kypris. Ox, malgré 
l'appétit des Normands, n'a point succombé devant beef en 
Angleterre; mais le paysan chypriote, instruit par les maîtres 



SECTION DE PHÎLOr.OGlE ET D'HISTOIRE III-4 — 43 

queux féodaux, n'élève plus, depuis les grands festins de la con- 
quête, que des TreCoûvia (pigeons). Le nom du plat a passé à 
l'animal vivant {ficatumetjecur, auKuuTÔv et fjnap est l'exemple 
classique, plus frappant encore, de ces triomphes de la gastro- 
nomie sur la zoologie ou l'anatomie). 

Les Français, en Chypre, furent de grands bâtisseurs ; des con- 
structeurs occidentaux de leurs cathédrales gothiques, les Chy- 
priotes ont retenu des termes comme pôTa (voûte ; français et 
non italien, car pôXta existe avec un sens tout différent), Xàvrla 
(loge). 

Enfin la vieille langue juridique franco-grecque des Assises 
n'a guère laissé de traces, comme il fallait s'y attendre 

Rien que dans ce petit groupe des mots ayant survécu jusqu'à 
nos jours et que nous révèle M. Menardos, la lexicographie fran- 
çaise trouvera à glaner. Car hîykhç est le fr. mince, et cet adjectif 
n'est attesté qu'assez tard, en tout cas après la date de son adop- 
tion par le Chypriote. 

BoXÎKi qu'on lit déjà dans les Assises et qui signifie poutre, 
est peut-être notre volige. 

BcpKÎv (pron. vercin) « l'anneau sans le chaton » est le fr. 
verge qui a ce sens dans quelques textes. 

Mais le principal intérêt des emprunts français du grec médié- 
val est qu'ils nous donnent des renseignements assez précis sur 
la prononciation de notre langue au xni'* siècle. 

Dans la plus ancienne période du français, la palatale aftriquée 
se prononçait ts (orthogr. ch) ; la transcription des vocables 
français figurant dans les Assises, les Chroniques de Chypre et 
de Morée pour qu'aux xnr^ et xiV siècles, cette prononciation 
était générale en Grèce. Nous venons de voir xcrâiuTTpa (pron. 
tsambra), Tffaiva (tsaïne), TCTaépa (tsaëre), xiimpoç (déchiré}. 

Je pourrais multiplier les exemples : je préfère renvoyer ici au 
travail plus complet que je prépare sur la question. On ne sau- 
rait citer aucune exception à cette règle ; et la chose est d'impor- 
tance : car l'hypothèse de J. Schmitt, touchant l'original de la 
Chronique s'appuyait presque uniquement sur une prétendue 
transcription du mot Champlitte, ZaXoûGe, qu'on lit dans le 
texte grec. Or, comme M. Longnon l'a bien vu, nous avons 



4-4 — III'4 SECTION DE PHILOLOGIE ET DHISTOIRE 

affaire ici à une simple confusion géographique; l'auteur de 
la Chronique a bien cru que Guillaume était seigneur de 
Saluées. 

Les dialectes qui avaient conservé le K n'ont guère eu d'in- 
fluence à Chypre et en Morée; tout au plus peut-on signaler 
Kipitàvoç (Kivetaine), forme sans doute picarde. Je ne mécon- 
nais pas l'importance de cette question des dialectes; et si nous 
ne possédions que des transcriptions moréotes, nous pourrions 
croire que l'usage de la cour du Champenois Villehardouin a été 
ici prépondérante. Mais le Chypre nous empêche de nous arrêter 
à cette hypothèse. Et la chute de l'élément dental, en français, 
paraît décidément un phénomène bien tardif. 

Le développement àc g en z fut, dit-on, parallèle à celui de c 
en 5. L'affriquée dz, en Morée et à Chypre, n'est point encore 
généralement simplifiée en z. Jamais on ne trouve Zecppéç pour 
Geoffroi, mais bien Nrlecppéç (Dzefrè). L'exception apparente 
\xl\oç a été expliquée plus haut. Ici pourtant il faut signaler 
quatre mots chypriotes (sans doute empruntés vers le xiv siècle) 
qui montrent que la simplification finit par atteindre les parlers 
d'outre-mer. Ce mot ttéZ^oûviv (pigeon), ZiaXariva (gélatine), 
là\Jina (jambe) et ZIuiuttoûviv (jupon); mais on dit vrCavlv 
(jaunis, jaunisse), NiZiavéroç (Jeannet). Ces quatre mots sont 
précieux; on ne peut leur opposer de cas analogues dans le 
groupe très nombreux des mots ter ; il semble donc qu'on puisse 
en tirer des conclusions quant à la chronologie relative des deux 
phénomènes. Je note ici qu'une expression signalée comme 
romane par M. Ménardos, nia KÔpri toû viàviZou, « une fille 
nubile », qu'il explique par l'italien (?) « fille mure pour la 
danse », n'est sans doute que la traduction de l'expression fran- 
çaise « fille d'aage » (Assises, texte fr., cap. 14. Puis que li fis 
famylias est d'aage : c'est puisqu'il a XV ans; cf. enaaigier, 
desagier). 

Un curieux phénomène dont je ne puis donner une interpré- 
tation satisfaisante, est la transcription de certains c {ch) français 
(devant e, i) par la spirante dentale 9 {th anglais fort). Ainsi le 
nom de la famille de Brice apparaît sous la forme viè Bepiîeoi; 
de Toucy s'écrit toujours viè TouG, vrè Ntoûô; la famille de 



SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRF. III-4 — 45 

Planchy, arrivée en Morée après 1261, s'appelle TlXaSoi; Saluée 
ZaXoùe. 

Peut-être faut-il reconnaître ici une influence espagnole (1), 
mais peut-être aussi ces transcriptions sont-elles un des témoins 
précieux d'une prononciation de transition, que les graphies 
occidentales ne pouvaient noter exactement. 

Un détail de la transcription des diphthongues françaises doit 
être noté ici : oi est parfois rendu par é, mais parfois aussi par 
ôe. M. Brnnot {Histoii'e de la langue l'rançaisii,\,^. 333-334) a déjà 
attiré l'attention sur l'importance de ht transcription grecque, 
accentuée, pour dater l'évolution de la diphthonque. « Dans 
crepôeT ÔYKXôep, dit-il, l'accentuation nous montre le phonème 
à sa première étape de transformation, gardant l'accent sur o et 
ayant déjà changé leuE.» Or, l'un des noms propres de la Chro- 
nique, sur lesquels on a le plus discuté, est 'AvÔ€ (Aunoy). En 
effet, le texte français de la Chronique porte lui aussi Anoée Anoé 
alors qu'il ne présente point, par ailleurs, de graphies, telles que 
roe, assouvoever, aperçoeve. On en a conclu que le texte français 
était une version faite sur le grec; mais nous avons vu que cette 
opinion doit être abandonnée. Il est probable que nous avons ici 
un cas curieux de prononciation archaïque conservée dans un 
nom propre, prononciation qui a fini par modifier la graphie 
traditionnelle. 

A M (comme on le voit par l'exemple d'Aunoy) est régulièrement 
rendu par a dans ces textes du xiv" siècle. On sait que au ne 
devient o qu'au début du xvi« siècle. La transcription grecque, 
s'il était ici besoin de son témoignage, pourrait être utilisée à cet 
effet; car une inscription grecque, due à un chevalier de Rhodes, 
vient d'être publiée tout récemment, qui rend ainsi le nom de 
Jacques Gatineau : TIiÛKeç Paiivéo (inscription d'Halicarnasse, 
1313 après J.-C). 

Une étude complète de l'élément français en grec devrait 
s'étendre aux mots introduits dans la langue depuis le xix' siècle. 
Mais, ici, la ditticulié serait grande de distinguer entre les mots 

(1) Il paraît acquis que le prototype de la chronique grecque fut rédigé 
après l'année 1341, donc en pleine période « catalane ". 



46 — III-4 SECTION DE PHItiOLOGIE ET d'HISTOIRE 

français adoptés tels quels par un traducteur embarrassé ou 
paresseux, et qui peuvent être inconnus d'une partie de son 
public, et ceux qui sont vraiment entrés dans la conversation. 
La connaissance plus ou moins parfaite du français que possèdent 
tous les écrivains, tous les journalistes, donne une grande fré- 
quence au premier phénomène. Alors que le vocabulaire de la 
politique est purement grec, la langue dite épurée se prêtant 
docilement à calquer tous les clichés du journalisme inter- 
national, alors que jamais le grec n'est en peine de rendre 
des abstractions, et que les emprunts du type intelligeiizia des 
langues slaves sont à peu près inconnus, le langage des critiques 
d'art est forcé beaucoup plus souvent à la transcription pure et 
simple d'un terme étranger. Un sujet, un paysage {aovli, TxaXZàl), 
un profil (irpocpîX), voilà des termes qui n'ont point d'équiva- 
lents grecs universellement consacrés. Il faut aussi tenir compte 
ici de la diglossie bien connue des Grecs modernes. Si la langue 
dite épurée est celle du journalisme politique, les critiques d'art 
sont en grande majorité des vulgaristes; vivant eux-mêmes à 
l'étranger, ou bien en constante relation avec leurs chefs qui sont 
plus Parisiens qu'Athéniens, ils ont moins de scrupules puristes 
à l'égard des mots d'emprunts, et leur mentalité plus européenne 
leur représente certains emprunts comme indispensables. 

Mais le facteur principal est la mode au sens le plus banal du 
mot. Le français est la langue distinguée, la langue des salons et 
de la mondanité. 

La différence profonde des phonétiques grecque et française a 
plutôt facilité l'intrusion de centaines de termes empruntés à 
cette catégorie. En effet, le grec ne peut se contenter d'emprunter 
le terme étranger; il est obligé de le transcrire en le rendant 
prononçable, il doit aussi l'adopter au génie de la langue en 
le pourvoyant de désinences casuelles, La déclinaison en éç,é 
créée d'abord pour les emprunts turcs, reçoit aujourd'hui les 
mots français (ffcapéç). Ainsi ces mots entrent peu à peu dans la 
langue commune. Grâce aux journaux de la capitale, les salons 
de province les adoptent bientôt. La plus grande diff'usion est 
celle des termes désignant les parties du vêtement. 

L'adoption des modes occidentales ne date pas d'hier, et les 



SECTION DE PHir.OLOGIE ET D'HISTOIRE III-4 — il 

premiers termes étrangers s'y rapportant étaient italiens. Mais 
aujourd'hui l'influence italienne a cessé de se faire sentir. La 
société italo-grecque des îles ioniennes a cessé de donner le ton ; 
elle a elle-même adopté le français. 

Il est intéressant d'étudier cette invasion des ternies de mode 
français dans les milieux qui ignorent entièrement notre langue; 
car c'est là seulement qu'on peut acquérir quelque certitude tou- 
chant la réalité de l'emprunt. J'ai pu constater que comme pres- 
que toujours en pareil cas, ces emprunts ont eu une conséquence 
très importante. Non seulement les termes de toilette, mais 
encore les noms de couleurs ont été généralement adoptés. 
On a souvent remarqué la facilité paradoxale avec laquelle une 
langue qui possède en grand nombre des noms de couleurs, les 
remplace sans nécessité apparente par des termes étrangers (I). 
Les Grecs avaient dès le début du moyen âge adopté toute une 
série de termes latins (péveToç « bleu », âaTTpoç « blanc»); 
plus tard les emprunts turcs sont ici particulièrement nom- 
breux. Mais le grec moderne avait développé un vocabulaire 
très riche capable d'exprimer toutes les nuances. Aujourd'hui 
la plupart de ces noms, souvent fort jolis, sont tenus pour 
surannés dans les campagnes mêmes. 

Ainsi, ^leXiTlavû (couleur d'aubergine) est remplacé par )uiûp 
(mauve), xpiavTaqpuXXù par pOûZ, poPieâTO (couleur de pois 
chiche) par Kpé|u, picraivû par f Kpevâ. Y^Xài^io par ^■^\i (bleu), 
oùpavi par ^TrXé KXép, laxuvû par KacpeouXé; cf pelevià, ffaïuouâ, 
TOupKodZ:. Tous ces noms m'ont été indiqués par une Samiote 
qui ignorait entièrement la langue française; et je ne crois pas 
m'avancer beaucoup en disant que la plupart des mots indigènes 
supplantés par les termes français sont entièrement ignorés de 
l'usage athénien. 

Ainsi, au moment même où le purisme semble remporter une 
victoire décisive sur l'élément turc et même l'élément italien du 
vocabulaire, les femmes grecques imposent aux classes supé- 
rieures de la capitale, et peu à peu, à toutes les couches sociales 

(1) Il suffit de rappeler l'importance de l'élément germanique dans ce 
compartiment du vocabulaire français. 



48 — 1II-4 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

d'Athènes et des provinces, une énorme quantité de mots français 
qui, sans doute, ne s'en laisseront pas facilement déloger. Ce 
qui prouve que la réaction consciente contre les mots empruntés 
ne triomphe complètement que lorsqu'elle est aidée par l'évolu- 
tion sociale et politique. L'arrêt de l'influx lexicologique fran- 
çais ne se produira sans doute que lorsque la Grèce se sera 
émancipée des influences économiques occidentales; elle n'a 
réagi jusqu'à présent que contre l'italianisme et l'otlomanisme, 
parce que le centre politique s'est, déplacé des Iles ioniennes 
italianisées vers Athènes, la ville neuve, et parce que le monde 
turc a cessé de peser sur la vie grecque. L'école a trouvé dans 
ces phénomènes naturels des alliés puissants dans sa campagne 
'de xénélasie. 

Nous espérons retracer bientôt, dans toute son ampleur, l'his- 
toire de l'élément français en grec, depuis le moyen âge jusqu'à 
nos jours. La présente esquisse s'est bornée à indiquer la com- 
plexité des problèmes, et à faire pressentir l'importance relative 
des conclusions à tirer d'une telle histoire. 



BIBLIOGRAPHIE. 

Sur les mots français dans les textes médiévaux : Editions 
critiques de la Chronique de Morée : 

The Chronide of Morea, là XpoviKÔv toO Mopéuuç, by John 
Schmitt. Londres, 4904, in-8°. 

Livre de la Conqueste de la princée de l'Amorée. Chronique de 
Morée (4204-1303), par Jean Longnon. Paris, Renouard, 1911. 

Adamantiou, Ta XpoviKà roû Mopéuiç, tirage à part du AeXTiov 
TÎri icTTopiKtîç Kai èevoXoYKfîç éraipeiaç Tfjç 'EXXàboç (t. VI). 
Athènes, 4906, in-S". p. 433-675. 

M. A. Triandaphyllides, Die Lehnwôrter dermittelgr. Vulyàr- 
literatur. Strassburg, Trùbner, 1909. 

S. Menardos, Les mots français en chypriote (en grec), 'AGrvâ, 
VII (1900). 

G. Meyer, Jahrb. f. rom. Phil., 15 (1873), 33-36. 



III. — SECTION DE PHILOLOGIE ET D'HISTOIRE. 



L'histoire littéraire de la France 
et le choix des thèses et dissertations universitaires. 



Gustave CHARLIER, 

chargé de cours à l'Université de Bruxelles. 



Dans l'ordre des études romanes, c'est peut-être le fait capital 
des vingt dernières années que l'essor singulier pris par les 
recherches méthodiques et précises sur l'histoire des lettres 
françaises. Chacun sait la grande part qu'y ont eue, en France, 
quelques maîtres dont les noms sont sur toutes les lèvres. Grâce 
à leur admirable effort, le genre a vécu de la vieille « thèse 
littéraire », ingénieuse ou spirituelle parfois, oratoire et vide 
trop souvent, et qui, dans tous les cas, n'ajoutait à peu près 
rien à notre connaissance d'un passé pourtant si complexe et si 
riche. Presque au même moment, ce genre de recherches atti- 
rait au delà du Rhin des travailleurs de plus en plus nombreux. 
Là aussi quelque chose disparaît, et c'est le type traditionnel du 
romaniste à l'allemande, admirablement au fait de la phoné- 
tique et de la morphologie des anciens dialectes, rompu aux 
lâches délicates du classement des manuscrits et de la discus- 
sion des variantes, mais pour qui l'histoire littéraire de la 
France semblait perdre soudain tout intérêt à la date fatidique 
de 1453. Sur la terre classique de la philologie, il paraît bien 
que le jeune Litterarhistoriker soit en train de vaincre l'an- 
tique Philolog. Tout.au moins l'a-t-il doublé: cent travaux 
m 4 



i 



50 — III-5 SECTION DE PHILOLOGIE ET D HISTOIRE 

l'attestent, consacrés à la renaissance, aux siècles classiques, 
au romantisme, au réalisme, et même aux périodes plus proches 
encore de nous. Et le mouvement s'accentue et s'amplifie. Il 
atteint aujourd'hui l'Italie, la Finlande et même les Etats-Unis 
d'Amérique, d'où commencent à nous venir des contributions 
que l'on aurait tort de négliger. 

Ce renouveau des études d'histoire littéraire s'affirme nette- 
ment dans la production scientifique des universités. Des 
« séminaires » et des « laboratoires » de l'enseignement supé- 
rieur, il sort chaque année un nombre appréciable de travaux 
qui intéressent le long passé des lettres françaises. Thèses de 
doctorat ès-lettres, mémoires de diplôme d'études supérieures, 
thèses de l'Ecole pratique des hautes études ou de l'Ecole des 
chartes, tesi di laurea italiennes, dissertations allemandes, 
suisses, belges, américaines... autant de publications de valeur 
et d'importance fort diverses assurément, mais dont la moindre 
apporte cependant quelques précisions utiles ou quelques dé- 
tails nouveaux. 

Or, le choix de ces travaux est laissé à l'arbitraire de cha- 
cun. L'étudiant s'arrête à un sujet qui le séduit et le fait agréer 
par le maître qui dirige ses études. Ou bien c'est ce dernier 
qui, sous l'inspiration de ses études personnelles, lui signale 
le point particulier qui peut offrir matière à de fructueuses 
investigations. Dès lors, des doubles emplois doivent fatalement 
se produire. Il n'est pas rare qu'il sorte simultanément de deux 
«ateliers» différents des travaux qui se répètent. Il est moins rare 
encore qu'un étudiant ait poussé très loin déjà ses recherches 
quand il se trouve devancé par un concurrent ignoré, dont la 
thèse enlève à celle qu'il préparait le meilleur de sa nouveauté 
et de son intérêt. 

Que ces doubles emplois soient inutiles et regrettables, il 
n'est pas besoin, je pense, de le démontrer. Le vaste domaine 
de l'histoire littéraire de la France compte encore trop de 
régions à peine explorées pour qu'on ne doive pas déplorer 
des rivalités, qui se traduisent, en dernière analyse, par des 
pertes de temps et d'énergie. Est-ce là, d'autre part, un mal sans 
remède? Je ne le crois pas. Déjà une. heureuse initiative a 



SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE III-6 — 51 

fortement contribué à le restreindre : on sait que la Sorbonne 
exerce, en France, une manière de droit de police sur le choix 
des thèses de lettres et épargne ainsi de fâcheuses rencontres 
aux candidats au doctorat. Mais son action s'arrête à la fron- 
tière. Ne pourrait-on faire davantage? 

J'ai souvent rêvé, pour ma part, d'un modeste office inter- 
national, destiné à éviter les concurrences inutiles dans cette 
branche de la production scientifique de l'enseignement supé- 
rieur. Moyennant une entente entre les sections françaises des 
universités, l'organisation n'en serait pas bien laborieuse, et il 
coûterait moins d'efforts qu'il ne rendrait de services. Il suffi- 
rait qu'on lui transmît régulièrement la liste des travaux uni- 
versitaires en préparation. Il enregistrerait les divers sujets sur 
un jeu de fiches classées selon un ordre systématique. Un 
nouveau projet lui étant communiqué, il s'assurerait aussitôt 
qu'il n'est point déjà retenu d'autre part. S'il l'était, il mettrait 
en rapport les deux travailleurs, qui auraient tout intérêt à 
s'entendre pour ne pas empiéter sur leurs champs de recher- 
ches respectifs. Une fois le travail mené à bonne fin et publié, 
il serait averti et retrancherait de son répertoire la fiche cor- 
respondante. Il serait avisé de même si le projet se trouvait 
abandonné. Il ne faudrait pas, en effet, entraver la recherche 
sous prétexte de l'organiser. L'expérience a appris que le cas 
se présente quelquefois : on a vu tel poème du moyen âge 
devenir « tabou » parce qu'un savant romaniste avait annoncé 
dans la Romania ou la Zeitschrift de Groeber son intention 
d'en donner une édition critique, qui n'a jamais paru. 

Assurément — et je ne songe pas à me le dissimuler — ce 
plan tout schématique donne prise à plus d'une objection. 
Et, tout d'abord, comment, sur la simple indication d'un titre 
— souvent sommaire, parfois vague — reconnaître si un tra- 
vail en préparation n'empiète pas sur quelque sujet déjà retenu? 
Il y faudrait sans doute quelque bonne volonté de part et 
d'autre. Les travailleurs seraient invités à mettre dans leurs 
communications le plus possible de clarté et de précision; et, à 
l'office même, la double tâche de classement et de vérification 
des sujets devrait être confiée à un spécialiste assez au fait de 



52 — III-5 SECTION DE PHILOLOGIE ET d'HISTOIRE 

l'état des recherches pour interpréter sainement les libellés 
insuffisants. 

Une autre difficulté, c'est que tous les travaux préparés dans 
les universités ne sont pas nécessairement publiés. Ainsi les 
mémoires français de diplôme d'études supérieures et les 
thèses belges de doctorat en philosophie et lettres restent sou- 
vent en manuscrit. Faudrait-il laisser s'accumuler dans le ré- 
pertoire de l'office les fiches relatives à ces travaux demeurés 
inédits? Cet obstacle non plus ne paraît pas insurmontable. 
En fait, la partie utile de ces recherches voit le jour sous des 
formes diverses : articles de revues, mémoires académiques, 
publications libres. Rien n'empêcherait de réclamer aux étu- 
diants qui auraient recours à l'office l'engagement de l'avertir 
au moment où leur travail aboutirait à une publication. Au 
surplus, on pourrait fort bien, pour les projets de ce genre, 
prévoir un délai au bout duquel ceux d'entre eux qui n'au- 
raient pas abouti seraient réputés caducs et retranchés du 
répertoire. 

Bien d'autres problèmes d'ordre pratique se présenteraient 
encore, qui demanderaient un examen attentif. Mais je n'ai 
pas la prétention d'entrer dans le détail de lege ferenda. 
Il me suffit d'avoir posé, dans cette note hâtive, une question 
qui me paraît digne d'intérêt. La solution que j'ai indiquée 
est-elle la meilleure? Est-elle même pratiquement réalisable? 
Je ne sais. D'autres le diront peut-être, qui ont en pareille 
matière l'expérience qui me fait défaut. Je le souhaite, et 
d'avance je me rallie à leurs vues, si elles doivent contribuer à 
combler cette regrettable lacune de notre organisation scienti- 
fique. Aussi bien, la forme même de l'organisme à créer im- 
porte-t-elle assez peu. L'essentiel, c'est qu'il rende les services 
qu'on attend de lui, qu'il empêche le gaspillage d'efforts pré- 
cieux, qu'il mette un peu d'ordre là où règne aujourd'hui la 
seule initiative individuelle, avec ses caprices et ses à-coups. 
Réalisé, il pourrait devenir, par surcroît, pour ceux qui auraient 
recours à lui, une excellente école de solidarité scientifique. 
Et ce ne serait peut-être pas un moindre bienfait. 



IV. — SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE. 



Le français, langue scientifique, 



Maurice ANSIAUX, 
professeur à l'Université de Bruxelles. 



Un jeune économiste allemand me disait un jour : « La langue 
française est trop belle pour être une langue scientifique. » 

L'insinuation semble habilement dissimulée. A la bien consi- 
dérer cependant, elle est assez grossière, car elle ne tend à rien 
moins qu'à prêter aux savants de langue française un degré de 
légèreté tel qu'ils n'hésiteraient point à sacrifier le fond à la 
forme, à trahir la pensée au profit de la phrase. 

En aucune contrée du globe, les hommes de science sérieux 
n'adoptent une attitude semblable. Elle est le propre de cer- 
tains esprits plus ou moins fantaisistes, que l'on rencontre un 
peu partout dans le monde et qui se complaisent en un genre que 
l'on pourrait appeler poliment la philosophie littéraire. 

Osons l'affirmer : jamais la vraie science ne s'exprime avec 
plus de sobriété et de précision que lorsqu'elle prend la langue 
française comme interprète. Elle use alors des images avec une 
mesure et une discrétion que l'on ne retrouverait pas partout, 
au delà des monts, par exemple. 

Qu'on le remarque, du reste : pour la traduction des idées 

IV 1 



2 — IV-1 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

abstraites, Tutilité des images ne peut être mise en question, 
s'il est vrai que l'esprit humain n'est point uniquement fait de 
froide raison et que l'expérience sensible a contribué, dans une 
mesure incalculable, à le former et à l'enrichir. L'image judi- 
cieusement employée aide à comprendre; elle n'obscurcit pas, 
elle illumine. Sans doute, il est indispensable de savoir s'en 
servir à propos, et il n'est donné qu'aux maîtres, à des hommes 
de la taille de Bergson, d'en découvrir de neuves, d'en forger 
d'inattendues, qui, tout en projetant la clarté, donnent une véri- 
table impression d'art. 

Au fond, ce qui irrite les adversaires de la langue française, 
c'est sa vieille réputation de clarté. N'est-il vraiment pas pos- 
sible, disent-ils, de s'exprimer avec toute la netteté voulue en 
d'autres idiomes, et n'est-ce pas une prétention insupportable 
des admirateurs idolâtres du parler de France de réclamer pour 
celui-ci le monopole de la lucidité? 

Pour rendre l'accusation plausible, ils l'exagèrent. Qui donc 
a prétendu que la science ne puisse s'écrire qu'en français ? 
Tout ce que l'on soutient, c'est que cette langue en est le plus 
parfait instrument c'est que le français est le vêtement le plus 
transparent de la pensée. Et ici un exemple, ou plutôt une com- 
paraison. Ouvrons au hasard un traité d'économie politique, 
dont l'auteur est un savant allemand des plus réputés : nous y 
lisons qu'à une certaine époque, l'argent-métal était im Mittel- 
punkt des Weribewusstseins. Cela signifie littéralement : « au 
centre de la conscience de la valeur. » Un économiste français, 
belge ou suisse romand eût écrit simplement que l'argent était 
alors l'étalon des valeurs ou encore la mesure de toutes les 
valeurs. Semblable expression, immédiatement intelligible, eût 
passé inaperçue, au lieu que l'on s'attarde et reste tout rêveur 
devant la formule allemande. D'aucuns la jugeront profonde, 
penseront qu'elle suggère bien plus de choses encore qu'elle 
n'en exprime. En réalité, elle n'est qu'imprécise et flottante, 
disons même obscure. 

Obscur, l'idiome auquel je viens défaire allusion l'est parfois, 
et il convient peut-être de s'étonner de ce qu'à l'aide de cet 
instrument imparfait, sous le rapport de la mise au point, le 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-1 — 3 

travail scientifique et philosopliique ait pu produire les merveil- 
leux résultats que l'on sait. Encore y a-t-il lieu de ne pas s'exa- 
gérer ceux-ci, de ne pas se laisser abuser par une prétendue 
profondeur qui n'est souvent que vide et brouillard. Des obser- 
vations analogues devraient être faites à propos de la prolixité 
à laquelle la langue française ne se prête qu'en rechignant et 
dont plus d'une de ses voisines s'accommode avec un véritable 
excès de complaisance. 

A cet égard, l'on me permettra de mettre en garde la jeunesse 
studieuse contre l'imitation étourdie de l'étranger, et de lui prê- 
cher un inviolable attachement aux qualités traditionnelles du 
français. Le prestige des savants d'Outrc-Rhiji est incontestable- 
ment immense, bien qu'il n'ait peut-être plus aujourd'hui tout 
à fait les mêmes raisons d'être qu'il y a une vingtaine d'années. 
Mais on sait que les phénomènes sociaux, tels que la renommée 
et le crédit, survivent un certain temps aux causes qui les ont fait 
naître, ou que, tout au moins, il n'en coûte guère autant d'efforts 
pour les entretenir et les conserver que pour les produire. 

Je dirai donc à la jeune génération scientifique de n'emprunter 
à l'Allemagne que ce qu'elle a vraiment d'utile à lui communi- 
quer : la longue patience, la recherche méthodique, le souci 
minutieux — parfois un peu excessif — de la documentation, 
la crainte des conclusions hâtives, l'aversion pour la fantaisie, 
enfin, une forte dose d'esprit critique de bon aloi — bien qu'il 
dégénère de temps à autre en querelles personnelles ou en sub- 
tilités absolument stériles. 

Mais, de grâce, qu'elle évite de copier le reste : formules nébu- 
leuses, dissertations pédantes, abus des distinctions et des sous- 
distinctions et surtout ces perpétuels revenez -y, apparemment 
indispensables pour qui écrit en une langue ne livrant pas en 
une seule fois toute l'essence de la pensée, mais qui sont sans 
excuse lorsque l'on se sert de la langue française. 

Puisse notre jeunesse conserver aussi le goût des idées géné- 
rales, qui est chose proprement française (*). Il est bien banal de 

(*) La nécessité de cette remarque me parait s'imposer en présence du 
fait suivant. Il y a une dizaine d'années, dans un discours retentissant. 



4 — IV-1 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

rappeler que la France, héritière de la Grèce antique, a produit 
une floraison miraculeuse de théories, de généralisations, de 
conceptions abstraites. Prétend-on m'objecter que la science 
moderne, esclave des faits et ennemie de la déduction, n'a que 
mépris et impatience pour cette incomparable production 
d'idées? Je n'aurai pas de peine à faire voir que cela n'est pas 
exact. La science qui observe et qui induit ne fait, somme toute, 
que vérifier des hypothèses. L'observation des faits abandonnée 
à elle-même est radicalement improductive, parce que, suivant 
la parole profonde de Claude Bernard, elle « ne comprend pas 
ce qu'elle trouve ». Elle est impuissante si elle n'a l'idée pour 
guide. Sans doute, l'idée se modifie souvent au cours de la 
recherche expérimentale; en se vérifiant dans les faits, il peut 
arriver qu'elle s'élimine complètement. Il n'importe; l'investi- 
gation eût été impossible sans elle. Pareillement, sans le secours 
de l'esprit de système, les résultats épars obtenus par l'expéri- 
mentation ne pourraient se coordonner en une synthèse supé- 
rieure, génératrice de nouveaux points de vue et donnant l'essor 
à de nouvelles recherches. 

Il est donc vrai qu'aujourd'hui, comme dans l'antiquité, 
comme au xvii" ou au xviii" siècles, le penseur reste le pionnier 
de la science. Or, sans vouloir exagérer le rôle de pur instru- 
ment qu'est celui d'une langue vis-à-vis du travail intellectuel, 
il semble évident que, par sa puissance de pénétration, par ses 
qualités logiques, par les progrès internes qu'elle doit à une 
longue lignée d'écrivains illustres, la langue française est parti- 
culièrement apte à faire pe7iser. Elle pousse si naturellement aux 
conceptions d'ensemble, aux systématisations harmonieuses, à 
l'organisation par l'esprit des matériaux assemblés par l'expé- 
rience ! Il ne faut pas douter qu'elle convienne singulièrement à 
la genèse et à l'exposition des théories scientifiques contempo- 
raines, dont la complexité et la « spécialité » rendent si difficile 
l'adéquate expression. 

mon illustre collègue de l'Université de Berlin, Gustave von Schmoller, 
donnait comme mot d'ordre aux économistes : Deiailarbeit (travail de 
détail). 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-1 — S 

Nous voudrions, en terminant, faire justice d'un reproche 
d'indigence parfois adressé à la langue française. On dénonce 
son incapacité à former des mots composés, propres à noter 
toutes les modalités originales de la pensée, comme à traduire 
toutes les imaginations neuves des poètes. A cet égard, les par- 
1ers germains auraient une supériorité indéniable. Toutes les 
épithètes homériques n'ont-elles pas été rendues d'une façon 
minutieusement exacte en allemand, par simple formation de 
mots nouveaux ? 

Défions-nous de cette richesse prétendue et soyons bien con- 
vaincus qu'elle n'est nullement enviable. C'est que la faculté de 
créer sans cesse des composés nouveaux pousse à l'ambiguïté du 
langage. Celui qui les imagine leur prête une signification plus 
ou moins conventionnelle, qui n'est pas toujours bien comprise. 
Et, de là, proviennent équivoques et obscurités. 

Dans une langue parvenue à son entier épanouissement, les 
mots nouveaux ne s'imposent que pour désigner des objets ou 
des phénomènes nouveaux : aéroplane, dirigeable, aviation. 
L'exemple cité montre précisément que le français se donne tous 
les mots vraiment nécessaires. 

On fait encore remarquer, avec une pointe de dédain, qu'il est 
réduit à les tirer du grec. D'abord ce n'est toujours vrai — le 
mot dirigeable vient de le prouver — et puis, est-ce un mal? Un 
terme technique ou scientifique tiré du grec ne peut avoir qu'un 
sens : celui que lui attribue l'art ou la science qui le crée. Issu 
directement /lu langage courant, il ne pourra souvent se dégager 
qu'avec peine et lenteur de son imprécision originelle. Compa- 
rez géographie et Erdkunde. Tout Allemand quelque peu instruit 
décompose instinctivement ce dernier vocable et comprend tout 
de suite qu'il signifie : connaissance de la terre. Le voilà bien 
avancé ! Ou plutôt bien perplexe, car il éprouvera une réelle dif- 
ficulté à identifier cette expression vague et générale avec la 
notion stricte de cette espèce très spéciale de connaissance de la 
terre qui étudie le dessin et le relief des continents et des îles, 
la forme des océans et des mers, les bassins des fleuves, la dis- 
position des chaînes de montagne, le territoire des Etats avec ses 
divisions administratives, etc. 



(5 — IV-1 SECTION PÉDAGOGIQCE ET SOCIALE 

Il est donc préférable que les termes techniques n'aient aucune 
attache apparente avec le langage courant. Et si l'on pouvait 
adresser, à cet égard, une critique au vocabulaire français de 
certaines sciences, c'est que l'on y rencontre des mots ayant un 
sens — ou même plusieurs — pour le vulgaire : ainsi, en éco- 
nomie politique, utilité, capital, valeur. 

En résumé, loin de reprocher au français son inaptitude à 
produire à jet continu des composés, on doit le féliciter de ne 
posséder, à cet égard, qu'une capacité strictement limitée aux 
besoins nouveaux, et d'emprunter souvent aux langues anciennes 
les éléments de ses néologismes, circonstance qui assure aux 
mots ainsi forgés une unité parfaite de signification. Et, de la 
sorte, on en revient toujours à la clarté française. 



IV. — SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE. 



La culture française dans l'éducation féminine, 



M"» Marie CLOSSET, 
professeur de littérature à l'Institut de culture française de Bruxelles. 



La cuKure franvaise devrait être dans notre pays la base de 
l'instruction féminine. 

Il faut savoir à quel point l'interprétation actuelle des pro- 
grammes gouvernementaux s'écarte de cette conception qui fut 
jadis celle d'un régime politique plus généreux, pour com- 
prendre les raisons de la décadence où nous nous trouvons 
aujourd'hui : je parlerai, en premier lieu, de l'enseignement 
supérieur, des écoles normales de régentes et d'institutrices qui 
envoient chaque année, dans nos sections primaires et moyennes, 
nombre de jeunes filles entre 20 et 24 ans presque incapables 
d'écrire une page de prose claire et bien construite sur un sujet 
de leur compétence, et tout à fait incapables de s'exprimer avec 
une aisance correcte devant leurs élèves. 

Cependant, je le répète : la langue française devrait être, en 
Belgique, la base de l'enseignement général. Cela est d'autant 
plus important pour les femmes que leur progranmie scolaire 
excluant le latin, l'étude continuelle et approfondie du français 
peut seule devenir pour elles l'instrument de cette logique, de 



8 — IV-2 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

ce clair enchaînement des idées, de cette faculté de détacher 
l'essentiel du détail qui ne nous est point innée et que nous 
avons, en raison de notre nature, tant de peine à acquérir. 

Les garçons travaillent tous les jours, dans les Athénées, à 
mettre du latin en français et, inversement, à essayer de trouver 
l'équivalent dans le latin, des formes et des rapports de pensée 
dont se compose un texte français. Je sais bien que nulle disci- 
pline intellectuelle ne résulte le plus souvent de cet exercice 
quotidien, parce que, là comme ailleurs, les maîtres manquant 
de culture générale, la pratique du latin n'est plus pour les 
élèves qu'une fastidieuse et dérisoire besogne. Cependant, qu'un 
professeur intelligent s'empare de cette routine et il en tirera 
pour ses écoliers, malgré tout, une éducation supérieure. Au 
moins peut-il, s'il veut, remplir bon nombre d'heures à essayer 
de leur montrer à disposer les idées par ordre de valeur et de 
dépendance. Et c'est là un acquis considérable. 

Chez les jeunes filles, on remplace de plus en plus, dans les 
écoles de régentes, les heures autrefois consacrées à la lecture 
des chefs-d'œuvre et à l'histoire a])profondie de la littérature 
française par le plus sot et le plus vain des exercices : ces leçons 
apoelées d'Analyse littéraire qui mettent le comble à notre 
incapacité naturelle de penser et de parler avec précision et 
mesure ! 

On l'a dit très souvent, mais il faut le redire ici : une jeune 
personne guidée par son professeur d'analyse littéraire (lui-mênle 
complètement dépourvu d'esprit d'analyse et de culture fran- 
çaise), s'exerce (à l'âge de 20 ans et sous peine de n'obtenir pas 
son diplôme) à traduire, dans un français vague et mal sonnant, 
une page de Racine ou de Taine, à déformer jusqu'à l'absurde et 
jusqu'au crime les vers les plus admirables, à remplacer dans 
son esprit et celui des enfants qu'on lui confiera bientôt, par un 
fatras prétentieux et imbécile le souvenir direct et pur des 
œiivres des grands écrivains ! 

Non seulement, il faut supprimer à tout prix de nos pro- 
grammes ces déplorables leçons, mais il faut les remplacer par 
des heures nombreuses de lecture à haute voix et il faut exiger des 
jeunes filles de 20 ans qu'elles sachent bien lire et bien parler le 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-2 — 9 

français avant de leur permettre de rien enseigner, fût-ce la 
physique, fût-ce la couture ! 

Mais il faudrait surtout qu'au règlement des examens de sortie 
des élèves régentes qui concourent dans la section litléraire, on 
introduisît une cote d'exclusion rigoureusement observée qui 
visât l'élude du français seul. Faute de quoi, l'on nous donne 
pour de brillants sujets des élèves qui, ayant obtenu les neuf 
dixièmes des points pour le flamand ou pour la géographie, 
remportent une « grande distinction » dans cette section soi- 
disant « littéraire » et ne peuvent ni écrire ni parler correcte- 
ment le français. 

Ce qu'on entend ordinairement chez nous, dans le inonde 
pédagogique, par la culture française, est chose si pauvre et si 
superficielle, qu'au lieu de servir et de conduire en même temps 
l'éducation générale, elle n'y touche par aucun côté et ne déve- 
loppe point l'intelligence. 

Or, il faut rappeler une fois de plus, que l'étude d'une langue 
et particulièrement celle du français qui fût, qui est, et qui sera 
toujours l'unique truchement des Belges entre eux et tout le 
savoir humain, suffirait, si l'on s'y prenait largement, à relever 
et à élever du même coup, sur le plan philosophique, ces (qua- 
rante spécialités de nos programmes dont on alimente, sans les 
nourrir, les cervaux des jeunes gens hommes et femmes. 

Il n'est point rare d'entendre dire que dans nos universités 
même, étudiantes et étudiants se plaignent qu'aucune idée géné- 
rale n'éclaire les cours de littérature, d'histoire, de philologie, 
de grammaire... A plus forte raison, dans les écoles normales où 
l'on forme les institutrices et les régentes, la même inculture se 
constate, nécessairement plus profonde. 11 y a de l'instruction, 
c'est-à-dire cette richesse extérieure et lourde, sans rayonnement 
ni sur la personne morale ni sur le monde des idées. Et ni l'in- 
dividualisme n'y peut prendre le point d'appui de son élan, ni 
la fraternité cgalitaire n'en profite : c'est un bagage inutile, un 
amas de matériaux sans emploi, une u suffisance pure livresque » 
disait Montaigne... 

<c L'Institut de culture française «, qui s'ouvrira en octobre 
prochain, à Bruxelles, et que le collège des bourgmestres et 



10 — IV-2 SECTION PÉDAGOGIQUK ET SOCIALE 

échevins de celte ville a bien voulu honorer de sa confiance et de 
son appui, est fondé pour réagir contre cet état de choses. 

Dans sa partie démocratique, il offre aux jeunes institutrices 
et régentes diplômées, l'occasion de transformer l'instruction 
acquise au cours de noniljreuses années d'études hâtives, en 
adhire générale. L'étude de la langue française, sous forme 
d'histoire de la littérature et d'histoire de la grammaire et du 
vocabulaire français y tiendront la plus grande place. Par 
['histoire de la liltérature nous entendons ceci : montrer, en déve- 
loppant chaque année quelque point principal de cette littéra- 
ture, que comprendre un livre ou un auteur et se cultiver en sa 
compagnie, ce n'est pas l'analyser à la façon des pédants pour en 
classer les beautés et les défauts, mais mettre son intelligence avec 
une entière humilité à l'école d'un maître à penser et d'un maître 
à écrire. 

Les cours de géographie et d'histoire seront faits à l'Institut, 
non point pour accumuler des matières nouvelles dans l'esprit 
des jeunes femmes qui les suivront, mais pour développer en 
elles le goût des idées générales, l'intelligence des méthodes 
diverses, l'habitude de s'exprimer avec justesse sur des sujets 
élevés. 

L'ensemble de ces cours aidera nos étudiantes à sortir (malgré 
les programmes officiels inéluctables qui leur seront imposés 
dans les classes dont elles seront titulaires) de la platitude et de 
la médiocrité qui les atteignent douloureusement dans le milieu 
de leur activité quotidienne. 

Une pédagogie en naîtra peut-être, dont aucun professeur de 
l'Institut de culture française, n'aura été directement le protago- 
niste et qui aura pour point de départ ces principes : 1" que la 
connaissance de la langue française et des chefs-d'œuvre écrits 
dans cette langue est, pour notre pays, l'instrument de la véri- 
table libération de l'intelligence et de son développement; 2° que 
là pratique constante des idées générales est le signe à quoi l'on 
reconnaît quelqu un capable d'enseigner les autres. 

Il me paraît iiuitile d'ajouter à ceci les rétlexions que me sug- 
gère l'état actuel de la culture française dans l'enseignement pri- 
maire et moyen de Belgique. Pour y apporter un changement 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE lV-2 — 11. 

efficace, il faut former d'abord un bataillon d'institutrices et de 
régentes propres à enseigner le français d'après les principes 
exposés plus haut. C'est par l'enseignement supérieur, c'est par 
les professeurs eux-mêmes qu'il faut nécessairement commencer 
toute réforme pédagogique. 

Celle-ci est de première importance pour une nation comme la 
nôtre en qui l'on voit, alliée à tant de beaux et puissants instincts, 
une si arrogante vanité de l'intelligence, refusant par obstination 
et vantardise de boire à la coupe toute proche que lui tend la 
plus généreuse de ses sœurs. 



IV. — SECTION PEDAGOGIQUE ET SOCIALE. 



Les meilleures méthodes d'enseignement et de propagation 
du français chez les Arabes de l'Algérie, 



le D' Jean-Henri PROBST, 

ancien maître des écoles arabes-françaises d'Algérie. 



Beaucoup d'Européens, et même de Français métropolitains, 
paraissent considérer comme particulièrement ditiicile l'en- 
seignement de notre langue aux sujets musulmans de nos colo- 
nies de l'Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Maroc). Je me per- 
mettrai de réfuter tout de suite celte opinion infondée et 
préconçue. • 

Les Musulmans du Nord-Africain : Arabes ou Berbères 
(Kabyles, Mozabites, Chaouïas, etc.), sont de race blanche, tout 
aussi intelligents que nous, descendants en partie des Maures 
qui ont civilisé l'Espagne du Sud et fait avancer les sciences au 
moyen âge. Ce sont donc d'anciens civilisés, refoulés par les 
succès guerriers des Européens et isolés ensuite, puis tombés 
en décadence sous l'influence du milieu dimatérique ou des 
besoins très différents. Ce sont aussi, car il y avait des popula- 
tions blanches établies sur les bords africains de la Méditerranée 
avant les migrations musulmanes, des Proto-Sémites (Gétules et 
Numides des Anciens) venus de l'Est avant l'ère chrétienne, des 



14 — IV-3 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

témoins persistants des invasions romaines, byzantines, van- 
dales, espagnoles, turques. 

Le musulman actuel est un mélange de tous les éléments 
ethniques qui se sont superposés sur le sol nord-africain, arti- 
ficiellement unis par la religion de l'Islam et la plus ou moins 
grande proportion de termes arabes entrés dans son vernacu- 
laire, variable selon les régions, plus arabe que berbère ici, 
plus berbère qu'arabe plus loin, etc., selon le degré de respect 
et d'autorité que les envahisseurs arabes ont su ou pu leur 
imposer, conservant le vieux parler berbère à peu près inté- 
gralement dans les montagnes, où les soumissions étaient peu 
sincères, s'arabisant plutôt dans les plaines, où la domination 
était plus facile à établir. Les idiomes latins, grecs, ger- 
mains, ont disparu, c'est à peine si quelques termes déformés 
subsistent encore ça et là, comme « tabourt » pour « porta », et 
détonnent au milieu d'un lexique oriental. 

Nous avons donc affaire à des hommes d'une mentalité à peu 
près analogue à la nôtre, intelligents, dont les idiomes très 
riches expriment un grand nombre d'idées, qui possèdent d'in- 
téressantes littératures. Il ne fallait donc pas inventer des pro- 
cédés extraordinaires d'enseignement du français. 

Les fondateurs des premières écoles élémentaires destinées 
spécialement aux indigènes, puisqu'elles devaient fonctionner 
dans des districts où les Européens sont rares, le regretté 
M. Jeanmaire, recteur d'Alger, et M. Bernard, directeur de 
l'école normale type d'Alger-Bouzaréa, aujourd'hui directeur de 
l'école normale de la Seine, pédagogues éprouvés et pratiques, 
élaborèrent, avec une commission de maîtres compétents, des 
programmes adaptés aux buts poursuivis et aux milieux parti- 
culiers où ils seraient appliqués, dans l'esprit des méthodes 
directes, naturelles, de conversation exclusive dans la langue 
française étudiée. Pas de traduction, pas de comparaison entre 
les langues indigènes et la nôtre, mais des associations d'images 
visuelles et des phrases et des mots français qui les représentent 
auditivement, des applications sérieuses, rationnelles, des pro- 
cédés employés par la mère quand elle apprend à parler à son 
enfant, sorte de méthode Berlitz plus simple, plus logique. 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV'S — 13 

Cette innovation ntile, féconde, fut combattue d'abord par les 
partisans de l'ignorance des indigènes, qui paient d'autant 
moins la main-d'œuvre, exploitent d'autant mieux nos sujets, 
que les Musulmans savent moins ce qui se passe dans les milieux 
ouvriers français et ne peuvent réclamer quand leurs intérêts 
sont lésés, mais la thèse du bon sens, de l'humanité a triomphé 
lentement, s'impose enfin aujourd'hui par ses résultats incon- 
testables et définitifs. 

Je ne peux évidemment, et je le déplore^ dire que la nioilié 
des 3 millions et demi d'indigènes algériens parle ou comprend 
le français, mais je crois pouvoir constater que, partout où les 
indigènes ont la faculté d'envoyer leurs enfants à l'école, la 
connaissance de notre langue croit avec rapidité. Dans des loca- 
lités, pourtant habitées, jadis comme aujourd'hui, par quelques 
Européens, où il n'y avait pas d'école, la proportion des indi- 
gènes connaissant un peu de français était d'un tiers. Elle est 
aujourd'hui, dix ans après, des trois quarts. Sauf les vieillards, 
réfractaircs partout, presque tous : adultes, femmes, fillettes, 
garçonnets en marge de la population scolaire, sont capables de 
répondre à une question simple, de donner un renseignement, 
de faire une vente ou un achat usuel en français. 

L'instruction à l'école est le principal facteur sans doute, et 
c'est sur lui que nous allons insister, mais nous mentionnerons : 
l'emploi de plus en plus fréquent d'auxiliaires, de manœuvres 
indigènes chez des Européens qui ne savent pas leur langue. Les 
indigènes apprennent, par la force des choses, un certain nombre 
de termes, de mots, de phrases; les engagements volontaires dans 
les corps de tirailleurs, où les commandements et l'instruction 
se font en français ; depuis peu l'appel obligatoire des recrues 
indigènes dans la proportion d'un dixième. Tous ces soldats sorti- 
ront du régiment en possession d'éléments sérieux, quoique rudi- 
mentaires, du français, et seront fiers de les transmettre à leurs 
parents et à leurs enfants; enfin la suppression des interprètes. 

Revenons à renseignement proprement dit de l'école spéciale 
d'indigènes, la seule qui s'adresse à des enfants complètement 
ignorants de notre langue, les autres pouvant toujours fréquenter 
les établissements scolaires destinés aux Européens et se déve- 



16 — IV-3 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

lopper en français, comme dans toutes les autres matières, 
à l'égal de leurs petits camarades de France, puisque les pro- 
grammes des écoles d'Européens sont les mêmes en Algérie que 
dans la métropole. 

Les maîtres destinés à l'instruction primaire exclusive des 
indigènes sortent de deux institutions distinctes de l'École nor- 
male d'Alger-Bouzaréa : le Cours normal et la Section spéciale. 
Font leurs études au Cours normal de jeunes Arabes ou Kabyles 
pourvus du certificat d'études primaires et qui ont passé un con- 
cours d'entrée. Ils y restent jusqu'à l'âge de 18 ans environ, 
y préparent le brevet élémentaire de capacité et s'y initient aux 
méthodes pédagogiques de l'enseignement direct par l'aspect. 
Ils en sortent avec le titre de moniteurs-indigènes et servent 
d'adjoints, chargés des classes inférieures des écoles élémen- 
taires, aux maîtres français pourvus du brevet supérieur et du 
certificat pédagogique. En général, sortis des écoles normales 
ordinaires, ces derniers parachèvent leur formation profession- 
nelle dans une année de séjour à la Section spéciale, sorte de 
quatrième année, se familiarisent avec les petits élèves indigènes 
dans les classes exclusives de l'école annexe, s'initient aux élé- 
ments de l'agriculture pratique africaine, des travaux manuels 
utiles en pays indigènes, à la médecine d'accidents, aux sono- 
rités un peu étranges pour eux des idiomes arabe et kabyle. 

Voici maintenant comment moniteurs indigènes pourvus du 
brevet simple, sortis du Cours normal, et maîtres français bre- 
vetés supérieurs, cerlitiés pédagogiques, formés à la Section, 
enseignent le français aux enfants musulmans. 

Ils s'entourent d'objets usuels, ou d'images représentant ces 
objets s'il est difficile de se les procurer, les montrent à leurs 
élèves en les leur nommant plusieurs fois en français. Les 
petits, corrigés par les maîtres quand ils prononcent mal, 
répètent collectivement, puis individuellement. Ils accom- 
plissent des actions simples, où les objets jouent les rôles des 
divers compléments, et répètent en français ce qu'ils font. Je 
suppose, par exemple, que l'on ait pris pour thème de leçon : 
la charrue et monti'é aux petits ce que sont : le soc, le couteau, 
les mancherons, le tirant, le sillon, sur une image, ou mieux 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-3 — 17 

dans le champ ou le jardin annexé à l'école. On leur l'ait tou- 
cher les objets et répéter à mesure, par exemple : je tiens, tu 
tiens, etc., les mancherons de la charrue, pour guider le soc. — 
Les bœufs tirent la charrue avec leur tête. — Le laboureur 
creuse le sillon avec la charrue. — La charrue indigène- n'a pas 
de roues et celle des Européens a deux roues. — La charrue 
arabe est en bois, la charrue des Européens est en fer, etc. La 
leçon porte sur les substantifs et les verbes étudiés séance 
tenante, associés à des vocables expliqués et appris les fois pré- 
cédentes. C'est ainsi que les verbes guider, creuser, tirer ont été 
utilisés pour varier la leçon et rappeler des actions importantes 
déjà connues antérieurement. On procède par ordres et interro- 
gations : Ali, prends les mancherons delà charrue. — Moham- 
med, guide les bœufs. — lousef, regarde la charrUe creuser le 
sillon. — Que fait Ali? Que cherche Mohammed ? Que regarde 
lousef? Avez-vous vu le sillon? Qui creuse le sillon? etc. 
Les gamins répètent les questions, exécutent les ordres, s'ef- 
forcent de former des proportions simples et de répondre à 
leur maître. 

Chaque leçon embrasse un sujet distinct, à vocabulaire nou- 
veau, à actions nouvelles ; le jardin, la ferme, la mosquée, la 
montagne, la plaine, la mer — les semailles, le labour, la mois- 
son, la vendange — lesjeùx, lâchasse, la pèche, etc. 

On passe ainsi en revue les diverses circonstances de la vie 
usuelle, les milieux et les objets ambiants. Plus tard, l'année 
suivante par exemple, on traite des sujets plus particuliers ou 
moins concrets : les bijoux de la femme, les opérations de la 
cuisine, le lissage des vêtements, les moyens de transport, etc. 
On arrive enfin aux conversations proprement dites sur toutes 
sortes de sujets, d'autant mieux que la lecture, apprise au moyen 
de la méthode de lecture-écriture, a marché de pair avec l'ensei- 
;.,'nement du vocabulaire et de la formation de la phrase. Tous 
les mots des textes lus, écrits, sont naturellement empruntés aux 
leçons de langage déjà bien sues, en sont une sorte de revision. 

L'arithmétique, le dessin, la géographie, entre autres connais- 
sances, sont acquises par des moyens concrets, leurs termes 
appris en même temps qu'utilisés ou tracés. Voici une bille, 

IV 2 



18 — IV-3 SECTIO.N PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

deux billes, trois billes, quatre billes. Voici un morceau de 
sucre, cinq morceaux de sucre, six morceaux de sucre, etc. 
Deux billes et deux billes font quatre billes. Ajoute deux billes à 
deux billes, combien cela fait-il? Voici deux billes, combien en 
ajouteras-tu encore pour faire quatre billes? etc. 

La ligne verticale est comme le fil à plomb du maçon ; la ligne 
horizontale est comme la surface de l'eau; la ligne oblique est 
comme la pente de la montagne. — Dans ce dessin, combien y 
a-t-il de lignes obliques, de lignes verticales? Montre-moi les 
lignes horizontales? 

Pris dans un réseau d'associations de l'œil et de l'oreille, à 
tout moment se servant des mêmes termes dans différentes 
circonstances, l'enfant finit par posséder un vocabulaire et un 
mécanisme suftisant de la langue. Il comprend beaucoup de 
choses au bout d'un an, parle le français usuel très convenable- 
ment après deux ans, au point de pouvoir parfois suivre la classe 
d'Européens correspondant à son âge ou celle immédiatement 
inférieure. 

Certainement la méthode directe naturelle est très supérieure 
en résultats et en rapidité à la méthode de traduction. Elle a 
l'avantage d'empêcher l'enfant de penser dans sa langue avant 
de penser dans la nôtre quand il parle français, elle évite aussi 
le tâtonnement. De plus, les notions acquises avec elle ne s'ou- 
blient plus, les associations verbo-visuelles devenant presque 
indissolubles. 

Bien entendu cette méthode directe n'est employée que pour 
dégrossir les enfants totalement ignorants des éléments de la 
langue française, et on l'abandonne dans les classes moyennes 
et supérieure de l'École d'indigènes, où l'enseignement est, à 
peu de chose près, analogue à celui donné dans les écoles pri- 
maires d'Europe. 

Il est défendu, dans toutes les classes, de parler la langue 
indigène. Jamais les maîtres, qui comprennent tous l'arabe ou 
le kabyle plus ou moins bien, selon les régions, ne s'adressent 
à un élève dans sa langue, mais en français; il repètent et font 
répéter l'ordre ou la question jusqu'à ce qu'ils soient saisis, en 
variant les compléments et les actions, par exemple. 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-3 — 19 

Je suppose que l'ordre de fermer les livres ait été donné et 
que Rubuli n'ait pas compris. Le maître fermera ou fera fermer 
la porte, la fenêtre, en disant et en faisant dire : je ferme la 
porte, ferme la fenêtre; puis, touchant le livre, il ajoutera, s'adres- 
sant à Rubuli : ferme le livre. Il est rare que l'élève n'ait pas 
appris en quelques minutes le sens du verbe qu'il ignorait, 
frappé par l'association des mots et des actions ou des objets. 

Pourquoi les professeurs de langues vivantes sont-ils encore 
en partie attachés à l'ancienne méthode de traduction, et pro- 
clament-ils fantaisiste ou moins féconde qu'on ne croit la 
méthode directe ? Tout simplement, j'en sais quelque chose 
puisque je suis ancien maître des écoles arabes-françaises, parce 
qu'elle oblige les professeurs à agir et à parler tout le temps 
avec les élèves, ce qui est fatigant et pénible. 

Rien n'empêche de couper par des pauses les leçons trop 
longues, ou de faire copier des modèles sans abuser du repos, 
mais il faut absolument, résolument, adopter la méthode directe 
maternelle d'enseignement des langues, si l'on veut obtenir des 
progrès durables, importants, plus rapides que par tout autre 
moyen. Elle a fait ses preuves pour l'étude de l'anglais, de l'alle- 
mand, de l'espagnol, de l'italien. 

Nous avons souvent rencontré, dans nos excursions, loin de 
tout centre européen, des petites filles et des petits garçons capa- 
bles de répondre à des questions sur. la route, le temps, les res- 
sources de la région. Ils avaient tous appris ce qu'ils savaient 
de français avec des frères ou des cousins, élèves de nos écoles, 
ou, dans les douars isolés de toute école, ils étaient les enfants 
d'anciens élèves. Certainement leurs instructeurs avaient procédé 
comme ils l'avaient vu faire plusieurs années par leurs maîtres, 
par la méthode directe d'association de l'objet au son du mot 
français, de l'action à la phrase de notre langue. Ce sont là, 
peut-être, après nos élèves, ceux qui s'expriment le mieux. En 
effet, quoique avec moins de précision et j'ose dire de correction, 
même au second degré, l'écho de l'enseignement des instituteurs 
français garde quelque chose de progressif, de logique, de choisi, 
de clair, qui manque à l'acquisition fortuite, au hasai'd des pro- 
miscuités de l'atelier, de la ferme ou de la chambrée. 



20 — IV-3 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

Il ne faut pas néanmoins mépriser la propagation du français 
par la fréquentation journalière de métropolitains, en moyenne 
peu cultivés. Peu importe, en somme, que l'indigène répète les 
fautes qu'il entend commettre par l'ouvrier agricole ou indus- 
triel de Lyon ou de Paris, qu'il dise: « le cintièmc étage», 
« je //ai aperçu », qu'il emploie des termes d'argot comme : 
casquer, briffer, refroidir, etc. Dans ce domaine, les plus hor- 
ribles sont j)eut-être les tournures traduites directement du 
catalan, du valencien, du provençal, du napolitain en français : 
je suis été me promener — je l'ai parlé — j'ai tombé mon outil ; 

— les altérations méridionales : fais entention — as-tu carculé ? 

— ne m'ensulte pas, etc. Mais l'indigène se fait comprendre et 
comprend les autres, ce qui est l'essentiel. 

Je ne peux ici examiner d'autres classes d'expressions, traduites 
plus ou moins mal de l'arabe ou du kabyle en français, le 
mélange de mots et de termes italiens, espagnols, arabes, 
hébreux incorporés au langage néo-français populaire en Algé- 
rie. M. Louis Bertrand, dans Le Sang des races et maints autres 
romans curieux, a signalé la formation d'une race algérienne, 
à dominante civilisatrice franco-arabe, d'un idiome vulgaire néo- 
français, enricbi de toutes sortes d'apports des langues romanes 
ou sémitique ambiantes. 

L'emploi de plus en plus nombreux dHndigènes dans les ate- 
liers, les chantiers, les fermes, à cause du meilleur marché de 
leur main-d'œuvre, sera donc un deuxième moyen de propa- 
gation du français, involontaire sans doute, occasionnel, mais 
effectif, par la même méthode naturelle, pratiquée ici avec 
une liberté totale, mais imparfaitement, en raison de l'infério- 
rité du milieu européen. 

L'enrôlement dés jeunes musulmans dans nos armées, d'abord 
volontaire, aujourd'hui obligatoire, est aussi un facteur impor- 
tant d'acquisition de la langue française. 

11 ne faudrait cependant pas s'illusionner, croire la victoire 
gagnée dès maintenant. Si peut-être, dans les centres et dans les 
régions rapprochées de la mer, on peut rencontrer la moitié ou 
les trois quarts des jeunes hommes et des enfants pris au hasard, 
capables de comprendre et de parler plus ou moins le français, 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-3 — 21 

il n'en est pas de même dans les régions de l'intérieur, loin des 
centres et des écoles, cependant répandus un peu partout jusque 
dans le Sahara : Biskra, Touggourt, el Oued, Laghouat, Colomb 
Béchar, etc. Les centres où se trouvent généralement les écoles 
sont, en effet, séparés les uns des autres de 100 kilomètres et 
parfois davantage. Comment les indigènes pourraient-ils les 
fréquenter dans ces conditions? Seuls peuvent profiter des 
commodités qu'ils offrent, les Musulmans qui les habitent 
ou cultivent des territoires situés dans leurs environs immé- 
diats. 

Il est donc très nécessaire d'augmenter considérablement 
et partout le nombre des écoles d'indigènes, sans se laisser 
arrêter par les critiques intéressées et rétrogrades de certains 
coloniaux. 

L'appel des indigènes au service militaire dans la proportion 
d'un dixième est insuffisant à plusieurs points de vue. Nous 
avons besoin, au Maroc, de troupes denses, robustes, acclimatées, 
endurantes, et nos sujets musulmans algériens peuvent nous les 
fournir. Elles remplaceront avec avantage, moins de dépenses et 
de soins, les régiments européens, mal acclimatés, plus délicats, 
plus vite fatigués. On n'a pas à craindre, de la part des Algériens, 
une entente avec l'ennemi. Quoique également Musulmans, les 
deux groupes nord-africains présentent des différences de 
mœurs et de races assez fortes pour les séparer. Voisins cepen- 
dant, Marocains et Algériens se sont détestes de tout temps et se 
combattent avec enthousiasme. L'augmentation des effectifs 
indigènes servira la cause de la langue française, surtout si, 
comme je le souhaite on foi-me les recrues musulmanes dans les 
garnisons d'Europe avant de les envoyer terminer leurs trois ans 
en Afrique. 

Dans cet ordre d'idées, j'aimerais que l'exemple de proprié- 
taires de Versailles et de Tours fût suivi plus largement. Ces 
intelligents agriculteurs font venir de Kabylie les moissonneurs 
el les vendageurs supplémentaires qu'ils ne peuvent trouver sur 
place. 

Les indigènes apprendront vite le français au contact de nos 
nationaux et se soucieront même d'arriver en France avec 



2-2 — IV-3 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

un petit bagage de mots et de phrases qu'ils augmenteront 
ensuite. 

Autre résultat, extérieur à notre sujet, mais très important : 
les citoyens français qui ne sont jamais sortis de chez eux 
deviendront plus humains et plus tolérants. On verra de moins 
en moins des ouvriers européens chercher querelle aux indigènes 
circulant en France. J'ai constaté à Paris, dans le quartier 
d'Italie, une haine très caractérisée contre les colporteurs et les 
journaliers Kabyles, pourtant vêtus à l'européenne. J'ai entendu . 
dire à des prolétaires parisiens : « Que viennent faire ici ces 
étrangers ? » Singulier état d'esprit qui sépare deux catégories 
de Français, les uns de vieille souche, les autres plus récemment 
entrés dans la nation, malgré eux, à la suite de guerres où ils 
ont été vaincus. Si les différences de sang, de coutumes, de 
croyances sont encore trop apparentes pour permettre une 
fusion de ces deux éléments, qu'il y ait cependant plus de 
confiance, de générosité de la part des métropolitains. Les indi- 
gènes sont de race blanche, ne sont pas plus mauvais que les 
hommes peu cultivés de toutes les races, ils sont au contraire 
souvent serviubles, patients et polis. Enfin, le devoir du 
vainqueur est de faire oublier sa victoire, de tendre la main au 
vaincu et, puisqu'il a fait entrer l'indigène dans la nation 
française, il ne doit pas le laisser sur le seuil, surtout s'il n'a 
pas eu pour but, en s'emparant du Nord de l'Afrique.de s'assurer 
seulement des débouchés, mais aussi principalement de civiliser 
des hommes indisciplinés et ignorants, de les appeler au grand 
banquet du progrès. 

Je m'élèverai aussi, en terminant ce court entretien, contre 
l'abus des interprèles judiciaires et militaires. La langue fran- 
çaise sera d'autant plus et mieux parlée dans les milieux 
indigènes que les Musulmans seront obligés d'exposer leurs 
aff"aires au tribunal, dans les bureaux d'administration, en 
français. Il y a longtemps que les Anglais rendent la justice en 
anglais, aux Indes, sans l'assistance d'interprètes. L'Hindou a 
intérêt à connaître l'idiome de ses maîtres et l'apprend plus ou 
moins bien. 

Les indigènes eux-mêmes sont sans doute trop négligents et 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-3 — 23 

réfractaires par imprévoyance, ignorance, défaut d'occasions 
propices. Mais tous les Européens ne favorisent pas la diffusion 
de la langue française et désirent même laisser les Kabyles et 
les Arabes dans la nuit intellectuelle complète, pour éviter qu'ils 
n'élèvent leurs salaires à l'imitation des ouvriers européens, ou 
ne se mettent en grève, quand on exploite leur naïveté ou leur 
timidité individuelle. Les écoles d'indigènes, malgré les efforts 
remarquables de M. le recteur d'Alger et du (iouvernement 
général, ne sont pas encore assez nombreuses, faute de crédits. 

La circulation des indigènes en France, entravée par la diffi- 
culté d'obtenir des permis de voyage (un sujet musulman ne 
pouvait franchir la mer sans autorisation administrative 
souvent refusée, ne pouvait même (juitter sa maison en Algérie), 
est aujourd'hui facilitée par de nouveaux décrets plaçant nos 
sujets sous le droit commun. Minime encore, espérons qu'elle 
sera plus grande bientôt. L'extension du service militaire à une 
plus forte proportion déjeunes musulmans servira la cause de 
la propagation du français, surtout si on se décide à les envoyer 
en France. Enfin si l'on supprimait les interprètes, plutôt nui- 
sibles qu'utiles à d'autres point de vue encore que celui Je 
la diffusion du français mais dont l'étude sortirait de notre 
sujet, on rencontrerait partout, dans les régions les plus isolées 
de l'Algérie, des indigènes parlant le français. 

Il y a beaucoup à faire dans les directions indiquées; le 
chemin est tracé, il n'y a qu'à le suivre jusqu'au bout. 

Quand la majorité des Arabes et des Kabyles parlera, ou 
comprendra tout au moins, le français, l'Algérie indigène sera 
définitivement incorporée à la France. Les idées, la mentalité 
européennes pénétreront alors les masses indigènes, trop 
averties alors pour la révolte, persuadées insensiblement de 
l'intérêt qu'elles ont à collaborer avec les chrétiens. La connais- 
sance de la langue fera plus pour le rapprochement pratique 
des races que tout autre facteur. Je suis persuadé que les 
mariages mixtes, si rares aujourd'hui, entre indigènes et euro- 
péens se multiplieront quand les uns et les autres se connaîtront 
et s'apprécieront mieux. Je dirai même que l'infiuence fana- 
tique de certains commentaires maraboutiques disparaîtra et 



24 — IV-3 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

que les Musulmans plus francisés seront moins étroits dans leur 
pratique surannée de l'Islam primitif. 

Par les méthodes naturelles, directes, de conversation à 
l'école et dans la vie, propageons, encourageons le français dans 
nos colonies, dans l'intérêt de la coopération des races à 
l'œuvre de paix et de civilisation humaines. 



IV. — SECTION PEDAGOGIQUE ET SOCIALE. 



De l'enseignement du français usuel aux débutants, 
en pays de langue flamande. 



M. LENEU, 

directeur d'école à Houtkerque (France). 



I. — Conditions de l'école française en pays flamand. 

Dans un pays centralisé comme la France, où l'unité nationale 
est si puissante, il est légitime d'exiger que tous comprennent la 
langue nationale et s'expriment dans cette langue, au moins dans 
les circonstances publiques de la vie. Aussi le règlement des 
écoles comporte-t-il cette prescription : le français est seul en 
usage dans les classes. 

Pour la grande majorité, le français est la langue maternelle et 
d'usage courant. Il existe pourtant des régions françaises où per- 
sistent des idiomes particuliers. Telle la Flandre flamingante, 
c'est-à-dire la majeure partie des arrondissements de Dunkerque 
et d'Hazebrouck. Là, le flamand est d'usage courant, et la puis- 
sance de la tradition est telle que des personnes causant parfai- 
tement le français parlent le flamand dans leurs familles et en 
font la langue maternelle de leurs enfants. On peut dire, sans 
exagération, que, à l'exception des villes où le français est plus 
répandu, les petits Flamands entrent à l'école sans connaître les 



26 — IV-4 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

premiers éléments du français. Dans la commune où j'exerce, 
village éloigné de tout centre et resté, par suite, purement flamand, 
l'école des garçons reçoit, bon an, mal an, douze nouveaux élèves. 
Depuis six ans que je suis chargé de la direction de l'école, je n'ai 
trouvé que trois petits garçons qui comprenaient le français à 
leur arrivée : l'un était né à Lille et y avait habité jusqu'à l'âge de 
o ans; les deux autres étaient fils de douaniers et avaient passé 
leur première enfance en pays de langue française. 

Bon nombre d'habitants pourtant sont capables de s'exprimer 
en français; certains même ont reçu une instruction avancée et 
comprennent les avantages qu'il y aurait pour leurs enfants à être 
initiés, dans la famille, à la langue nationale. 

Personne ne s'y résout, et l'école reste la seule initiatrice à la 
langue française. L'écolier est Français à l'école six heures par 
jour et cinq jours par semaine. De retour dans sa famille, il rede- 
vient Flamand. La première éducation se fait donc en langue 
flamande, par des Flamands, dans un village flamand. Ce sont des 
conditions bien défavorables pour l'école française, mais il faut 
les accepter telles, dans l'impossibilité oii l'on se trouve de les 
modifier. 

IL — La tache du maithe. 

La tâche du maître à qui sont confiés ces jeunes enfants, sa 
principale préoccupation, sera de leur faire revivre en français 
leur première enfance, c'est-à-dire de leur permettre d'exprimer 
en langue française leurs idées, leurs actions, leurs sentiments 
qu'ils savent déjà rendre en flamand. La seconde partie de cette 
tâche, l'étude des premières notions de lecture, d'écriture, 
de calcul est bien moins importante à nos yeux. Les jeunes 
élèves qui entrent dans les écoles rurales de Flandre font partie 
d'un cours spé('ial que j'appellerais volontiers : cours d'initiation 
au français usuel. Ils commencent leurs études par celle d'une 
langue vivante. 

III. — La méthode. 

Quelle méthode employer pour arriver rapidement et sûrement 
à une connaissance du français usuel? Comme cela se pratiquait 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCULK IV-4 — 27 

autrefois dans les classes de langues, où les versions et les thèmes 
étaient les exercices indispensables, il semble, au premier abord, 
qu'il faille enseigner le français par une traduction du flamand. 
Cette méthode, aujourd'hui complètement délaissée, présentait 
de graves inconvénients et les résultats en étaient plutôt problé- 
matiques. Elle suppose, chez le maître comme chez l'enfant, la 
connaissance du flamand qu'il faut traduire. 

Or, l'enfant de o ans, qui ne sait ni lire ni écrire, ni en 
français ni en flamand, et qui doit recevoir un enseignement 
purement oral, ne sait guère mieux le flamand que le français; 
son vocabulaire est très restreint, comme sa vie peu compliquée. 
Le maître peut connaître le flamand s'il est du pays. Mais ne 
sera-t-il pas tenté de s'en servir souvent, et plus qu'il ne con- 
viendrait, quand il éprouvera des diflicullés pour se faire com- 
prendre? Et l'enfant qui attendra une traduction flamande de ce 
qu'il ne comprend pas en français, fera-t-il les efforts néces- 
saires pour arrivera la compréhension de la langue nationale? 
D'autre part, enseigner le français par une traduction du flamand 
suppose qu'on place les deux langues sur un pied d'égalité Tel 
n'est pas le cas en France, qui n'est pas un pays bilingue. Le fla- 
mand de France n'est qu'un dialecte local, qui se parle mais 
s'écrit peu ou point. Nombre de Flamands sont incapables 
d'écrire ce qu'ils disent. Il n'y a ni écoles, ni livres, ni revues 
en flamand français. Le flamand est et restera le langage usuel 
de la famille, de la petite patrie locale à laquelle on est si forte- 
ment attaché, la langue des intérêts locaux, des relations 
étroites, mais il doit laisser le pas à la langue nationale. 

IV. — L.V MÉTHODE DITE « MATËliNELLE ». 

La méthode actuellement en usage dans nos classes pour 
l'étude du français est dite « maternelle », en ce sens qu'elle 
répète l'œuvre de la mère dans l'initiation de son enfant au lan- 
gage. Examinons-la. 

Par les sens, l'enfant a déjà acquis une foule de connaissances 
avant de pouvoir s'exprimer par des mots. Il connaît son père, 
sa mère, son frère, les objets d'usage courant, son biberon, 



28 — IV 4 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

son berceau, ses jouets. Il s'est hasardé à tirer la queue du chien, 
du chat, bien avant de prononcer : papa! toutou! La mère a 
assisté, dirigé peut-être, cet éveil de l'intelligence; dès que le 
père paraissait, elle s'écriait en le montrant : « papa ! » Et dans 
le cerveau de cet enfant de quelques mois, l'image du père cor- 
respondait, depuis longtemps déjà, au mot : papa, quand, triom- 
phant, un beau jour, il bégaya : « papa ! » 

Si nous voulons analyser cet acte d'éducation, nous trouvons 
qu'il y a eu d'abord vue de l'objet par l'enfant, puis audition du 
nom donné par la mère, association de ces deux sensations, 
l'une visuelle, l'autre auditive, enfin répétition du mot entendu 
à la vue de l'objet, puis souvenir. 

Telle est la méthode maternelle dans l'enseignement du lan- 
gage, méthode toute naturelle et infaillible que la mère a trouvée 
avec son cœur, bien plus qu'avec son intelligence. 

C'est cette méthode qu'a préconisé l'Inspecteur général Carré ('). 
11 la définit ainsi : 

1° Aller directement des objets, de leurs qualités aux noms 
(substantifs, adjectifs) qui les représentent ; 

2° Des actes accomplis sous les yeux de l'enfant, ou par l'en- 
fant lui-même, aux verbes qui en sont l'expression. 

Méthode essentiellement active et expérimentale, elle fait de 
l'observation des choses et des faits la base de l'enseignement 
du langage et a les meilleurs effets sur la formation de l'esprit. 
Elle permet au petit Flamand d'exprimer au bout de quelques 
mois les menus faits de sa vie écolière et enfantine. 

V. — Application. L'EXEiiCiCR de langage. 

Dans les cours d'initiation au français, l'exercice scolaire prin- 
cipal est l'exercice de langage, la classe étant tout entière orientée 
vers le but de faire comprendre et parler le français. 

Cet exercice consiste : 

1» dans la présentation d'un objet par le maître, qui en indique 

(') Méthode de langage, de lecture, d'écriture, de calcul. Editeur A. 
Colin, Paris. 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-4 — 29 

le nom ou la qualité, nom ou qualité immédiatement répété par 
les élèves collectivement et individuellement; 

i2° dans l'exécution d'une action par le maître ou par les 
élèves, action que le maître exprime par un verbe et que les 
élèves expriment à leur tour en l'exécutant, s'il y a lieu. 

Exemple : Soit une leçon sur ce thème : l'ardoise, le crayon, 
écrire, effacer : 

a) Le maître montre une ardoise et dit : « une ardoise ». Les 
élèves regardent et répètent : « une ardoise », en s'efforçant 
d'articuler lentement et exactement; 

b) Le maître présente un crayon : « un crayon ». Les élèves 
voient et répètent : « un crayon » ; 

c) Le maître écrit sur l'ardoise et dit : « Le maître écrit ». Les 
enfants voient et disent : « Le maître écrit »; 

d) Le maître efface l'ardoise, disant : « Le maître efface ». Les 
élèves répètent : « Le maître efface ». 

Chacune des parties de la leçon est répétée plusieurs fois, 
autant qu'il est nécessaire pour que tout le monde comprenne et 
parle. 

Voilà un exercice de langage très simple. C'est une étude de 
vocabulaire et de construction par l'observation, l'audition et 
l'expression orale. Les sens y jouent un grand rôle : on voit, on 
entend, on parle. La mémoire enregistre les sensations et les 
mots qui les expriment. 

L'exercice de langage consiste, comme on voit, dans la présen- 
tation d'un objet avec expression correspondante. Il faut donc des 
objets, et beaucoup. Pas de difficulté quand il s'agit de tout ce 
qu'on voit dans la classe, de l'enfant, du corps, des vête- 
ments, etc ; on a tout sous la main. Mais après? Après? Il faut 
constituer un musée scolaire, mais un musée d'un caractère 
spécial. Ce n'est pas un musée scientifique, où le chlorate 
de potasse voisine avec la pile électrique, mais un musée 
qui contiendra des objets de toute nature, où la toupie de 
l'écolier trouvera place à côté du marteau de menuisier, du dé 
de la couturière. Rien de plus simple que la constitution d'une 



30 — IV-4 SECTION PÉDAGOGIQIE ET SOCIALE 

telle collection. Invitez les enfants à apporter à l'école tous les 
objets dont ils peuvent disposer, et vous serez bientôt trop riche, 
au point de vous imposer un choix. Quand on manquera d'objets, 
l'image y suppléera, non de jolies gravures artistiques, mais de 
simples dessins, faits par le maître au besoin. Si, avec leur aide 
on arrive à faire parler les élèves, le but est atteint. 

Dans cette étude du nom des choses, on ne séparera jamais le 
nom de l'article ou de l'adjectif déterminatif qui doit l'accompa- 
gner. Les élèves y gagneront la notion du genre, du nombre, 
comme l'idée qu'ajoutent aux noms les adjectifs démonstratifs, 
possessifs, numéraux. L'étude du verbe accompagne celle du 
nom, les élèves agissant et exprimant leurs actes. Mais conjuguer 
un verbe est chose difticile à cause des nuances de mode, de 
temps, de personne et.de nombre. Il faut procéder avec ordre. 
D'abord on se bornera au mode indicatif et au temps présent. On 
commencera par la troisième personne. Un élève qui comprend 
déjà un peu le fran(,'ais se trouvant devant ses camarades, le 
maître commande : « Levez le bras ». L'écolier obéit. A la 
demande du maître, un autre élève exprime l'action accomplie : 
« Pierre lève le bras ». Les élèves répèlent à leur tour. L'étude 
de la première personne vient ensuite. Pierre lève le bras et dit : 
« Je lève le bras ». Différents élèves agissent successivement et 
expriment individuellement leurs actions à la première per- 
sonne. On passe ensuite à la deuxième personne. Pierre levant le 
bras, le maître lui dit : « Tu lèves le bras ». Des élèves accorii- 
plissent diverses actions, le maître ou un élève s'adressant à eux 
dit : « Tu... ». Cette distinction des trois personnes, qui 
demande au début quelque attention, est vite apprise, tellement 
elle est naturelle. Le pluriel s'apprend de même, et la conju- 
gaison d'un temps est possible, surtout si l'on a soin de toujours 
mimer l'action accomplie. On étudie de même façon les temps 
passé et futur. 

Dès que les élèves sont quelque peu familiarisés avec les 
noms et les verbes, on commence l'étude de l'adjectif par 
l'indication de la couleur, des formes des choses. Par compa- 
raison, ils diront que Louis est petit, que Paul est grand, que la 
porte est ouverte ou fermée. Par comparaison encore, ils étudie 



SECTION l'ÉDACOCIgUE ET SOCIALE IV-4 — 31 

ront les adjectifs, les verbes ou adverbes et comprendront : 
marcher vite, lentement, parler haut, bas, etc. 

La préposition viendra à son tour; les élèves verront et diront : 
monter sur la table, jouer dans la cour; pour cette étude le 
maître devra s'établir un programme d'enseignement en rapport 
avec l'âge et la culture de ses élèves. Les ouvrages de M. Carré 
en comportent un parfaitement approprié à de jeunes enfants. 

Au fur et à mesure des progrès des élèves, l'exercice de langage 
se complique. De petites scènes servent de thème à la leçon, et 
toujours l'action accompagne la parole. Elles peuvent varier à 
l'infini; citons-en quelques-unes: 

Henri se lave les mains. — Paul se peigne. — Jean cire ses 
chaussures, etc., etc. 

La leçon de lecture sera, elle aussi, préparée de semblable 
façon, participant puissamment à l'étude de la langue. 

A une telle discipline, nos élèves arrivent, en général, en un 
an, à pouvoir s'exprimer en français. Ils comprennent leur 
maître et leiirs camarades. Ils sont capables d'aborder les pro- 
grammes du cours élémentaire. Alors commencent pour eux les 
études normales de français. 

Nous ne nous faisons pourtant pas d'illusions. Nos élèves 
parlent le français, mais un français réduit à l'indispensable. 
Nombreux sont les termes qui leur manquent, comme les idées 
d'ailleurs. Leurs études ultérieures leur permettront de combler, 
au moins en partie, les lacunes de leur éducation première, 
mais cette condition du flamand comme langue maternelle et 
comme langue usuelle sera pour eux une cause d'infériorité. 

VI. — Après l'école. 

Pour parer dans la mesure du possible à cet état d'infériorité 
originelle, le maître s'attachera à développer les œuvres post- 
scolaires: cours d'adultes, conférences, bibliothèques scolaires. 
Il s'efforcera de faire de l'école le foyer intellectuel dont la bien- 
faisante influence rayonnera sur la commune tout entière. 

C'est l'œuvre que poursuit également le « Comité du nord de 



32 — IV-4 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

la France pour l'extension de la langue française». «Respectueux 
des traditions il ne combattra pas les dialectes flamands..., mais 
il fera pénétrer dans l'esprit des Français de Flandre ce que notre 
langue nationale apporte avec elle de loyal, de clair, de lumi- 
neux et de bienveillant. » 



IV. — SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE. 



Les Wallons en Campine, 



M'M Emma LAMBOTÏE. 



Peut-être V Association pour l'extension et la culture de la 
langue française pourra-t-elle remédier à une chose que je vais 
exposer ici. 

Les nouveaux charbonnages de la Campine ont fait appel à 
des houilleurs wallons. Charbonnages de Ressaix à Winterslag, 
André-Dumont à Waterscheid , des Liégeois à Schwartberg 
(hameau qui dépendent de Genck) et charbonnages d'Aech, près 
de Genck. 

Les enfants des houilleurs wallons vont à des écoles entiè- 
rement flamandes, celle de Genck ou celle des petits frères hol- 
landais d'Aech. Un instituteur communal de Genck a déclaré 
qu'il leur fallait un an avant de comprendre quoi que ce soit. 
C'est comme si on leur parlait iroquois. Non seulement, à ce 
régime, ils oublient ce qu'ils savent de français, mais ils oublient 
aussi leur dialecte wallon ; bientôt ils ne comprendront plus 
ceux des leurs restés là-bas, ils ne comprendront plus leurs 
grands-parents. 

En France, un wallon se sent chez lui; en pays flamand, 
il est exilé; question de langue; or, on s'applique dans le 



31 — lV-5 SECTIOiN PÉDAGOGIOUE ET SOCIALE 

pays, à creuser davantage le fossé. Quand nos wallons de Genck 
reconduisent à la gare des membres de leur famille qui leur ont 
■fait visite, ils pleurent, paraît-il, en se séparant, comme s'il 
s'agissait pour eux de vivre chez les antropophages. 

Leurs enfants, plus tard, seront sujets flamands; sujets 
tlamands, hélas, et nous n'avons déjà pas trop de population en 
Wallonie ! 

L'école de Genck est insuffisante ; on va en ouvrir une pour 
les hameaux de Winterslag et de Waterscheid. Nous savons bien 
qu'en pays flamand l'instruction actuellement est surtout fla- 
mande, mais nous voudrions qu'à cette nouvelle école, destinée 
surtout à la colonie wallonne, une part, la plus large et non l'ac- 
cessoire, fût faite au français. 

Si le gouvernement ne l'accorde pas, que les charbonnages — 
qui sont riches, et dont la plupart des administrateurs sont 
wallons — .créent une école libre, école qui serait d'ailleurs 
subsidiée au même titre que les écoles catholiques. 

II n'y a pas qu'une question d'intérêt dans la vie! 

La situation actuelle est intolérable. Il faudrait que nos wallons 
de Genck eussent au moins l'illusion d'être dans leur pays. Or 
voici à quoi je voulais en venir. Ces bouilleurs, ces pères de 
famille ne devraient prendre d'engagement aux nouveaux char- 
bonnages que sur la promesse formelle d'une instruction fran- 
çaise pour leurs enfanis. 

Pour que l'on ne m'accuse pas de partialité, en l'occurrence, en 
ma qualité de wallonne, je dirai qu'une Hollandaise, M""" Neel- 
Doff, dont je fus l'bôte récemment à sa campagne de Genck, 
était indignée de voir faire de nos petits wallons des espèces de 
bâtards, des êtres disgraciés qui ne parleront plus, bientôt, que 
le flamand de la Campine. 

Voilà, Messieurs, ce que je tenais à vous dire ; s'il y a de légères 
■(îrreurs dans les noms des charbonnages que j'ai cités, cela n'a 
pas d'importance; l'idée et les faits restent les mêmes. 



IV. — SECTION PEDAGOGIQUE ET SOCIALE. 



De la part qu'il convient de faire, dans l'enseignement 

des pays de langue française, 

à la lecture des écrivains régionaux. 



R. GALLET, 

professeur à l'Athénée roj-al de Charleroi. 



L'enseignement de la langue et de la littérature françaises, 
aux divers degrés, a soulevé, depuis quelques années, dans la 
presse et les milieux pédagogiques des discussions souvent vives, 
suscitant elles-mêmes, nombre de projets et d'initiatives auxquels 
notre Fédération ne pouvait demeurer étrangère. On se souvient 
qu'au Congrès de 1905, M. Reinach se demandait s'il n'y avait 
pas lieu de substituer la lecture des prosateurs du xvin» siècle à 
celle des prosateurs du xvn* et qu'en 1908, à Arlon, M. Hansen 
établissait l'avantage qu'il y aurait dans les pays bilingues à 
réserver le premier rang aux écrivains modernes dans l'en- 
seignement du français. Il nous faut, d'ailleurs, reconnaître 
qu'en celte matière les programmes d'études et les procédés 
didactiques ont subi, tant en France qu'en Belgique, d'heureux 
changements. On secoue la poussière des méthodes tradition- 
nelles; on se rend mieux compte du but à atteindre et partant, 
on élargit et on facilite les voies qui y conduisent. 



36 — IV-6 SECTION PÉDAGOGIQLE ET SOCIALE 

Combien éloignée, en effet, nous semble aujourd'hui le 
temps où seuls avaient accès dans nos classes les écrivains du 
xvn« siècle, parce que ceux-là, seuls, passaient pour être aptes 
à former le goût littéraire de la jeunesse, à l'initier à l'art de 
parler et d'écrire : c'est tout au plus si quelques rares fragments 
insérés dans l'anthologie apprenaient à l'élève que Racine, 
Corneille, La Fontaine, Molière, Boileau et quelques autres, ne 
constituaient pas tout le patrimoine intellectuel de la nation 
française. Il n'y a pas si longtemps que l'enseignement subissait 
encore l'intluence de l'ancienne rhétorique prétendant que tout 
d'abord il fallait se faire une théorie de l'art, fournir à l'intel- 
ligence une série de modèles, puis, aux lumières de cette 
théorie et de ces modèles, juger les écrivains et les œuvres. 
« Qui connaît les anciens et notre grand siècle, disait Nisard, 
a trouvé dans l'ordre de l'esprit son idéal, sa règle, et s'il est 
professeur, son autorité. » 

Lorsqu'on 1885, les rédacteurs des programmes de l'ensei- 
gnement secondaire, en France, autorisèrent la lecture des 
auteurs du xix" siècle, ils crurent devoir entourer de recomman- 
dations expresses cette innovation pédagogique en prescrivant 
aux maîtres de « n'admettre un écrivain qu'avec la plus grande 
prudence ». Un esprit plus large anime aujourd'hui les 
méthodes et les livres; tout en faisant connaître dans une 
certaine mesure la littérature du moyen âge et celle du 
xvin' siècle, l'école se préoccupe de former des âmes modernes et 
ouvre toutes grandes à Hugo, à Vigny, à Musset, à Gautier, à 
Balzac, à Flaubert, des portes qui leur furent si longtemps et si 
injustement fermées. 

En faut-il conclure que l'enseignement secondaire ne doit 
pas se préoccuper des écrivains de second ordre et que seuls, 
méritent de fixer l'attention ceux qui, dans leurs proses et 
■leurs vers, traduisent les émotions générales de l'humanité ou 
expriment sur le monde, la vie, la conscience, leurs vues 
particulières. A côté de ces ouvrages qui offrent un intérêt 
permanent, parce qu'on y trouve un fonds commun d'idées 
et de sentiments, ne pourrait-on, dans l'explication littéraire, 
faire une place un peu plus large à ces conteurs et à ces poètes 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV 6 — 37 

qui s'attachent avant tout à être de leur pays et trouvent dans 
l'amour qu'ils lui conservent une source intarissable de sou- 
venirs touchants, de pittoresques ou vigoureuses peintures. 
N'a-t-ellc pas une part de vérité cette parole de Th. Gautier, 
écrivant dans la préface des Grotesques : « On se laisse trop facile- 
ment aller à cette croyance qu'un siècle littéraire est rempli par 
les cinq ou six noms radieux, qui en survivent. Vues à distance, 
ces grandes images s'isolent, et il semble qu'elles n'aient eu rien 
de commun avec leurs contemporains. On dirait que, pour 
s'épargner la peine de juger les titres de chacun, on adopte un 
écrivain quelconque pour se débarrasser des autres. « Aujourd'hui 
que l'éclectisme et la variété s'imposent dans le choix des lec- 
tures et des analyses, nous exciterons l'intérêt en faisant con- 
naître quelques-unes de ces oeuvres régionales qui complètent 
la physionomie littéraire d'un temps, œuvres éminemment 
représentatives de la race, puisqu'un fervent amour du sol natal 
les anime et que le sens des réalités s'y confond souvent avec un 
idéalisme naïf et rêveur. 

« C'est quelque chose déjà que d'avoir un pays, un coin de 
terre ami et qui est nôtre, et dont on peut, à tout instant, 
évoquer l'image, faite de choses familières et qui n'ont pas 
changé », écrivait un jour R. Doumic. Il semble, en effet, que, 
dans la patrie commune, ceux-là ont une petite patrie à eux, à 
laquelle ils sont peut-être plus profondément attachés qu'à l'autre, 
parce que les premières joies, comme aussi les premières peines, 
laissent surtout dans l'âme les impressions fortes et durables, 
tantôt infiniment douces, tantôt attristées et poignantes. Ces 
écrivains régionaux, dans leurs récits et leurs poèmes, ne se con- 
tentent pas, d'ailleurs, de décrire le coin de pays qui leur est 
cher; ils en évoquent volontiers les traditions, l'esprit, les cou- 
tumes et tout ce vieux fonds de croyances naïves ou de principes 
rigides qu'ont transmis les aïeux. Aussi ces œuvres d'inspiration 
populaire sont-elles souvent saines, morales, bien faites pour 
réagir contre le scepticisme, le dénigrement, le doute et l'indif- 
férence, parce que nous trouvons chez ces écrivains l'expression 
spontanée d'un sentiment sincère et une émotion communica- 
tive, en même temps, qu'un réalisme de bon aloi, franc et 



38 — IV-6 SECTION' PEDAGOGIQUE ET SOCIALE 

robuste, mais exempt de trivialité dans l'étude des milieux, la 
patiente observation des objets extérieurs et des menus faits de 
la vie. 

La Provence, le Uuercy, les Gévennes, la Bretagne ont ainsi 
leurs romanciers et conteurs auxquels nous pourrions demander 
bien des pages qui intéresseraient vivement nos élèves par la 
sympathie profonde qu'elles traduisent pour les êtres et pour les 
choses : telles les peintures attendries et gracieuses d'Aicard et 
de P. Arène, les récits de Pouvillon, d'une probité scrupuleuse 
et de forme essentiellement classique, les descriptions un peu 
rudes mais fidèles de F. Fabre, les poétiques tableaux que Le 
Braz et Le Goftîc nous apportent des côtes bretonnes, leur terre 
natale. Nous pourrions en dire autant de ces poètes rustiques, 
dont l'art paraît remonter aux sources primitives, tant ils 
décrivent avec amour, en une forme souvent sobre et délicate, les 
spectacles et les scènes de la nature. C'est le Rouergue qu'évoque 
Rollinat dans son Recueil des Brandes, c'est la Bresse que chante 
G. Vicaire dans ses Émaux bressans. Les vers imagés de Theuriet 
fleurent bon le pays de Lorraine et exaltent le labeur du paysan, 
tandis que ceux de .1. Breton retracent les plaines de l'Artois et 
que la Normandie parle dans les idylles de P. Harel. Et combien 
d'autres noms pourrions-nous citer encore parmi les conteurs et 
poètes du terroir dont l'œuvre offre pour le pays qui la vit naître 
et les autres pays de langue française une originalité vivante et 
savoureuse dont l'enseignement pourrait, pensons-nous, tirer 
heureusement parti. 

C'est qu'en effet, la nature est au premier plan dans ces 
récits et ces poèmes; l'auteur ne se contente pas de la décrire 
mais il nous dit encore comment elle agit sur lui, comment 
il a été impressionné par elle. En faisant une large part au 
milieu dans lequel ils ont vécu, lutté et souffert, dans lequel aussi 
s'est formé leur talent, les écrivains régionaux ne font, d'ailleurs, 
que suivre le courant auquel obéit, depuis Balzac, la littérature 
française. Qu'on ne croie pas, du reste, que la lecture de ces 
poètes et de ces conteurs, qui paraissent se cantonner en un coin 
de pays, conduise à l'abandon des idées générales. Nombreuses 
sont les œuvres attestant que le culte des traditions et la force 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-6 — 39 

des attaches ancestrales peuvent parfaitement se concilier avec le 
souci des grands problèmes moraux et l'étude des sentiments 
éternels dont vit l'humanité. 

Si le temps dont je dispose ne m'était forcément limité, je me 
plairais à vous parler aussi de tous ces écrivains français qui, 
hors de France, en Suisse, en Roumanie, dans l'Amérique latine, 
travaillent à étendre la culture et l'influence françaises par des 
ouvrages dont le caractère est nettement tranché, sans doute, 
mais où se retrouvent les qualités traditionnelles de la langue. 
On sait qu'aux congrès de Liège et d'Arlon, notre Fédération 
s'est longuement occupée de l'œuvre accomplie par ces petites 
Frances littéraires, « oasis disséminées dans l'univers », disait 
M. G. Barrai, et qui constituent comme autant de prolonge- 
ments intellectuels de la nationalité et de la culture françaises. 

De toutes ces provinces de littérature française, la Belgique 
est celle qui appellera surtout notre attention, parce que, ici, les 
écrivains régionaux, dans leur manière de concevoir et d'écrire, 
révèlent un ensemble de qualités et de tendances communes bien 
faites pour exalter le sentiment patrial et en traduire les aspira- 
tions. Pendant longtemps, les écrivains belges ne songèrent 
qu'à s'habiller à la parisienne, s'inspirant de leurs voisins du 
sud dans le choix des sujets et des procédés d'expression. Rares 
étaient les prosateurs et poètes, tels Pirmez, Decostcr, Van 
Hasselt, qui osaient être eux-mcmcs, passant d'ailleurs inaperçus 
dans la foule indifl'érente. Ce sera l'éternel honneur de la Jeune 
Belgique d'avoir en quelque sorte créé chez nous le goût des 
choses littéraires, stimulant l'initiative des uns, secouant l'apa- 
thie des autres, groupant et encourageant les etiorts de tous ceux 
qui voulaient enfin exprimer librement leurs pensées et leurs 
rêves. « Ne crains », telle était la devise de ces jeunes romanciers, 
critiques et poètes, d'humeur batailleuse et souvent outrancière, 
mais que ne devaient rebuter ni dédains, ni sarcasmes, ni hosti- 
lité. Leurs tentatives, sans doute, ne furent point toutes pareille- 
ment heureuses; mais leurs luttes opiniâtres pour un art indé- 
pendant devaient donner naissance à cette activité littéraire qui 
force aujourd'hui l'admiration de tous les pays de langue fran- 



40 — IV-6 SECTION . PÉDAGOGIOUE ET SOCIALE 

çaise et à laquelle l'enseignement public ne pouvait ici demeurer 
étranger. 

Depuis un an, en etfet, des instructions ministérielles pres- 
crivent aux préfets d'athénées et aux directeurs d'écoles 
moyennes de travailler à la culture du sentiment national en 
engageant les professeurs des cours de langues à faire connaître 
— à leurs élèves — tout au moins dans leurs pages les plus 
saillantes, les œuvres de notre littérature, principalement celles 
de nos écrivains contemporains. Des conférences spéciales sont, 
de plus, organisées en vue de fortifier et de compléter par la 
synthèse ces notions occasionnelles, acquises au jour le jour. 
Cette innovation, bien . entendue et bien appliquée, ne peut 
qu'ajouter à nos programmes d'étude un sérieux élément d'inté- 
rêt tout en aidant à l'éducation du caractère et à l'éveil de la 
personnalité chez l'élève. 

Non pas qu'il soit aisé, quoi qu'en dise E. Picard, de définir 
l'âme belge et partant de fixer les caractères de l'école littéraire 
française de notre paya, si tant est que l'on puisse ici parler d'une 
école. Nous dirons à nos élèves que cette littérature belge est 
composée d'éléments disparates, d'écrivains dont le tempérament 
diffère suivant leur origine wallonne ou flamande; que les uns 
se distinguent par la sensibilité, le goût du recueillement, de la 
vie intérieure, tandis que d'autres s'attachent à décrire nos pay- 
sages familiers, à retracer nos mœurs, à faire revivre nos tradi- 
tions historiques et locales. Mais nous leur dirons encore que, 
quelles que soient les différences profondes qui les séparent, nos 
écrivains, ainsi que nous le remarquions tantôt, se dégagent des 
imitations, évitent le poncif, le convenu, le cliché, et tant pour 
le fond que pour la forme, aspirept à réaliser une œuvre person- 
nelle. 

Gardons-nous toutefois des exagérations chauvines qui attri- 
bueraient à notre actuelle floraison littéraire un éclat par trop 
resplendissant : c'est encore aimer son pays que de blâmer chez 
ses compatriotes ce qui est blâmable, et de ne réserver son 
admiration qu'à ceux qui réellement la méritent, sans tomber 
dans des engouements irréfléchis. On a ainsi pu reprocher à 
certains d'entre nos auteurs une conception morale plutôt sim- 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-6 — 41 

pliste, une psychologie assez rudinientaire, ou bien encore des 
crudités et des hardiesses inutiles et déplacées. Car nous ne 
pouvons guère souscrire au jugement de M. Heumann qui, dans 
un ouvrage remarquable sur notre mouvement littéraire, ne voit 
chez nos romanciers que bonhomie et candeur même lorsqu'ils 
décrivent des scènes brutales et repoussantes. Nous croyons bien 
volontiers à la probité artistique des écrivains belges, et pas plus 
que M. Heumann nous ne doutons de la pureté do leurs inten- 
tions; mais la vérité nous oblige à reconnaître qu'il n'est point 
rare de rencontrer chez eux des tableaux purement passionnels oîi 
la sensation étouffe l'idée, blessant parfois les convenances et le 
goût. Si donc nous voulons que la connaissance de nos auteurs 
français soit réellement éducative et littéraire, beaucoup de dis- 
cernement, de tact et de prudence s'impose dans le choix des lec- 
tures que nous recommanderons à nos élèves. Certes, nous ne 
demandons pas qu'on expurge à l'usage de la jeunesse l'œuvre de 
nos romanciers et de nos conteurs, car tel est souvent le sûr moyen 
d'en dénaturer l'esprit et les tendances. Mais il est toujours pos- 
sible de leur emprunter d'amusantes scènes de mœurs, d'émou- 
vants épisodes, de curieuses silhouettes qui frappant par la jus- 
tesse du trait et la vérité de la peinture, .\insi qu'on l'a dit et redit 
souvent avec raison, les écrivains belges sont essentiellement 
peintres; ils savent voir et faire voir, choisissent pour leurs des- 
criptions les détails pittoresques et saillants, donnent de la vie 
et du mouvement aux individus et aux foules qu'ils mettent en 
scène, se plaisent même à traduire de façon sensible et imagée 
l'idée abstraite : c'est dire qu'à leur fréquentation, nos jeunes 
gens qui souvent se contentent de l'expression imprécise, vague 
ou banale, apprendront ce qui fait le relief, la netteté et la pré- 
cision du style. 

Songez par exemple — car il est naturel que tout d'abord 
on évoque ce nom illustre — songez à l'œuvre de Camille Lemon- 
nier. Laissons de côté les romans, hérissés de néologismes et 
dans lesquels se révèle une imitation poussée à l'excès, de cer- 
taines modes littéraires : d'autres œuvres sont là qui prouvent 
combien vraie demeure cette parole d'Ed. Picard, disant que 
jamais l'âme belge n'eut un héraut aussi magnifique. Les deux 



42 — IV- 6 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

tendances auxquelles obéit le talent de Lemonnier ne sont-elles 
point aussi celles de la Wallonie et de la Flandre, encore que 
cette dernière ait surtout influencé son génie? Mais les peintures 
débordantes de vie et de couleur alternent ici avec des scènes 
d'une sensibilité tendre et délicate allant jusqu'au mysticisme. 
« J'ai vécu avec ténacité la vie des gens de mon pays » disait 
Lemonnier, qui s'enivrait au spectacle qu'offrent les aspects 
variés de celte patrie belge à laquelle il a consacré un de ses 
plus beaux livres. On trouvera dans cet ouvrage, de même qu'en 
ses romans et ses contes, nombre de descriptions et de récits où 
les phrases, solidement et clairement construites, dénotent une 
connaissance profonde du mot et de l'art avec lequel il peut 
être mis en valeur. 

Quand il s'agit d'Eekhoud, le choix est plus difficile, à cause de 
cette aveugle pitié, de cette excessive sympathie du romancier 
pour les épaves sociales, gars indomptés et farouches, vagabonds, 
malfaiteurs, êtres primitifs et sauvages que lui-même appelle 
des « brutes superbes », parce qu'il a cru, malgré tout, décou- 
vrir en elles, de généreux penchants. Si nous ne pouvons recom- 
mander ces pages où domine un pessimisme farouche et déses- 
péré, nous emprunterons à Keen Doorick ou aux Kermesses de 
rudes et impressionnants paysages de la Campine et des Polders 
qui révèlent un fervent amour du terroir, avec, de temps à 
autre, une note d'émotion et de tendresse. C'est à Eekhoud 
surtout que nous songions en parlant tantôt de l'individualité 
littéraire de nos prosateurs : nous trouvons ici un style éminem- 
ment original par le nerf, la couleur et la force non moins que 
par la hardiesse saisissante des images. 

C'est aussi par l'éclat pittoresque, là clarté lumineuse de l'ex- 
pression et la richesse du vocabulaire que se distingue l'œuvre 
de Demolder, ce mélange bizarre d'idéal mystique et de sen- 
sualité. Contrairement à tant d'autres de nos romanciers qui 
demandent à l'heure présente le sujet et le cadre de leurs écrits, 
c'est dans le passé que se complaît le talent de Demolder qui 
aime à décrire les tableaux des maîtres, à faire revivre les 
gloires artistiques de la Flandre. A cet égard les Contes d'Yper- 
damme et la Légende de Nazareth pourront offrir dans les classes 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE lV-6 — 43 

une lecture intéressante. « Plus que n'importe lequel d'entre 
nous, a (lit un critique, il prouve de quel pays de peintres il 
sort cl combien, à certains égards, le mouvement actuel n'est que 
la résurrection, non d'une ancienne école littéraire, mais d'une 
ancienne école plastique, autrefois glorieuse en Flandre. » 

On a pu reprocher à Ed. Picard l'abus des épilhètes criardes 
et des néologismes flamboyants; mais on trouve dans V Amiral, 
dans la Forge lioiissel, dans les récits de voyage, bien des pages 
descriptives, remarquables par la vivacité du Irait, la netteté de 
l'image, la verve, l'entrain et l'éloquence de la phrase, vibrante 
d'émotion et de lyrisme. Et pourtant malgré cette forme, person- 
nelle et châtiée dont il revêt tous ses écrits, il s'en faut de beau- 
coup que Picard soit un partisan de l'art pour l'art. Ainsi que le 
disait, il y a quelques années, M. R. Poincaré, son œuvre est une 
volonté en action, une pensée en marche. Raison de plus pour 
qu'elle ne soit point passée sous silence, surtout que son auteur, 
qui croit à l'existence d'une âme nationale, est lui-même vrai- 
ment de son pays par cette humeur personnelle et indépen- 
dante dont ta hardiesse souvent déconcerte le lecteur. Et quand 
nous parierons, dans nos classes, de l'état actuel de la littéra- 
ture dramatique, nous n'oublierons pas de signaler l'effort que 
fit Picard pour instaurer ici un théâtre d'idées qui, suivant lui, 
devrait être en même temps un théâtre belge. 

Si nos prosateurs d'origine wallonne peignent avec des tona- 
lités moins vives, moins sanguines les mœurs de leur contrée 
natale; s'ils n'ont point la vigueur et le coloris que présentent 
les pages de Lenionnier et d'Eekhoud, leurs récits, en revanche 
séduisent souvent par la fermeté de la ligne, la délicatesse, la 
grâce attendrie et enveloppante. C'est ainsi que dans les contes 
de Delattre il y a un parfum de fraîcheur et de jeunesse, une 
spontanéité que traduit un style souple, élégant, facile, où 
jamais on ne sent la recherche de l'épithète rare ou du mot 
imprévu. En philosophe indulgente! observateur, Delattre nous 
initie à la vie des humbles, nous fait aimer lesenfants et les bêtes, 
si bien que nombre de pages, en cette œuvre aimable et vraie, 
seront lues par la jeunesse avec autant de profit que de plaisir. 

Quoique apparentée à celle de Delattre, l'œuvre de Krains est 



a — IV-6 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

plus émouvante, plus grave et plus triste, animée d'un sentiment 
de pitié, de compassion pour Ifs souflfrants, et les humbles qui 
avec résignation acceptent les pires épreuves. Par la condensa- 
tion de l'idée, la force et la justesse du mot, Krains fait parfois 
songer à Maupassant : il a une manière sobre et nerveuse de pré- 
senter les faits et de peindre les êtres et connaît admirablement, 
lui aussi, toutes les ressources de notre langue. 

Que d'observation attentive et joyeuse on trouvera encore 
dans les contes de Desombiaux, par endroits, un peu prolixe 
peut-être, mais qui, souvent, incarne l'âme même, tour à tour 
pensive, narquoise et aventureuse de la Wallonie dont il s'attache 
à faire revivre les coutumes populaires. « Quand on l'a lu, disait 
Lemonnier, on a, de la vie, de la tradition et de l'âme wallonne 
à peu près la conception ethnique que donne de la vie flamande, 
un tableau de Breughel. » Et il en est bien d'autres encore, 
parmi nos pi'osateurs d'expression française qui pourraient ainsi 
offrir à nos jeunes gens des lectures attrayantes et vraiment 
moralisatrices, puisqu'ils ont su parler des hommes et des choses 
de leur pays avec une émotion vraie, profonde et partant com- 
municative. 

Les poètes descriptifs et lyriques occupent, eux aussi, une 
place considérable dans l'histoire de nos lettres en ces trente 
dernières années; et il serait, semble-t-il, peu équitable de ne 
point leur accorder quelque attention dans les classes, dans celles 
surtout où le professeur explique les caractères de la poésie et 
montre ce qu'a été l'évolution des genres. 

Dans nos analyses littéraires nous serons ainsi amenés à faire 
apprécier et comprendre le vers régulier, plein et sobre de 
Gilkin, le style harmonieux de Gille évoquant l'Hellade antique, 
la mélancolie contemplative, la diction facile et élégante de 
Séverin, la muse à la fois païenne et mystique de van Lerberghe 
« ce poète de l'ineffable » comme le disait Mockel : mais tous 
ces écrivains sont dans une certaine mesure les héritiers de la 
tradition littéraire française et la patrie ne tient que peu de place 
dans leur œuvre. Aussi attirerons-nous plus particulièrement 
l'attention sur ceux d'entre nos lyriques français, chez lesquels 
se manifeste surtout une âme wallonne ou flamande tant par le 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-6 — 45 

choix des thèmes que par la forme et le mouvement de l'expres- 
sion lyrique. 

C'est ainsi que Giraud, malgré tout ce qu'il doit à Banville et 
au Parnasse, est et demeure flamand par l'amour du décor et 
des couleurs éblouissantes, à ce point qu'on a pu dire que la 
lumière était dans son œuvre comme un personnage vivant. 
Sa poésie faite d'admiration nostalgique pour un passé gran- 
diose évoque les souvenirs des communiers de Flandre en des 
strophes d'une inspiration fougueuse et exaltée, mais dont la 
structure demeure classique et régulière. 

Et Uodenbach, n'est-il point aussi un poète vraiment belge, 
lorsqu'il retrace les mornes et mystérieux paysages de la vieille 
cité natale, ou quand, plus familiale et plus intime, sa muse 
évoque les impressions d'enfance et les souvenirs de la maison 
paternelle. Sans doute il y a dans ses vers beaucoup de nostalgie 
déprimante, et aussi de préciosité maladive : mais comment ne 
point admirer l'art avec lequel le poète sait communiquer aux 
objets qui l'entourent la sensibilité triste et délicate dont son 
âme est pleine. En faut-il plus pour que la lecture de pareils vers 
touche le cœur et stimule la réflexion ? 

D'autres poètes sont plus proches de nous par les tableaux 
qu'ils suggèrent : tel Hardy qui décrit avec une simplicité tou- 
chante l'heureuse tranquillité d'un intérieur ardennais; tel 
Sottiaux dont l'œuvre fait songer à celle de Constantin Meunier 
par la sympathie qu'elle éveille pour les rudes travailleurs de 
la mine et du laminoir. 

C'est la patrie encore qu'exalte Verhaeren dans ces impression- 
nants tableaux pour lesquels il s'est tant de fois inspiré des 
rythmes mêmes de la poésie populaire. Avec quel amour il nous 
parle de l'âpre et sauvage beauté de la terre de Flandre, de sa 
richesse plantureuse, de ses horizons sans fin, des gloires artis- 
tiques du pays, de la vaillance des ancêtres : d'autres fois c'est un 
souffle de bonté et de pitié qui traverse ces strophes où appa- 
raissent tant d'êtres loqueteux, misérables et peinant dur. Ah! 
certes, la langue qu'écrit Verhaeren est parfois heurtée et abrupte, 
peu soucieuse des règles syntaxiques, riche de métaphores bru- 
tales ou hardies. Mais ces défauts sont rachetés par le relief saisis- 



46 — IV-6 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

sant que le poète sait donner aux objets, la puissance inventive et 
pittoresque de l'expression, la vivacité des peintures, le souffle 
chaleureux qui anime les strophes. Et puis c'est dans son ensem- 
ble qu'il faut juger cette œuvre qui exalte la noblesse du travail et 
d'où se dégage une leçon d'énergie, de vaillance et de volonté. 
Cette poésie d'inspiration neuve et hardie n'est point faite pour 
susciter des imitateurs pas plus qu'elle ne pourrait être recom- 
mandée comme un modèle de composition à cause de son allure 
souvent indépendante, débridée et sauvage. Si nous croyons qu'il 
faut cependant de bonne heure initier notre jeunesse aux beautés 
qu'elle renferme, c'est surtout parce que Verhaeren a trouvé dans 
notre fonds national les éléments à l'aide desquels s'affirme sa 
puissante personnalité. 

Nombreux sont, d'ailleurs, parmi nos poètes, nos romanciers, 
nos dramaturges, nos critiques, ceux qui, par leur façon de 
sentir et de penser, de juger et d'écrire, sont vraiment de chez 
nous, se souvenant de cette parole de Lemonnier : « 11 n'est 
point de pire annexion que celle des esprits, il faut être nous- 
mêmes ou périr. » Mais il ne peut être ici question, même en se 
plaçant au point de vue spécial qui nous occupe, de faire un 
tableau de l'état actuel des lettres françaises dans notre pays. 
Nous avons simplement voulu établir, à l'aide de quelques 
exemples — sans, d'ailleurs, négliger les réserves qui s'impo- 
saient — le profil à la fois éducatif, patriotique et littéraire que 
peut présenter dans nos collèges la lecture des écrivains belges, 
lorsqu'elle est dirigée dans des voies sûres et à condition aussi 
qu'on ne lui attribue pas une importance exagérée. C'est bien 
dans ce sens, d'ailleurs, qu'il faut interpréter les instructions 
ministérielles dont nous parlions tantôt. Que d'occasions, d'ail- 
leurs, s'offrent au professeur qui voudrait, dans ses cours, 
accorder à ces écrivains régionaux une modeste place à côté des 
grands auteurs dont l'étude demeure la base de la formation 
littéraire et esthétique. L'explication critique de morceaux 
choisis dans les anthologies, les lectures faites à domicile, puis 
résumées oralement, les parallèles et analyses comparées, les 
exercices de diction, les citations brièvement commentées en 
classe, tels sont quelques-uns des moyens pédagogiques auxquels 



SECTIOiN PÈDAGOGIQIE ET SOCI.Vl.E IV'G — 47 

aura recours le maître soucieux de faire son cours plus vivant, 
plus vaVié, plus complet, en tenant compte dans son enseigne- 
ment de ces auteurs qui, pour briller au second rang, n'en solli- 
citent pas moins notre attention et notre étude. Loin de déve- 
lopper parmi la jeunesse une étroilesse d'idées que d'aucuns 
croient inhérente à l'esprit de clocher, la lecture de ces prosa- 
teurs et de ces poètes fortifie, au contraire, le sentiment national, 
puisqu'on trouve chez eux un accent spontané et sincère qui tout 
en évoquant les souvenirs, les légendes, les traditions et les 
mœurs de la race, se fait pareillement l'interprète de ses aspira- 
tions, de ses rêves, de ses fiertés, de ses émotions tristes ou 
joyeuses. Et tel est précisément l'originalité que présente à 
l'heure actuelle lorsqu'on l'envisage dans son ensemble, notre 
littérature belge, libérée d'une imitation qui fit jadis son escla- 
vage, éprise d'un art indépendant, qui Heure bon le terroir et 
traduit en une langue colorée, pittoresque, forte et savoureuse, 
l'âme même de notre pays. 



IV. — SECTION PEDAGOGIQUE ET SOCIALE. 



L'emploi du français dans les réunions internationales 



J.-A. FURSTEXHOFF 

secrétaire de l'Entente scientifique internationale 
pour l'adoption d'une langue auxiliaiie. 



Nous rappelerons qu'en 1908, nous avons indiqué longue- 
ment les raisons plaidant en faveur de l'adoption de la 
langue française comme langue auxiliaire. Un comité inter- 
national de professeurs d'universités Se constitua à notre 
demande pour préconiser l'adoption de la langue française 
comme langue auxiliaire de la science. Ce fut au nom de ce 
comité que nous fîmes rapport aux Congrès des associations 
internationales, de 1910 et 1913. Les documents publiés par les 
organisateurs de ces Congrès ne nous donnant pas toute satis- 
faction, nous envoyâmes aux associations internationales un 
questionnaire sur l'emploi des langues. Les réponses reçues 
et l'étude que nous fîmes des statuts des associations interna- 
tionales nous montrèrent combien nos vues étaient justifiées 
par les faits. Aussi jugeons-nous utile de communiquer aux 



50 — IV-7 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

associations internationales les rapports reproduisant les 
données de l'enquête, ainsi qu'un projet de statut linguistique 
rédigé d'après ces données. 

Le français, langue auxiliaire internationale. 

Rapport présenté par le comité de « l'Entente scientifique inter- 
nationale pour l'adoption d'une langue auxiliaire » au Congrès 
mondial des associations internatio7iales, tenu à Bruxelles, 
en i9i0. 

Parmi les questions intéressant directement les rapports des 
associations internationales entre elles, la plus importante est 
celle des langues à employer pour établir ces rapports. 

Il serait, en effet, difficile d'exiger de l'Office central des 
associations internationales qu'il corresponde en toutes langues 
avec ces associations. Ce serait lui rendre la tâche bien lourde 
pour ne pas dire impossible. 

La question de la langue internationale, examinée au point 
de vue général, donne lieu à controverse; mais, envisagée au 
point de vue des classes dirigeantes seulement, elle se simplifie 
singulièrement. Déjà la haute société européenne d'autrefois 
avait su écarter la difficulté linguistique en adoptant la langue 
française; c'est par l'adoption des trois langues principales 
que les classes dirigeantes modernes, plus nombreuses, ont pu 
régler jusqu'à présent leurs rapports internationaux. Il est certes 
permis d'en attendre autant des bureaux de chacune des asso- 
siations internationales. Disons même que tous ces bureaux con- 
naissant les trois langues à cause de leur internationalité, il est 
d'ordre logique qu'un accord se fasse entre eux et qu'ils faci- 
litent les travaux de l'Office central des associations internatio- 
nales en adoptant tous une seule et même langue pour corres- 
pondre avec lui. 

Bien que tout le monde soit convaincu de la nécessité qui 
s'impose d'une langue unique pour les échanges internationaux. 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-7 — 51 

la crainte des amours-propres nationaux paralyse les meilleures 
volontés. Il y a lieu de faire constater à ce propos que les efforts 
tentés jusqu'à présent pour ménager les susceptibilités natio- 
nales en matière de langue dans les réunions internationales 
ont eu un résultat diamétralement opposé à celui que l'on visait. 
En effet, l'admission dans certains congrès de l'italien, de l'espa- 
gnol, etc., comme langues officielles, a simplement suscité chez 
toutes les nations, même les moindres, le désir de faire admettre 
également leur langue. C'est dire que l'on va à un imbroglio 
linguistique qui est la négation de tout internationalisme. 

Une réaction s'opère heureusement contre cette politique 
dissolvante. Bien des congrès maintiennent la limitation stricte 
aux trois langues principales. Entre autres, le Congrès inter- 
national des mines, de la métallurgie, de la mécanique et de la 
géologie appliquées, qui se tiendra à Dusseldorf en juin pro- 
chain, a adopté comme seules langues officielles l'allemand, le 
français et l'anglais, les communications rédigées dans une de 
ces langues étant résumées dans les deux autres. D'autre part, 
les protestations contre l'augmentation du nombre des langues 
admises s'élèvent de plus en plus nombreuses. Une vive opposi- 
tion se manifesta, par exemple, en Allemagne lorsqu'on décida 
d'admettre l'italien au Congrès de chimie de Rome, en 1906. 
On payait, en effet, assez cher une mince satisfaction donnée 
aux Italiens instruits qui connaissent tous très bien le français. 
Les congrès de médecine, si nombreux et si fréquentés, n'ont 
garde de tomber dans la même erreur. Loin d'augmenter le 
nombre des langues, ils montrent même une tendance marquée 
à donner la préférence à une seule et même langue : le français. 
Au Congrès de médecine, tenu à Budapest en 1909, une com- 
mission, où chaque pays était officiellement représenté, fut 
instituée pour organiser l'enseignement complémentaire des 
études médicales; sur la demande des délégués anglais, les déli- 
bérations, qui avaient été commencées en allemand, furent con- 
tinuées en français. 

Au Congrès interparlementaire de Berlin, le prince Schoe- 
nach-Carolatz prononça en français son allocution présiden- 
tielle, et le chancelier de l'Empire allemand lui répondit en 



S2 — IV-7 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

cette même langue. Les travaux du congrès se firent également 
presque exclusivement en français. Les travaux de la Conférence 
internationale de la Paix, à La Haye, se firent exclusivement 
en langue française. Il en sera de même du Congrès de l'Union 
interparlementaire de Bruxelles, en juillet prochain. 

Les besoins internationaux exigeant sans conteste la limita- 
tion du nombre des langues internationales, il n'est pas exagéré 
de demander, dans l'intérêt commun, aux nations "nouvelles 
venues dans les transactions internationales, d'accepter les 
usages établis. Prenons le cas typique du Japon. Il est incontes- 
table que le développement économique, si remarquable de ce 
pays a pu s'effectuer grâce aux emprunts faits à la science 
occidentale, que les Japonais s'assimilèrent par l'intermédiaire 
des langues anglaise, allemande et française. Il ne viendra pas à 
l'idée d'un Japonais de se servir de sa langue pour correspondre 
avec un Européen. Le cas si caractéristique du Japon doit faire 
reconnaître que la préférence accordée aux trois langues prin- 
cipales est le résultat de faits acquis contre lesquels il n'y a pas 
lieu de s'élever. Il y a d'ailleurs de fortes chances pour qu'en 
annonçant la volonté de tendre vers l'adoption d'une seule des 
trois langues actuellement admises, on atteigne immédiatement 
ce résultat de voir disparaître les demandes d'admission d'autres 
langues. L'intérêt général primerait les intérêts particuliers. 
La concurrence ne s'exercerait plus alors qu'entre les trois 
langues principales elles-mêmes, avec cet avantage que les 
nations dont la langue ne serait plus en jeu constitueraient 
inévitablement la majorité dont la décision ferait loi. C'est 
dire que la lutte ne se produirait plus sur le terrain des amours- 
propres nationaux. 

Si, en regard de cette perspective réconfortante, on envisage 
l'aspect déplaisant que présente la lutte acharnée qui se poursuit 
parmi les partisans des langues artificielles, l'hésitation n'est 
guère possible. La crainte des jalousies nationales, seule raison 
d'être des projets de langues artificielles, nous ferait tomber de 
Charybde en Scylla. 

L'agitation intéressée créée par des éditeurs parisiens autour 
de certaines de ces langues a pu faire croire un moment qu'elles 



SECTION PliDAGOGIQUE ET SOCIALE IV- 7 — 3:^ 

permettraient de résoudre la difficulté à la satisfaction géné- 
rale. Malheureusement, la scission qui s'est produite récemment 
au sein des partisans do l'espéranto vient confirmer les prévi- 
sions de toutes les personnes averties qui annoncèrent, dès le 
début, l'impossibilité d'aboutir dans cette voie. D'après M. Ri- 
chard Lorenz, professeur à l'Ecole polytechnique de Zurich et 
espérantiste marquant, (( l'espéranto ne représente absolument 
pas la solution de la question. Tous les chefs intelligents du 
mouvement espérantiste en ont depuis longtemps conscience et 
cela d'autant plus parfaitement qu'ils possèdent mieux la 
langue ». 

Aucune des deux cents langues artificielles forgées jusqu'à 
présent ne répond aux conditions requises d'une langue inter- 
nationale, et il n'est pas à espérer qu'aucune de celles qui nous 
seront proposées dans l'avenir puisse jamais satisfaire à ces 
conditions. Il n'est pas possible de faire ici la critique complète 
des langues artificielles. Ce serait d'ailleurs ajouter quelques 
pages aux nombreux exposés qui ont paru sur la matière. Nous 
nous contenterons de signaler deux mémoires résumant la 
question et que nous avons publiés en 1908 et 1910 {Revue des 
Idées des lo octobre 1908 et 13 février 1910). 

Il serait cependant injuste de dire que les diverses proposi- 
tions de langues artificielles aient eu pour unique résultat de 
nous doter d'un nouveau vocable, celui de langues mort-nées, 
venant simplement s'ajouter à ceux de langues mortes et de 
langues vivantes. Une indication importante résulte au contraire 
du labeur considérable auquel elles ont donné lieu, et cette 
indication est qu'un langage doit avoir un caractère plutôt 
roman pour devenir international, puisque les racines inter- 
nationales sont presque toutes latines. Les dernières langues 
artificielles proposées sont, en effet, toutes des néo-romans, 
c'est-à-dire des pastiches du français. Celui-ci s'en trouve s'au- 
tant mieux désigné comme langue auxiliaire aux suffrages des 
peuples. 

Déjà à deux reprises dans l'histoire (au xii" et xvu" siècle), 
la langue française fut admise au premier rang. Ce fut à la 
demande de l'.Vcadémie de Berlin que Rivarol écrivit son fa- 



S4 — IV-7 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

meux mémoire sur l'universalité de la langue .française. L'évolu- 
tion démocratique moderne eut pour effet regrettable de laisser 
se perdre le bénéfice de l'accord qui s'était fait parmi les aristo- 
craties européennes pour doter le monde d'un même langage 
auxiliaire. La langue française reste cependant la langue diplo- 
matique universelle. Elle est adoptée comme seconde langue par 
l'Union postale universelle, par le Comité international des 
mesures électriques, etc. Son analysme, sa clarté, la beauté de 
sa littérature, tout signale la langue française comme méritant 
le premier rang parmi les langues internationales. Novicow en 
Russie, Wells, Brereton en Angleterre, Cameron aux Etats-Unis, 
Vising en Suède la proclament comme la plus désignée. C'est 
également l'avis de toutes les personnes éclairées et sincèrement 
désireuses de voir résoudre le problème des langues. 

Pour ce qui regarde spécialement l'Office central des asso- 
ciations internationales, le fait que son siège se trouve dans une 
grande capitale de langue française ne peut qu'être favorable à 
la prééminence du français. Cette prééminence trouve un appui 
bien plus sérieux encore dans le fait que sur 112 associations 
internationales ayant un bureau permanent, 42 ont leur siège 
à Bruxelles, lo à Paris et 13 en Suisse, alors qu'il n'en existe 
que 8 en Allemagne, 3 en Angleterre et 2 en Hollande. Quoi de 
plus naturel que de demander à 112 bureaux dont 70 se trouvent 
dans les pays où la langue française est officielle, de se servir 
du français pour correspondre avec leur Office central situé lui- 
même en pays de langue française ? 

Se basant sur les considérations qui précèdent, l'Entente 
scientifique internationale pour l'adoption d'une langue auxi- 
liaire a l'honneur de soumettre à votre vote les vœux suivants : 

« Considérant que l'augmentation du nombre des langues 
officielles admises dans les réunions internationales amènerait 
successivement toutes les nationalités à exiger l'admission de 
leur langue, alors que l'intérêt commun exige au contraire que 
l'on réduise au minimum le nombre des langues internationales 
et même que l'on en choisisse une seule comme langue auxi- 
liaire: 



SECTION PÉDAGOGIQUE E f SOCIALE IV- 7 — 55 

« Considérant, d'autre part, la prééminence incontestable de 
la langue française parmi les trois langues principales; 

« Considérant, enfin, que les 112 bureaux permanents des 
associations internationales connaissent tous le français qui est 
une des trois langues principales, et que 70 de ces bureaux ont 
leur siège dans des pays de langue française, alors que 8 seule- 
ment se trouvent en Allemagne et 3 en Angleterre; 

« Considérant au surplus que l'Office central des associa- 
tions internationales a son siège à Bruxelles; 

« Emet le vœu de voir désormais les langues française, 
anglaise et allemande être seules reconnues officiellement dans 
les diverses réunions internationales, la prééminence devant 
être accordée à la langue française; 

« Invite les bureaux permanents des associations internatio- 
nales à employer exclusivement la langue française dans leurs 
rapports entre eux et avec l'Office central des associations inter- 
nationales. » 

Le statut linguistique des associations internationales. 

Rapport présenté par le comité de « l'Entente scientifique inter- 
nationale pour l'adoption d'une langue auxiliaire » au Congrès 
mondial des associations internationales, tenu à Bruxelles- 
Gand, en 1913. 

La question de l'emploi des langues est d'importance majeure 
pour les associations internationales. Il serait donc fort dési- 
rable que les organisateurs de ces associations connaissent aussi 
exactement que possible les conditions linguistiques existant 
actuellement dans l'ensemble des milieux internationaux. Ils 
seraient ainsi mieux armés pour la défense de l'internationa- 
lisme lui-même que menacent certaines revendications d'autant 
plus obstinées qu'elles sont moins justifiées. 



56 — IV-7 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

Il est impossible, et d'ailleurs inutile, de faire une place à 
toutes les langues dans les réunions internationales. Aussi, la 
limitation du nombre des langues admises s'est-elle imposée 
dès le début. Légitime en ce qui concerne les idiomes non euro- 
péens ou ceux parlés par un nombre trop restreint d'humains, 
cette limitation pouvait paraître vexatoire pour les langues plus 
répandues. La logique des choses, plus inflexible que celle des 
hommes, a cependant amené la plupart des groupements inter- 
nationaux à sacrifier les intérêts particuliers à l'intérêt général 
et à admettre de façon persque exclusive les trois langues : 
française, anglaise et allemande, un droit de priorité bien mar- 
qué étant accordé par beaucoup à la première de ces langues. 

C'est ce que l'on constate lorsque l'on procède à un examen 
attentif et impartial des diverses manifestations de la vie inter- 
nationale, mais on conçoit qu'un tel examen soit fort malaisé. 
Pour pouvoir dégager plus facilement les règles généralement 
admises, il convient d'écarter d'emblée des quelque quatre cents 
associations internationales cataloguées à ce jour, celles pour 
lesquelles le problème des langues ne se pose pas. 

Ce n'est que lorsque les interlocuteurs en présence ne peuvent 
se comprendre par absence d'une langue commune que la ques- 
tion se pose réellement, et l'on ne peut dire que ce soit le cas 
de ces musées recueillant des objets de diverses provenances 
ni de ces instituts accueillant des travailleurs de plusieurs 
nationalités. Ne peuvent être retenus non plus, les réunions 
dites internationales, se tenant invariablement dans un même 
pays, ou encore les groupements internationaux d'hommes 
pouvant se rencontrer grâce à la possession et au choix préa- 
lable d'une même langue (par exemple, les congrès de médecine 
légale de langue française admettant tous les médecins connais- 
sant la langue française). A plus forte raison peut-on faire 
abstraction des conférences et organisations intergouvernemen- 
tales qui emploient presque exclusivement la langue française 
pour leurs relations tant officielles que publiques. Les suscep- 
tibilités nationales n'ont pu faire obstacle à l'adoption d'une 
seule langue vivante par les gouvernements. C'est donc se mon- 
trer plus catholique que le Pape rpie de s'obstiner à faire état 



SECTION PÉDAGOGimE ET SOCIALE IV- 7 — 57 

Je ces mêmes susceptibilités lorsqu'il s'agit d'organisations non 
officielles. 

Ces diverses éliminations comportent la suppression d'une 
majorité de groupements accordant une place privilégiée à la 
langue française, car, indépendamment de l'emploi du fran- 
çais comme langue diplomatique, il faut tenir compte du fait 
que c'est en France, en Belgique et en Suisse que la majorité 
des associations internationales prennent naissance. Parmi les 
"200 associations restantes, beaucoup émanent de groupements 
nationaux devenus peu à peu internationaux sans avoir introduit 
dans leurs statuts d'indication concernant l'emploi des langues, 
ou en laissant toute latitude à ce sujet à chacun de leurs 
congrès. Il n'y a pas de raison de croire que ces associations 
ne règlent en pratique l'emploi des langues autrement que celles 
qui ont légiféré sur ce point, de sorte que les résultats obtenus 
de l'examen des statuts peuvent leur être appliqués en toute 
logique. 

On conçoit aisément que les influences s' exerçant pour faire 
adopter certaines langues plutôt que d'autres ont dû varier con- 
sidérablement suivant les lieux et les hommes en présence. 
L'Union des associations internationales ne pouvait exercer 
son action régulatrice, puisqu'elle est de formation trop récente, 
et cependant le chaos a pu être évité, ainsi qu'on peut en juger 
par les extraits (publiés en annexe) des statuts de 103 asso- 
ciations, ainsi que des renseignements obtenus directement 
de 38. 

Avant de résumer la statistique qui peut être dressée au 
moyen de ces données, constatons avec étonnement combien 
peu d'associations ont jugé pouvoir accorder à la langue du pays 
où se tient la réunion une importance en rapport avec le plus 
grand nombre de nationaux qui assistent aux séances ou qui 
prêtent leur concours à l'organisation locale. En effet, une 
dizaine seulement admettent, par leurs statuts, la langue du 
pays comme langue parlée et quatre seulement comme langue 
écrite. Fermement partisans de la limitation du nombre des 
langues internationales, nous n'en regrettons pas moins cette 
exclusion qui, loin de simplifier le problème, nous paraît 



S8 — IV- 7 SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE 

de nature à le compliquer. La courtoisie à l'égard d'un pays 
accordant aux congressistes une hospitalité souvent très oné- 
reuse, ainsi que la présence et la collaboration effective d'un 
grand nombre, sinon d'une majorité des habitants de ce pays, 
créent un droit sérieux en faveur de sa langue. En admettant 
celle-ci à titre temporaire parmi les langues du congrès, on ferait 
consentir bien plus facilement à son exclusion ailleurs et on 
éviterait de susciter de l'animosité à l'égard des langues vrai- 
ment internationales. Par contre, certaines associations ont 
dépassé la mesure en accordant à la langue du pays la place 
qui lui revient, mais elles ont commis la faute grave de ne pas 
faire ressortir le caractère temporaire de son admission. C'est 
ainsi que six associations ont admis l'italien pour leurs réu- 
nions tenues hors d'Italie, et une ou deux l'espagnol, le sué- 
dois, etc. Il y a lieu d'insister sérieusement pour que pareil erre- 
ment de lèse-internationalisme soit abandonné. Le point d'hon- 
neur bien compris ne peut consister à demander l'emploi de 
sa langue en dehors de son pays, alors que la même règle est 
appliquée à toutes les langues non internationales et que la 
nécessité s'impose de réduire au strict minimum le nombre des 
langues internationales. C'est ce qu'ont bien compris à maintes 
reprises les Hollandais, les Portugais, les Hongrois, etc., qui 
ont spontanément consenti, chez eux, au sacrifice de leur langue 
en faveur des trois langues principales et surtout en faveur du 
français. 

Des 103 associations dont il vient d'être question, lo n'ad- 
mettent que le français, lo autres accordent au français un droit 
de priorité, et 83 admettent le français avec l'anglais et l'alle- 
mand (6 ajoutent l'italien); trois ou quatre autres ajoutent 
encore une ou deux langues supplémentaires. Une dizaine 
admettent toutes les langues, et deux leur ajoutent l'espéranto. 

Désirant compléter cette statistique par des renseignements 
obtenus directement des bureaux permanents des associations, 
nous leur avons envoyé le questionnaire suivant : 

(( Nous sommes convaincus de ce que l'emploi du français, 
(( de l'anglais et de l'allemand suffit pour le moment aux rela- 
« tions internationales, et qu'il permet d'espérer un accord dans 



SECTION PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE IV-7 — 59 

« l'avenir en laveur d'une seule de ces langues. Nous pensons 
« qu'en se limitant officiellement à ces trois langues, on évite 
« dès à présent les multiples revendications qui pourraient se 
(( produire par pur amour-propre national en faveur de langues 
« non internationales. Pour ce qui regarde plus spécialement 
(( les relations à établir entre les bureaux des associations inter- 
« nationales, qui ont presque toutes leur siège en Belgique, 
« France et Suisse, nous estimons qu'il n'y a pas lieu de modi- 
<( fier l'usage actuel qui est l'emploi quasi exclusif du français 
« pour ces relations. 

<( Si vous partagez cette manière de voir, veuillez nous le dire, 
« sans tenir compte de ce qui suit. 

« Si vous ne la partagez pas, veuillez indiquer le système qui 
« aurait vos préférences, et dans le cas où vous préféreriez une 
(( langue artificielle (ido, espéranto, idiomneutral, panro- 
« man, etc.), veuillez dire laquelle et les moyens que vous pré- 
« conisez pour permettre un accord unanime en sa faveur. » 

Ma